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La psychologie politique et la défense sociale
La psychologie politique et la défense sociale
Gustave Le Bon
La psychologie politique
La connaissance des moyens permettant de gouverner utilement les peuples
Éditions Le Mono
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Table des matières
Chapitre 7
La connaissance des moyens permettant de gouverner utilement les peuples, c’est-à-dire la psychologie politique a toujours constitué un difficile problème. Il l’est bien davantage aujourd’hui où des nécessités économiques nouvelles, nées des progrès scientifiques et industriels, pèsent lourdement sur les peuples et échappent à l’action de leurs gouvernements.
Dans la politique actuelle, .. il ne s’agit pas de rechercher le meilleur, mais uniquement l’accessible. De nos jours aucun despote ne serait assez fort, … pour imposer le libre-échange ou la protection à un pays qui n’en voudrait pas. Quand les peuples se trompent, tant pis pour eux. L’expérience le leur fait savoir. Quelques hommes de génie, aidés par les circonstances arrivent parfois à remonter des courants mais leur nombre fut toujours fort petit.
CHAPITRE 1 : La psychologie politique
La première manifestation des progrès d’une science est de renoncer aux explications simples dont se contentent ses débuts. Ce qui paraissait d’abord facile à comprendre devient plus tard très difficile à expliquer.
Les études relatives à l’Évolution de la vie des nations ont subi la même loi. Après avoir essayé de tout interpréter, les historiens entrevoient maintenant qu’ils dissertaient souvent sur des illusions nées dans leur esprit.
Les phénomènes sociaux apparaissent aujourd’hui comme des mécanismes extrêmement compliqués, étroitement hiérarchisés et où la simplicité ne s’observe guère. L’évolution des peuples est aussi complexe que celle des êtres vivants.
La science cherche encore les lois qui déterminent les transformations des espèces et conditionnent leurs formes successives. Les lois de l’évolution sociale restent aussi peu connues. Quelques-unes seulement sont entrevues.
L’analyse des divers éléments dont l’agrégat constitue une société n’étant pas sortie de la phase des généralisations vagues et des assertions conjecturales, la vision des choses dont se contentent les théoriciens de l’inconnu demeurent très fragmentaires encore. Dans l’enchevêtrement des nécessités dirigeant la trajectoire de la vie d’un peuple, ils choisissent celles qui frappent leur esprit et négligent les autres. C’est pourquoi le récit des actes des souverains et surtout de leurs batailles semblait devoir constituer l’unique intérêt de l’Histoire. Tout ce qui concernait l’existence des peuples était, il y a peu de temps encore, dédaigné ou ignoré.
La science ne se contente plus des réponses sommaires faites jadis au "pourquoi" qui se hérissent de toutes parts et dont la vie politique des nations est remplie. Pourquoi tant de peuples surgis brusquement du néant, et remplissant le monde du bruit de leur grandeur ? Pourquoi ont-ils sombré ensuite dans un oubli si profond que pendant des siècles tout fut ignoré d’eux ? Comment naissent, évoluent et meurent les dieux, les institutions, les langues et les arts ? Conditionnent-ils les sociétés humaines, ou sont-ils au contraire conditionnés par elles ? Pourquoi certaines croyances comme l’Islamisme purent-elles s’édifier presque instantanément alors que d’autres mirent des siècles à s’établir ? Pourquoi le même Islamisme survécut-il à la puissance politique qui lui servait de support et s’étend-il toujours alors que d’autres religions comme le christianisme et le bouddhisme semblent décliner et côtoyer leur fin ?
À tous ces « pourquoi » et à bien d’autres, les réponses ne manquèrent jamais. Nous ressemblons à l’enfant auquel il en faut toujours. Mais les explications dont pouvait se contenter une science très jeune, sa maturité ne les accepte plus.
L’âge est passé où les dieux conduisaient l’histoire. La providence bienveillante qui guidait nos pas incertains et réparait nos erreurs, s’est évanouie sans retour. Abandonné à lui-même, l’homme doit s’orienter seul dans l’effrayant chaos des forces ignorées qui l’étreignent. Elles le dominent encore, mais il apprend chaque jour à les dominer à son tour. C’est cette domination sans cesse plus accentuée sur la nature que désigne le mot progrès.
Maîtriser la nature ne suffit pas. Vivant en société, l’homme doit apprendre à se maîtriser lui-même et subir des lois communes. C’est aux chefs placés à la tête des nations qu’incombent la tâche d’édicter ces lois et de les faire respecter.
La connaissance des moyens permettant de gouverner utilement les peuples, c’est-à-dire la psychologie politique a toujours constitué un difficile problème. Il l’est bien davantage aujourd’hui où des nécessités économiques nouvelles, nées des progrès scientifiques et industriels, pèsent lourdement sur les peuples et échappent à l’action de leurs gouvernements.
La psychologie politique participe de l’incertitude des sciences sociales indiquée plus haut. Il faut bien cependant l’utiliser telle qu’elle est, car les événements nous poussent et n’attendent pas. Les décisions que ces derniers provoquent ont souvent une importance considérable, car les conséquences d’une erreur peuvent s’appesantir sur plusieurs générations. Le siècle qui précéda le nôtre en fournit de nombreux exemples.
Les plus importantes des règles du gouvernement des hommes sont celles relatives à l’action. Quand agir, comment agir et dans quelles limites agir ? La réponse à ces questions constitue tout l’art de la politique.
Une analyse attentive des fautes politiques dont est parsemée la trame de l’histoire montre qu’elles eurent généralement pour causes des erreurs de psychologie.
Les arts et les sciences sont soumis à certaines règles qu’on ne peut impunément violer. Il en existe d’aussi précises pour gouverner les hommes. Leur découverte est fort difficile, sans doute, puisque très peu jusqu’ici ont été nettement formulées.
Le seul véritable traité de psychologie politique connu fut publié il y a plus de quatre siècles par un illustre Florentin que son œuvre rendit immortel.
Le marbre luxueux qui protège son sommeil éternel est édifié sous les voûtes de la célèbre église Santa-Croce à Florence. Ce panthéon des gloires de l’Italie renferme de magnifiques monuments élevés à la mémoire des hommes qui firent sa grandeur Michel-Ange, Galilée, Dante, etc. Les mérites de ces demi-dieux de la pensée y sont gravés en lettres d’or.
Dans cette galerie d’illustres ombres il n’est guère qu’un tombeau sur lequel de longues inscriptions aient été jugées inutiles. Une seule indication y figure :
MACHIAVEL, 1527
Tanto nomini nullum par elogium
(nul éloge n’égale un tel nom)
L’œuvre qui valut à son auteur une épitaphe si glorieuse et si brève est le petit volume intitulé Le Prince, auquel je faisais allusion plus haut. L’illustre écrivain y formulait des règles précises sur l’art de gouverner les hommes de son temps.
De son temps et non d’un autre. C’est pour avoir oublié cette condition essentielle que le livre tant admiré d’abord fut décrié plus tard lorsque les idées et les mœurs ayant évolué, il cessa de traduire les nécessités des âges nouveaux.
Alors seulement Machiavel devint machiavélique.
Possédant le sens des réalités, l’éminent psychologue ne cherchait pas le meilleur, mais seulement le possible. Pour pénétrer son génie on doit se reporter à cette période brillante et perverse, où la vie d’autrui ne comptait guère et où le fait d’emporter son vin avec soi pour ne pas être empoisonné lorsqu’on allait dîner chez un cardinal ou simplement chez un ami était considéré comme très naturel. Juger la politique de cet âge avec les idées du nôtre, serait aussi illogique que de vouloir interpréter les croisades, les guerres de religion, la Saint-Barthélémy, à la lumière des conceptions actuelles.
Machiavel n’était pas un simple théoricien. Mêlé intimement par ses fonctions à la politique active de son pays, il avait souffert des dissensions qui bouleversaient les républiques italiennes, alors en plein régime syndicaliste et sans cesse troublées par les plus sanglantes discordes. Il avait vu en 1502, Florence réduite à créer un gonfalonat à vie qui n’était qu’une véritable dictature perpétuelle, c’est-à-dire du Césarisme pur. Cette dernière forme de gouvernement lui paraissait une phase fatale de l’anarchie qu’ont toujours engendrée les gouvernements populaires. Il ne se trompait guère, puisque toutes les républiques italiennes finirent, ainsi d’ailleurs que les républiques athénienne et romaine, de la même façon.
La plupart des règles relatives à l’art de conduire les hommes, enseignées par Machiavel, sont depuis longtemps inutilisables, et cependant, quatre siècles ont passé sur la poussière de ce grand mort, sans que nul ait tenté de refaire son œuvre.
La psychologie politique, ou science de gouverner, est pourtant si nécessaire que les hommes d’État ne sauraient s’en passer. Ils ne s’en passent donc pas, mais faute de lois formulées, les impulsions du moment et quelques règles traditionnelles fort sommaires, constituent leurs seuls guides.
De tels guides conduisent fréquemment à de coûteuses erreurs. Napoléon, si conscient de la psychologie des Français, ignora profondément celle des Russes et des Espagnols. Cette ignorance le jeta dans des guerres où tout son génie de conquérant échoua contre un patriotisme insoupçonné qu’aucune force n’aurait pu vaincre. Très mal conseillé, l’héritier de son nom accumula en Crimée, au Mexique, en Italie et ailleurs, des erreurs de psychologie fort graves qui nous valurent finalement une nouvelle invasion.
Les grands manieurs d’hommes sont nécessairement de grands psychologues. Sans la connaissance intime de la mentalité des individus et des peuples que possédait si bien Bismarck, la supériorité des armées germaniques n’aurait certainement pas suffi à fonder l’unité de l’Allemagne.
La psychologie politique s’édifie avec des matériaux divers dont les principaux sont la psychologie individuelle, la psychologie des foules et enfin, celle des races.
Les maîtres de notre enseignement considèrent évidemment ces connaissances comme fort inutiles, puisqu’on ne les trouve mentionnées dans aucun de leurs programmes. À l’École des sciences politiques, on semble même ignorer leur existence. N’est-il pas étrange qu’on puisse être reçu « docteur ès sciences politiques », sans avoir jamais entendu parler de connaissances qui sont pourtant les vraies bases de la politique ?
Quelques notions traditionnelles constituant le seul bagage psychologique des hommes d’État médiocres, ils se trouvent absolument désorientés devant certains problèmes nouveaux, dont la routine ne dit pas la solution. Les impulsions mobiles des partis devenant leurs guides, les erreurs alors commises sont innombrables.
Très longue en serait la liste, même limitée à ces dernières années. Erreur dangereuse de psychologie, cette séparation de l’Église et de l’État accordant au clergé une indépendance et une puissance que les plus catholiques de nos rois n’auraient jamais tolérées. Erreurs fondamentales de psychologie, nos principes d’éducation, si différents de ceux qui conduisirent l’Allemagne à réaliser tous ses progrès scientifiques, industriels et économiques. Erreurs de psychologie les idées d’assimilation auxquelles nos colonies doivent leur décadence. Erreur de psychologie, la mesure introduisant dans l’armée des apaches, jadis confinés dans des bataillons spéciaux composés d’autres apaches et où, par conséquent, leur contact ne pouvait contaminer personne. Erreur de psychologie aussi lourde, la capitulation du gouvernement dans la première grève des postiers. Erreurs de psychologie encore, un grand nombre de nos lois prétendues humanitaires. Erreur de psychologie toujours, cet utopique espoir de refaire les sociétés à coups de décrets et la croyance qu’un peuple peut se soustraire entièrement à l’influence de son passé.
Les forces qui déterminent les actions d’un peuple sont assurément complexes : forces naturelles, forces économiques, forces historiques, forces politiques, etc. Elles produisent finalement une certaine orientation de nos pensées et par conséquent de notre conduite. Ces forces si diverses se trouvent ainsi finalement transformées en forces psychologiques. C’est donc à ces dernières que toutes les autres se ramènent.
Les difficultés entre peuples sont quelquefois assez graves pour n’être résolues qu’à coups de canon. L’unique droit à invoquer alors est la loi du plus fort. Tels furent les différends de la Prusse et de l’Autriche, du Transvaal et de l’Angleterre, du Japon et de la Russie. Mais quand il s’agit de questions secondaires, les influences psychologiques habilement maniées réussissent parfois à remplacer les arguments militaires. Seul un adversaire très supérieur en puissance peut les dédaigner. Il frappera le sol de son épée comme le firent Napoléon et Bismarck et l’adversaire n’aura qu’à se taire en attendant l’heure de la revanche qui sonnera toujours.
Personne ne semble assez fort aujourd’hui pour employer ces procédés sommaires. Les enchevêtrements d’alliances ne permettent plus à aucun souverain de parler comme s’il était l’unique maître. L’aventure du Maroc a enseigné aux peuples le sort qui les attend s’ils ne savent pas solidariser leurs faiblesses pour se défendre.
C’est donc entre forces à peu près égales que s’engagent maintenant les discussions provoquées par les incidents de la vie quotidienne. Alors la psychologie reprend son rôle et l’action des diplomates peut devenir importante.
Il est indubitable cependant que cette action n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était jadis. Instruit par le télégraphe, le téléphone, les journaux, le public discute passionnément les moindres événements politiques, pendant que les diplomates échangent lentement leurs notes obscures. Habitués autrefois à négocier dans l’ombre, il leur faut actuellement discuter en pleine lumière et suivre l’opinion au lieu de la précéder.
Et cependant leur rôle, injustement dédaigné, garde une certaine utilité. Des événements récents l’ont mise en évidence.
Plusieurs questions importantes furent en effet solutionnées grâce à des interventions diplomatiques. Bombardement des bateaux pêcheurs anglais par des cuirassés russes au début de la guerre avec le Japon, affaire de Casablanca, différend austro-russe à propos de la Serbie, etc. Si nous avions, à la veille de 1870, possédé des diplomates moins au-dessous de la plus navrante médiocrité, la guerre eût été ajournée à un moment où nous eussions pu préparer des alliances et non à celui choisi par l’ennemi.
C’est la psychologie politique encore qui apprend à résoudre des problèmes posés chaque jour. Discerner, par exemple, quand il faut céder ou résister aux exigences populaires. Selon leur tempérament, les hommes d’État cèdent indéfiniment ou résistent toujours. Détestable principe. Suivant les circonstances, il faut savoir résister ou au contraire céder. Aucune partie de la psychologie politique n’est plus difficile, et les conséquences des erreurs plus graves. La Révolution française eût été peut-être évitée, sûrement atténuée, si à l’époque de la crise agricole et financière de 1788 qui avait accru la misère des classes ouvrières par la disette et le chômage, la classe aristocratique n’eût pas persisté à refuser l’égalité fiscale.
Il en résulta une haine intense contre les classes privilégiées et les émeutes qui engendrèrent la désagrégation d’un long passé.
Frappé autrefois de l’absence d’ouvrages spéciaux sur la psychologie politique, j’espérais toujours voir combler cette lacune.
Après dix années presque exclusivement consacrées aux expériences de physique d’où mon livre sur l’Évolution de la matière est sorti, ces recherches devinrent trop coûteuses pour être continuées. Je dus donc les abandonner et me résignai à reprendre d’anciennes études. Désireux d’appliquer à la politique les principes exposés dans plusieurs de mes précédents ouvrages, je priai mon éminent ami, le professeur Ribot, de m’indiquer les traités de psychologie politique publiés récemment. Sa réponse m’apprit qu’il n’en existait pas. Mon étonnement fut le même que lorsque 15 années auparavant voulant entreprendre l’étude de la psychologie des foules, je constatai qu’aucun écrit n’avait paru sur ce sujet.
Ce n’est pas, certes, que les dissertations politiques aient jamais manqué. Elles abondent au contraire depuis Aristote et Platon, mais leurs auteurs furent le plus souvent des théoriciens, étrangers aux réalités de leur temps et ne connaissant que l’homme chimérique enfanté par des rêves. Ni la psychologie, ni l’art de gouverner n’ont rien à leur demander.
L’absence d’ouvrages classiques sur un tel sujet et la non-existence de chaires consacrées à son enseignement prouvent que son utilité n’apparaît pas clairement. Il était donc nécessaire de la démontrer. Ce sera un des buts de ce livre.
La psychologie politique s’édifie, je l’ai dit plus haut, sur des matériaux tirés de l’étude de la psychologie individuelle, de celle des foules, de celle des peuples et enfin des enseignements de l’histoire. Plusieurs de ces matériaux commencent à être connus, mais ils ne sont pas le monument lui-même.
Dans l’état actuel de nos connaissances, la politique ne peut être qu’une adaptation journalière de la conduite à des nécessités. Rationnelles ou non, il n’importe si ce sont des nécessités. Les préjugés héréditaires d’un peuple et ses croyances religieuses peuvent être déclarées absurdes par la raison, mais un véritable homme d’État ne tentera jamais de les combattre, sachant qu’il ne peut le faire utilement. Seuls, des théoriciens, ignorants des réalités, croient que la raison pure gouvernera le monde et transformera les hommes. En réalité, l’intelligence prépare lentement les changements qui, à la longue, transformeront nos âmes, mais son action immédiate est très faible. Fort peu de choses peuvent être changées par elle brusquement.
La psychologie politique est encore, nous l’avons dit, dans l’âge des incertitudes. Cependant des règles (empiriques souvent, mais pourtant très sûres), se dégagent chaque jour. Ce n’est pas en les formulant qu’on saurait prouver leur valeur, mais bien en montrant les conséquences de leur ignorance. Ce sera encore un des buts que je me propose. Le développement des principes qui m’ont servi de guide exigerait des commentaires que les dimensions de ce livre ne comportent pas. On les trouvera, longuement exposés dans mes ouvrages antérieurs. Je me suis presque exclusivement confiné dans ce livre à l’application des règles déterminables de la psychologie politique aux événements contemporains. Même limite à cette période très circonscrite, le sujet était encore si vaste qu’il m’a fallu souvent me contenter d’indications sommaires. Examiner le rôle de la psychologie politique dans l’histoire des peuples, dans la formation de leurs croyances, dans les luttes guerrières qui forment la trame de leur passé aurait nécessité plusieurs volumes. Ayant à traiter des sujets un peu arides, capables par conséquent, d’effrayer le lecteur et d’épuiser facilement son attention, j’ai cherché à éviter les formes trop didactiques. Les propositions les plus sérieuses gagnent souvent à être présentées dans un cadre peu sévère. Un des chapitres de cet ouvrage, consacré à décrire les facteurs de la persuasion, montre le rôle prépondérant de la répétition. C’est la conviction de son utilité qui m’a incité à répéter parfois les mêmes choses en termes peu différents. Je regrette que le défaut de place m’ait empêché de le faire davantage. Napoléon n’exagérait pas en disant que la répétition est la principale figure de rhétorique. Il est au moins permis d’affirmer qu’elle constitue un des plus actifs facteurs des convictions.
Tous les grands hommes d’Etat ont été conscients de sa puissance. C’est au moyen de répétitions innombrables que l’empereur d’Allemagne réussit à persuader ses sujets de l’utilité des sacrifices nécessaires à la construction d’une grande flotte de guerre. L’ancien Président des Etats-Unis, monsieur Theodor Roosevelt, écrit donc très justement "Toutes les grandes vérités fondamentales risquent de sonner comme des choses rebattues et pour- tant, toutes rebattues qu’elles soient, elles ont besoin d’être réitérées encore et toujours". Si les répétitions sont nécessaires pour répandre des vérités connues, combien n’en faut-il’ pas pour faire accepter des vérités neuves. Je l’ai plus d’une fois expérimenté. Les apôtres qui, dans le cours des âges transformèrent nos conceptions et nos croyances n’y ont réussi que par des répétitions incessantes. C’est qu’en effet le vrai mécanisme des convictions diffère profondément de celui qu’enseignent les livres. Fort utile pour des démonstrations scientifiques, le raisonne- ment ne joue qu’un rôle très faible dans la genèse de nos croyances. Les idées ne s’imposent nullement par leur exactitude, elles s’imposent seulement lorsque par le double mécanisme de la répétition et de la contagion, elles ont envahi ces régions de l’inconscient où s’élaborent les mobiles générateurs de notre conduite. Persuader ne consiste pas simplement à prouver la justesse d’une raison, mais bien à faire agir d’après cette raison.
CHAPITRE 2 : Les nécessités économiques et les théories politiques
Les images évoquées dans l’esprit par des récits impressionnent médiocrement et c’est pourquoi les différences du passé et du présent n’apparaissent jamais bien clairement.
On ne se représente nettement les choses abstraites qu’en les comparant à des impressions concrètes déjà ressenties. Qui a vu une bataille ou un naufrage sera toujours impressionné par le récit d’événements semblables.
Cette représentation du passé par voie de comparaison concrète me fut rendue très frappante un jour dans les circonstances que voici :
Les hasards d’une excursion m’avaient conduit à traverser en automobile le pont jeté sur le fleuve qui divise en deux villes l’antique cité de Huy, en Belgique. Un brouillard tellement intense l’enveloppait qu’il fallut s’arrêter. Je descendis et m’accoudai au parapet.
Sous l’épais manteau de brume enveloppant les choses on entrevoyait des masses monumentales imposantes. C’était pour moi l’inconnu. J’attendis qu’il se dévoilât.
Soudain, un clair rayon de soleil dissipa les nuages et, dans une vision imprévue, surgirent, séparés par le fleuve, deux mondes, deux expressions de l’humanité dressées en face l’une de l’autre et qu’au premier coup d’œil on devinait menaçantes, inconciliables et terribles.
Sur la rive gauche un agrégat d’antiques édifices.
Dominant leur ensemble, un gigantesque château-fort aux lignes rigides et une majestueuse cathédrale, dont la piété ardente de nombreuses générations avait pendant des siècles lentement festonné les contours.
Sur la rive droite, faisant face à ces grandes synthèses d’un autre âge, se développaient les murs tristes et nus d’une immense usine de briques grisâtres, surmontée de hautes cheminées, vomissant des torrents de fumée noire sillonnée de flammes.
À intervalles réguliers une porte s’ouvrait, livrant 20 sages à de longues théories d’hommes hirsutes, couverts de sueur, la mine harassée, l’œil sombre. Fils d’ancêtres dominés par les dieux et les rois, ils n’avaient changé de maîtres que pour devenir les serviteurs du fer. Et c’étaient bien deux mondes, deux civilisations en présence, obéissant à des mobiles différents, animés d’autres espoirs. D’un côté, un passé déjà mort mais dont nous subissons les volontés encore. De l’autre un présent chargé de mystères et portant dans ses flancs un avenir inconnu. Ils existèrent toujours, ces deux mondes, et constamment hostiles, mais des sentiments semblables, une foi commune, comblait souvent l’abîme qui les séparait. Aujourd’hui, foi et sentiments ont disparu ne laissant debout que l’atavique hostilité du pauvre contre le riche. Libérés graduellement des croyances et des liens sociaux du passé, les travailleurs modernes se révèlent de plus en plus agressifs et oppressifs, menaçant les civilisations de tyrannies collectives qui feront peut-être regretter celle des pires despotes. Ils parlent en maître à des législateurs qui les flattent servilement et subissent tous leurs caprices. Le poids du nombre cherche chaque jour davantage à se substituer au poids de l’intelligence.
La vie politique est une adaptation des sentiments de l’homme au milieu qui l’entoure. Ces sentiments varient peu, car la nature humaine se transforme fort lentement, tandis que le milieu moderne évolue rapidement en raison des progrès continuels de la science et de l’industrie. Quand l’ambiance extérieure se modifie trop vite, l’adaptation est difficile et il en résulte le malaise général observé aujourd’hui. Faire cadrer la nature de l’homme avec les nécessités de tout ordre qui l’étreignent, et dont il n’est pas maître, constitue un problème sans cesse renaissant et toujours plus ardu. Le monde ancien et le monde moderne diffèrent profondément par leurs pensées et leurs modes d’existence. Les éléments nouveaux qui nous mènent ne dérivent pas de raisonnements abstraits et n’oscillent nullement au gré de nos espérances ou de nos conceptions logiques. Ils sont les résultats de nécessités que nous subissons, et ne créons pas. L’âge actuel ne diffère point de ceux qui l’ont pré- cédé, par les rivalités et les luttes, car ces dernières naissent de passions qui ne varient guère. La différence réelle porte principalement sur la dissemblance des facteurs qui font aujourd’hui évoluer les peuples. C’est ce point essentiel que je vais essayer de marquer maintenant. Les véritables caractéristiques de ce siècle sont d’abord, la substitution de la puissance des facteurs économiques à celle des rois et des lois. En second lieu, l’enchevêtrement des intérêts entre peuples jadis séparés et n’ayant rien à s’emprunter. Ce dernier phénomène, d’origine relativement récente, a une importance considérable. Les peuples ne sont plus comme jadis isolés et à peu près dénués de relations commerciales. Ils vivent tous les uns des autres et ne pourraient subsister les uns sans les autres. L’Angleterre serait vite réduite à la famine si elle était entourée d’un mur empêchant l’arrivée des matières alimentaires qu’elle va chercher au dehors et paie avec d’autres marchandises. Ces conditions nouvelles d’existence permettent de pressentir que dans tous les grands mouvements industriels et commerciaux qui transforment la vie des nations, créent la richesse sur un point, la pauvreté sur d’autres, l’influence des gouvernements, si considérable autrefois, devient chaque jour plus faible. Convaincus eux-mêmes de leur impuissance, ils suivent les mouvements et ne les dirigent plus. Les forces économiques sont les vrais maîtres et dictent les volontés populaires auxquelles on ne résiste guère. Il y a 60 ans (1850), un souverain était encore assez puissant pour décréter le libre-échange dans son pays. Aucun n’oserait même le tenter aujourd’hui. Que la protection condamnée par la plupart des économistes, soit bonne ou nuisible, il importe peu. Elle répond aux volontés populaires de l’heure présente et cette heure est entourée de nécessités trop accablantes pour que les hommes d’Etat t songent beaucoup à l’avenir. Ils se font d’ailleurs souvent illusion sur les conséquences de leur intervention. Ces chefs dociles d’armées très indociles, obéissent toujours et ne commandent plus. Dans une séance du 11 mars 1910, monsieur Méline assurait devant le Sénat que le libre-échange avait ruiné l’agriculture anglaise, dont la production de blé a baissé de plus de la moitié en un demi-siècle, alors que sous le régime de la protection, la France qui, en 1892, avait un déficit alimentaire de 695 millions l’a vu disparaître et remplacé par un excédent de 5 millions, permettant d’exporter du blé au lieu d’en importer. Le célèbre économiste attribue naturellement au régime de la protection, dont il fut l’apôtre, les 700 millions que les agriculteurs retirent maintenant du sol. On peut cependant assurer, sans crainte d’erreur, que depuis l’origine du monde aucune loi n’eut un tel pouvoir créateur. En fait, la nouvelle production agricole résulte uniquement des immenses progrès scientifiques réalisés par une agriculture qui se sentait très menacée. Et si les Anglais n’ont pas accompli les mêmes progrès ce n’est nullement parce que le libre-échange les empêchait de lutter contre la concurrence étrangère, mais simplement parce qu’ils ont trouvé beaucoup plus rémunérateur de fabriquer des produits industriels, de la vente desquels ils retirent plus d’argent qu’il ne leur en faut pour acheter tout le blé nécessaire. Que le régime protectionniste soit utile ou nuisible n’est d’ailleurs pas à considérer ici. Dans la politique actuelle, et c’est là justement ce que je voulais montrer, il ne s’agit pas de rechercher le meilleur, mais uniquement l’accessible. De nos jours aucun despote ne serait assez fort, je le répète, pour imposer le libre-échange ou la protection à un pays qui n’en voudrait pas. Quand les peuples se trompent, tant pis pour eux. L’expérience le leur fait savoir. Quelques hommes de génie, aidés par les circonstances arrivent parfois à remonter des courants mais leur nombre fut toujours fort petit. Ce qui précède montre bien à quel point les facteurs de l’heure présente diffèrent de ceux du passé et permet de pressentir le peu d’influence des théories politiques sur l’évolution des peuples. Avec les progrès de la science, de l’industrie et des relations internationales, sont nés d’invisibles mais tout puissants maîtres auxquels les peuples et leurs souverains eux-mêmes doivent obéir.
Les éléments économiques de la vie des peuples constituent donc des nécessités auxquels ils sont forcés de s’adapter puisqu’ils ne peuvent s’y soustraire. A ces nécessités naturelles s’en joignent d’autres, très artificielles, qu’essaient de créer les théoriciens de la politique et les gouvernements qui les suivent. Etudions leur rôle. Malgré toutes les ressources de leurs laboratoires, les biologistes n’ont jamais réussi à transformer une seule espèce vivante. Les légères modifications extérieures que réussit à créer l’art de l’éleveur sont sans durée et sans force. Est-il plus facile de transformer un organisme social qu’un être vivant ? La réponse affirmative à cette question a dirigé toute notre politique depuis plus d’un siècle et la dirige encore. La possibilité de refaire les sociétés au moyen d’institutions nouvelles sembla toujours évidente aux révolutionnaires de tous les âges, ceux de notre grande Révolution surtout. Elle apparaît aussi certaine aux socialistes. Tous aspirent à rebâtir les sociétés sur des plans dictés par la raison pure. Mais à mesure qu’elle progresse, la science contredit de plus en plus cette doctrine. Appuyée sur la biologie, la psychologie et l’histoire, elle montre que nos limites d’action sur une société sont fort restreintes, que les transformations profondes ne se réalisent jamais sans l’action du temps, que les institutions sont l’enveloppe extérieure d’une âme intérieure. Ces dernières constituent une sorte de vêtement capable de s’adapter à une forme intérieure mais impuissant à la créer, et c’est pourquoi des institutions excellentes pour un peuple peuvent être détestables pour un autre. Loin d’être le point de départ d’une évolution politique, une institution en est simplement le terme. Certes, le rôle des institutions et des hommes sur les événements n’est pas nul. L’histoire le montre a chaque page, mais elle exagère leur puissance et ne s’aperçoit pas qu’ils sont le plus souvent l’éclosion d’un long passé. S’ils n’arrivent pas au moment nécessaire, leur action est simplement destructrice comme celle des conquérants. Croire qu’on modifie l’âme d’un peuple en changeant ses institutions et ses lois est resté un dogme que nous aurons à combattre fréquemment dans cet ouvrage et dont il faudra bien revenir un jour. Les peuples latins n’en sont pas revenus encore, et c’est ce qui fait leur faiblesse. Leurs illusions sur la puissance des institutions nous a coûté la plus sanglante révolution qu’ait connue l’histoire, la mort violente de plusieurs millions d’hommes, la décadence profonde de toutes nos colonies et les progrès menaçants du socialisme. Rien n’a pu l’ébranler, ce terrible dogme et nous ne cessons de l’appliquer rigoureusement chaque jour aux malheureux indigènes tombés entre nos mains et que nous conduisons ainsi a la haine et à la révolte. Les journaux ont fourni récemment un nouvel exemple de cet aveuglement général en reproduisant quelques extraits d’une circulaire du gouverneur de la Côte d’Ivoire à ses administrateurs. Son résultat final a été le soulèvement du pays, le massacre de plusieurs officiers et la très coûteuse nécessité d’envoyer de la métropole, des troupes nombreuses pour rétablir l’ordre. Si les Anglais ou les Hollandais gouvernaient leurs colonies avec de tels principes, depuis longtemps elles seraient perdues. Ce document, dont je vais donner les plus saillants passages, illustre nettement notre irréductible incapacité à comprendre que l’âme d’un peuple ne se transforme pas avec des décrets et que des institutions excellentes pour un peuple peuvent être très mauvaises pour un autre et, en tout cas, inapplicables toujours. "Il faudra, écrit ce gouverneur, que nos sujets viennent au progrès malgré eux. C’est à l’autorité à obtenir ce qui serait refusé à la persuasion. Il faudra modifier du tout au tout la mentalité noire pour nous faire comprendre. Ce que je ne veux pas, c’est que nous fassions étalage d’une sensibilité sans résultat. Dussions-nous ne pas sembler tenir compte, dès l’abord, des désirs de l’indigène, il importe que nous suivions sans faiblesse l’unique voie susceptible de nous mener au but. Je ne crois nullement qu’il faille redouter les conséquences de notre action, même lorsque celle-ci ne respectera pas des usages dont le mieux qu’on en puisse penser est qu’ils sont opposés à tout progrès." Ce n’est pas la mentalité noire qu’il serait urgent de modifier (si la chose dépendait de notre volonté), mais celles des administrateurs capables de signer les lignes précédentes. Quant à l’illusion du brave gouverneur "ne redoutant nullement les conséquences de son intervention", les événements lui ont donné une rude leçon qui, malheureusement, ne profitera guère. Le propre d’une croyance fut toujours de n’être modifiable ni par l’observation, ni par le raisonnement, ni par l’expérience. Les croyances politiques ont la même ténacité que les dogmes religieux, bien qu’ils n’en possèdent pas toujours la durée. Ce dogme de la transformation de l’âme des peuples sous l’influence des institutions est d’ailleurs indiscuté en France par tous les partis, y compris les plus conservateurs.
Les progrès de la psychologie moderne permettent d’expliquer le rôle joué par la raison dans l’organisation des sociétés, leurs croyances et leur conduite. Il est très faible bien que tous les gouvernements prétendent s’appuyer sur elle. J’ai montré dans un autre ouvrage (Les opinions et les croyances), que contrairement aux enseignements de la philosophie classique, il existe des formes de logique fort distinctes de la logique rationnelle la logique mystique et la logique affective notamment. Elles sont tellement séparées qu’on ne peut jamais passer de l’une à l’autre et, par conséquent, exprimer l’une en langage de l’autre. Sur la logique rationnelle s’édifient toutes les formes de la connaissance, les sciences exactes notamment. Avec les logiques affective et mystique se bâtissent nos croyances, c’est-à-dire les facteurs de la conduite des individus et des peuples. La logique rationnelle régit le domaine du conscient où se fabriquent les interprétations de nos actes. C’est dans le domaine du subconscient, gouverné par des influences affectives et mystiques, que s’élaborent leurs vraies causes. L’observation montre que les sociétés sont guidées surtout par les logiques affective et mystique que la logique rationnelle ne saurait guère les influencer et encore moins les transformer. L’âme simple des réformateurs est trop inaccessible à la genèse des choses pour comprendre que les institutions ne s’édifient pas avec des raisonnements logiques, mais cette notion est devenue évidente aujourd’hui aux hommes d’Etat anglais. Un de leurs ministres disait récemment, en plein Parlement, que le grand mérite de la Constitution anglaise était de n’être pas rationnelle. C’est, en effet, sa force, alors que la faiblesse des innombrables constitutions engendrées par nos révolutions, depuis un siècle, en France, est justement de n’être basées que sur la raison pure. Cette idée restant incompréhensible à des cerveaux latins, il serait inutile d’y insister ici. Je me bornerai donc à rappeler que les religions, les gouvernements, les actes politiques, en un mot tout ce qui constitue la trame de l’existence d’un peuple, n’est jamais fondé sur des raisons. Savoir manier les sentiments pour influencer l’opinion est le vrai rôle des hommes d’Etat. Les apparences semblent prouver parfois qu’ils agissent souvent par la logique de leurs discours. Tout autre, en réalité, nous le verrons dans cet ouvrage, est le mécanisme de la persuasion. Les multitudes ne sont jamais impressionnées par la vigueur logique d’un discours, mais bien par les images sentimentales que certains mots et associations de mots font naître. Les propositions enchaînées au moyen de la logique rationnelle servent uniquement à les encadrer. En admettant qu’un discours simplement logique produise une conviction, elle sera toujours éphémère et ne constituera jamais un mobile d’action.
Mais si ce n’est pas la logique rationnelle qui conduit les hommes et fait évoluer leurs croyances, comment expliquer qu’au moment de la Révolution des théories uniquement déduites de la raison pure produisirent si rapidement de profonds bouleversements ? Avant de montrer que cette contradiction n’est qu’apparente, rappelons tout d’abord que la Révolution n’eut, en réalité, qu’un seul théoricien influent, Rousseau. L’action de Montesquieu, notable à ses débuts, devint vite très faible. Ce dernier cherchait surtout à expliquer des organisations sociales déjà existantes. Rousseau proposait de refaire une société nouvelle. Ce doux halluciné croyait que l’homme, heureux à l’état de nature, avait été dépravé et rendu misérable par les institutions. La raison exigeait donc qu’on les refit. Il était également convaincu que le vice essentiel des sociétés est l’inégalité, et que l’origine du mal social est l’antithèse de la richesse et de la pauvreté. Nécessité, par conséquent, de changer tout cela en établissant d’abord la souveraineté populaire. C’est précisément ce que ses disciples tentèrent par les moyens énergiques que l’on connaît, dès que les résistances du roi, de la noblesse et du clergé engendrèrent des violences qui les amenèrent au pouvoir. Robespierre, Saint-Just et les Jacobins cherchèrent uniquement à appliquer les théories de leur maître. L’influence de Rousseau ne disparut nullement avec la Révolution. Monsieur Lanson fait justement remarquer que "depuis un siècle, tous les progrès de la démocratie, égalité, suffrage universel, l’écrasement des minorités, les revendications des partis extrêmes, la guerre à la richesse et à la propriété ont été dans le sens de son œuvre". Nous verrons qu’en réalité il fut beaucoup moins un inspirateur qu’un prétexte. La rapidité avec laquelle se propagèrent les idées de Rousseau au moment de la Révolution est frappante. Nous savons par les cahiers généraux de 1789, ce que la majorité des Français demandait alors abolition des privilèges féodaux, lois fixes, justice uniforme, etc., c’est-à-dire à peu près ce que Napoléon réalisa par son Code. La royauté était encore universellement respectée et personne ne demandait à la supprimer. Et cependant, trois ans plus tard les théories énoncées plus haut régnaient souverainement et la Terreur supprimait ceux qui ne les vénéraient pas. Il semble donc qu’il y ait contradiction évidente entre ce que nous avons dit du peu d’influence des théories dé- duites de la raison pure, sur la marche des événements et l’action si rapide que ces théories semblèrent exercer pendant la Révolution. Nous accentuerons encore cette contradiction en affirmant que les hommes de chaque âge sont gouvernés par un très petit nombre d’idées directrices qui s’établissent fort lentement et ne deviennent des mobiles d’actions qu’après s’être transformées en sentiments. En réalité, la contradiction, malgré sa netteté apparente, n’existe pas. Si en effet, les idées des théoriciens de la Révolution s’implantèrent facilement dans l’âme des foules, ce n’est nullement parce qu’elles étaient nouvelles, mais uniquement parce qu’elles étaient au contraire fort anciennes. Les théories révolutionnaires ne firent que prêter l’appui des lois à des passions n’ayant jamais cessé d’exister et à des aspirations, que les nécessités sociales peuvent réprimer ou endormir, mais qui ne s’éteignent jamais. Le peuple avait accepté la puissance royale et les inégalités de conditions, parce que maintenues par une antique armature sociale elles semblaient d’indestructibles nécessités naturelles. Dès qu’il entendit des gouvernants, auxquels le pouvoir suprême conférait un grand prestige, son despotisme devait remplacer celui des rois, que les inégalités de fortune étaient une injustice et qu’on allait lui distribuer les biens de ses anciens maîtres, il devait fatalement adopter avec enthousiasme de telles idées et. considérer comme des ennemis dignes du dernier supplice ceux qui auraient pu s’opposer à la réalisation de ses appétits. Si, de nos jours, un gouvernement s’appuyant sur l’autorité de philosophes réputés, édictait des lois autorisant le meurtre et le pillage, il compterait bientôt un grand nombre de sectateurs et serait aussi applaudi que lorsqu’il proposa de s’emparer du milliard des congrégations pour le distribuer aux ouvriers et à des amis. Certes la pratique de pareilles doctrines ne subsiste pas longtemps car on découvre vite, comme il arriva après quelques années de révolution, que l’anarchie ruine et n’enrichit pas. Et alors, toujours ainsi qu’à cette époque, la nation chercherait un dictateur énergique capable de la soustraire au désordre.
On s’illusionne souvent sur le rôle utile des gouvernements et les limites de ce rôle, parce que leur puissance, très faible pour le bien, est au contraire très grande pour le mal. Il fut toujours aisé de détruire et difficile de rebâtir. Aujourd’hui, nous n’avons pas à nous défendre seulement contre les rigides nécessités économiques de l’heure présente, mais encore contre le zèle désastreux de législateurs légiférant au hasard, comme nous le montrerons bientôt, suivant les impulsions du moment. Lois, dites sociales, qui gênent de plus en plus l’industrie et n’enrichissent personne. Lois entravant l’apprentissage au point d’avoir chassé les apprentis des usines et transforme un grand nombre d’entre eux en chômeurs, voleurs et criminels, ainsi que le prouvent les rapides progrès de la criminalité infantile. Persécutions religieuses incessantes et expropriations dont le résultat final a été de diviser la France en deux peuples ennemis. Lois douanières qui, par les représailles qu’elles provoquent continuellement, finiront par supprimer entièrement notre commerce avec l’étranger, etc. Toutes ces lois créées par une raison trop courte sont des calamités artificielles qui s’ajoutent aux maux naturels dont nous sommes bien obligés de supporter le poids. Nous n’avions, certes, pas l’idée de faire ici le procès de la raison, mais de ceux prétendant l’employer à modifier des phénomènes qu’elle ne saurait régir. C’est exclusivement sur la raison que s’édifient la science et toutes les formes de la connaissance. C’est surtout avec des sentiments et des croyances que se gouvernent les hommes et se fait l’histoire.
CHAPITRE 3 : Méthodes d’étude de la psychologie politique
En psychologie politique, comme d’ailleurs dans les autres sciences, ce sont les faits d’abord, puis leur interprétation qui permettent de dégager des lois.
En politique, l’observation des faits est beaucoup plus facile que leur interprétation, c’est-à-dire que la détermination de leurs causes et la prévision de leurs conséquences. Nos armées ont été battues en 1870. Voilà un fait connu de chacun. Mais pourquoi ont-elles été battues ? Quelles réformes devraient-elles subir afin d’éviter une nouvelle défaite ? Ici les difficultés s’accumulent et les explications varient considérablement. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner les théories contradictoires, révélées par la série de règlements militaires édictés pendant vingt ans, ou simplement les écrits des spécialistes. Si d’ailleurs l’interprétation des phénomènes sociaux était aisée, nous serions d’accord sur tout, alors qu’en réalité nous ne le sommes sur rien.
Donc, quoique les faits politiques faisant partie de la vie journalière soient d’une observation facile, la détermination de leurs causes est au contraire difficile. Elle l’est d’autant plus que les parties d’un événement dont nous prenons conscience ne sont généralement qu’un très faible fragment de l’événement lui-même.
Dans une pareille étude, la simple intuition ne saurait suffire. Des méthodes rigoureuses deviennent nécessaires. Elles sont de même ordre que celles employées dans les sciences, l’histoire naturelle notamment.
Le psychologue doit opérer un peu comme le naturaliste qui, mettant en relief par une analyse attentive les réalités cachées sous de trompeuses apparences, réunit ensemble des phénomènes d’aspect dissemblable. Ainsi arrive-t-il à classer la baleine avec les mammifères au lieu de la considérer comme un poisson. Pour l’observateur superficiel, la baleine parait évidemment plus rapproché du requin que d’un écureuil et c’est cependant avec ce dernier qu’on doit la comparer. En politique, ment, les apparences seules frappent et non les relations cachées. Les généralités qui précèdent montrent que la première difficulté de la psychologie politique est de découvrir les facteurs rapprochés ou lointains des événements et de ne pas attribuer à une seule cause, comme on le fait généralement, ce qui est le résultat de plusieurs. Je ne saurais trop insister sur cette difficulté. Pour en prouver l’importance, je vais prendre un cas concret relativement assez simple, l’extension du socialisme, et par la seule énumération de quelques-uns des facteurs ayant déterminé cette extension, mettre en évidence leur complexité.
A la base du socialisme, on trouve d’abord un élément fondamental l’Espérance. Espérance d’améliorer son sort et de se créer un avenir heureux. Un tel facteur possède assurément une grande puissance. A lui seul, pourtant, il ne fournirait qu’une explication bien incomplète du problème, l’espoir d’améliorer sa destinée ayant constitué de tout temps un des principaux mobiles de l’activité des hommes. Nous irons plus loin en remarquant qu’autrefois il était beaucoup moins nécessaire qu’aujourd’hui d’améliorer sa vie, puisqu’elle devait l’être dans un monde futur, sur la réalité duquel on ne gardait aucun doute, alors qu’on n’y croit guère aujourd’hui. Ce que l’homme espérait d’une autre existence n’est recherché maintenant qu’ici-bas. L’explication de l’extension du socialisme commence ainsi à se préciser davantage. Un nouvel élément d’interprétation apparaîtra si l’on observe que le socialisme, dont la forme humanitaire s’accentue chaque jour, devient une religion remplaçant celles en voie de disparaître. La psychologie moderne enseigne que le sentiment religieux, c’est-à-dire la vénération du mystère et le besoin de se soumettre à un credo capable d’orienter nos pensées, est une tendance irréductible de l’esprit. L’apôtre socialiste est un clérical ayant changé le nom de ses dieux. Son âme demeure saturée d’une religiosité ardente. Le journal L’Humanité du 30 novembre 1909, nous apprend que le jeune professeur à la Sorbonne qui ouvrit, récemment, la première séance de l’Ecole socialiste, "adressa, comme il convenait, une invocation émue à la déesse Raison Les facteurs psychologiques que nous venons d’indiquer présentent un caractère général les rendant applicables à tous les peuples. Or, il est visible que le socialisme prend, d’un pays à l’autre, des formes diverses. Certains éléments d’interprétation doivent donc s’ajouter encore aux précédents. Nous trouverons tout d’abord le rôle de la race, c’est- à-dire des dispositions héréditaires des nations. Elles diffèrent profondément et c’est pourquoi le mot socialisme est une étiquette commune traduisant des aspirations très dissemblables. Comment pourraient-elles être de même nature chez des peuples d’instincts opposés, ceux des Etats-Unis, par exemple, comptant exclusivement sur leur énergie, leur initiative individuelle, et ceux dominés, comme les Latins, par l’irrésistible et perpétuel besoin de la protection d’un maître ? En dehors des aptitudes de race, un autre facteur psychologique capital intervient encore le passé. Il est évident que des peuples centralisés depuis des siècles sous la main d’un Etat réglementant les moindres détails de leur vie sociale, industrielle, commerciale et même religieuse, ne sauraient posséder les mêmes aspirations, les mêmes tendances, que de jeunes nations n’ayant derrière elles qu’un passé politique très court, incapable par conséquent, de peser lourdement sur elles. Le collectivisme étatiste, qui nous enserre de plus en plus, fut pratiqué en réalité de tout temps par nos monarchies, et c’est pourquoi les peuples latins y reviennent facilement. Les minutieuses réglementations de Colbert formeraient un excellent chapitre d’un traité de socialisme étatiste. L’Etat étant considéré aujourd’hui comme une divinité protectrice, tous les partis, toutes les classes, devaient naturellement lui demander d’intervenir dans leurs affaires et défendre leurs intérêts. Ce furent d’abord les indus- triels qui le prièrent de les protéger, afin de les enrichir, par des droits de douanes, des primes, des subventions, etc. On détruisait évidemment ainsi la concurrence, mais en paralysant du même coup toute initiative et, par conséquent, tout progrès. Devenues puissantes par le nombre, les classes ouvrières réclamèrent à leur tour la protection de l’Etat, mais, cette fois, contre les maîtres de l’industrie. En leur cédant, on entra davantage dans la voie socialiste ouverte par le protectionnisme. Pour satisfaire de croissantes exigences, l’Etat s’engagea dans le chemin de l’arbitraire despotique et des spoliations retraites ouvrières obligatoirement payées par les patrons, c’est-à-dire charité forcée à leurs dépens, rachat des chemins de fer, et extension progressive des monopoles, de façon à transformer les ouvriers en fonctionnaires entretenus par l’Etat, etc. Mais tout cela coûtant fort cher et l’engrenage des répercussions se déroulant fatalement, les législateurs en sont maintenant conduits à essayer de dépouiller les possédants par de lourds impôts progressifs, sans comprendre, d’ailleurs, que le petit nombre de ces privilégiés rendra dérisoires les sommes obtenues. Leur spoliation devant avoir pour conséquence ultime la ruine des grandes industries, on n’arrivera finalement ainsi qu’à l’égalité dans la misère. Ce sera le nivellement rêvé par tant d’âmes que domine la haine des supériorités. Bien que déjà longue, notre énumération des facteurs de l’évolution socialiste ne les contient pas tous. Il faudrait rechercher encore comment les doctrines se propagent dans les multitudes, pourquoi des mots et des formules très vagues possèdent parfois tant de puissance. On se trouve alors en présence de nouveaux facteurs importants créés par la spéciale mentalité des foules. Mais l’examen des causes de l’extension du socialisme ne serait nullement terminé par cette étude, puisqu’il sévit non seulement dans les multitudes illettrées, mais encore parmi des professeurs et des bourgeois aisés, satisfaits de leur sort. Il devient alors nécessaire de faire intervenir d’autres facteurs psychologiques et notamment, la contagion mentale par imitation. Elle se retrouve toujours à l’aube des grandes croyances et explique leur propagation.
Si tant de facteurs agissent dans un phénomène social, il doit paraître bien difficile de doser leurs influences respectives. Le problème est ardu, en effet. Comment le résoudre ? On le peut par deux méthodes différentes, l’une très simple, l’autre assez compliquée. La méthode simple, et pour cette raison d’un usage général, consiste à supposer les phénomènes engendrés par une cause unique et de compréhension facile. Trouver des remèdes apparents à tous les maux devient alors aisé. Les ouvriers d’un pays se déclarent-ils mécontents de leur sort ? Décrétons un impôt sur le revenu qui permettra de dépouiller les riches pour enrichir les travailleurs. La population d’un pays est-elle stationnaire ? Etablissons de lourdes charges sur les citoyens qui n’ont pas assez d’enfants. En auront-ils davantage ? Des économistes endurcis pourraient seuls en douter. Ainsi raisonnent les politiciens à mentalité courte et leur simplisme, que j’ai dû condenser un peu dans mes exemples, nous a valu de détestables lois. Voyons maintenant quelle méthode doit suivre l’observateur qui veut utiliser les enseignements de la psychologie politique. Un événement social quelconque résultant le plus souvent d’un grand nombre de facteurs immédiats ou lointains, la première règle est d’apprendre à les séparer, la seconde d’évaluer exactement la valeur respective de chacun d’eux. Ainsi opère le physicien en présence d’un phénomène pouvant dériver de plusieurs causes. Sa tâche est relativement facile, parce que des expériences répétées lui permettent de vérifier ses premières déductions. Mais, pour les phénomènes politiques, l’observation seule et non l’expérience constitue l’unique guide. Certes, les expériences sociales ne manquent pas. Elles sont même innombrables, mais indépendantes de nous et de nos volontés. Ne pouvant les renouveler, nous en sommes réduits à les interpréter. On sait trop à quelles divergences conduisent ces interprétations et dans quel discrédit la sociologie est pour cette raison tombée. Il ne devient vraiment possible de doser la valeur d’un facteur déterminé qu’en le voyant agir d’une façon semblable dans des temps divers et chez des peuples différents, alors que tous les autres facteurs sont restés invariables. C’est un peu, on le voit, une application de la méthode dite des variations concomitantes. N’étant applicable qu’à des cas très simples on n’en dégage le plus souvent que des banalités d’utilité restreinte l’anarchie engendre le césarisme, les peuples faibles sont conquis par les peuples forts, etc. La dissociation des éléments générateurs d’un événement est cependant facilitée par la constatation que chaque phénomène social est habituellement le résultat de deux catégories de facteurs très distincts les uns permanents, les autres transitoires. Les premiers agissent d’une façon constante dans tous les phénomènes. Telle, par exemple, la race, c’est-à-dire les dispositions héréditaires. Tel aussi le passé social qui comprend les sentiments religieux, politiques ou sociaux fixés dans l’âme des peuples et rendus stables par un long passé. Les facteurs transitoires changent au contraire fréquemment, mais, agissant sur le fond peu mobile du résidu ancestral, ils en reçoivent toujours l’empreinte. C’est pour cette raison, que des peuples de races différentes soumis en même temps aux mêmes facteurs transitoires réagissent de façons diverses. Certes, l’histoire paraît souvent montrer qu’un peuple peut, au moins en apparence, transformer ses croyances, ses institutions et ses arts, mais sous les changements extérieurs le passé reparaît toujours et modifie bientôt les formes que les révolutions violentes avaient fait momentanément adopter. Les influences de la race et du passé, habituellement négligées, parce qu’invisibles, sont en réalité les plus nécessaires à étudier. Elles dominent effectivement toute l’évolution d’un peuple. C’est ainsi, par exemple, qu’en France, sous des agitations politiques variées, nous retrouvons deux principes fixes, communs à tous les peuples latins et ayant invariablement dirigé leurs actes °/ La croyance dans le pouvoir transformateur de l’Etat. 2°/ La confiance inébranlable dans la puissance absolue des lois. De ces deux principes, que nous étudierons dans plusieurs chapitres, sont nés l’extension de l’Etatisme et le développement du socialisme collectiviste qui n’en est que la floraison. Il apparaît donc indispensable pour juger des événements relatifs à un peuple de connaître les caractères de sa race et de son histoire. En ce qui concerne la race, cette étude n’est pas très compliquée, les caractéristiques fondamentales générales étant peu nombreuses. On sait déjà beaucoup des Américains des Etas-Unis et de leur avenir possible lorsqu’on a observé quelques-uns de leurs caractères essentiels tels que l’énergie, la confiance dans ses propres forces, l’optimisme, le besoin de justice et de liberté personnelle, l’habitude de l’initiative suppléant l’intervention du gouvernement. Alors que certains peuples ne peuvent être étudiés sans la connaissance préalable de leur gouvernement, le citoyen des Etats-Unis doit au contraire être observé surtout en dehors de son gouvernement. Réduit à ses seules ressources, il progresse sans aucune aide et, à lui seul, ce caractère psychologique aurait suffi pour tracer sa destinée. Un examen analogue des tristes républiques latines de l’Amérique, impuissantes à sortir de l’anarchie où elles végètent, montrerait également un très petit nombre de caractères psychologiques fondamentaux dominant toute leur histoire. Un peuple de métis est ingouvernable. Donc, la connaissance des grands facteurs généraux qui déterminent, ou tout au moins orientent les autres, simplifie un peu le problème de la psychologie politique. Il est encore très difficile cependant. Les facteurs transitoires agissant à côté des facteurs permanents sont en effet si nombreux que leur complication déroute parfois toute logique. Comment déterminer leur rôle ? En observant qu’outre les grands facteurs irréductibles dont je viens de marquer l’action, il existe pour chaque époque un petit nombre de principes directeurs canalisant les pensées et les actes dans un même sens. C’est ainsi, par exemple, que la politique du second Empire fut orientée par le principe dit des nationalités, que le socialisme actuel évolue sous l’influence d’une idée maîtresse l’égalisation des situations sociales sous la tutelle de l’Etat, etc.
Il résulte de toutes ces considérations que, dans la genèse d’un événement, figurent toujours des éléments nombreux mais d’inégale importance. Le rôle de la psychologie politique consiste précisément à savoir doser cette importance, discerner le principal et éliminer l’accessoire. L’élimination des facteurs secondaires est aussi malaisée en politique que dans une science quelconque, la physique ou l’astronomie notamment. Elle est pourtant aussi nécessaire. Avec les progrès scientifiques actuels, la genèse de tout phénomène apparaît infiniment complexe. La simplicité des causes n’est créée que par l’insuffisance de nos moyens d’observation. Un poids placé sur le plateau d’une balance n’est pas attiré seulement par la terre, puisque la lune et tous les autres astres du firmament agissent sur lui. Mais leurs milliers d’attractions sont si minimes en comparaison de celle exercée par notre planète qu’on n’en tient aucun compte. Toute la sagacité du savant consiste à savoir dégager les facteurs principaux d’un phénomène et négliger les autres. Képler ne réussit à formuler ses lois qu’en mettant de côté les perturbations accessoires modifiant faiblement le cours des planètes. Le véritable homme d’Etat ne procède pas différemment, mais semblable au savant encore, il doit se rappeler que tel facteur, sans importance à un moment donné, peut en acquérir à un autre. Le physicien considère comme vraie la loi de Mariotte parce qu’il néglige des éléments trop accessoires pour la modifier visiblement dans les conditions habituelles de température, mais il sait aussi que lorsque les gaz se trouvent au voisinage de leur point critique, des facteurs justement négligés d’abord deviennent maintenant prépondérants. La loi est alors inexacte et il faut lui en substituer une autre.
La notion de loi absolue, chère aux savants du dernier siècle, tend à disparaître graduellement de la science. Les principes de la psychologie politique ne sauraient assurément prétendre à plus de fixité que les lois physiques. Ils sont d’ailleurs troublés sans cesse par l’intervention d’éléments imprévus. C’est ainsi qu’à certains moments l’influence des facteurs habituels disparaît devant de brusques courants d’opinion. Si l’homme d’Etat en connaît le mécanisme, il peut les faire naître ou tout au moins les orienter comme y réussit Bismarck en 1870. Ces subits mouvements d’opinion constituent une force morale, si irrésistible parfois, que nulle puissance ne parviendrait à les endiguer. Napoléon, lui-même, savait que certains courants ne se remontent pas. Plusieurs de ses lettres sont caractéristiques sur ce point. "Ce sont, écrivait-il, les faits qui parlent. C’est la direction de l’esprit public qui entraîne. Je n’ai jamais été mon maître. J’ai toujours été gouverné par les circonstances." La puissance, comme aussi la mobilité de ces mouvements populaires, se révèle à chaque page de notre histoire. Ils sont nombreux dans un seul siècle. L’Epopée impériale, la Restauration monarchique, le romantisme, le second Empire, l’aventure boulangiste, etc., en donnent autant d’exemples. Le Prince de Machiavel s’appelle aujourd’hui la multitude. Son pouvoir devient formidable dès que toutes les volontés s’orientent dans une seule direction. Une telle orientation ne dure d’ailleurs jamais longtemps et l’homme d’Etat doit le savoir encore. Les courants populaires d’une époque sont souvent mal saisis par les hommes de cette époque. Au début de la Révolution, personne ne prévoyait l’avenir terrible qui se préparait. On l’a dit avec raison pendant que le navire sombrait, les passagers se congratulaient du naufrage. Madame de Genlis menait les princes d’Orléans, dont elle était gouvernante, voir la démolition de la Bastille. La noblesse regardait tout ce mouvement avec autant de sympathie que notre aveugle bourgeoisie a contemplé la première grève des postiers. Alors, comme aujourd’hui, personne ne comprenait que les phénomènes psychologiques ont un enchaînement nécessaire et que chacun d’eux devient cause à son tour. Toutes ces causes accumulées dans le même sens produisent, comme en mécanique, une accélération fatale. Nous voyons à quel point est difficile la tâche actuelle des chefs qui veulent sagement gouverner. Elle l’est d’autant plus qu’ayant une mentalité différente de la foule et obéissant à d’autres mobiles, ils ne savent pas toujours la comprendre et lui parler. On ne connaît bien les hommes d’une classe que si l’on appartient à cette classe. C’est pourquoi les meneurs de la Confédération Générale du Travail, sortis des couches populaires, se font si parfaitement obéir. Des grands principes, des belles théories humanitaires, ils n’ont nul souci, sachant bien que les foules ne s’en préoccupent pas davantage. Inaccessibles a tout raisonnement elles acceptent sans discussion des croyances condensées en formules brèves et violentes et se soumettent sans murmures aux ordres les plus impérieux à condition qu’ils soient édictés par des hommes ou des comités revêtus de prestige. Certes, ces meneurs ne possèdent qu’une psychologie fort sommaire, mais admirablement adaptée à la mentalité des âmes simples qu’ils ont su asservir. Leur horizon est étroit mais ils le connaissent. Ils savent où ils vont et ce qu’ils veulent. Les erreurs des politiciens ne leur échappent pas et "de l’autre côté de la barrière" leurs conseils seraient fort utiles à nos gouvernants. C’est ainsi, par exemple, qu’à l’heure où le gouvernement cédait aux menaces des postiers, un des chefs du syndicalisme montra très justement dans un article que les dirigeants "commettaient une faute impardonnable en laissant prendre conscience de leur force à des gens qui ne s’en doutaient guère".
La réunion de tous ces facteurs lointains ou rapprochés, stables ou transitoires, représente ce que l’on pourrait appeler l’équation sociale d’une époque. De la solution correcte de cette équation dépend souvent l’avenir d’un peuple. La nécessité suffirait généralement à la résoudre, si les législateurs n’intervenaient pas pour troubler le jeu des facteurs que les lois naturelles tendent toujours à équilibrer. L’énumération des éléments générateurs de l’évolution d’un phénomène social nous en a montré la variété. Nous avons vu également que les plus actifs étaient souvent les moins aperçus. Leur ensemble constitue un faisceau de forces invisibles qui dirigent la destinée d’un peuple. Il s’agite, elles le mènent. L’homme ressemble souvent au pantin ignorant les fils qui le font mouvoir. Si puissantes cependant que soient ces forces, nous ne devons pas les subir avec une résignation morne. Dominée par un tel sentiment, l’humanité ne serait jamais sortie de la sauvagerie primitive, et n’aurait pu vaincre la nature qui l’avait d’abord si étroitement asservie. Et ceci nous conduira à une autre étude qui fait encore partie de la psychologie politique. Réduite à une simple science de constatation elle serait un peu vaine. Mais elle enseigne aussi l’art de prévoir c’est-à-dire, en langage mathématique, l’art d’extrapoler des courbes dont on a su déterminer un nombre suffisant d’éléments. La psychologie politique présente un autre avantage encore. Prévoir est utile, prévenir l’est davantage. Prévoir c’est éliminer les surprises de l’avenir. Prévenir, c’est annuler leur action. Comment y parvenir ? La science confirmant les plus vieilles traditions religieuses de l’humanité semble nous confiner chaque jour davantage dans un fatalisme étroit. Nous verrons cependant dans un des derniers chapitres de cet ouvrage qu’il est possible de dissocier les éléments dont toute fatalité se compose. Or, désagréger les facteurs d’une fatalité, c’est apprendre à s’y soustraire.
CHAPITRE 1 : L’origine des lois et les illusions législatives
Beaucoup d’événements politiques représentent l’éclosion d’un petit nombre de principes solidement ancrés dans les âmes. La croyance en la puissance souveraine des lois est un des plus actifs.
On rencontre en France une foule de gens se disant dégagés de toute croyance religieuse. Ils ne croient plus aux dieux, méprisent les superstitions et ne redoutent guère que les révélations des somnambules ou l’action magique du nombre treize.
Mais dans ce pays de libre pensée on trouverait difficilement des citoyens manifestant le plus léger doute à l’égard de la puissance infaillible des constitutions et des lois. Nous sommes tous solidement persuadés que des textes législatifs peuvent remanier à volonté l’état social d’un peuple. Avec des lois toutes les réformes sont possibles. II ne tient qu’à elles d’enrichir le pauvre aux dépens du riche, d’égaliser les conditions et d’assurer un bonheur universel.
Ce dogme sacré de la puissance des lois est à peu près le seul resté debout et que les théoriciens vénèrent. Si l’idéal d’un parti politique permettait de le définir, on pourrait dire qu’il n’existe en France qu’un seul parti. Tous possèdent, en effet, un même idéal réformer la société à coup de décrets et demander à l’État son intervention constante dans la vie sociale des citoyens. On ne sait pas, quand on rencontre un Français, s’il est clérical ou anticlérical, ce qui d’ailleurs représente souvent la même chose, mais on peut être bien certain qu’il est Étatiste.
La doctrine de l’action souveraine des lois a toujours constitué un des plus puissants facteurs de notre histoire Les hommes de la Révolution étaient persuadés qu’une société se refait avec des institutions et ils finirent par déifier la raison au nom de laquelle étaient promulgués leurs décrets. Bien des motifs ont contribué, chez les peuples dont la mentalité religieuse est très développée, à rechercher législativement les moyens de remédier aux maux qui les affligent. Ne pouvant plus demander de miracles au ciel, on les demande au législateur. Le pouvoir des lois a remplacé celui des dieux. Ces miracles législatifs paraissent d’une réalisation facile, car si les raisons lointaines des choses sont malaisées à percevoir leurs causes fictives, très apparentes, semblent aisées à atteindre. L’insuccès des lois votées sous la pression des volontés populaires n’ébranle nullement d’ailleurs la croyance en leur puissance. Elles gardent l’influence des dogmes religieux. Les prescriptions impératives et brèves des codes exercent toujours un prestige mystérieux. Comme les divinités, les lois ordonnent et n’expliquent pas. Leurs auteurs ont très bien compris qu’un pouvoir discuté n’est bientôt plus un pouvoir respecté. La vraie puissance ne réside pas, en effet, dans la force de celui qui commande, mais dans la soumission volontaire de celui qui obéit. Cette idée, si répandue chez les peuples latins, que les organisations sociales se réforment avec des lois, est nous l’avons dit déjà, une des plus funestes erreurs qu’ait enregistrées l’histoire. Pour la défendre, des millions d’hommes sont morts misérablement, des cités florissantes sont tombées en ruines, de grands empires descendent la pente de la décadence. La fatale chimère est cependant plus puissante qu’elle ne le fut jamais. Quelques rares philosophes ont bien essayé de montrer la dangereuse absurdité de cette doctrine, je l’ai moi-même tenté dans plusieurs ouvrages et notamment dans mon livre sur les Lois psychologiques de l’évolution des peuples. Mais que peuvent des écrits sur les impressions mobiles des foules ? Elles n’écoutent guère que les démagogues flattant servilement leurs instincts. Ne nous lassons pas cependant de répéter sans cesse les mêmes vérités. Les idées finissent quelquefois par rencontrer le terrain où elles peuvent germer.
Persuadé lui-même de la toute puissance des lois, le législateur légifère pour remédier aux maux visibles dont lui demeurent cachées les causes. Il légifère sans trêve, tout étonné de voir les lois votées rester inefficaces ou produire des effets contraires à ceux espérés. Il s’irrite alors, légifère de nouveau, interpelle les ministres, nomme des commissions pour surveiller l’exécution des décrets, et intervient inlassablement dans tous les rouages de l’administration. C’est ainsi que le régime parlementaire tend chez nous à se transformer en un régime qui rappelle celui de la Convention. A peine sortis du despotisme, les peuples latins y reviennent toujours. Le despotisme collectif remplace progressivement chez eux le despotisme individuel. Tout fait croire qu’il sera aussi tyrannique. Notre histoire est remplie des conséquences désastreuses de lois promulguées dans les meilleures intentions. La République de 1848 crut faire œuvre bienfaisante en édictant de nombreuses lois ouvrières et en créant des ateliers nationaux pour donner du travail à tous les citoyens. Quand les nécessités économiques, qui dominent de très haut les volontés du législateur, obligèrent à fermer ces ateliers, il en résulta une révolution et d’épouvantables massacres. La conséquence finale fut le rétablissement de l’Empire et ses suites, y compris Sedan et l’invasion. Elle est très funeste, la race des philanthropes. Sous leur impulsion, s’édictent les lois dites humanitaires, dont les effets sont si souvent désastreux. Les mesures législatives ayant produit un résultat con- traire à celui qu’elles se proposaient d’atteindre sont in- nombrables. C’est ainsi, par exemple, que les lois sur les primes à la navigation ont été une des causes actives de la lamentable décadence de notre marine marchande. Nous le montrerons bientôt. C’est ainsi encore, qu’en vertu du principe de la puissance souveraine attribuée aux lois, nous prétendons imposer nos institutions à tous les peuples conquis par nous, sans comprendre qu’une telle méthode devait bientôt dé- terminer la ruine de nos colonies. Le dogme latin du pouvoir transformateur des décrets conduit, sous la pression des mobiles volontés du peuple, à voter les lois les plus violentes sans se préoccuper de leur injustice. Après avoir fait miroiter aux yeux des classes ouvrières le milliard des congrégations, il fallut bien, devant les grondements populaires, édicter des lois pour s’emparer de ce milliard. Cet acte d’iniquité sauvage, dont l’injustice n’a pas frappé les législateurs, a créé un précédent redoutable. Que les hasards d’un vote confèrent pour un jour le pouvoir aux socialistes révolutionnaires, ils sauront comment exproprier une nouvelle classe de citoyens au profit d’une autre, sans invoquer d’autres raisons que le droit souverain de l’Etat, c’est-à-dire la raison du plus fort. Notre société n’est un peu sauvée de la désorganisation produite par les décrets de ses législateurs que par l’impossibilité de toujours les appliquer. Chaque loi entraîne la création d’une nuée de fonctionnaires destinés à la faire exécuter, mais parfois il faut reculer devant l’énormité de la dépense. On a hésité jusqu’ici à instituer une armée de 500.000 inspecteurs pour faire observer les lois sur le travail. Cette impossibilité seule a sauvé notre industrie de la décadence profonde qu’aurait engendrée l’ingérence constante des fonctionnaires dans les manufactures. L’Etat finit d’ailleurs par renoncer de lui-même aux lois inapplicables, parce que tout le monde les viole. Un délit généralise se transforme bientôt en droit. Pour cette raison, les décrets édictés dans le but de contrecarrer les spéculations financières, les sociétés anonymes et toutes les formes de contrats, nés de l’évolution économique moderne, ont misérablement échoué. En étudiant la véritable genèse des lois, nous comprendrons facilement pourquoi. Conclurons-nous des considérations précédentes qu’il ne faut jamais promulguer de réformes par voie législative et qu’on doit se croiser les bras. Evidemment les législateurs de 1848, auxquels nous faisions allusion plus haut, auraient été plus utiles en se croisant les bras qu’en votant des lois si dangereuses, mais cette conclusion pessimiste n’est pas applicable à tous les cas. Beaucoup de lois sont utiles lorsqu’elles naissent sous l’influence de certaines nécessités que nous allons examiner maintenant et qui sont étrangères le plus souvent à la volonté des législateurs. Pour savoir ce qu’il faut faire et surtout ne pas faire en matière de lois, on doit d’abord tâcher de comprendre leur genèse. Soyons avant tout bien convaincus qu’une nation ne peut utiliser les constitutions et les lois d’un peuple de mentalité différente, si parfaites soient-elles. Quand, des juristes essaient de nous persuader que le droit romain a été adopté par certains pays et la constitution anglaise par d’autres, ils font preuve d’une pauvre psychologie. Lorsque le droit romain fut adopté par un peuple quelconque, les Allemands, par exemple, il devint aussitôt un droit allemand. Jamais, sans qu’on puisse citer une seule exception, la constitution anglaise n’a été pratiquée par d’autres peuples que les Anglais, bien qu’acceptée par plusieurs.
Trois phases se succédèrent dans la genèse d’un droit :1) la coutume, 2) la jurisprudence, 3) la loi. Le législateur ne saurait intervenir utilement que dans la dernière de ces phases. La loi doit se borner le plus souvent à codifier la coutume. Là est son vrai rôle. Notre Code civil que beaucoup s’imaginent construit de toutes pièces par un conseil de légistes dirigé par Napoléon, ne fit en réalité que condenser les coutumes les plus généralement admises dans les diverses parties de la France. Il termina ainsi une unification juridique commencée depuis longtemps. Ce ne fut pas le code du présent, mais celui d’un passé. La coutume résulte des nécessités sociales, industrielles, économiques de chaque jour. La jurisprudence les fixe. La loi les sanctionne. Mais ce que la loi sanctionne c’est l’état social du moment. Les civilisations, surtout aujourd’hui, évoluent plus vite que les lois. La jurisprudence intervient alors pour les modifier d’après les nouvelles coutumes qui s’établissent. Dans les pays où le juge, manquant d’indépendance, semble plus habitué à’ rendre des services que des arrêts, les lois doivent promptement enregistrer la coutume et c’est pourquoi elles changent vite. Dans les pays où, comme en Angleterre, le juge demeure fort indépendant, nul besoin de toucher aux lois, c’est le magistrat lui-même qui les transforme. Mais chez toutes les nations et par le fait seul que les besoins sociaux évoluent plus rapidement que les codes, la jurisprudence qui fixe les coutumes fut toujours plus puis- santé que les lois. Il n’y eut jamais de peuple aussi respectueux des textes écrits que les Romains. "Nulle part cependant plus qu’à Rome, écrit justement Cruet, le droit sanctionné par la pratique judiciaire n’a aussi largement dépassé, aussi largement contredit le droit expressément écrit dans les textes législatifs. Cela n’empêche pas que ce droit national d’une société morte a été longtemps considéré comme le prototype d’une législation universelle et immortelle En fait, une société dont le droit n’évoluerait pas et resterait cristallisé dans des règles immuables cesserait bientôt d’exister. Un tel cas d’ailleurs ne s’est jamais présenté. Le droit musulman lui-même, jadis fixé dans le Coran, a fini par en sortir presque entièrement. Comment une loi pourrait- elle rester stable, quand tout change autour d’elle ? A un moment donné, son application devient impossible. On peut continuer à respecter son texte, mais on ne l’observe plus. Les Romains vénéraient beaucoup la loi des XII tables, seulement ils ne l’appliquaient pas. Les musulmans respectent le Coran, mais le transforment complètement par leur interprétation. Ainsi, par suite de l’évolution des coutumes, la jurisprudence évolue en dehors de la loi et parfois même contre elle. La loi n’a jamais été assez puissante pour lutter contre la coutume. "Si la vie de famille nous inclinait à l’inceste, écrit le professeur Durkheim, les défenses du législateur resteraient impuissantes." Rien n’est plus évident. Quel tribunal oserait aujourd’hui condamner aux travaux forcés pour meurtre, comme la loi l’y oblige, l’individu qui a tué en duel son adversaire ? La loi interdit l’avortement, mais le jury acquit- tant toujours la coupable le juge finira nécessairement par ne plus poursuivre. Il n’a pas, en effet, à nous imposer son droit, mais à subir celui que le sentiment social lui impose. Sans la jurisprudence qui suit toutes les oscillations de la coutume, le code finirait par devenir un tissu d’iniquités. C’est la jurisprudence, notamment, qui affranchit la femme du marin disparu dans un lointain voyage du veuvage éternel auquel la loi écrite la condamne par suite de l’impossibilité pour elle de présenter l’acte de décès de son mari. C’est la jurisprudence encore qui, malgré l’interdiction légale de la recherche de la paternité, oblige maintenant le séducteur à indemniser la femme séduite et entretenir son enfant. De tels faits expliquent la genèse des lois et déterminent le vrai rôle du législateur. Il devrait consister uniquement à sanctionner les lois quand elles sont déjà faites c’est-à-dire créées par la coutume et fixées par la jurisprudence. Toute loi surgie inopinément sans avoir passé par ces deux étapes, est frappée de mort le jour même ou on la promulgue. Comme exemple d’un droit nouveau en voie de se former sous l’influence de la coutume et de la jurisprudence, citons le pouvoir prépondérant et croissant chaque jour dans des proportions colossales, de notre Conseil d’Etat. Jadis rouage administratif secondaire confiné dans des fonctions assez subalternes, il est devenu progressivement, sans règlements nouveaux, un pouvoir qui fait plier tous les autres. Il juge sans appel dans les cas les plus différents, révoque les arrêtes des préfets et des ministres, réintègre des officiers de marine retraités, annule des nominations de fonctionnaires, etc. D’où provient une telle autorité ?Toujours de la même source. De coutumes créées par la nécessité et fixées par la jurisprudence. Ce n’est pas le Conseil d’Etat qui a rêve d’empiéter sur les autres pouvoirs. C’est le public qui l’oblige à empiéter sur eux, parce qu’il est désireux de limiter les fantaisies ministérielles ou administratives et de trouver quelque protection au milieu d’une anarchie universelle. Toutes les démocraties sont conduites d’ailleurs à la création de ces puissances supérieures présentant un peu d’indépendance et de fixité. La cour suprême des Etats-Unis joue un rôle analogue à celui que paraît devoir remplir bientôt notre Conseil d’Etat. Un fait frappant dans la création de ces pouvoirs spontanés et justifiant la thèse exposée ici sur la genèse du droit, c’est qu’ils ne s’appuient pas sur des textes, ne sont souvent sanctionnés par aucun, et acquièrent cependant une grande puissance alors que des lois nettement formulées, n’en possèdent aucune. Ce phénomène s’observe également en Angleterre. Les principes les plus fondamentaux du Gouvernement ne re- posent nullement sur des textes, il n’y en a pas eu pour diviser le Parlement en deux Chambres pour lui permettre de voter les lois, pour obliger le souverain à gouverner par l’intermédiaire de ministres responsables, etc. L’Angleterre n’a pas de constitution écrite, bien que présentant le type du gouvernement constitutionnel. Elle est progressivement devenue une véritable république présidée par un roi. La liberté y est cependant beaucoup plus grande que dans aucune autre république, celle des Etats-Unis exceptée. Les citoyens sont libres d’aller ou de ne pas aller à l’église, sans subir aucune persécution visible ou cachée. Ils peuvent se réunir et acquérir des biens sans être jamais exposés à l’expropriation. Les lettres de cachet que nous avons retirées des mains des rois pour les mettre dans celles de petits juges d’instruction y sont inconnues. Tout dans un tel pays heurte nos idées d’ordre, de raison et de belle symétrie. Son droit est composé des éléments les plus disparates. "Le grand mérite des institutions anglaises, disait en plein Parlement un ministre, monsieur Chamberlain, est de n’être pas logiques." Profonde pensée. Les lois, en effet, se passent de logique, parce qu’elles sont filles de sentiments créés par des nécessités indépendantes de la raison. Nous restons malheureusement très éloignés en France, de pareilles idées. L’expérience ne nous profite pas. Nos erreurs sur la genèse des lois ont coûté nombre de révolutions, de ruines et de massacres. Nul ne peut dire ce qu’elles coûteront encore. Notre chimère n’est d’ailleurs pas près de s’anéantir puisqu’elle trouve pour défenseurs des esprits fort éclairés. Un éminent homme d’Etat affirmait récemment dans la préface d’un livre, la nécessité "d’organiser politiquement et socialement la société selon les lois de la raison." C’est hélas ce que nous ne cessons de faire avec la plus inlassable obstination depuis un long siècle, au milieu d’effroyables convulsions. Ne renoncerons-nous jamais à vouloir légiférer, organiser, réformer au nom de cette aveugle raison qui ne connaît ni les nécessités naturelles, ni les nécessités économiques, ni les nécessités d’aucune sorte ? Arriverons-nous à comprendre que les sociétés ne sont pas à la merci des fantaisies sentimentales des gouvernants ? On ne fait pas le droit, il se fait. Cette brève formule contient toute son histoire.
CHAPITRE 2 : Les méfaits des lois
Pour justifier les propositions énoncées dans le précédent chapitre, il ne sera pas inutile d’examiner les conséquences de quelques-unes de ces lois improvisées par les cerveaux fantaisistes des législateurs.
Xerxès, dit la légende, fit fouetter la mer pour la punir d’avoir détruit ses vaisseaux et, sans doute, lui ôter l’envie de recommencer. La mentalité de l’illustre roi semble un peu rudimentaire aujourd’hui. Elle est très proche pourtant de celle des législateurs qui prétendent transformer au gré de leurs rêves les nécessités de toutes sortes régissant l’évolution des sociétés.
Ces nécessités sont cependant aussi immuables que les lois physiques. On ne les voit pas toujours, mais il faut invariablement les subir et vainement essayons-nous de leur opposer la codification de nos ignorances.
L’avenir seul, montrera combien sont dangereuses les tentatives actuelles de rénovation sociale des collectivistes révolutionnaires et des législateurs qui les suivent.
De telles illusions ne perdent leur puissance que le jour où en apparaissent les conséquences. Il fallut Sedan pour nous révéler les dangers du césarisme impérial. Des expériences analogues seront nécessaires pour dévoiler ceux du césarisme socialiste.
En étudiant les illusions législatives, nous avons sommairement retracé les lignes générales de la vie du droit et de la genèse des lois, et montré comment ces dernières naissent de la coutume et sont modifiées lentement, chaque jour, suivant les besoins, par la jurisprudence. La loi nous est apparue comme une codification momentanée d’un droit évoluant sans cesse. L’existence sociale, contrairement à ce que supposent les métaphysiciens du collectivisme, ne s’organise pas à l’aide de décrets improvisés, mais sous l’action des nécessités économiques, et du caractère des peuples.
Sans doute, on peut remarquer, et l’illusion socialiste n’a guère d’autre appui, que de Solon à Napoléon surgirent brusquement dans l’histoire, des codes semblant issus de toutes pièces du cerveau d’un seul législateur. L’examen attentif de ces codes, celui de Napoléon, par exemple, démontre vite qu’ils sont simplement au contraire, la condensation et la simplification de coutumes antérieures fixées par l’usage. Les codes supposés nouveaux sanctionnent et n’improvisent pas. Ils n’improvisent pas davantage quand devient nécessaire d’imposer à des contrées, jadis séparées, des lois générales destinées à remplacer leurs droits particuliers. C’est ce qui arriva pour la France à la fin du XVè siècle et, beaucoup, plus récemment, pour l’Allemagne et la Suisse. Ces grands pays ont fini par fondre en un seul texte les codes divers de provinces d’abord très dissemblables, puis rapprochées et enfin identifiées par la similitude des intérêts. Depuis l’extension du collectivisme révolutionnaire, les théoriciens paraissent s’être formé une conception du droit bien différente. Suivant eux, une société se referait avec des codes. La puissance surnaturelle attribuée aux lois a remplacé celle attribuée aux dieux. De telles croyances n’étaient défendables qu’à l’époque où de savants théologiens enseignaient que les divinités, intervenant sans cesse dans les affaires humaines, révélaient aux peuples leur volonté par l’intermédiaire des rois. De lois naturelles inflexibles il ne pouvait alors être question. La théologie socialiste n’en tient pas compte davantage aujourd’hui. Les apôtres de la foi nouvelle ignorent les nécessités sociales tout autant que les prêtres des divinités antiques. Contrairement à ces chimériques doctrines, nous apercevons clairement aujourd’hui que les phénomènes historiques les plus considérables sont engendrés par des causes lointaines, nombreuses et étroitement enchaînées. C’est parfois de l’accumulation de petites causes que naissent les grands effets. En histoire, le pondérable sort souvent de l’impondérable. Les milliers de petits faits, parfois inaperçus, dont les grands événements sont la synthèse, finissent par s’orienter dans une même direction, en vertu de lois rigoureuses analogues à celles qui obligent un astre à suivre une certaine trajectoire ou le gland à devenir un chêne. Ainsi canalisés, tous ces petits événements journaliers engendrent des courants qui, très faibles à l’origine, et pouvant être facilement détournés, deviennent irrésistibles plus tard, quand leur force s’est suffisamment accrue. Alors, les grandes digues sociales sont renversées, et l’évolution d’un peuple se transforme en une révolution. Dans toutes les transformations lentement crées par le temps, le rôle de la raison, nous l’avons dit ’déjà, fut toujours très faible. Les vrais maîtres de l’histoire, les fondateurs de grandes religions et de grands empires l’ont d’ailleurs tous pressenti. Jamais ils n’essayèrent d’agir sur la raison des hommes, mais bien d’influencer leurs sentiments et de conquérir leur cœur. Mais cette phase héroïque du monde semble en voie de s’évanouir. Avec l’évolution de la science et de l’industrie où l’humanité est entrée, les codes des nécessités économiques remplacent les codes religieux devenus impuissants. Il importe de ne pas ressusciter, sous forme d’une théologie socialiste la doctrine antique nous montrant les peuples gouvernés par de divins caprices. La grande utopie des réformateurs est précisément d’attribuer à des lois le pouvoir magique maintenant refusé aux Dieux. Leur rêve de rénovation sociale ne tient aucun compte des nécessités naturelles. Mais, si les vieilles divinités excusaient parfois nos faiblesses et se montraient accessibles à la pitié, les lois naturelles restent inflexibles et ne pardonnent jamais. Vouloir leur opposer d’artificiels décrets est toujours une dangereuse entreprise. Il ne serait pas plus vain d’essayer d’arrêter une locomotive avec des discours. Voilà, pourtant, la tâche que nous nous obstinons à tenter chaque jour avec les lois accumulées par d’imprudents législateurs. L’expérience peut seule agir sur les esprits hallucinés par leur foi. Or, ces expériences se multiplient et nous apercevons de mieux en mieux les conséquences des mesures précipitées, entassées pour remédier aux imperfections de l’état social. On commence à constater que la presque totalité de ces mesures n’a fait qu’augmenter les maux qu’on voulait guérir, et cela, simplement parce qu’elles prétendaient entraver le cours naturel des choses. L’énumération de ces lois nuisibles et de leurs répercussions remplirait un volume. Je vais donc me borner à en citer quelques unes avec la concision que le défaut de place m’impose. H ne s’agira point ici, de contester les intentions du législateur, sans doute -excellentes, mais de montrer les résultats de ses actes.
Lois sur tes primes à la marine marchande : Coût annuel actuellement, 41 millions. Résultat : accélération rapide de la décadence de notre marine et rentes importantes servies à des compagnies allemandes. L’énormité de cette double conséquence est telle qu’il faut entrer dans certains détails. Je les emprunte au livre récent de Jules Huret sur l’Allemagne. La compétence de son interlocuteur, monsieur Platé, n’est pas discutable, puisqu’il est directeur du Norddeutscher Lloyd, une des deux ou trois plus grandes compagnies de navigation du monde. Je dis à monsieur Platé : « Vous qui assistez et participez à la prospérité extraordinaire des ports allemands, comment expliquez-vous notre arrêt et vos progrès ? »
- C’est bien simple, me répond-il assez brutalement, votre système de primes à la navigation, c’est la mort. Vous donnez de l’argent pour ne rien faire on ne fait rien .
- Mais le résultat le plus cocasse de ce système, c’est que l’argent que vous distribuez ainsi a profité jusqu’à présent à des Allemands et à des Anglais.
- "Je ne devrais pas dire cela, ajouta-t-il, puisque ce sont mes compatriotes qui bénéficient de vos erreurs. Mais, puisque vous me demandez mon avis, je vous le donne en toute honnêteté."
Monsieur Platé explique ensuite comment des groupes étrangers fondèrent en France des sociétés de bateaux avec des capitaux allemands et anglais. L’Etat français payait, comme on le sait, des primes pour les kilomètres parcourus même par les bateaux vides. "On fit donc des tours du monde bien rémunérateurs aux frais du budget français." Un armateur me disait qu’en huit ans, en promenant ainsi son bateau vide, il avait regagné le prix de sa construction. Monsieur Platé cite des bateaux refusant des chargements pour ne pas perdre de temps, trouvant plus de bénéfice à circuler vides. Monsieur Huret ayant fait observer que la loi avait été modifiée et qu’il fallait maintenant que les bateaux fussent chargés pour toucher la prime, le directeur du Lloyd lui fit observer que presque rien n’avait été changé en réalité puisqu’il suffisait d’un quart de fret pour profiter de la prime. Pour contre-balancer les primes françaises, quelques Allemands avaient réclamé aussi des primes, mais les directeurs des grandes Compagnies les refusèrent énergiquement. "C’eût été, dit le directeur du Lloyd, la mort de notre initiative et de notre activité et le commencement de la déchéance de la marine commerciale allemande. Votre exemple nous suffit. Les primes d’encouragement sont des primes de mort. Nous ne recevons des subventions que pour des services rendus transports de la poste, etc. Nous demeurons dans l’inaction. Pendant ce temps, les autres pays marchent, et c’est ainsi que la France se voit chaque jour distancée.
Loi de 1900 limitant le travail des jeunes dans les manufactures - Résultats 1°/ Disparition de l’apprentissage et crise prochaine très menaçante pour la main-d’œuvre dans l’industrie. 2°/ Augmentation de la criminalité infantile qui a doublé depuis l’application de cette loi. Ces conséquences, monsieur le sénateur Touron les a très nettement rappelées dans un récent rapport au Sénat. "Il est universellement reconnu aujourd’hui, écrit-il, que l’application de cette loi a amené bon nombre de chefs d’industrie à supprimer dans leurs usines l’emploi des jeunes ouvriers." Après avoir constaté qu’à Paris le nombre des adolescents devenus apaches a doublé (2.273 au lieu de 1.174), il ajoute "L’une des causes principales de ce phénomène réside précisément dans les rigueurs d’une réglementation du travail qui, en éloignant les jeunes gens de l’atelier, les a jetés a la rue, abandonnés à tous les dangers de la promiscuité."
Loi sur le privilège des bouilleurs de cru - Cette loi autorise les propriétaires récoltants à distiller sans payer de droits. Il ne leur reste plus ensuite qu’à écouler leurs eaux-de-vie, opération facile et permettant de bénéficier de 220 francs de droits par hectolitre d’alcool pur. Résultats: 1°/ Perte pour le Trésor évalué à plus de 100 millions par an. 2°/ Accroissement énorme de l’alcoolisme dans les familles qui auraient reculé devant le coût des eaux-de-vie commerciales.
Loi d’expropriation des congrégations - Résultat final encore inconnu, mais facile à prévoir. Devait produire un milliard. Paraît ne pas devoir rapporter plus de 10 millions. N’a servi qu’à enrichir une armée de gens de loi. En compensation, nécessité de créer un nombre immense d’écoles, d’établissements hospitaliers, etc., pour remplacer ceux entretenus par les congrégations. Au lieu d’un milliard de recettes, ce sera sûrement des centaines de millions à dépenser. Je ne parle pas des conséquences sociales de cette très immorale opération exaspération de milliers de citoyens, développement chez les socialistes de cette idée que l’Etat peut par une simple loi s’emparer des propriétés privées ou des usines, comme il l’a fait, par exemple, pour celle des Chartreux. Ce dépouillement de toute une classe de citoyens a provoqué une violente indignation chez les nations étrangères et nous a davantage nui dans leur esprit que la perte de plusieurs batailles. Le sujet sera repris dans un autre chapitre.
Lois sur les primes aux fabricants de sucre - Lois abolies après avoir coûté à l’Etat des centaines de millions. Les résultats furent uniquement une surproduction artificielle du sucre et cette conséquence admirable que les fabricants français vendaient en France leur sucre 4 à 5 fois plus cher qu’aux Anglais. Ils eurent tous d’ailleurs le temps de s’enrichir aux dépens du consommateur.
Loi décrétant la liberté des cafés, cabarets, débits de boissons - Cette loi n’a rien coûté en apparence à l’Etat, mais fort cher aux citoyens, par le développement considérable de l’alcoolisme. En peuplant les hôpitaux et affaiblissant les forces françaises, elle a indirectement été très onéreuse. Loi du rachat des Chemins de fer de l’Ouest - Cette loi n’étant qu’à ses débuts, les effets ne s’en feront sentir complètement que dans quelques années. Dès le lendemain du vote, les employés se réunirent pour demander des augmentations de salaire mais elles ne sont pas acceptées encore. Actuellement, l’élévation des dépenses, c’est-à-dire la perte annuelle de l’Etat, s’élève pour 1910, d’après le rapport de monsieur Doumer, à 50 millions. Ce n’est d’ailleurs qu’un tout petit commencement. Par les faits observés a la Ville de Paris, on peut juger ce que devient un service dont le personnel est transformé en fonctionnaires. "Chaque fois, écrivait récemment monsieur Delombre, que la Ville a "municipalisé" un personnel, le rendement de la main-d’œuvre a diminué pendant qu’augmentaient, au contraire, les salaires et les frais accessoires. N’a-t-on pas vu, dans certains services, les frais de maladie tripler d’une année à l’autre, simplement parce que le personnel de ces services avait été assimilé au personnel municipal ? Ces coûteuses vérités ne sauraient, bien entendu, ébranler la foi socialiste. Lois destinées à remédier à la crise viticole du Midi - Ces lois, déjà innombrables et toujours impuissantes, montrent clairement l’incapacité du législateur à lutter contre des nécessités naturelles. Par la culture exagérément développée de ses vignes, le Midi est arrivé à une surproduction de vins, de qualité souvent douteuse, et dont il augmentait encore la quantité par l’addition de sucre. Que faire en pareil cas ? Simplement ce que firent jadis les cultivateurs de garance quand fut découverte l’alizarine. Ils renoncèrent à la garance et plantèrent autre chose. On n’avait pas heureusement à cette époque lointaine, la même confiance qu’aujourd’hui dans la puissance de l’Etat, autrement la fabrication de l’alizarine économique eût été supprimée pour assurer la vente de la très coûteuse garance. Mais nous avons fait des progrès et c’est à l’Etat que les Méridionaux demandèrent d’acquérir le vin dont le public ne voulait plus. Ils prétendaient l’obliger à acheter sous forme d’alcool ou, ce qui revient exactement au même à donner aux viticulteurs des primes à la distillation. L’histoire de la crise du Midi restera dans l’avenir comme un mémorable exemple de la mentalité d’un pays où s’est épanoui l’Etatisme. Inutile d’ajouter, je pense, qu’une crise analogue eût été impossible dans des contrées comme l’Amérique et l’Angleterre où les particuliers sont habitués à compter sur leur initiative et jamais sur l’intervention de l’Etat.
Loi sur le repos hebdomadaire forcé - Résultats :1°/ Augmentation d’au moins 10% de la plupart des objets de consommation. 2°/ Troubles tellement profonds dans l’industrie et le commerce qu’il fallut apporter immédiatement une foule de tempéraments à la loi. Mais c’est surtout pour les ouvriers qu’elle est coûteuse. Dans la plupart des industries, sévissent annuellement plusieurs mois de chômage qui constituaient un repos très suffisant. Ces catégories d’ouvriers perdent maintenant leur salaire du dimanche, sans parler de la dépense au cabaret. J’ai entendu plusieurs d’entre eux évaluer à un déficit de trois ou quatre cents francs par an le coût de la nouvelle loi pour eux.
Loi sur les retraites ouvrières - Cette loi n’est pas encore complètement appliquée, mais on peut facilement en prévoir les conséquences. Repoussée par la majorité de la classe ouvrière elle sera l’origine de troubles incessants. Les mutualités dues à l’initiative privée suffisaient à créer ces retraites qu’elles avaient commencées à constituer partout. En les rendant obligatoires, c’est-à-dire en obligeant patrons et ouvriers à verser au Trésor des sommes relativement élevées le législateur a simplement établi des impôts nouveaux qui vont lourdement grever notre industrie déjà si accablée. Cela sans grand profit puisqu’on estime qu’une faible partie des ouvriers arrivera à l’âge de la retraite. La majorité aura donc payé pour rien. Avec les formes actuelles de mutualités au contraire un versement rapporte toujours quelque chose et n’est jamais perdu. Pour récupérer le montant de ses sacrifices, écrit le Temps, et pour parvenir à cette terre promise de la retraite, le travailleur devra remplir diverses conditions, dont une au moins ne dépend pas de lui. Il devra atteindre l’âge de 65 ans. S’il vient à décéder avant cet âge, il aura été dépouillé purement et simplement d’une grande partie de son épargne. La belle leçon d’enseigner la prévoyance Pour assurer que ces prévoyants malgré eux ne puissent pas éluder l’obligation à laquelle ils se voient soumis, la loi ordonne que les patrons retiendront sur les salaires les sommes dues par les ouvriers. C’est l’organisation de la lutte de classes. A chaque paye, les mêmes résistances s’élèveront.
Arrêtons-nous dans cette énumération qui pourrait être beaucoup plus longue. Aux conséquences indiquées, il faudrait ajouter une impopularité parlementaire croissante dont je parlerai dans un prochain chapitre. Le malade ne pardonne guère au médecin l’insuccès de ses remèdes. D’une façon générale, il est permis de dire que la plupart des lois prétendues humanitaires accumulées par des législateurs peu éclairés ont produit d’abord de désastreux effets particuliers. Elles commencent maintenant à engendrer des conséquences générales de plus en plus sensibles et que révèlent d’indiscutables statistiques. Les ruines industrielles provoquées par elles retomberont de tout leur poids sur les ouvriers chaque jour davantage guettés par le chômage et la concurrence étrangère qui possède une autre conception de l’organisation du travail. Ils seront alors victimes de ces grandes lois naturelles que l’étroitesse d’esprit des législateurs ne leur permet pas de comprendre. Bien d’autres que nous ont signalé les méfaits de ces lois malfaisantes et ruineuses. Les charges énormes résultant de ce qu’on appelle la politique sociale, écrit Paul Delombre, ne déterminent pas le moindre apaisement et nous conduiront à la faillite avant d’avoir désarmé la cogère professionnelle des démagogues socialistes. Les députés, élus au scrutin d’arrondissement, donnent la mesure de la valeur du système, en gaspillant sans merci les ressources publiques. Nos parlementaires ont créé à ce pays, écrit monsieur Jules René, ce que nous appellerons la mentalité miraculaire, l’état d’esprit messianique. Et l’on étonnerait bien les esprits positifs, qui rient de Lourdes et de ses prodiges en leur démontrant qu’ils attendent de la part de l’Etat des miracles politiques et sociaux plus étonnant encore que ceux de la Vierge des Pyrénées. Dans les masses profondes, la croyance s’est fortifiée et enracinée, que le Parlement n’a qu’à le vouloir pour changer l’eau en vin, le bronze en or, le pain en gâteau et la misère en richesse. Et si cette transmutation merveilleuse tarde à se produire, la chose ne tient qu’aux lenteurs du Sénat et à la négligence de l’autre Chambre. Mais, que les députés apportent un peu plus d’application et les sénateurs un peu plus de hâte à la confection des textes, la face de la France sera aussitôt changée J Avertissements justes mais sûrement inutiles. Ce n’est pas seulement dans le monde antique que Jupiter aveuglait d’abord ceux qu’il voulait perdre. Les conséquences de tant de lois votées au hasard se retourneront de plus en plus contre leurs instigateurs. L’histoire est remplie de ces incidences. Il est rare, comme l’a dit Bossuet, que « la pensée humaine ne travaille pas pour des fins qui non seulement la dépasse, mais qui sont le contraire même de son dessein. »
CHAPITRE 3 : Rôle politique de la Peur
Malgré l’insuffisance avouée de mes connaissances en occultisme, je ne crois pas téméraire de tenter une classification des fantômes et de rechercher les lois de leur formation.
Pour les cataloguer utilement, il faut d’abord délimiter leur puissance respective.
On admettra aisément, et sans démonstration je pense, que la plupart des grands événements du passé ont été réalisés sous l’influence de fantômes. Étudiée d’un point de vue assez élevé pour saisir son ensemble, l’histoire apparaît comme la collection des efforts des peuples pour créer des fantômes ou les détruire. La politique, ancienne ou moderne, n’est qu’une lutte de fantômes.
Mais toutes ces ombres ne possèdent pas un pouvoir égal. Elles ont leur hiérarchie et c’est ici qu’intervient la nécessité d’une classification.
À son sommet règne une petite cohorte de fantômes très puissants, très redoutables, contre lesquels toute résistance serait vaine. Le temps seul est leur maître.
Ces ombres souveraines sont celles des fondateurs de grandes croyances. Du fond de leurs tombeaux, ils dictent impérieusement leurs lois à des millions d’hommes. C’est pour les servir que de brillantes civilisations ont surgi, que les peuples se sont furieusement combattus et que tout récemment encore 30.000 Arméniens furent massacrés en quelques jours.
Au-dessous de ces maîtres redoutés, évoluent les fantômes des héros. Quelques-uns se bornent à créer les légendes et les mythes encadrant l’idéal des peuples, mais il en est d’assez forts pour exercer leur influence, bienfaisante ou néfaste, sur des événements très éloignés d’eux. Tel, par exemple, le fantôme de Napoléon qui fit sacrer empereur son neveu et nous valut Sedan.
À l’autre extrémité de cette hiérarchie des ombres, grouille une légion immense de petits fantômes bruyants, tapageurs et vains, sans puissance réelle et sans durée. Ils terrifient parfois les âmes craintives, mais s’évanouissent comme des bulles de savon dès qu’on est assez hardi pour en approcher.
Tous ces petits spectres éphémères, grimaçants et futiles, sont perpétuellement enfantés par un autre fantôme, invulnérable celui-là et immortel : le fantôme colossal de la peur. Son pouvoir s’exerce depuis les origines du monde et le temps ne l’a pas effleuré encore.
Je ne sais si, comme l’affirmait le grand poète Lucrèce, le fantôme de la peur engendra les dieux, mais je suis très certain que si son influence n’avait pas constamment dominé les peuples et leurs maîtres, le cours de l’histoire eût été tout autre. Et je sais bien encore que si ce terrible despote, et ses fils innombrables, n’agitaient pas inlassablement leurs ombres sur notre Parlement, l’effrayante anarchie où nous sommes plongés aurait fait place à l’ordre et à la discipline sans lesquels aucune société ne peut subsister.
Tous ces fantômes, celui de la peur comme ceux qu’il engendre, furent connus des grands hommes d’État. Savoir les utiliser fit partie de leur génie. Les simples politiciens les subissent, mais ne les utilisent pas.
L’histoire lamentable de la grève des postiers révéla à quel point des gouvernants, un peu trop dépourvus de génie peuvent être terrifiés par les moindres spectres. Elle a montré aussi comment se développent ces derniers dès qu’on néglige de les maîtriser et avec quelle facilité ils s’effondrent sous la main qui ose les toucher.
Il était d’abord tout petit, le fantôme créé par les postiers. Rien n’eût été plus aisé, l’événement l’a prouvé et je l’avais annoncé dans un article de l’Opinion, que de l’anéantir. Mais la terreur de cette ombre vaine avait tellement paralysé le gouvernement qu’il capitula vite et si humblement que les délégués postiers purent assurer publiquement avoir vu les ministres « presque à leurs genoux, les suppliant de reprendre leur service ».
L’humilité de cette attitude fut d’ailleurs finalement très utile. Lorsque, dans un État, une classe, une caste, un parti s’imagine être tout-puissant, il songe aussitôt à devenir le maître. Stupéfaite d’avoir intimidé le Parlement, la magistrature et l’armée, la caste des postiers se croyant invincible voulut utiliser son petit fantôme sans même lui laisser le temps de grandir. Sous un prétexte quelconque une nouvelle grève fut décrétée. A moins d’admettre que la France serait à l’avenir gouvernée par une délégation de commis des postes il fallait bien se défendre. On se défendit et, dès le premier choc la bulle de savon s’évanouit. Son anéantissement amena l’effondrement instantané d’autres fantômes, notamment celui de la grève générale que les ministres redoutaient fort, l’un d’eux l’ayant inventée avant d’arriver au pouvoir. Vainqueurs et vaincus témoignèrent du reste d’une complète ignorance dans l’art de manier les fantômes. Elle leur fit entasser des fautes de psychologie sans excuse. Faute énorme de psychologie du gouvernement d’avoir cédé une première fois. Faute des postiers, touchant à l’imbécillité pure lorsque, après avoir, contre toute vraisemblance, réussi à dompter l’Etat, ils ne comprirent pas que de telles victoires ne sauraient se répéter et qu’une défaite devient alors irrémédiable. Faute plus grossière encore celle des membres de la C.G.T. qui, au lieu de se borner à agiter le spectre de la grève générale, voulurent s’en servir et dévoilèrent du même coup la grandeur de son impuissance. Les occultistes auraient dû leur révéler que les fantômes, puissants dans l’ombre, s’évanouissent à la lumière. Certaines vérités n’ont pas le droit d’être ignorées. Le très piteux échec de la grève des postiers et de la grève générale, solennellement décrétée par la Confédération Générale du Travail, qui avait fini par se croire un petit comité de salut public, n’a pas eu pour seul résultat de nous apprendre l’utilité de la résistance. Cette assez honteuse histoire montre encore avec quelle facilité grandissent les petits fantômes dès qu’ils sentent qu’on a peur d’eux. L’évolution du langage des postiers est fort typique à ce point de vue et fourmille d’enseignements, que devront méditer nos hommes d’Etat. Au début de la première grève ils étaient respectueux encore. La capitulation du gouvernement leur ayant donné l’illusion d’une force invincible, leur langage se transforme aussitôt. Devenus soudain antipatriotes et révolutionnaires, ils s’allient à la Confédération Générale du Travail dont le but avoué est la destruction violente de la société. On jugera de cette évolution par le passage suivant emprunte a une interview de leur ministre: Jamais fonctionnaires des postes n’avaient osé tenir, dans une réunion publique, des discours aussi nettement révolutionnaires que ceux que j’ai dû relever. L’un des agents poursuivis n’a-t-il pas pris, ces jours derniers, la parole dans une réunion publique pour y préconiser "l’action énergique et concertée contre le patronat, le capital et les pouvoirs publics." Et, dans cette même réunion, savez-vous à quoi l’on s’est engagé ? On s’est engagé "à propager les idées antimilitaristes, à détruire les derniers remparts derrière lesquels se dérobent l’exploitation capitaliste et son complice l’autorité, représentée par les pouvoirs publics." Les progrès grandissants de l’anarchie dans les masses eurent toujours pour principale cause la faiblesse des gouvernements. De leçons tant répétées finirons-nous par retirer quel- que fruit ?Le Gouvernement arrivera-t-il enfin à déployer un peu d’énergie contre de petites bandes d’énergumènes, auxquelles, sous prétexte de liberté d’opinion, on laisse prêcher le sabotage, l’incendie, la révolte et la destruction de la société qui les tolère sans oser leur appliquer les lois ? La répression de tous ces révoltés devient d’ailleurs plus difficile chaque jour. Inutile de les condamner puisqu’ils sont immédiatement amnistiés. Dès le lendemain de la grève des postiers, certains parlementaires tremblants proposèrent l’amnistie des insurgés et amenèrent beaucoup de députés à voter avec eux. J’imagine que ces derniers durent rougir quelque peu d’une pareille pusillanimité. Les meneurs actuels ne sont pas seulement dangereux par les actes qu’ils provoquent, mais surtout par les idées qu’ils font éclore dans les cervelles populaires, idées qui suffisamment mûres finissent par engendrer les révolutions. Souvenons-nous de la Commune et de l’incendie d’une partie de la capitale pour nous représenter ce que peuvent devenir les foules entraînées par d’insidieux discours. Conseillons donc la défense, mais sans trop l’espérer, car le fantôme de la peur qui a remplacé les anciennes divinités est devenu beaucoup plus puissant qu’elles. C’est surtout aux époques troublées qu’on le voit démesurément grandir. Il est alors capable de transformer en bêtes sanguinaires de pacifiques bourgeois, inspirer à Carrier ses noyades et ses réquisitoires à Fouquier-Tinville. Ce dernier, magistrat réputé jadis pour sa douceur, ne s’arrêta plus dans les hécatombes dès que le fantôme de la peur l’eut fixé. Il devint féroce au point de proposer de saigner les condamnés avant de les conduire à l’échafaud pour les priver de leur courage. Nous n’en sommes pas encore là. Souhaitons, malgré les menaces de certains socialistes, de n’y point arriver, mais rappelons-nous que le chemin sur lequel entraîne le spectre de la peur est fort glissant et ne se remonte pas. Actuellement, le terrible fantôme se borne à suggérer les lois les plus absurdes, les plus nuisibles, à l’avenir de l’industrie. Il lui suffit, pour y parvenir d’exciter quelques énergumènes hypnotisés par des formules et se souciant fort peu d’ailleurs de l’intérêt général. Croit-on, par exemple, qu’il y ait eu un électeur sur 100.000 ayant souhaité réellement le rachat des chemins de fer de l’Ouest ? En fait l’électeur s’inquiète médiocrement des lois inspirées par des principes et ne s’occupe que de ses intérêts immédiats. Il vote surtout pour ou contre les personnes et s’occupe peu des opinions. Dans les mobiles des votes des législateurs interviennent surtout les promesses, les mots d’ordre, les formules magiques donner un coup de barre à gauche, poursuivre l’infâme capital, socialiser les propriétés, etc. Ces fétiches élaborés dans les clubs, les comités, les syndicats, les arrière-boutiques des cafés, inspirent une telle peur que l’orateur le plus aimé n’ose les heurter pour éviter l’impopularité. Toutes ces formules ne constituent pourtant que de vains bruits. L’homme possédant la psychologie des foules les répète quelquefois,’ mais ne les applique jamais. Il sait fort bien, en effet, que les masses obéissent à une logique inconsciente des sentiments entièrement soustraite à la logique rationnelle. Elles acclament volontiers Brutus parce qu’il a tué César, mais proposent aussitôt de faire de Brutus un César. Les grands meneurs devinent, ou plutôt suivent assez aisément, l’âme populaire dont ils sont l’incarnation. Ils s’en assimilent les soudainetés et les mobilités, alors que les politiciens ordinaires s’y perdent complètement. Leur étroite logique rationnelle latine, vigoureusement aiguillonnée par la peur, conduit ces derniers à fabriquer des lois déduites des formules hallucinantes, qui les terrifient. Et c’est ainsi que surgissent avec d’énormes majorités, ces lois ruineuses et inapplicables sous le poids desquelles l’industrie, le commerce et la richesse publique finiront par succomber. Rien n’arrête dans cette voie. Les surenchères inspirées par le fantôme de la peur avaient engendré un premier projet sur les retraites ouvrières que chaque députe savait irréalisable, puisqu’il eût été impossible de trouver les 7 ou 800 millions annuels nécessités par son application. Tous cependant l’ont voté sachant bien d’ailleurs que le Sénat rectifierait leur fantaisie. "Les retraites obligatoires établies par la Chambre, écrivait P. Delombre, eussent été à la fois l’écroulement des finances publiques et la ruine du travail national. Telle est la vérité que l’on ne fera jamais trop connaître." Sans doute, mais à quoi sert de la faire connaître ? Votons toujours, pense le député dominé par la peur, les autres s’arrangeront. Le fantôme de la peur est à lui seul extrêmement redoutable, mais il le devient plus encore quand se joint à lui ceux de la haine et de l’envie. Leur triumvirat dirige toute notre politique actuelle. C’est surtout dans le projet d’impôt sur le revenu qu’apparut l’action simultanée de ces trois fantômes. On ferait un peu sourire en prétextant que l’amour de l’équité et un intense besoin d’altruisme déterminèrent sa préparation. Chacun sait qu’il ne dégrève à peu près personne et que ceux qu’il semblait dégrever de sommes infimes ne le seraient qu’au prix des inquisitions les plus tyranniques. La soif de justice n’eut, en réalité, aucune part dans la genèse de cette loi. Les fantômes de la haine et de l’envie furent utilisés pour faire croire que 500.000 personnes seulement paieraient les impôts. En agitant ensuite le fantôme de la peur on obtint de la Chambre une immense majorité. Mais nous l’avons dit, les spectres craignent la lumière et le public a fini par comprendre de quelles vexations, de quelles ruines on le menaçait uniquement pour obéir au fanatisme bruyant d’une petite minorité socialiste, exaspérée par la prospérité de quelques grands industriels. Et pourquoi le parti avancé tenait-il tant à cet impôt sur le revenu ? Est-ce vraiment l’amour du pays, un vif désir d’équité, un altruisme débordant qui l’inspirait ? Hélas de tels sentiments se professent mais ne se ressentent guère. Un fin psychologue, E. Faguet, a fort bien mis en évidence les vraies raisons. Il est à croire que c’est précisément parce qu’il n’y a, en impôt sur le revenu, que la taxation arbitraire qui soit pratique, que certain parti tient tellement à l’impôt sur le revenu. L’Impôt sur te revenu sera un moyen de frapper qui déplaît et d’épargner qui plaît. C’est justement ce qui en fait le mérite aux yeux d’un certain parti. Cela pourra avoir d’admirables conséquences électorales. Ici encore, ce qui est le défaut de la mesure en est le principe pour ceux qui la proposent. Aucun argument n’a pu impressionner les députés sur lesquels le fantôme de la peur dardait de menaçants regards. Ils ont voté sachant parfaitement, comme l’écrivait Jules Roche, "que ce qu’on leur a présenté comme une réforme démocratique n’est autre chose que le projet le plus rétrograde, l’inquisition la plus odieuse, la plus dangereuse, mettant la fortune des citoyens à la merci de l’arbitraire d’une armée de petits fonctionnaires, agents du parti politique au pouvoir. C’est une loi de ruine et de guerre civile."
Monsieur Raymond Poincaré dit à peu près la même chose :
Le projet actuel constitue un effroyable danger pour nos finances publiques. Il amènera la perte des recettes et l’oppression des contribuables moyens. Il découragera tes énergies et défavorisera nos exportations. C’est un péril pour la fortune nationale et pour la République.
Rien n’est plus certain, mais que pouvaient les parlementaires terrorisés par la menace immédiate des fantômes, alors que la ruine et les soulèvements annoncés apparaissaient fort lointains. Qu’auraient pensé d’ailleurs, en cas de rejet, les instituteurs, les marchands de vin et les comités socialistes ? Je ne parle pas des syndicats ouvriers car ils ont affirmé sur tous les tons se désintéresser entièrement de cet impôt évidemment destiné d’ailleurs à retomber sur eux.
Sous l’influence dominante de ces fantômes, et surtout de celui de la peur, on a gouverné, depuis 20 ans, presque exclusivement au profit de la classe ouvrière, ne cessant d’irriter la paysannerie et surtout le commerce et l’industrie par des lois vexatoires et des menaces d’impôts plus vexatoires encore. C’est la peur seule qui fit légiférer sans cesse le Parlement au profit d’une seule classe contre celles qui, précisément, représentent la force et la gloire du pays. Dépouillant les uns sous prétexte de religion, persécutant les autres sous prétexte de richesse acquise, toujours il fut mené par le fantôme de la peur. Peur de l’Eglise, peur des ouvriers, peur des socialistes révolutionnaires pour en arriver enfin à l’humiliante terreur des ronds-de-cuir. A-t-on au moins par tant de lois vexatoires conquis les sympathies des travailleurs, aux chefs desquels on cédait chaque jour ? Personne n’ignore que le gouvernement a surtout récolté leurs haines. Les foules ne sont jamais reconnaissantes de ce qu’elles obtiennent par des menaces. Il subsiste cependant, ce gouvernement si décrié, mais simplement parce qu’on ne trouve rien ni personne pour le remplacer. Un de ses préfets, monsieur 3 d’Auriac, le dit t très bien dans son livre La France d’aujourd’hui :"Si notre gouvernement se maintient debout depuis 40 ans, c’est plutôt par la faiblesse de ses adversaires que par sa propre vertu." Cette opinion commence à devenir générale. Il serait donc utile de renoncer à accroître le nombre des ennemis du régime par ce mélange de faiblesse, de despotisme, d’intolérance et d’esprit de persécution qui finissent par devenir insupportables à tous sans rallier personne. Pour réaliser ces sages conseils (sûrement plus sages que réalisables), la grande difficulté sera de s’affranchir de la terreur des fantômes. 11 est à craindre que nous ne la subissions longtemps encore. Ce ne sera sans doute qu’ avec le dernier homme que périra le dernier fantôme.
CHAPITRE 4 : Transformation moderne du droit divin. L’Étatisme.
L’Étatisme, dont le socialisme collectiviste, est l’expansion naturelle constitue la religion nationale des peuples latins, la seule universellement respectée.
Très forte, très puissante et très stable, elle n’est pas une de ces croyances transitoires sensibles aux suggestions de la raison ou des sentiments. Fixée par une longue hérédité dans les âmes, nul ne la conteste en dehors d’un petit nombre d’hérétiques sans autorité ni prestige.
Grâce à son universalité, nos partis politiques d’apparences souvent dissemblables n’en forment réellement qu’un seul. Le plus convaincu des cléricaux, le plus réactionnaire des monarchistes, le plus avancé des socialistes sont les fidèles adorateurs de l’État. Ils diffèrent sans doute sur le choix des grands prêtres de la croyance, mais n’en discutent jamais les dogmes.
Ces dogmes sont faciles à formuler. Pour les peuples latins en général et pour les Français en particulier, l’État représente une sorte de pape collectif devant tout administrer, tout fabriquer, tout diriger et dispenser les citoyens du plus léger effort d’initiative. Il a progressivement remplacé l’antique providence dont notre religiosité ancestrale ne pouvait se passer. Le vigneron impuissant à vendre sa récolte s’insurge si la providence étatiste refuse de l’acheter. L’armateur, dont l’incapacité lui rend difficile la lutte contre des rivaux étrangers, exige une indemnité pécuniaire de l’État. L’ouvrier qui préfère le repos au travail lui demande ce repos.
Sous la poussée générale, l’action de cette providence s’étend chaque jour. Usines, chemins de fer, compagnies de navigation, etc., tombent de plus en plus dans ses mains. Le collectivisme, forme ultime de l’Étatisme, voudrait même y faire passer toutes les industries. Ne sait-il pas de source sûre que l’État tout-puissant peut par ses lois décréter le bonheur ?
L’Étatisme ne représente pas seulement la forme moderne du droit divin. Il a hérité à la fois de l’autorité des dieux et de celle des rois. Sa force tient justement à ce qu’il synthétise cet héritage. Louis XIV est mort depuis longtemps, mais l’Etat a conservé soigneusement ses méthodes et ses principes. Un spirite interrogeant là-dessus l’ombre du grand roi s’entendrait sûrement répondre que sa tradition a été très fidèlement suivie par tous ses successeurs, mais qu’ils ont fini par exagérer un peu sa centralisation et son autocratie. L’illustre fantôme donnerait peut-être comme une des preuves de cette similitude l’expulsion des congrégations, identique à celle des protestants et dérivant des mêmes principes. II n’aurait pas besoin d’une dialectique bien serrée pour démontrer qu’en substituant à la Monarchie une et absolue, la République une et indivisible, les Jacobins dotèrent cette dernière de la toute-puissance de la première. Les Girondins payèrent de leur tête la prétention de rendre l’Etat moins centralisateur et moins despotique. Un point cependant provoquerait peut-être les critiques du grand roi. H considérerait sans doute comme fort difficile de gouverner avec l’obligation d’obéir aux capricieuses oscillations de la multitude, et remarquerait aussi que les foules sont l’objet d’adulations plus serviles que celles qui l’entourèrent au faite de sa puissance. Probablement observerait-il encore que les monarques poursuivaient souvent l’intérêt général tandis que bien des représentants de l’Etat actuel paraissent peu s’en soucier, et n’hésitent pas à voter des lois dangereuses si elles peuvent assurer leur réélection. On lui répondrait alors, en l’invitant à rejoindre sous terre les fantômes de ses aïeux, qu’il ne comprend rien au progrès. Les considérations précédentes sont assez évidentes, je pense, pour se passer de démonstration. La prétention de l’Etat a l’omnipotence ne paraît guère contestable. Elle arrive même à choquer les plus officiels de ses défenseurs. Un préfet, monsieur d’Auriac, déjà cité, remarquait dans une récente étude que, suivant les méthodes de la Monarchie, continuées, d’ailleurs, scrupuleusement par la Convention et tous les gouvernements successifs, les habitants des provinces "sont traités comme un pays conquis, comme une colonie lointaine, comme des hommes appartenant à une autre race que leurs gouvernants." Ils reçoivent leurs autorités de la capitale et sont obligés de demander à Paris une permission pour les moindres actes construction d’un marché, édification d’une fontaine, etc. C’est, observe justement le même écrivain, la tradition des rois absolus faisant gouverner leurs provinces par des intendants, prédécesseurs de nos préfets. Inutile de regarder longuement autour de soi pour constater que l’absolutisme de l’Etat rappelle celui de l’ancienne Monarchie, mais considérablement aggravé. 11 est aggravé parce que le législateur moderne, sentant son rôle éphémère, ne se préoccupe nullement des conséquences de lois édictées sous la pression quotidienne des fantaisies populaires. Le décret à voter, c’est quelque chose d’immédiat, satisfaisant en apparence les intérêts du moment. Les incidences restant éloignées ne s’apercevront que plus tard. Esaü s’illustra jadis en enseignant aux âmes simples qu’un plat de lentilles présent vaut mieux qu’un droit d’aînesse lointain. Les législateurs de race latine suivent fidèlement l’exemple d’Esaü. Si tardives cependant que soient les conséquences des lois inconsidérément votées, elles éclatent toujours avec la fatalité de l’obus explosant à la limite de sa trajectoire. Oscillant sans cesse, légiférant au hasard, persécutant des catégories entières de citoyens, l’Etat a fini par devenir tellement insupportable et onéreux, que des foules d’opprimés chaque jour plus nombreuses se dressent maintenant contre lui. Il viole les croyances, moleste les intérêts, vole les épargnants, berne le peuple d’irréalisables chimères et ne se maintient qu’au moyen de rivalités créées ou entretenues par ses soins. Son pouvoir, immense en apparence, mais que n’oriente aucun idéal, est à la merci de tous les hasards.. Le développement de l’Etatisme ne s’accompagne pas seulement de tyrannies oppressives, il engendre aussi la désorganisation des services dont l’Etat se charge progressivement. Les généralités psychologiques qui précèdent vont nous permettre d’éclairer des faits récents, inexplicables lorsqu’ils demeurent détachés de leurs racines. Tels, les scandales de l’Imprimerie Nationale et la décadence de notre marine. Les commissions d’enquête qui les ont révélés cherchent encore vainement leurs causes. Le philosophe ne les cherche plus. La reconstruction de l’Imprimerie Nationale, dont le besoin ne se faisait nullement sentir (sauf pour les architectes), devait coûter au budget 442.350 francs. D’après les chiffres officiels fournis par la Commission de contrôle, il faudra dépenser environ 10.000.000. Les travaux devaient durer 4 ans. Commencés depuis 7, ils sont loin d’être terminés. Les faits signalés par la Commission mettent en évidence le prodigieux sans-gêne avec lequel les fonctionnaires de l’Etat autocratique administrent ses deniers. Aucune entreprise privée ne survivrait à des conditions pareilles. Exemple un escalier est construit. Achevé, il paraît peu décoratif on le démolit entièrement pour le reconstruire. Plusieurs milliers de mètres de plancher en ciment armé sont péniblement établis le travail fini, un chef de bureau rhumatisant affirme que le contact du ciment refroidit les pieds et expose à des bronchites. Immédiatement on détruit le plancher en ciment pour le remplacer par du bois qui, étant de mauvaise qualité doit lui-même être refait. Coût quelques centaines de milliers de francs, mais les précieux pieds du chef de bureau ne se refroidiront pas. La plus complète fantaisie présidait à tous ces travaux On avait acheté à grands frais des machines variées, mais ayant oublié d’aménager des fosses sous ces machines, il fallut démolir une partie de l’édifice. Et les millions coulaient sous l’œil serein d’un tas de braves employés qu’une telle incurie ne saurait toucher, puisque d’anonymes contribuables solderont les frais. Innombrables sont les exemples analogues. Ils n’empêcheront pas assurément les socialistes de confier à l’Etat de pareilles entreprises au lieu d’en charger l’industrie privée, qui ne saurait, sous peine de faillite, se permettre les distractions et les négligences de fonctionnaires n’ayant rien à perdre. Les gaspillages quotidiens, dont l’histoire de la construction de l’Imprimerie Nationale constitue le type, ne sont rien auprès de ceux qu’a révélés l’enquête sur notre marine de guerre. Fantaisie encore, mais sous une forme en vérité bien sinistre. Le public a découvert avec stupeur que le lamentable état de notre marine l’avait en quelques années fait des- cendre du deuxième rang au cinquième, comme l’a montré monsieur Doumer. "Ni unité de vue, ni efforts coordonnés, ni méthode, ni responsabilité définie, négligence, désordre et confusion", est-il écrit dans le rapport général de la Commission. Monsieur Ajam, membre de cette commission, évalue à .000.000 le coût du gaspillage. Cette somme se trouverait doublée si on y ajoutait les .000.000 accordés en primes, d’après monsieur Caillaux de 1899 à 1909 à notre marine marchande, primes dont le résultat fut, comme je l’ai prouvé dans un précédent chapitre, de précipiter sa décadence. "Nous avons dû commettre des erreurs de principe", disait le ministre à la Chambre en reproduisant les chiffres cités plus haut et en constatant l’abaissement progressif de notre commerce maritime. De lourdes erreurs, en effet, mais dont le ministre qui les constate paraît ignorer entièrement les causes. Il ne les soupçonne certainement pas issues du développement de l’Etatisme. L’ayant compris, ce politicien peu psychologue n’aurait pas proposé, comme il le fit, d’associer l’Etat à l’exploitation de nos grandes compagnies de navigation. Les faits dévoilant le désordre et l’indifférence du personnel maritime de l’Etat atteignent parfois à l’invraisemblance. Monsieur Ajam cite un cuirassé chargé d’une cuirasse trop lourde. On la change, elle devient trop légère. Force est de la remplacer encore. Le bateau flotte enfin. Coût 3.000.000. L’accumulation de ces négligences arrive à être ruineuse, le prix de nos cuirassés est de 30% plus élevé qu’en Angleterre. Et alors que nos rivaux mettent deux ans à construire un vaisseau de guerre, nous en employons cinq. "Notre manière actuelle de construire, dit monsieur Ajam, c’est l’Etatisme dans toute son horreur et la condamnation du monopole d’Etat." Des faits analogues se révèlent partout. A Toulon on constata lors des arrestations récentes de plusieurs fournisseurs de l’Arsenal, qu’en 25 ans les marchandises n’avaient pas été vérifiées une seule fois à leur entrée Les fournisseurs livrant ce qu’ils voulaient, encaissèrent des millions au préjudice du Trésor, sans que personne s’en soit ému. "Chacun s’en fiche". Telle est la vraie formule de l’administration Etatiste. Une pareille devise serait impossible dans l’industrie privée, car la faillite atteindrait vite le patron insoucieux et ne surveillant pas. 1 Le gâchis représentant une conséquence nécessaire de l’esprit Etatiste est universel. Aux colonies où la surveillance est nulle, il touche à l’invraisemblance. Monsieur Messimy, dans son rapport, en a donné de tristes exemples Les abus des fonctionnaires y sont sans bornes et nous ont partout aliéné les populations, considérées par eux comme taillables et corvéables à merci. Où passe l’argent extorqué en Indochine par des nuées d’agents, au moyen des plus odieuses tyrannies ?A des dépenses somptuaires totalement inutiles. Un journal a résumé de la façon suivante quelques pages du rapport de monsieur Messimy sur ce sujet.
Les budgets sont abandonnés aux fantaisies individuelles. Aussi plus d’un projet extravagant s’est-il vu doter de larges crédits, et les indemnités de toutes sortes au personnel et les dépenses purement somptuaires pour les administrateurs pullulent-elles. Beaucoup ont des automobiles. La plupart ont 5 ou 6 attelages. Et sur les 16.000 hommes de la garde indigène, une partie est uniquement occupée à faire un service de domestiques. Monsieur Messimy cite un inspecteur de cette garde qui en détourne à lui seul 19 de leur emploi. Il se procure ainsi, sans bourse délier, cuisiniers, cochers, jardiniers, deux blanchisseurs pour madame, etc. On peut juger par là ce que ce peut être chez l’administrateur lui-même. Au milieu de ces gaspillages et de ce luxe, notre personnel administratif a pris des habitudes de mollesse et d’indolence. Et même l’unanimité des témoignages est telle sur ce point qu’il faut bien, comme le laisse entendre monsieur Messimy, reconnaître que tous ses membres ne sont plus à 1’abri du soupçon d’improbité. Son incapacité s’est trahie par des faits étranges qui seraient bouffons, s’ils n’étaient si tristes.
Le même journal ajoutait non sans quelque naïveté "L’usage des pots-de-vin qui double le poids des impôts directs disparaîtrait si l’on en établissait l’assiette d’une manière rationnelle et équitable." Je doute fort de la puissance attribuée à des règlements. Ce n’est certes pas eux qui pourront remédier à un désordre général ayant des sources beaucoup plus profondes.
La cause principale de la désorganisation de la marine, de l’Imprimerie Nationale et de la presque totalité des entreprises de l’Etat, est uniquement celle indiquée plus haut. Tout ce que dirige l’Etat se trouve nécessairement fonctionnarisé, c’est-à-dire que les responsabilités, disséminées entre des milliers d’agents, s’évanouissent. Ces agents, divisés en bureaux distincts, ne possèdent nulle initiative, se jalousent férocement, et ne sont guidés par aucun intérêt commun. La cuirasse commandée par un bureau ne va pas à la coque commandée par un autre. Qu’est-ce que cela peut bien faire aux employés ? Les mêmes hommes, placés dans une entreprise particulière où la responsabilité est effective, se conduiraient tout autrement. Les marines étrangères ont prospéré, parce qu’on y recourt de plus en plus a l’industrie privée, alors que nous étatisons progressivement la nôtre. Là surtout est le secret de leur supériorité et celui de notre décadence. Les autres nations descendraient aussi bas si elles se laissaient envahir par la religion étatiste. Dans une très remarquable conférence publiée par la Revue politique et parlementaire, monsieur Harold-Cox, membre du Parlement anglais, montre à l’aide d’exemples et de chiffres catégoriques que, dans les rares circonstances où le gouvernement anglais voulut exploiter lui-même des industries, ce fut toujours avec de grandes pertes, alors que gérées par des particuliers elles étaient très fructueuses. Telle l’industrie des télégraphes, dirigée jusqu’en 1870 par des Compagnies privées qui servaient 6% à leurs actionnaires. Dès que l’Etat s’en empara, les bénéfices se changèrent en un déficit progressif atteignant maintenant 25 millions annuellement. De semblables résultats ne sauraient surprendre. Ils sont la conséquence de lois psychologiques très sûres. Un homme privé d’initiative et surtout déchargé de responsabilité, voit aussitôt baisser sa valeur intellectuelle et productive dans d’énormes proportions. Les socialistes ont raison de ne pas vouloir le comprendre, car le jour où cette loi naturelle deviendrait évidente pour eux, il n’y aurait plus de socialisme. 1 Quoi qu’il en soit, l’Etatisme collectiviste progresse à grands pas chez les peuples latins. Les conséquences ruineuses du rachat des Chemins de fer de l’Ouest n’empêcheront nullement le rachat d’autres lignes, ainsi que la création de monopoles qui augmenteront immensément encore une armée de fonctionnaires déjà si nombreuse. Il semble qu’un vent de folie dirige les ministres des finances portés au pouvoir depuis quelque temps. L’un d’eux proclama devant la Chambre, aux applaudissements des socialistes devenus ses maîtres, son intention de proposer d’attribuer à l’Etat le monopole des alcools et des assurances. Le Journal des Débats, publia au sujet de ces mesures les réflexions suivantes :
Il faut nous attendre, désormais, à voir la politique financière des monopoles tenir une place de plus en plus large dans les programmes électoraux, et pénétrer un jour ou l’autre dans la législation. Ce sera, sans doute, une politique de folie. Alors que tous les gens doués de quelque bon sens et d’un peu de prévoyance s’épouvantent des progrès de la centralisation qui dé/à nous écrase et qui paralyse toute initiative individuelle, alors que le nombre des fonctionnaires s’accroît sans cesse dans une population qui n’augmente plus et met nos budgets en déficit, il est insensé de songer à charger l’Etat de nouvelles attributions et d’ajouter aux innombrables fonctions qu’il exerce celles de débitant de boissons et d’assureur. Grâce aux agissements de la majorité parlementaire, l’Etat après être intervenu dans toutes les branches de l’activité humaine au nom de la pitié, va subdiviser ses fonctions économiques sous les formes de différents monopoles, au nom de l’accaparement du capital au profit de la collectivité. En effet, l’impôt sur le revenu sera le commencement de la main-mise de l’Etat sur le capital. Comment l’Etat socialiste s’arrêtera-t-il désormais dans cette marche vers la spoliation légale ? Les retraites ouvrières seront le commencement de la charité organisée par l’Etat. Comment s’arrêtera-t-il dans cette voie de philanthropie sociale? Le monopole de l’instruction sera le commencement de la centralisation de l’enseignement sous l’égide de l’Etat. Comment s’arrêteras-tu dans cette voie de nivellement intellectuel ? Lorsque l’esprit d’initiative, source vive des forces d’une nation, sera tari, le socialisme pourra tenter d’éditer son édifice social sur le terrain pourri de la décadence.
L’Etatisme a pour expression et soutien le fonctionnarisme. Etatisme et fonctionnarisme sont les deux faces d’une même chose. Pour réduire la puissance de l’Etatisme on devra commencer par diminuer celle des fonctionnaires. En raison de l’absorption progressive d’une foule de monopoles et d’industries, l’Etat s’est vu obligé d’augmenter considérablement l’importance des administrations, par l’intermédiaire desquelles s’exerce son action. Ces dernières forment maintenant des petits blocs féodaux dont chacun devient assez fort pour tenter d’imposer, comme le firent récemment les postiers, leur volonté à l’Etat. Aujourd’hui, les fonctionnaires exigent un statut destiné à stabiliser une puissance et des privilèges déjà trop considérables. Intimidée par leurs meneurs, la Chambre votera sûre- ment le statut réclamé. De toutes les mesures désastreuses acceptées par elle, aucune n’engendrera certainement de plus tristes conséquences. Ce statut, comme l’a très bien expliqué un ministre des finances, avec lequel je suis d’accord pour la première fois, constituerait une oligarchie de fonctionnaires qui conduirait la France : "Si l’on écoutait certaines théories, le pouvoir ne serait plus à la nation, il serait aux fonctionnaires, on aurait constitué un véritable mandarinat. Ce ne serait pas la peine d’avoir fait la révolution pour tomber sous une telle domination." Reconnaître des droits particuliers à des agents révoltés ou qui ont soutenu par leurs souscriptions les employés insurgés, c’est se condamner à les avoir bientôt pour maîtres. Ils le sont déjà trop. Le dernier des fonctionnaires, sous prétexte qu’il représente un fragment de l’Etat, se croît une sorte de potentat et traite le public d’après cette conviction. L’homme le plus éminent est pour lui un simple "assujetti". Dans la correspondance officielle on le qualifiera de "sieur un tel". Qu’il le reçoive derrière un guichet ou lui écrive, le fragment de potentat marque généralement au public un intense mépris. Pour atténuer une situation, d’où résulte la désorganisation dont nous avons cité de si lamentables exemples, la conduite à tenir est diamétralement l’opposée de celle qu’on propose. Gardons-nous de voter un statut qui transformerait les fonctionnaires en personnages inamovibles, se gouvernant eux-mêmes, et sur lesquels les ministres et la Chambre demeureraient sans action. Afin de rester maître de ses agents, l’Etat-patron n’a qu’à imiter les chefs d’industries privées. Voit-on un grand magasin ou une grande usine accorder un statut à ses employés ?Ce sont des auxiliaires, gardés soigneusement s’ils sont capables et congédiés dès qu’ils font preuve d’incapacité. Que l’Etat agisse de même, acceptant seulement des auxiliaires sans leur constituer aucun engagement ! Ils seront exactement alors dans la situation des auxiliaires dont le ministère des finances emploie souvent un millier. C’est uniquement en faveur des services techniques, ingénieurs, télégraphistes, etc., que l’Etat pourrait établir un contrat de quelques années, dix ans au plus. J’entends votre objection, ne la formulez pas. Si l’Etat n’offrait à ses employés aucune stabilité, il n’en trouverait plus, ou n’en trouverait que de médiocres. Rassurez-vous. Votre supposition se réaliserait-elle, ce serait tant mieux. Les jeunes gens intelligents se tourneraient alors vers l’industrie ou le commerce et un grand bénéfice en résulterait pour le pays. Malheureusement cet exode est tout à fait improbable. Les candidats seraient presque aussi nombreux qu’aujourd’hui. Les auxiliaires du ministère des finances cités plus haut ne gagnent pas plus de 5 à 6 francs par jour, et cependant on compte 50 candidats, bacheliers ou licenciés, pour une place vacante. Je n’insiste pas sur cette réforme, elle est trop capitale pour réunir beaucoup de suffrages. Un moment viendra cependant où la nécessité l’imposera, mais sera-t-elle encore possible ?
L’Etatisme et son incarnation, le collectivisme, nous ont conduits à cet état d’esclavage mental où l’homme ne garde même plus conscience de son asservissement. La tyrannie de l’Etat se fait pourtant tellement oppressive et coûteuse qu’elle ligue contre lui une coalition d’intérêts profondément lésés. On commence à comprendre que le rôle du gouvernement n’est pas de se montrer industriel, humanitaire ou philanthrope, qu’il n’a pas le droit d’imposer aux citoyens ses affirmations ou ses négations religieuses, sa morale et son éducation. Que son vrai rôle enfin est uniquement de servir d’arbitre entre les partis, de veiller à la sécurité des citoyens au-dedans par la police, au dehors par l’armée. Vérités très banales sans doute, peu répandues pour- tant. Souhaitons qu’une lente évolution nous affranchisse de la tyrannie Etatiste mais n’y comptons pas trop. On remanie facilement sur le papier les lois d’une nation, mais comment transformer son âme ?
CHAPITRE 5 : Facteurs psychologiques des luttes guerrières
Malgré les progrès de la civilisation et les dissertations de certains philosophes, la guerre n’a jamais cessé d’être une des principales occupations des peuples. Il est douteux que les découvertes de la science la rendent moins fréquente. Il est certain qu’elles l’ont rendue plus meurtrière. Même en remontant aux grandes destructions de Gengis-Khan et d’Attila, on citerait difficilement une phase de l’histoire où tant d’hommes soient restés couchés sur les champs de bataille qu’au siècle de l’électricité et de la vapeur.
Lorsqu’un phénomène se manifeste avec une aussi persistante régularité, on doit bien admettre qu’il traduit d’impérieuses nécessités. Protester contre sa fatalité serait donc aussi vain que de s’insurger contre la vieillesse ou la mort. Les luttes des peuples, d’ailleurs, ont été la source des plus importants progrès. On ne voit pas comment, sans elles, les premiers hommes seraient sortis de la barbarie et auraient pu fonder ces magnifiques empires où naquirent les arts, les sciences et l’industrie. Quelle grande civilisation n’a pas été guerrière ? Quel est le peuple pacifique ayant joué un rôle dans l’histoire ?
Mais le moment n’est pas venu d’examiner les avantages ou les inconvénients des luttes périodiques auxquelles se livrent les nations. Nous nous bornons actuellement à en constater l’existence et en rechercher les causes psychologiques.
Ces causes sont variées. On peut placer au premier rang l’instinct naturel qui, dans toute l’échelle animale, conduit les forts à détruire les faibles. La civilisation l’atténue sans doute, mais ce qu’elle ne saurait atténuer, c’est l’antipathie profonde qu’engendrent entre les races les divergences de leur constitution mentale, divergences qui les amènent à des conceptions de vie très dissemblables et par conséquent à une conduite différente.
La plupart des luttes sont nées de ces divergences. Toutes les grandes guerres de l’humanité guerres de conquête, de dynastie, de religion, de propagande, n’ont été le plus souvent que des guerres de races. Le conflit entre les Perses et les Assyriens, qui pour la première fois fit passer l’empire du monde des Sémites aux Aryens, fut une guerre de races. Guerre de race également la lutte entre les Grecs et les Asiatiques, entre les Romains et les Barbares, les Japonais et les Russes. Guerres de races encore les luttes religieuses du Moyen-Age. Qu’étaient en effet ces dernières, sinon une lutte de races défendant l’individualisme et la liberté de penser, contre celles qui réclamaient l’autocratie politique et religieuse avec ses dépendances : principe d’autorité, tradition et formalisme latins.
Considérer ces guerres comme résultantes uniquement de rivalités entre souverains serait avoir une vue bien superficielle de l’histoire. Ils n’ont jamais duré longtemps, les rois qui n’incarnaient pas l’idéal de leur peuple, ses passions et ses rêves.
Devons-nous espérer que les progrès de la civilisation et la fréquence des rapports unissant les peuples, puissent atténuer les antipathies d’origine psychologique qui divisent les races ? Des faits positifs permettent de répondre. A l’époque récente encore où les communications étaient rares, difficiles et la connaissance des langues étrangères peu répandue, les différences psychologiques diversifiant les races demeuraient presque invisibles, masquées par le vernis superficiel d’une civilisation analogue dans les couches éclairées de l’Europe. Aujourd’hui la facilité des communications et l’enchevêtrement des intérêts commerciaux établissant entre les peuples des rapports constants, leurs différences de constitution mentale et le désaccord qu’elles engendrent sur la plupart des questions, éclatent chaque jour. Entre individus de races différentes, l’accord n’est possible sur aucun ’sujet, tous étant envisagés à des points de vue différents. Les rapports prolongés entre eux accentuent simplement leurs dissentiments. Donc, tandis que les intérêts des peuples les rapprochent, leur âme les sépare. Au lieu d’avancer vers une fraternité plus grande, ils marchent vers une antipathie chaque jour plus sensible. Elle a de nombreuses conséquences politiques et sociales, cette antipathie. Après avoir réduit les distances par la vapeur et l’électricité, les nations en arrivent maintenant à exagérer leurs armements et à s’entourer d’interdictions douanières qui coupent les relations et finissent par élever autour de chaque pays une véritable muraille de Chine. Cette muraille, la plupart des peuples, d’ailleurs, ne la trouvent pas encore assez isolante, et le mot d’ordre général aujourd’hui chez beaucoup de nations civilisées (que leur gouvernement soit autocratique ou libéral), est l’expulsion des étrangers. L’Amérique, après avoir, de même qu’en Australie, voté celle des Chinois, interdit maintenant l’accès de son territoire aux bateaux chargés d’émigrants pauvres. Les Trades-Unions anglaises réclament bruyamment le renvoi des ouvriers étrangers. Le gouvernement russe, obéissant à des vœux populaires, plus puissants souvent que la volonté des despotes, est oblige d’expulser les Juifs des grandes villes. Leur expulsion est réclamée également en Allemagne par un parti dont les adhérents deviennent très nombreux. Le gouvernement prussien expulse les Polonais et les Italiens qui travaillaient à ses chemins de fer. Le gouvernement suisse lui-même, après avoir rejeté en 1892 le projet de refuser du travail aux ouvriers étrangers, exige maintenant dans ses traités avec les entrepreneurs pour fournitures militaires, l’emploi exclusif d’ouvriers locaux. Les mêmes tendances s’observent du reste partout, en France également. Que le vingtième siècle soit l’âge de la fraternité universelle, constitue une proposition fort douteuse. La fraternité entre races différentes n’est possible que lorsqu’elles s’ignorent. Rapprocher les peuples en supprimant les distances, c’est les condamner à se mieux connaître, et comme conséquence à se moins supporter. Nous ne sommes d’ailleurs qu’à l’aurore du mouvement général de toutes les nations contre l’envahissement étranger. Des gouvernements édifiés sur les principes les plus opposés, depuis l’autocratisme absolu jusqu’aux républiques les plus libérales, en arrivant aux mêmes mesures, il faut bien admettre qu’elles répondent à quelques nécessités impérieuses. Les haines de races ne suffiraient pas seules à les expliquer. L’instinct qui pousse aujourd’hui tous les gouvernements dans la même voie est assez inconscient encore, mais il a des bases psychologiques très sûres. L’influence prépondérante des étrangers est un infaillible dissolvant de l’existence des Etats. Elle ôte à un peuple ce qu’il a de plus précieux son âme. Quand les étrangers devinrent nombreux dans l’empire romain, il cessa d’être. Supposez une nation comme la nôtre, où la population décline, entourée de pays où la population s’accroît constamment. L’immigration de ces peuples étrangers, si on la tolère, est fa- tale. Pas de régime militaire à subir, peu ou pas d’impôts, un travail plus facile et mieux rétribué que sur leur territoire natal. L’hésitation pour eux est d’autant moins possible que le choix entre divers pays ne leur est pas loisible, tous les autres les repoussant. L’invasion des foules étrangères devient, dans ce cas, très redoutable puisque ce sont, naturellement, les éléments inférieurs, incapables de se suffire à eux-mêmes chez eux, qui émigrent. Nos principes humanitaires nous condamnent à subir une invasion croissante d’étrangers. D’après la quantité d’émigrés qu’elle contient, Marseille pourrait être qualifiée de colonie italienne. L’Italie ne possède même aucune colonie renfermant un pareil nombre d’Italiens. Si ces invasions ne sont pas enrayées, en peu de temps, un tiers de la population française sera devenu italien et un tiers africain. Que peut être l’unité d’un peuple ou simplement son existence, dans des conditions semblables ? Les pires hécatombes des champs de bataille seraient infiniment préférables à de telles invasions. C’est un instinct très sûr qui enseignait aux anciens la crainte des étrangers. Ils savaient bien que la valeur d’un pays ne se mesure pas au nombre de ses habitants, mais à celui de ses citoyens.
Des lignes précédentes nous conclurons que les progrès de la civilisation sont impuissants à diminuer les chances de lutte entre les peuples. Ils les diminueront d’autant moins, qu’aux causes psychologiques de dissentiment, décrites plus haut, la civilisation vient ajouter des motifs d’ordre économique que nous aurons à examiner bientôt. Les philosophes et les philanthropes auront donc certainement à gémir pendant longtemps encore sur les cala- mités déchaînées par les guerres. On peut d’ailleurs les consoler en leur montrant qu’une paix universelle accordée par quelque puissance magique marquerait la fin immédiate de toute civilisation et de tout progrès, le retour rapide à la plus épaisse barbarie. "La certitude de la paix, écrit avec raison monsieur de Vogüé, engendrerait, avant un demi-siècle, une corruption et une décadence plus destructives de l’homme que la pire des guerres." Assurément les guerres ne sont pas sans inconvénients. Elles en présentent même de très sérieux, mais il importe d’établir, les avantages une fois mis en présence des inconvénients, de quel côté penche la balance ? Les inconvénients des guerres sont de trois ordres perte d’argent, perte d’hommes, affaiblissement de la race. Les pertes d’argent n’ont qu’une importance légère. L’histoire nous le montre toujours les peuples trop riches disparaissent devant les peuples pauvres. Appauvrir une nation n’est donc pas forcément lui nuire. Les statisticiens enseignent que l’Allemagne a dû dépenser déjà beaucoup de milliards pour garder nos provinces conquises, et que toutes les puissances de l’Europe en consacrent annuelle- ment un grand nombre à leurs armements. Je n’y vois que d’assez faibles inconvénients. Evidemment, plusieurs nations marchent vers la faillite. Cela n’aura guère d’autre conséquence que de stimuler un peu leur énergie et les habituer aux privations. Il faut d’ailleurs considérer ces inévitables dépenses militaires comme une sorte de prime d’assurance payée par les divers pays pour éviter l’envahissement et le pillage. Voit-on en Europe un peuple, excepté ceux dont la défaite ne profiterait à personne, capable de subsister un seul jour sans armée ? Il serait immédiatement annexé à quelque puissante nation, et écrasé d’impôts infiniment plus lourds que ceux qu’exigeait son armement. Sans doute les gouvernements et les peuples vantent très haut les bienfaits de la paix et en font le thème le plus habituel d’une foule de beaux discours, mais personne ne croit à cette paix dont tout le monde parle. Chacun sait bien en effet qu’à l’instant précis où une grande nation présenterait une infériorité, même momentanée, de sa puissance militaire, elle serait instantanément envahie et pillée par ses voisins plus forts. Nous en avons eu la preuve manifeste au lendemain de la bataille de Moukden, qui annulait pour longtemps la puissance militaire de la Russie, notre alliée. Sans perdre un instant, l’Allemagne nous chercha au Maroc les plus tatillonnes disputes dans l’espoir de nous pousser à une guerre, qu’elle hésitait à déclarer pour d’aussi futiles motifs, afin de ne pas trop effrayer l’Europe. Les recueils des dépêches diplomatiques font preuve de l’insolence avec laquelle nous étions traités. Et si l’empereur d’Allemagne renonça définitivement à cette guerre, ce fut sous la seule crainte de voir ses ports bombardés par l’Angleterre, rangée nettement de notre côté. Du moins la leçon servit et immédiatement les grandes nations accrurent leurs armements. Ce fut justement la nécessité d’élever les impôts pour suffire aux dépenses de ces armements qui amena la crise politique dont souffre si profondément l’Angleterre obligée de consacrer plus d’un milliard par an a sa marine. En attendant qu’ils se battent à coups de canon les peuples se battent à coups de millions. Le deuxième inconvénient des guerres mentionné plus haut,’la destruction d’hommes, n’est à compter que par ses conséquences lointaines. Les batailles de Napoléon coûtèrent 3.000.000 d’hommes. Etant donné Qu’elles ont occupé les peuples pendant 20 ans, créé une légende glorieuse à une race, tout en satisfaisant l’instinct de destruction qui est un des plus impérieux de la nature humaine, on peut envisager cette hécatombe avec assez de résignation. Son seul résultat fâcheux, et en vérité l’unique inconvénient sérieux des guerres, est que les morts violentes, frappant les éléments virils les plus robustes d’une nation, réduisent l’accroissement futur de la population et augmentent sa débilité. Cette conséquence n’est vraiment redoutable, d’ailleurs, que pour les peuples dont la population reste stationnaire.
En nous montrant ce que les guerres ont coûté à l’humanité, les statisticiens oublient toujours d’évaluer ce qu’elles lui ont rapporté. C’est cependant une des faces du problème qu’il ne faut pas négliger. Parmi les avantages des guerres, notons d’abord la formation d’une âme nationale. Par elles cette âme peut naître et se fixer. Or, sans âme nationale, pas de civilisation possible pour un peuple. L’âme nationale, les guerres la consolident en cas de victoire et accroissent considérablement sa force en cas de défaite. Iéna fut, dit-on, un désastre pour l’Allemagne. Rien de moins sûr, car sans ce prétendu désastre l’unité et la puissance de l’empire allemand eussent été peut-être reculées de plusieurs siècles. Si nous n’envisagions les événements que par leurs conséquences lointaines, nous pourrions même assurer que c’est pour la France, et non pour l’Allemagne, qu’Iéna fut un désastre. Laissant de côté ces influences indirectes des luttes de races, il en est de très immédiates et parfaitement appréciables, dont l’importance ne saurait être méconnue. Les dernières guerres ont mis l’Europe sous les armes. Quel en fut le résultat ? La ruine des finances, disent les statisticiens. Un relèvement sérieux du caractère des peuples, pourraient répondre les psychologues à ces honnêtes bureaucrates. Sans le régime militaire obligatoire auquel la population mâle de l’Europe est aujourd’hui soumise, l’anarchisme, le socialisme, et tous les dissolvants de la civilisation moderne eussent progressé à pas de géant. Les vieux fondements religieux sur lesquels s’édifièrent les sociétés modernes tombaient en ruine, et nous n’avions rien trouvé pour les remplacer. Le régime militaire fut le maître qui nous enseigna un peu la patience, la fermeté, l’esprit de sacrifice et nous procura une sorte d’idéal provisoire. Seul, il a pu lutter contre l’égoïsme et la mollesse envahissant les peuples. C’est un impôt fort lourd que le service militaire, et rappelant les plus dures périodes du servage antique. Mais un impôt sans lequel les sociétés européennes deviendraient rapidement la proie des éléments barbares que chacune d’elles contient. Les dieux des vieux âges coûtaient moins cher sans doute, mais leur sceptre est tombé. Cette influence morale du régime militaire sur le caractère des peuples a une telle importance qu’on ne saurait trop insister. Le maréchal de Moltke l’a mise en évidence dans ses Mémoires par le passage suivant, qui mérite d’être médité :
Les jeunes gens, dit-il, ne subissent que pendant un temps relativement court l’influence bienfaisante de l’école. Heureusement, chez nous, au moment où cesse l’instruction individuelle, commence l’éducation proprement dite, et aucune nation n’a reçu dans son ensemble une éducation comparable à celle que la nôtre a eue par le moyen du service militaire. On a dit que c’était le maître d’école qui avait remporté nos victoires. Mais la science seule ne suffit pas pour élever l’homme à un niveau moral tel qu’il soit prêt à donner sa vie pour une idée, pour l’accomplissement d’un devoir, pour l’honneur et la patrie, et c’est à cela que tend toute l’éducation de l’homme. Ce n’est pas le maître d’école, c’est le véritable éducateur, l’état militaire, qui a gagné nos batailles, qui a donné pendant 16 ans consécutifs à nos générations leur entraînement corporel et intellectuel, les a dressées à l’ordre, à la ponctualité, à la probité, à l’obéissance, à l’amour de la patrie, à l’énergie virile.
L’utilité du régime militaire ne se borne pas au rehaussement du caractère. C’est à lui principalement que sont dus les plus grands progrès de l’industrie moderne, surtout en ce qui concerne le travail des métaux. Les recherches faites pour perfectionner les armes ont doté l’industrie d’une précision scientifique et d’une hardiesse absolument inconnues il y a 50 ans. De même les nécessités stratégiques amenèrent l’extension des réseaux de chemins de fer, et furent l’origine de la plupart des perfectionnements dans l’art naval.
Les guerres, ou simplement les menaces de guerres, sont donc un puissant stimulant moral et matériel des peuples. L’esprit militaire constitue la dernière colonne soutenant les sociétés modernes, et, pour cette raison mériterait la reconnaissance des peuples qui le maudissent. Si les arguments qui précèdent restaient sans action sur l’âme sensible, mais peu clairvoyante, des philanthropes, on pourrait placer sous leurs yeux les conséquences de la paix forcée pour un peuple. Un seul pays, l’Inde, jouit des bienfaits d’une tranquillité absolue depuis un siècle. Elle est une des plus vastes et des plus populeuses contrées du globe. L’expérience faite sur une aussi large échelle présente donc un grand intérêt. Les conséquences de cette paix forcée, imposée à 300 millions d’hommes par la main puissante de l’Angleterre, n’ont pas été longues à se produire. Rien n’entravant plus le développement de la population, elle acquit d’immenses proportions, augmentant d’après les statistiques, de plus de 30 millions pendant ces 20 dernières années. Sa densité par kilomètre carré pour les régions habitables dépasse du double celle des pays les plus peuplés de l’Europe en est résulté, c’était fatal, une misère aussi générale que profonde. Elle serait bien autrement intense encore si, suivant la vieille loi de Malthus, d’inévitables famines ne venaient décimer d’une façon périodique cette effrayante fourmilière. Or, ces famines, malgré les télégraphes et les chemins de fer, sont des désastres laissant loin derrière eux les plus sanglantes batailles. La seule province d’Orissa, en 1866, a vu périr de faim un million d’hommes. 1.200.000 sont morts en 1868 dans le Punjab. En 1874, 1.300.000 Hindous furent enlevés par la famine dans le Dekkan. Que sont nos guerres comparées à de pareilles hécatombes ? Et la mort par la faim est-elle vraiment si supérieure à la mort par le canon, qu’il faille éviter à tout prix l’une pour se résigner à l’autre ?
Les dissertations sur les avantages ou les inconvénients de la guerre ne présentent au surplus qu’un intérêt purement théorique. Nous n’avons pas à la choisir, mais bien à la subir, et par cela même mieux vaut en considérer seulement les côtés avantageux et surtout nous y tenir prêts. Le meilleur moyen de préparation aux luttes possibles est de développer cet ensemble de sentiments qui forme ce que l’on appelle l’esprit militaire. Il constitue la véritable puissance d’une armée. Sans lui, et quel que soit son armement, un peuple n’est plus qu’un inconsistant troupeau sans résistance. Considérons donc comme les pires ennemis de la patrie, comme de dangereux malfaiteurs, les écrivains et les orateurs qui s’efforcent de détruire cet esprit dans les âmes. Le jour où il serait annihilé, rien ne nous resterait à perdre. La plus destructive des invasions mettrait fin à notre histoire. Répétons-le sans cesse, et ayons toujours présentes à la pensée les sombres prévisions des écrivains militaires des divers pays sur les conséquences de la prochaine guerre qui menace l’Europe. N’oublions pas qu’elle sera une de ces luttes finales comme l’histoire en a déjà enregistré plusieurs et qui amènent la disparition définitive et totale de l’une des nations aux prises. Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées entières seront méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne renferment ni une maison, ni un arbre, ni un homme. Ayons ces notions bien vivantes dans l’âme quand nous élevons nos enfants et nos soldats, et abandonnons aux rhéteurs les vains discours sur le pacifisme, la fraternité et autres futilités qui font songer aux discussions théologiques des Byzantins alors que Mahomet pénétrait dans leurs murs. Des questions autrement vitales nous sollicitent. Pour éviter, ou tout au moins reculer la lutte, il faut être prêt à la supporter. Si elle devient inévitable, rappelons-nous que la victoire ne sera pas du côté des armées les plus nombreuses, mais de celui où se coaliseront les plus résistantes énergies. La guerre est question de psychologie tout autant que de stratégie. Aucun grand capitaine ne l’a ignoré. "A la guerre, dit Napoléon, tout est moral, et le moral et l’opinion font plus de la moitié de la réalité." Peu importent les pertes. Le succès reste à qui sait le mieux les supporter. Abaissez le caractère des soldats et vous aurez les cohues de Xerxès. Elevez ce caractère, et vous aurez les guerriers d’Alexandre. S’il est démontré que la valeur des armées se mesure au niveau de leur caractère beaucoup plus qu’à leur nombre, on voit que la guerre constitue bien, comme je le disais à l’instant, un problème psychologique. Ainsi rentre- t-elle essentiellement dans le cadre de ce livre. Un raisonnement très simple fera aisément saisir l’importance du rôle joué, dans les batailles par les facteurs psychologiques. Tous les écrivains militaires s’accordent à reconnaître que la quantité d’hommes dont une armée peut supporter la perte sans renoncer à la lutte est limitée. Des expériences séculaires le prouvent dès qu’une armée laisse sur-le-champ de bataille 20% de son effectif, elle se considère comme vaincue. Ce chiffre de 20% constitue ce qu’on pourrait appeler la limite démoralisatrice. La déroute n’est bien évidemment que le résultat d’une impression purement psychologique et nullement une nécessité inéluctable, puisque l’armée, ainsi décimée, possède encore les quatre cinquièmes, soit la plus grande partie de son effectif. Supposons maintenant qu’une puissance magique influence le moral de l’armée vaincue au point de la déterminer à une lutte indéfinie, ce qui, précisément, fut le cas des Japonais. Par ce fait seul que nous aurons modifié son état mental, et sans transformer ni son armement ni sa tactique, la défaite va se changer en succès. La lutte continuant indéfiniment, le vainqueur finira forcément par perdre, à son tour, le cinquième de son effectif et atteindra alors ce que nous avons appelé la limite démoralisatrice. L’ayant dépassée, comme il ne possède pas le pouvoir de résistance magique dont, par hypothèse, j’ai doué son adversaire, c’est lui qui entrera en déroute. De vainqueur, il deviendra vaincu. Ce pouvoir miraculeux, décuplant la résistance des armées, n’est nullement inaccessible. Il dépend de l’éducation donnée aux soldats, de l’âme qu’on leur inculque. Certains sentiments peuvent constituer une force plus irrésistible que le nombre. L’histoire en fournit d’illustres exemples. L’énergie du caractère n’est pas le seul facteur d’ordre psychologique intervenant dans le succès des guerres. Un autre existe d’importance égale. Je veux parler de la communauté de conduite ou, si l’on préfère, de doctrine. Elle représente le fruit d’une éducation spéciale, forcément très longue. Ses effets ne se produisent que lorsqu’elle est arrivée à ancrer certaines notions dans l’inconscient de tous les officiers d’une armée. Alors seulement, ces derniers envisagent, avec une même optique mentale, les situations les plus inopinées et s’y comportent, par conséquent, de façon identique. La lecture des Mémoires du maréchal de Moltke montre les résultats de cette communauté de doctrine. On y voit, à chaque page (et l’auteur n’omet pas de la faire remarquer), que lorsque, dans la guerre franco-allemande, une évolution imprévue de l’ennemi obligeait l’état-major à prescrire de nouveaux mouvements, ceux-ci étaient généralement commencés avant que l’ordre fût arrivé. Les Mémoires de nos généraux sur la guerre de 1870 révèlent, au contraire, qu’ils attendaient invariablement des instructions et ne bougeaient jamais sans en avoir reçu. Les premiers possédaient la discipline inconsciente, la seule permettant l’initiative. Les seconds ne connaissaient malheureusement que celle du corps. Avec une très petite armée, la discipline externe suffit. Avec une grande armée, la discipline interne devient indispensable. Une éducation intelligente peut seule la créer.
CHAPITRE 6 : Facteurs psychologiques des luttes économiques
Les luttes à main armée dureront sans doute longtemps encore. Les haines de races et les conflits d’intérêts croissant à mesure que les peuples se connaissent mieux, les entretiendront fatalement. Mais avec les progrès de la civilisation, elles se compliqueront de luttes économiques, d’ailleurs aussi meurtrières que celles des champs de bataille.
Plus encore peut-être que les guerres sanglantes, ces luttes économiques seront la résultante nécessaire de la constitution mentale des nations.
Dans un livre publié, voici bien des années (La psychologie du socialisme), je montrais que le rapprochement de l’Orient et de l’Occident, sous l’influence de la vapeur et de l’électricité, aurait pour proche conséquence un conflit économique gigantesque entre Occidentaux et Orientaux. Très contestées alors, ces prédictions commencèrent à se réaliser par la lutte des Russes et des Japonais.
Longtemps, l’Europe exporta ses produits en Orient, mais graduellement, cet état de choses se modifie.
L’Orient, jadis foyer de consommation seulement, devient aujourd’hui un centre immense de production. C’est lui qui envahit à son tour nos marchés, avec des produits industriels et agricoles fabriqués par des ouvriers habiles dont les besoins très faibles les font se contenter d’un salaire bien moindre que celui de l’ouvrier européen. L’Europe essaie d’élever contre ces produits une immense muraille douanière. Nous verrons plus loin, ce que vaudra prochainement une telle barrière.
La lutte se borne actuellement à quelques produits industriels et agricoles, mais elle s’étendra rapidement. L’Inde, le Japon et bientôt la Chine nous menacent de leur concurrence sur tous les marchés. Munis de notre outillage, ils fabriquent les produits industriels dont l’Europe avait le monopole. L’Inde fournit maintenant à l’Angleterre les tissus de coton que les tisseurs de Manchester lui fournissaient jadis. Les "filés de coton", envoyés autrefois en Chine de Manchester, partent aujourd’hui de Bombay. Les produits fabriqués par des Hindous et des Chinois qui se contentent d’un salaire journalier très faible, valent ceux de l’ouvrier européen, et la concurrence des Asiatiques est telle que l’Amérique et l’Australie en sont réduites à les expulser. Déjà plusieurs grèves, celle des boutonniers de Méru, notamment, sont nées de la concurrence que nous font les Japonais sur les marchés étrangers. Lorsque le Japon, l’Inde et la Chine auront fini par installer chez eux, grâce à la houille qu’ils possèdent, de nombreuses usines et inonderont le monde de leurs produits fabriqués à vil prix, quelle barrière arrêtera leur extension commerciale ? L’ouvrier européen verra alors tomber son salaire au niveau de celui d’un Hindou, d’un Chinois ou d’un Japonais. Le gain de l’Oriental fixera celui de l’ouvrier européen. "Le régulateur du monde économique tendra toujours, a-t-on dit avec raison, à être, quoi qu’on fasse, le marché où le travail sera au plus bas prix."
Malgré le rêve socialiste, le salaire des Européens, loin de s’accroître, s’abaissera alors dans de notables proportions. Lorsque j’examinai ces hypothèses, il y a plus de 25 ans, les journaux anglais de l’Inde, tout en reconnaissant la justesse de mes prévisions, me répondirent que les ouvriers orientaux finiraient par avoir nos besoins et deviendraient, par conséquent, aussi exigeants que les confrères occidentaux. Dès lors l’équilibre serait établi. Ils oubliaient comme on le fait toujours, que le caractère psychologique de la plupart de ces races est trop stable pour se transformer. L’expérience le prouve, d’ailleurs, surabondamment. Les Chinois affluent en Amérique depuis longtemps. L’image du luxe ambiant a-t-elle jamais modifié le genre de vie de l’un d’eux ? La tasse de thé et la poignée de riz quotidienne ont-elles jamais été remplacées par le régime européen ? Notre civilisation se trouve trop peu en rapport avec la constitution mentale de ces peuples pour exercer la moindre influence sur eux. Quiconque a fait travailler un ouvrier hindou sait, qu’aussitôt gagnés les 5 ou 6 sous nécessaires à sa subsistance journalière, l’appât des sommes les plus tentantes reste sans action sur lui. Cette révolution économique profonde, qui fera peut-être passer le sceptre de la production aux races de l’Amérique et de l’Asie et pourra ruiner l’Europe, n’est maintenant qu’à son aurore. L’heure paraît cependant prochaine où l’Europe verra se réduire immensément ses exportations. En ce qui concerne les produits venus de l’Amérique, ce phénomène est en voie d’accomplissement, mais les ouvriers américains étant des Européens possédant des besoins d’Européens, leurs productions ne descendront jamais à très bas prix. Ils ne peuvent donc être bien redoutables pour le vieux continent. Si ce dernier cesse de rien importer en Amérique, par contre, il n’a pas à craindre l’invasion des produits expédiés par elle. Tout autre est la question du Japon, la Chine et l’Inde. Comme l’Amérique, ces contrées refuseront nos produits inutiles, mais nous encombreront en outre des leurs, ou, tout au moins, nous créeront une désastreuse concurrence sur les marchés étrangers. Déjà nos stocks s’accumulent. Nos industries, n’ayant plus que la clientèle européenne, s’entreruinent l’une l’autre. Elles devront un jour avilir leurs prix et, par conséquent, réduire le salaire de leurs ouvriers. Il ne faut pas croire qu’en s’isolant du reste du monde par une barrière infranchissable de tarifs douaniers, l’Europe pourra se soustraire indéfiniment à la concurrence de l’Orient. Peut-être y parviendrait-elle en arrivant à assurer sa propre subsistance, mais depuis longtemps sa population a pris une extension qui ne le lui permet plus. Les économistes ont calculé en effet que la plupart des Etats d’Europe cessent graduellement de produire la nourriture nécessaire à leurs habitants. L’isolement réduirait donc l’Europe à la famine. Naturellement, pour éviter la fâcheuse perspective de mourir de faim, on abaissera les barrières douanières, mais avec quoi payer les produits destinés à l’alimentation quand toute exportation sera impossible ? Que deviendra la vieille Europe ployée sous ses milliards de dettes et de lourds impôts ? Elle tombera peut-être alors dans la décadence, sort final de toutes les civilisations usées, et sa population, après des luttes sanglantes qui achèveront de l’épuiser, devra se réduire au chiffre qu’il lui sera possible de faire subsister. Ce jour là les économistes les plus endurcis commenceront peut-être à comprendre les inconvénients d’une progression trop rapide de la population et la supériorité réelle des Etats peu peuplés. Dans le conflit économique des races, dont nous entre- voyons l’aurore, la supériorité intellectuelle de l’Europe n’est pas assurément un facteur à négliger. Mais n’oublions point qu’en définitive elle reste le lot d’une élite fort restreinte et qu’au point de vue du travail manuel, la plupart des peuples se valent, et ne sont supérieurs ni aux Chinois ni aux Japonais. La nécessité dans laquelle se trouvent les Américains et les Australiens de les expulser, par suite de la concurrence redoutable qu’ils font à leurs ouvriers, en constitue la preuve. Si la lutte de l’Orient et de l’Occident était une lutte intellectuelle entre les couches supérieures de leurs populations, l’issue n’en serait probablement pas douteuse. Mais il ne s’agit que d’un conflit économique entre couches moyennes à peu près égales par leur niveau mental, mais très inégales par leurs besoins. Le succès final sera sans doute du côté des besoins les plus faibles. Toutes ces spéculations n’ont du reste qu’un intérêt lointain. Les problèmes de l’heure présente sont assez graves pour que nous puissions abandonner à nos fils l’étude de ceux de l’avenir.
CHAPITRE 7 : Influences psychologiques de l’enseignement universitaire
Leibniz disait qu’avec l’éducation on peut transformer un peuple en cent ans. Il aurait pu ajouter aussi qu’avec une éducation mal adaptée, on déforme la mentalité d’un peuple en beaucoup moins de temps.
Les succès scientifiques, industriels et économiques des Allemands, nés de leur enseignement universitaire depuis un siècle, ont justifié l’assertion de Leibniz.
La décadence où nous conduisent nos méthodes classiques tend à vérifier également ce que je viens de dire sur les conséquences d’une éducation mal adaptée aux besoins d’un peuple. C’est un triste système celui qui crée un nombre immense de déclassés et de révoltés, qui fabrique tant de théoriciens bavards, incapables d’être utilisés dans un laboratoire ou une usine, et aptes seulement à répéter les démonstrations de leurs manuels.
Le problème de l’éducation est avant tout un problème de psychologie. Or, les principes fondamentaux de notre éducation classique, des écoles primaires aux écoles supérieures, reposent sur une série d’énormes erreurs psychologiques. Il en est résulté que notre Université est devenue une des causes principales de l’anarchie sociale qui nous ronge et de la décadence qui nous menace.
Par un après-midi d’hiver assez sombre, je vis entrer chez moi un grand vieillard, la physionomie fine, l’œil perçant. Il tenait à la main ma Psychologie de l’éducation dont la neuvième édition venait de paraître, et, sans autre préambule, me tint ce discours :
« Notre système d’éducation ne peut durer. L’Université conduirait la France au dernier degré de la décadence. Je suis sénateur, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine, ancien professeur à la Faculté, et possède, par conséquent, plusieurs tribunes. L’attention doit être attirée sur les idées que vous avez exposées. Il faut m’aider dans cette tâche, en me fournissant des notes, des renseignements, pour un discours documenté au Sénat. » Je ne connaissais pas personnellement alors mon inter- locuteur et savais seulement qu’à l’époque où il exerçait sa profession, il passait pour le plus habile chirurgien de son temps. Une telle indication suffit à préciser son nom. La visite de l’illustre académicien se répéta plusieurs fois. Le résultat de nos discussions fut que, pour changer notre enseignement, il serait nécessaire de transformer d’abord l’âme des chefs de l’Université puis celle des professeurs et enfin celle des parents et des élèves. Devant cette évidence, l’éminent sénateur renonça de lui-même à son discours.
Peu de questions suscitent autant de livres, de documents et de brochures que l’éducation. Aucune ne montre mieux combien restent tenaces les idées héréditaires des peuples et par quelle impérieuse tyrannie le passé les enchaîne. Le problème de l’éducation française donne lieu, en- effet, à cette double constatation nécessité universelle- ment reconnue d’une réforme et impossibilité complète de la réaliser. Législateurs, professeurs, savants, lettrés, sont unanimes à trouver notre système d’enseignement détestable et à répéter que le temps passé au lycée et à l’école primaire est un temps perdu. Personne n’ignore que l’homme désireux de réussir dans la vie doit refaire tout seul son instruction et consacrer la seconde partie de son existence à détruire les illusions, les erreurs et les modes de penser acquis dans la première. L’accord est complet sur tous ces points et cependant, malgré les efforts journellement tentés, notre système d’éducation n’a réalisé aucun progrès depuis 50 ans. Chaque changement n’aboutit, au contraire, qu’à accentuer ses défauts.
est utile de mettre en évidence les causes de cette
singulière impuissance. Une idée erronée se trouve nécessairement à la base de toutes les réformes si vainement essayées. Remanier des programmes n’est pas changer l’erreur psychologique qui les inspire. Si nous modifions toujours sans succès les règlements universitaires, c’est parce que ce sont les méthodes d’enseignement et non les programmes qu’il faudrait changer. Jamais nos professeurs n’ont pu arriver à cette conviction. Ils ne se rendent pas compte qu’avec leurs procédés. mnémoniques, leurs raisonnements théoriques, abstraits, sans base concrète, l’élève ne saurait apprendre à observer, réfléchir, raisonner, juger et acquérir de la méthode. Au lecteur qui voudra étudier l’impuissance irréductible des universitaires à saisir les causes de la faiblesse de notre éducation, je recommande la lecture des deux discours sur l’enseignement prononcés devant l’Association française pour l’avancement des. sciences, par monsieur Lippmann, professeur à la Faculté des sciences de Paris, et par monsieur Appell, doyen de la même Faculté. Monsieur Lippmann commence par prouver (et sur ce point, il est d’accord avec tous ses collègues), que l’enseignement à ses divers degrés est tombe en France à un niveau extrêmement bas. La supériorité écrasante de l’enseignement des universités allemandes et leur influence mondiale lui semblent démontrées. Impressionné par de tels faits, le distingué physicien a réfléchi longuement sur les causes du mal et sur les remèdes. Sa laborieuse méditation n’a pas été heureuse. Ses conclusions prouvent uniquement à quel point de grands spécialistes sont incapables d’observer et de raisonner dès qu’ils s’écartent de leur spécialité. Il n’irait pas loin le pays gouverné par un aréopage de savants, comme de candides philosophes l’ont jadis proposé. Si monsieur Lippmann n’était pas un homme grave, parlant devant des gens très graves, on le soupçonnerait volontiers de s’être moqué de ses auditeurs. Ce qu’il leur a révélé est, en effet, bien singulier "Notre enseignement ne demeure si déplorable, dit-il, que parce qu’il vient de Chine et a été importé par les Jésuites Quant à le réformer, rien n’est plus aisé. Il suffirait de "libérer les Universités du joug du pouvoir exécutif…" , et lui "retirer la collation des grades". Etrange aberration! Toute la puissance du pouvoir exécutif ne se borne-t-elle pas à signer les diplômes que l’Université seule délivre. Il faut fermer les yeux à l’évidence pour découvrir de telles causes à une situation créée uniquement par nos méthodes d’enseignement.
Les conceptions de monsieur Lippmann sont, comme on le voit, d’une naïveté un peu excessive. Celles émises par monsieur Appell, dans son discours, méritent au même degré, un semblable qualificatif. Chaque ligne trahit l’incertitude de la pensée. On en jugera par les extraits suivants : L’administration voit le mal et cherche activement le remède. Il consisterait surtout à établir des relations suivies entre les écoles normales primaires et l’enseignement supérieur.
Plus loin, il propose comme grande réforme la suppression d’une partie des cours du Muséum et sa transformation en "Institut National des Collections". L’auteur a fini par sentir la faiblesse de pareilles idées. Dans un article récent, il revient sur le même sujet et assure que : La première réforme serait le classement des matières des programmes par valeur utilitaire et la seconde l’application de ce rapport dans l’Université active comme dans son administration, tel enseignement restreint et tel autre élargi, telles chaires supprimées et telles autres créées.
On le voit, aucun de ces éminents spécialistes n’est encore arrivé à comprendre que ce qu’il faut modifier ne sont pas les programmes, mais les méthodes. Proposer d’allonger ou de raccourcir les premiers, de supprimer certaines chaires ou d’en fonder d’autres, représente une phraséologie vaine, sans nulle idée directrice pour soutien. Dans le numéro même de la revue où paraissait le discours cité plus haut se trouvait un travail de monsieur Le Chatelier, très apte à faire saisir aux nombreux universitaires, raisonnant comme monsieur Appell, la différence séparant l’homme dont l’éducation pratique a formé le jugement et celui qui s’est borné à apprendre des manuels et des théories abstraites. L’auteur suppose, cas d’ailleurs plusieurs fois observé, deux ingénieurs chargés d’installer des fours Siemens à chaleur régénérée. Impossible d’utiliser les indications livresques, car il existe une centaine de modèles de ces fours, et rien ne servirait même de les connaître tous, la conduite de chacun d’eux variant entièrement, suivant les innombrables qualités de charbons employées. L’homme des manuels est complètement perdu. Il tâtonne au hasard, et, après avoir fait dépenser à son usine des sommes considérables et un temps précieux, en est réduit à recourir aux lumières d’un spécialiste. L’ingénieur dont l’instruction n’a pas été édifiée uniquement, comme en France, sur la mémoire, et dont le jugement scientifique s’est exercé sur des réalités, procède d’une façon très différente :
Dans une série d’observations, il s’astreindra à ne faire varier à la fois qu’une des conditions de l’expérience : un jour le mode de soulage, un autre la nature du charbon ou enfin la quantité d’eau envoyée au cendrier. Ces tentatives méthodiques lui permettront de juger dans chaque cas des résultats de telle ou telle modification et le conduiront peu à peu à obtenir une marche normale de son gazogène. Le temps perdu sera minime et la dépense insignifiante.
Chaque période de l’histoire des peuples réclame une éducation nouvelle, parce que le milieu change et que naissent de nouvelles nécessités. Le tort de la nôtre est de n’avoir pas su évoluer. L’éducation française, écrivait récemment un ancien ministre, monsieur Hanotaux, est purement livresque. Nos jeunes hommes sont traînés jusqu’à 25 ans sur les bancs des écoles où tandis que leurs culottes s’usent, leur esprit s’amincit. Ils n’apprennent plus rien à la fin qu’à répéter des leçons verbales et formelles qui les rendent remarquablement inaptes à la vie. L’existence de notre élite tourne ainsi à un remuement de paperasses indifférentes ou au repolissage sempiternel de formules déjà usées. Cette ignorance, ce dédain des réalités, cette fausse appréciation des valeurs sociales est la base de notre éducation moderne elle contamine la plupart de nos professions libérales.
Certains principes formulés en quelques lignes ont parfois des conséquences dont l’exposé demanderait un volume. Les principes psychologiques si erronés qui servent de base à notre enseignement supérieur, secondaire et primaire ont fini par s’insinuer jusque dans l’enseignement technique. Ils sont appelés à ruiner notre industrie nationale.
Notre université ne donne pas et n’a jamais cherché d’ailleurs à donner les qualités de caractère qui font la vraie valeur de l’homme dans la vie. Elles sont très inutiles il est vrai pour le professeur ou le bureaucrate, mais indispensables dans toutes les autres professions et tous les métiers. Les Anglais y attachent au contraire une importance considérable. Les faits observés dans leurs colonies auraient suffi à leur montrer cette importance. Les Hindous doués d’une mémoire merveilleuse réussissaient admirablement dans les examens conduisant aux emplois supérieurs du gouvernement de l’Inde, et pourtant après des expériences répétées, il fallut, par suite de l’infériorité manifeste de leur caractère, les éliminer progressivement. Le passage suivant du remarquable ouvrage de monsieur Chailley L’Inde britannique fera parfaitement saisir la différence établie par les Anglais entre l’instruction purement intellectuelle et les caractères.
Les Hindous n’allèguent jamais que talent et habileté. Les Anglais se préoccupent surtout du caractère. Qu’est-ce ? C’est la valeur morale de l’homme le sang-froid, quand il s’agit de décider, et la rapidité quand il s’agit d’agir. La conscience, pour tenir tête à qui tente. L’énergie, à qui menace. C’est le sentiment du devoir envers le pays et envers soi-même. L’intelligence, attestée par de brillants concours, des discours éloquents ou d’ingénieux écrits, les Anglais n’en font que le cas qui convient. Ce sont pour eux des mérites de second ordre.
Lord Lawrence n’était certes pas, en son temps, le civilian le plus orné de talents, le plus doué d’habileté. On le choisit cependant entre tous pour en faire un vice-roi c’est qu’il possédait au suprême degré ces dons incomparables, la droiture, la volonté.
Comment se cultivent ces qualités de caractère dont les plus utiles sont l’empire sur soi et la discipline ? Je n’ai pas à l’examiner ici l’ayant déjà fait ailleurs.
Si le lecteur désire connaître, en regard des tristes procédés mnémoniques et des raisonnements vides de notre Université, des méthodes fixant définitivement les choses dans l’esprit, je pourrai l’engager à visiter les établissements d’enseignement de l’Allemagne. Mais il retirerait trop d’humiliation de son voyage. Je lui conseillerai donc seulement la lecture du livre de Buyse sur les systèmes américains d’éducation, ouvrage auquel l’Académie royale de Belgique vient de décerner une de ses plus hautes récompenses. En voici un cours résumé, emprunté au professeur Jacquemin :
Toute l’éducation et toute l’instruction américaine reposent sur l’effort personnel. Le système appliqué dès la première année de l’école primaire s’égarât ! Avec l’âge, les exercices pratiques sont toujours à la base, quand bien même il s’agirait de littérature. Celle-ci devient un travail de laboratoire, car elle s’associe intimement avec le dessin et le modelage. Foin de l’enseignement par la parole du maître! On fait agir les enfants comme s’ils étaient seuls au monde, en toute liberté. De même que dans les sciences pures et appliquées l’élève arrache aux appareils et au matériel d’expérimentation le secret des phénomènes et des lois qui les régissent, de même toutes les branches d’enseignement, jusqu’aux plus abstraites, sont présentées sous des formes concrètes qui nécessitent pour être assimilées aussi bien l’habileté des mains que la vivacité de la pensée. Quel que soit le système pédagogique, on trouve toujours le travail manuel à sa base, vrai fond de l’étude. Ce principe du travail manuel, base de l’éducation, est entré dans les écoles américaines par la voie frœbélienne et par la voie technique.
Mêmes principes en Angleterre. J’extrais d’une circulaire adressée aux professeurs par le Scotch Education Department les lignes suivantes : L’acquisition d’un certain nombre de faits n’est pas le premier objet de l’enseignement, qui doit surtout viser à implanter dans l’esprit de l’enfant l’habitude de l’investigation exacte, méthode qui peut devenir un moyen de discipline mentale de l’ordre le plus élevé.
Il suit de là que l’essentiel du travail est l’étude par chaque élève, individuellement et pour lui-même, d’un problème défini au laboratoire, et que les démonstrations du professeur doivent prendre une place secondaire. Le travail au laboratoire peut être précédé par les explications nécessaires pour faire comprendre aux élèves la question à étudier ; il doit être suivi par la comparaison des résultats obtenus, la discussion des divergences et l’établissement des conclusions générales. La démonstration du professeur peut être employée à confirmer ces conclusions, ou à illustrer leur portée. C’est l’affaire du maître, de guider et de diriger, d’éveiller l’intérêt, de suggérer de nouveaux problèmes : il ne doit jamais se contenter d’ex- poser des résultats tout faits.
Ces méthodes ne constituent certes pas des nouveautés. Elles sont en usage à peu près partout, sauf dans les pays latins, et ont contribué puissamment à la prospérité scientifique et économique de l’Allemagne. Nous ne les adoptons pas, parce qu’il faudrait commencer, comme je le disais plus haut, par transformer d’abord l’âme des professeurs, puis celle des parents, et enfin, celle des élèves. Celle des professeurs surtout. Eduqués suivant des méthodes mnémoniques, pourraient-ils en enseigner d’autres ? Toutes les tentatives accomplies dans ce sens ont misérablement échoué. La mentalité des professeurs, créée par l’enseignement classique, est fixée pour toujours. Formés par les livres, guidés par les livres, ils mourront dans les livres. Le monde réel leur restera toujours fermé. Pourquoi devrait-on, après avoir changé la mentalité des professeurs, modifier aussi celle des parents puis des élevés ? Simplement parce que les uns et les autres ne demandent à l’Université qu’une chose mettre promptement les jeunes gens en mesure de passer des examens. Or, pour y réussir, le procédé le plus rapide consiste évidemment à apprendre par cœur une série de manuels. Ces derniers dotent de connaissances très éphémères, mais suffisantes pour l’examen. Les rares professeurs partisans de la méthode expérimentale, seule capable de former l’esprit, mais inutile pour l’examen, seraient vite éliminés par les grands chefs de l’Université. Ceux qui l’ont tenté furent toujours très mal vus. On leur répète que le temps consacré par l’élève à observer serait beaucoup plus utilement employé à apprendre par cœur des livres, de façon à pouvoir les réciter imperturbablement le jour de l’examen. Les parents émettent d’ailleurs un avis absolument identique.
Le but de l’Université n’est pas du tout d’ailleurs de former des hommes, mais de leur apprendre un beau langage. Elle en paraît très fière. Parlant dans son discours de réception à l’Académie de "la formation universitaire", monsieur Doumic donne les explications suivantes :
Nous savons très bien en quoi elle consiste et à quoi elle aboutit, elle façonne, par la discipline de l’antiquité, des lettres qui, rendus sensibles au mérite de composition et à la valeur d’art des oeuvres classiques, en deviennent pour leur compte capables d’ordonner leurs idées avec méthode et de les traduire dans un langage irréprochable. On a beaucoup médit de cette sorte de culture, certes ; et on continuera. Seulement on n’arrive pas à en inventer une autre.
On y arrive pas en France, en effet, et c’est ce qui constitue précisément l’incurable faiblesse de notre Université. Le lecteur de ce chapitre sait qu’on y est arrivé ailleurs. De simples instituteurs ont quelquefois sur les méthodes d’éducation des idées beaucoup plus justes que celles des académiciens. On en pourra juger par le passage suivant d’un manifeste récent de "l’Amicale des instituteurs de la Marne."
Enseigner ce n’est pas montrer, c’est apprendre à voir. Ce n’est pas révéler, c’est suggérer. Ce n’est pas entraîner, c’est orienter. C’est mieux qu’instruire, c’est rendre apte à observer, à penser, à se déterminer soi-même, à agir.
On s’étonne souvent de voir le socialisme le plus révolutionnaire recruter ses adeptes parmi les professeurs, du normalien à l’instituteur. L’Opinion a publié le résultat d’une enquête démontrant qu’un grand nombre des élèves de l’Ecole normale supérieure font partie des groupes socialistes extrêmes, c’est-à-dire rêvant la destruction complète de l’état actuel. Cette mentalité n’a rien de surprenant, étant données les idées inculquées par l’Université. Elle établit comme dogme indiscutable que le mérite des hommes se classe uniquement d’après leurs diplômes. En bas, le bachelier, un peu plus haut le licencié, plus haut encore, le docteur et, enfin, au-dessus de tous les autres, l’agrégé. Le professeur possédant ces titres, se croit volontiers d’une essence supérieure. Constatant ensuite que, malgré cette supériorité supposée, il jouit dans la vie d’une considération restreinte, d’appointements assez modestes, la nécessité s’impose à son esprit de bâtir une société nouvelle capable de lui donner la place élevée due à ses mérites. Un examen plus attentif des choses lui apprendrait vite que, dans le monde, les hommes se classent d’après des mérites très différents de la mémoire, seule faculté nécessaire à l’obtention des diplômes. Les faits ne modifient nullement la mentalité de nos professeurs, ils n’y voient qu’injustice et ne font que haïr davantage la société dont ils se croient victimes. Le socialisme révolutionnaire des intellectuels est en réalité un produit universitaire. Leur rancune déjà grande contre l’état social est devenue féroce lorsqu’une loi nouvelle les a contraints au stage de la caserne sous les ordres de caporaux souvent peu lettrés et parfois assez rudes. Une société où le licencié et le docteur peuvent être commandés par des ignorants est sûrement mal organisée et on doit se hâter de la refaire Ce passage des intellectuels à la caserne est également une des causes les plus actives du développement de l’antipatriotisme et de l’antimilitarisme parmi eux. Des couches supérieures de l’Université, ces sentiments sont descendus aux instituteurs, où ils se sont rapidement développes. Et c’est ainsi que les professeurs de tout ordre, se tournent de plus en plus vers les pires doctrines anarchistes. Dans le laisser-aller général, les ministres n’osent pas endiguer ce redoutable courant qu’aurait vite supprimé une volonté forte. Quel symbole que cet instituteur entamant un procès contre le ministre de l’Instruction publique (simple serviteur de la démocratie, dont lui, instituteur, était un maître), qui, retenu par un ambassadeur s était permis de le faire attendre 1/4 d’heure. Quelle hypertrophie de la vanité égalitaire Quel chemin les illusions créées par l’enseignement universitaire ont-elles dû faire dans des esprits mal dégrossis pour les conduire jusque là Ne les critiquons pas trop cependant, ces modestes instituteurs. Ils sont ce que l’enseignement supérieur les a faits. Les manuels devenus leur Bible sont généralement rédigés, en effet, par des maîtres de l’Université parmi lesquels figurent des académiciens et des professeurs à la Sorbonne. Beaucoup de ces livres sont malheureusement peu recommandables. On s’étonne d’y rencontrer tant de preuves d’une mentalité de fanatiques. Les journaux les moins suspects de cléricalisme ont relevé récemment les jésuitiques interprétations de l’histoire contenues dans un de ces manuels rédigé par un professeur de la Sorbonne des plus connus. Il faut remonter à l’époque de l’Inquisition pour rencontrer d’aussi sombres sectaires. Si ces fastidieuses élucubrations ne dégageaient pas un mortel ennui, elles influeraient de la plus dangereuse façon sur l’imagination des enfants et nous feraient une génération d’antipatriotes et de révoltés.
C’est un spectacle attristant de voir des professeurs en Sorbonne, des académiciens, etc., réduits pour plaire aux maîtres de l’Université à interpréter au gré des idées du jour les faits historiques du passé. Quelques-uns poussent la crainte jusqu’à ne plus oser prononcer le nom de Dieu dans leurs manuels, n’hésitant pas pour y réussir à défigurer même les fables de La Fontaine. Chacun connaît l’histoire du petit poisson :
Petit poisson deviendra grand
Pourvu que Dieu lui prête vie.
Les auteurs des nouveaux manuels écrivent gravement:
Petit poisson deviendra grand
Pourvu qu’on lui prête la vie.
Voici à quelles platitudes on arrive pour flatter des chefs de bureaux et obtenir des souscriptions Le livre dans lequel j’ai exposé les principes psychologiques qui devraient être la base de l’éducation eut beaucoup de lecteurs, à en juger par ses nombreuses éditions. Néanmoins, son influence sur les universitaires est restée très faible. Confinés dans de rigoureux programmes, les professeurs ne peuvent enseigner que les matières de ces programmes, et les enseignent nécessairement avec les méthodes qui servirent à leur propre instruction. Cependant, nos recherches ont fini par trouver un écho dans la très importante école destinée à former nos futurs généraux. Je veux parler de l’Ecole de guerre, soustraite entièrement, comme on le sait, à l’influence de l’Université. De savants maîtres, le général Bonnal, hier, le colonel de Maud’huy aujourd’hui et quelques autres y inculquent à une brillante élite d’officiers les principes fondamentaux développés dans la Psychologie de l’éducation. Parmi les plus importants se trouve celui que j’ai choisi comme épigraphe L’éducation est l’art de faire passer le conscient dans l’inconscient. Ainsi que je l’ai déjà dit dans un autre chapitre, monsieur le commandant Gaucher a publié sous ce titre Etude sur la Psychologie de la Troupe et du Commandement, un livre destiné aux officiers, et basé sur les méthodes d’éducation que j’ai fait connaître. Ce succès, un peu inespéré, prouve qu’il ne faut jamais hésiter à dire ce qu’on doit dire même quand on est seul à le dire.
Un grand nombre d’enseignements se dégagent de l’histoire des infructueuses tentatives accomplies pour modifier notre système d’éducation. Si les législateurs cherchaient quelquefois dans l’expérience, et non dans des intérêts immédiats, leurs mobiles d’action, ils y trouveraient une preuve nouvelle de l’inutilité des réformes accumulées constamment sans comprendre que l’âme d’une nation ne se refait pas avec des lois. Les lois, je le répète encore, sont efficaces lorsqu’elles expriment la mentalité d’un pays, mais elles ne la créent jamais. Il faudra sans doute bien des revers économiques, bien des bouleversements, pour graver dans nos esprits ces notions fondamentales que la science et l’industrie ont conduit le monde à une phase d’évolution où certaines facultés, jouent un rôle prépondérant dans la vie des peuples. Les futurs maître de la science, de l’industrie et du commerce seront des hommes possédant initiative, esprit d’observation, volonté, jugement et domination d’eux-mêmes. Voila les qualités que nos méthodes officielles n’ont jamais encore essayées de nous inculquer. Le président de l’enquête parlementaire sur l’éducation, monsieur Ribot, est arrivé à cette conclusion que notre enseignement est en grande partie responsable des maux de la société française. Je n’hésite pas à dire, après avoir longuement étudié la question, que notre Université est un des fléaux de la France.