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Les civilisations de l'Inde
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Introduction
k'iNDE est une des contrées qui ont toujours le plus vivement excité la curiosité des savants, des voyageurs, des artistes et des poètes. Par son climat et par son sol, aussi bien que par les êtres qui l'habitent, elle forme un monde profondément différent du nôtre. Ses conceptions religieuses et philosophiques, ses arts et sa littérature, ses institutions et ses croyances ne ressemblent à rien de ce que nous connaissons en Occident. Ce monde étrange est une synthèse de tous les mondes, un résumé vivant de toutes les phases de l'histoire, un tableau fidèle des laborieuses étapes qui ont conduit les premières tribus humaines de la barbarie primitive à la civilisation moderne. Ces étapes diverses que notre vieille humanité a dû successivement franchir restèrent cachées pendant longtemps sous la poussière des siècles.
Nous commeuçons à peine à soulever l'épais linceul sous lequel dorment nos aïeux, et à ressusciter les âges évanouis durant lesquels se sont établis tous les fondements des croyances, des sentiments et des idées qui nous ont faits ce que nous sommes. Ce n'est qu'en allant étudier dans des régions séparées les unes des autres par de vastes mers des peuples arrivés à diverses phases d'évolution, que la science est parvenue à montrer par quelle série de transformations successives les peuples de l'Occident sont parvenus à acquérir leur constitution mentale et sociale actuelle. Une seule région du globe réunit aujourd'hui encore sur le même sol des races diverses présentant presque toutes les phases d'évolution du passé.
Cette région est la vaste et merveilleuse contrée à l'étude de laquelle est consacré cet ouvrage. Son histoire résume celle de l'humanité, car on y retrouve tous les âges. Toutes les civilisations CIVILISATIONS DE L'INDE. y apparaissent, soit vivantes encore, soit dans des vestiges grandioses. On y découvre toutes les formes passées de nos institutions, de nos coutumes, depuis leurs origines jusqu'à nos jours. Pour ressusciter le passé de l'Inde, les événements historiques proprement dits manquent presque entièrement. Nous ne le regrettons pas trop. Les récits de batailles, de conquêtes, de successions de dynasties, qui remplissent les livres d'histoire ne servent le plus souvent qu'à cacher le cours véritable de l'existence des peuples.
Ce qu'il importe au penseur de connaître ce sont les grands courants généraux d'idées, de croyances, de sentiments, qui dominent un âge, et l'influence respective des divers facteurs qui les ont engendrés. Dans l'ouvrage destiné à servir d'introduction à notre Histoire des Civilisations *, nous avons montré combien sont nombreux ces facteurs, et combien, malgré la diversité apparente de leur histoire, tous les peuples ont dû passer par des phases d'évolution semblables. Les contrastes parfois si frappants qu'on observe entre deux nations tiennent surtout à ce qu'elles se trouvent à des phases d'évolution différentes. A défaut de chroniques historiques proprement dites, qui nous manquent presque entièrement pour l'Inde, il nous reste des monuments religieux, artistiques et littéraires, pour une période qui atteint près de 3000 années.
Seuls ces monuments peuvent nous faire pénétrer dans la vie intime des peuples. Ils ont une tout autre importance que les récits des historiens. Les bas-reliefs d'un temple en ruine dans les jungles nous en disent souvent plus sur la pensée des anciens Hindous que toutes les chroniques royales qu'ils auraient pu nous laisser. Les œuvres des écrivains, poèmes et légendes, nous montrent aussi cette pensée. C'est dans les productions littéraires qu'il faut étudier fa psychologie intime d'un peuple. Impressionnables à l'excès, les poètes et les narrateurs subissent bien plus que les savants et les penseurs l'influence de leur milieu, c'est-à-dire de leur race et de leur siècle. Ils en sont les vivants et éloquents miroirs.
Sans doute, ils déforment et exagèrent souvent le monde qu'ils représentent, mais ces déformations mêmes sont pleines de révélations pour nous. Ils souffrent et chantent les douleurs, les joies et les espoirs des hommes de leur sang et de leur âge. Ils traduisent les états de conscience des peuples, les grands courants de foi et de passion d'une époque, ils incarnent en un mot l'âme de leur temps. Depuis que les chants des poètes, les légendes des conteurs, sont conservés par la mémoire des hommes, nulle civilisation ne saurait nous être complètement inconnue. Mais pour comprendre le vrai sens des monuments littéraires et artistiques d'un peuple, ceux des Hindous surtout, il faut aller les étudier sur place.
Ce n'est que sur le sol même où une civilisation a pris naissance et s'est développée que nous pouvons en pénétrer l'esprit et apprendre à ne pas la juger avec nos idées modernes. Ce ne sera jamais en parcourant les livres d'une bibliothèque qu'un savant européen pourra comprendre et décrire le vrai génie d'un peuple asiatique. * L'Homme et les Sociétés. Leurs origines et leur histoire, 2 vol. in-8, 1881. L'abîme qui sépare la pensée d'un homme de l'Occident moderne de celle d'un homme de l'Orient est véritablement immense. La précision et la fixité des contours de la première diffèrent étrangement des formes fugitives et ondoyantes de la seconde. C'est en vain que de l'immutabilité des coutumes chez les Orientaux on conclurait à l'immobilité de leur pensée.
Pour l'Hindou en particulier, les idées et les croyances forment une masse nuageuse aux lignes tellement flottantes et indécises que dans nos langues latines, pauvres en épithètes mais précises, le terme manque le plus souvent pour les exprimer. IL Toutes les études historiques des savants européens sur l'Inde se sont à peu près bornées jusqu'à présent à traduire des documents sanscrits. Mais le sanscrit est pour les Hindous une langue morte depuis bien des siècles, et qui joue à peine chez eux le rôle du latin en Europe. Juger de l'évolution de l'Inde uniquement à travers les vieilles œuvres littéraires serait aussi impossible que de connaître notre moyen âge et notre siècle de Louis XIV en se bornant à étudier Cicéron et Virgile.
Les brillantes poésies des Védas, les spéculations philosophiques des vieux sages, les dieux innombrables, les rites monstrueux et farouches ne peuvent être compris avec le seul secours des livres. Les splendeurs, surprenantes comme des visions, de civilisations raffinées et grandioses, doivent être étudiées sur le sol même de l'Inde. Le secret des mystères dont la littérature hindoue est pleine ne peut être trouvé que dans les ruines des antiques cités, sur les bas-reliefs des palais et des pagodes qui, des plateaux glacés de l'Himalaya aux plaines brûlantes du Dekkan, dressent, dans une nature éclatante et formidable, leurs vestiges à peine explorés. C'est dans ces livres de pierre, qui ne savent pas mentir, que se conserve intacte la pensée des peuples.
Ce n'est qu'à une époque bien récente que l'importance de cette dernière source d'information a été soupçonnée. Alors que la littérature sanscrite occupe beaucoup de savants et enfante un nombre toujours plus considérable de volumes, alors que des chaires sont consacrées à son enseignement dans toutes les grandes capitales de l'Europe, l'étude des monuments de l'Inde, bien autrement intéressante pourtant, commence à peine à être ébauchée. Une commission spéciale a , il est vrai, été créée à cet effet par le gouvernement anglais. Mais cette commission , préoccupée surtout de déchiffrer des inscriptions, n'a guère publié que des plans géométriques d'un petit nombre de monuments, au lieu d'en montrer des représentations, si nécessaires pour que notre imagination occidentale puisse concevoir des arts tellement différents des nôtres.
La connaissance complète de ces monuments est d'autant plus nécessaire que les conquérants européens les laissent s'effriter sous l'effort du temps, lorsqu'ils n'y mettent pas eux-mêmes la pioche. A en juger par ce qui se passe aujourd'hui, on pour rait prédire sûrement qu'avant cinquante ans il ne restera rien de ces merveilles, dont la construction exigea tant de siècles. Comme exemple entre mille de cette incurie, je citerai l'antique cité de Khajurao ; environ un tiers des soixante temples qui l'ornaient il y a seulement quarante ans ont aujourd'hui disparu. ce II est impossible, écrivait il y a quelques années le général anglais Cunningham, de traverser l'Inde sans être frappé de la négligence avec laquelle a été traitée la plus grande portion des restes de l'architecture.
Durant un siècle de domination anglaise , le gouvernement n'a à peu près rien fait pour la préservation des anciens monuments. A défaut d'histoire écrite, ils forment pourtant la seule source d'information sur l'ancienne condition de la contrée. Beaucoup disparaîtront pour toujours, à moins qu'ils ne soient conservés par de claires descriptions et par des dessins. » Si, comme tout semble le faire prévoir, la menace du général Cunningham devait s'accomplir, l'humanité ferait une perte irréparable. Dans la nouvelle voie où le progrès des sciences l'a lancée, avec les nombreux et rapides moyens qu'elle possède aujourd'hui d'exprimer et de fixer sa pensée, elle ne consacre plus des siècles à l'enchâsser dans des écrins de pierre patiemment travaillés.
Nous ne verrons plus s'élever les édifices merveilleux des âges d'ignorance et de foi. Les pyramides et les églises gothiques n'ont plus de raison d'être dans le siècle de l'électricité et de la vapeur. Le gouvernement français, comprenant de quel prix serait pour les artistes comme pour les historiens la connaissance des monuments de l'Inde, a bien voulu nous confier la mission d'aller les étudier sur place. Cinq volumes, comprenant plus de 400 planches accompagnées d'un texte explicatif, ont été le résultat de notre mission. Ces documents se trouvent en partie reproduits dans cet ouvrage. C'est en nous appuyant surtout sur l'étude des monuments que nous avons pu donner une base solide à notre Histoire des Civilisations de l'Inde.
Nous avons visité tous les édifices importants de la péninsule, y compris ceux des régions les moins explorées, telles que le mystérieux Népal, où aucun Français n'avait pénétré encore. Nos observations nous ont permis d'éclairer d'un jour entièrement nouveau des points, tout à fait obscurs jusqu'ici, de la civilisation et de l'histoire religieuse des Hindous. Pour n'en citer qu'un exemple, c'est grâce à l'étude des monuments que nous avons pu montrer que le bouddhisme, dont les savants européens avaient voulu faire une religion sans divinités, en se basant sur des écrits de sectes philosophiques postérieurs de six siècles à Bouddha, fut au contraire le plus polythéiste de tous les cultes. C'est grâce à eux aussi que nous avons mis en évidence la façon dont cette religion a disparu du pays même qui l'avait vue naître, problème dont la solution avait été vainement cherchée par tous les savants qui l'avaient abordé.
Nous avons continué à appliquer dans cet ouvrage les principes qui nous ont dirigé dans nos précédents travaux et notamment dans notre Histoire de la civilisation des Arabes. Nous appuyer uniquement sur des documents précis ; montrer les transformations successives des institutions religieuses et sociales, et les facteurs de ces transformations ; étudier les phénomènes historiques comme s'il s'agissait de phénomènes physiques ; avoir enfin une méthode £t nous défier soigneusement des doctrines. C'est v en prenant ces principes pour base que nous avons essayé de dégager de la masse confuse et grandiose des conceptions philosophiques, religieuses et sociales de l'Inde, leur sens lumineux et profond et de rendre aux dieux antiques leurs traits vénérés et terribles, voilés sous les ombres de la mort qui finissent par envelopper les dieux mêmes.
III. En dehors de l'intérêt historique, philosophique et artistique que l'histoire de l'Inde présente, un intérêt très pratique ressort pour nous, Français, de l'étude de sa situation actuelle. A une époque où on parle tant de colonisation, il y a une importance très grande à savoir comment un peuple européen est parvenu à gouverner, avec un millier de fonctionnaires et une armée de 60,000 hommes, un empire qui compte 250 millions d'habitants. Les relations de l'auteur avec les grands fonctionnaires anglais pendant son séjour dans l'Inde lui ont permis de pénétrer dans tous les détails de cette remarquable organisation, et d'en montrer le mécanisme, si peu compris en Europe. Des considérations plus graves encore peut-être doivent conduire à étudier soigneusement l'Inde moderne.
L'heure approche où l'électricité et la vapeur vont mettre en présence deux mondes, l'Orient et l'Occident, dont la vie et la pensée avaient été séparées jusqu'ici par d'immenses abîmes. Dans le conflit formidable qui va s'engager, non sur les champs de bataille, mais sur le terrain plus brûlant encore des luttes industrielles, entre des peuples, égaux par leurs aptitudes moyennes, mais dont les uns ont des besoins très grands alors que les autres ont des besoins très faibles, l'avenir de l'Occident, c'est-à-dire de la civilisation, est en jeu. Quels seront les résultats de ce conflit ? Dans quelles limites devons-nous continuer à fournir aux peuples de l'Orient les armes physiques et intellectuelles qui bientôt se retourneront contre nous ?
De telles questions présentent un intérêt trop grand pour que nous ayons pu les passer sous silence dans cet ouvrage. L'histoire des civilisations de l'Inde n'est donc pas seulement l'histoire d'un passé évanoui pour toujours, mais celle d'un passé qui porte en lui de redoutables inconnues. Ce livre étant le premier ouvrage consacré à une étude d'ensemble des civilisations de l'Inde présentera forcément bien des lacunes. Il atteindra cependant le but que nous nous proposions si, dans nos séries de reconstitutions de la société hindoue depuis 3,000 ans, nous avons pu évoquer le tableau vivant des âges successifs traversés par un des derniers peuples dont les anciennes civilisations soient encore debout, et montrer de quel poids pèseront dans l'avenir du monde ses prochaines destinées.
Ces âges disparus, nous avons essayé de les faire revivre par la plume, la gravure et le pinceau, et de mettre sous les yeux du lecteur quelques tableaux des ruines de cette terre formidable, mère de tant de civilisations et de croyances. Mais quel crayon ou quelle plume rediront jamais le charme de cette terre lointaine où depuis les plantes que le voyageur européen foule à ses pieds jusqu'aux constellations qui scintillent sur sa tête , tout lui montre qu'il est transporté dans un monde entièrement nouveau pour lui ? Comment décrire ces cités merveilleuses comme des enchantements, auxquelles les plus gigantesques montagnes du monde forment une ceinture de neiges éternelles, ou ces villes mortes, vastes comme nos grandes capitales européennes, et dont les pagodes monstrueuses, les palais de granit, aujourd'hui déserts, apparaissant subitement au-dessus des jungles, feraient croire au voyageur qu'il se trouve devant des cités de Titans frappées par la malédiction céleste ?
Comment fixer l'impression produite par ces temples mystérieux, qui s'enfoncent à l'infini dans les profondeurs des montagnes, et dont les milliers de statues de pierre, surgissant dans l'ombre à la lueur des torches, semblent les muets esclaves du Dieu des morts ? C'est à peine si le pinceau du plus brillant coloriste pourrait reproduire les splendeurs de ces palais de marbre blanc incrustés de pierres précieuses , dominant une enceinte de murs de granit rouges comme du sang, et dont la masse formidable se détache étincelante sur un ciel dont aucun nuage ne voile l'implacable azur. Nulle part la vision du passé ne se montre avec une vie aussi intense aux yeux du voyageur que sur le sol de l'Inde.
Nulle part il n'a plus clairement conscience des âges successifs traversés par l'humanité, des différences qui les séparent et des liens qui les rattachent. C'est là seulement qu'il peut comprendre à quel point le présent découle du passé et prépare l'avenir ; comment nos idées, nos mœurs, nos conceptions sont l'héritage de générations que nous pouvons ignorer, mais dont rien ne saurait atténuer la toute-puissante influence. Seule l'évocation des vieux âges peut nous faire découvrir la genèse de nos institutions et de nos croyances et nous faire entrevoir le jeu de ces puissances formidables qui, par une série de lentes évolutions, conduisent fatalement toutes choses vers un but mystérieux. Il m'est impossible de terminer cette introduction sans remercier ici les nombreuses personnes qui m'ont prêté leur précieux concours pendant mon voyage dans l'Inde ou pour l'exécution matérielle de cet ouvrage.
J'ai reçu de lapait du Gouvernement anglais de la péninsule l'appui le plus gracieux; de ses agents ainsi que des souverains indigènes, l'hospitalité et l'assistance les plus empressées. Ne pouvant énumérer ici toutes les personnes auxquelles je dois des services, je me bornerai à en mentionner quelques-unes au hasard de mes souvenirs : Le Gouvernement du vice roi à Calcutta et notamment le Ministère de l'Intérieur auquel je dois toute une collection de précieux ouvrages sur l'Inde; le général Annesley, ma véritable providence pendant mon séjour dans la péninsule; sir Lepel Greffin, gouverneur de l'Inde centrale; sir Fergusson, gouverneur de la présidence de Bombay; le colonel Bradfort, commissaire du Rajpoutana; M.
Saunders, commissaire du gouvernement anglais à Ajniir; le major Collingwood au Mont Abou; le général Marter, à Agra; M. Kipling, directeur du Muséum de Lahore; le colonel Walter, ministre résident à Odeypour; le pandit Pratap Jotishi VII dans la même ville ; le colonel Berkeley, ministre résident à Gwalior ; le major Robert Annesley, à Bénarès ; le docteur Gimlette, chirurgien de l'ambassade anglaise au Népal ; M. Krœtzner, consul général de France à Calcutta ; MM. Moët et Foex, chanceliers des consulats français ; M. Curry, magistrat à Cuttack ; M. Porch, magistrat à Jaggernauth ; M. Hinds, ingénieur à Bijapour ; M. Heath, ingénieur à Agra ; M. Black, ingénieur anglais, unique habitant de Bijanagar; M.
Richaud, gouverneur de Pondichéry; les collecteurs de Kombakonum, Trichinopoly, Madura etc. ; le colonel Cokburn, à Hyderabad ; le régent du royaume de Chatterpore (Bundelkund) ; sa Hautesse la Reine de Bhopal etc., etc. A l'exception de quelques plans, d'ailleurs inédits, que je dois à M. Heath, l'éminent ingénieur qui a restauré le Taje, la grande majorité des gravures de cet ouvrage ont été exécutées, d'après mes photographies, par l'héliogravure, c'est-à-dire sans l'assistance de graveurs et de dessinateurs. M. Petit, chargé de cette très lourde tâche, s'en est acquitté avec le plus grand zèle et je suis heureux de lui exprimer ici toute ma satisfaction. Certaines de ses photogravures sur cuivre sont supérieures à tout ce qui avait été obtenu jusqu'ici par tous les procédés analogues.
De même que pour mon précédent ouvrage, la Civilisation des Arabes, MM. Firmin Didot ont bien voulu prodiguer à l'exécution matérielle de ce livre leurs soins journaliers, et je ne saurais trop les en remercier. Leur maison n'a reculé devant aucune des énormes dépenses que l'exécution d'un pareil ouvrage entraîne.
Livre premier — Les milieux. Chapitre premier — Le sol et les climats
§ 1. — PHYSIONOMIE GÉNÉRALE DE L'INDE, inde forme au point de vue physique un monde à part dans l'univers. Défendue par un gigantesque rempart de montagnes presque infranchissables et par la fureur des océans qui battent ses côtes inhospitalières, elle semble vouée par la nature à un éternel isolement. Il suffit de considérer ses limites pour pressentir que sur son sol a pu se développer et s'établir une civilisation presque immuable et que les éléments étrangers qui l'envahirent ont dû se perdre dans son sein. Elle est restée la terre mystérieuse et sacrée dont parlent ses anciens poètes. Encore aujourd'hui, après que l'appât de ses incomparables richesses a pendant des siècles attiré malgré les obstacles vingt conquérants divers, après que les facilités de CIVILISATIONS DE L'iNDE. communication dues aux sciences modernes semblent avoir effacé toutes les barrières et anéanti toutes les distances, l'Inde, sur une énorme étendue de ses frontières, demeure inaccessible.
Pas une route importante ne traverse l'Himalaya, pas un port vraiment favorable ne s'ouvre le long des rivages. C'est le pays le plus fermé de la terre. Il est aussi difficile d'en sortir que d'y entrer. Aucune des antiques races qui l'ont peuplé n'eut jamais d'ailleurs l'idée de le quitter après qu'elle s'y fut établie. Ainsi isolée, cette contrée unique semble, par l'infinie variété de ses aspects, un abrégé de l'univers. Tous les climats s'y retrouvent, grâce à son étendue et surtout aux différences d'altitude qui existent entre ses nombreuses régions. Tandis que des chaleurs tropicales régnent sur les côtes basses de Malabar et de Coromandel, et dévorent les plaines du Pundjab, un printemps éternel enchante les premières croupes des montagnes ; mais un vent glacé désole les hauts plateaux du nord, et des nappes de neiges comparables seulement à celles des terres polaires recouvrent d'un immuable linceul les massifs géants de l'Himalaya.
Au commencement du mois de juin, au moment où des torrents d'eau tels que le ciel n'en laisse échapper nulle part ailleurs, se précipitent sur les côtes du sud-ouest, les inondent et grossissent leurs cours d'eau qui roulent impétueux et gonflés vers la mer, les paysans de l'Orissa ou du bassin de l'Indus, accablés par la sécheresse, interrogent d'un œil plein d'angoisse l'azur implacable de leur ciel, et cherchent dans le sable en leu la trace des grands fleuves taris. Pays de tous les spectacles grandioses comme de tous les contrastes, l'Inde offre, non loin des mornes déserts du Thar, les plaines merveilleusement fertiles du Gange; entre les plateaux arides et nus du Dekkan , elle creuse des vallées où déborde une végétation luxuriante et presque indomptable.
Au-dessus de l'oasis délicieuse de Cachemire, ce joyau de l'univers, elle dresse le plus effroyable hérissement de pics déchiquetés et sauvages que les bouleversements géologiques aient jamais soulevé sur la surface du globe. Deux causes suffisent à expliquer ce qu'on serait tenté d'appeler tout d'abord un jeu des gigantesques caprices de la nature dans l'Inde : c'est d'une part le relief puissant du sol, et d'autre part l'inégale distribution des eaux. Ces deux causes ont fait naître ainsi mille pays dans un seul, et ont réuni, à quelques kilomètres à peine les uns des autres, les sites et les climats que généralement nous apercevons sur la carte du monde séparés par des milliers de lieues.
Il importe donc, avant tout, de connaître l'Inde dans ses différences d'altitude au-dessus du niveau de la mer, puis dans le nombre, dans la valeur et dans la direction de ses cours d'eau. A l'étude des bassins de ses fleuves s'ajoutera celle de la répartition des pluies qui l'arrosent et du phénomène des moussons. Dans cette étrange contrée, les torrents du ciel, non moins importants par leurs effets que ceux qui se déroulent à la surface du sol, ont aussi leur géographie spéciale. La forme générale de l'Inde est celle d'un quadrilatère, divisé en deux triangles à peu près égaux, ayant une base commune. Le sommet du triangle septentrional est le massif du Nanga Parbat, une des montagnes les plus majestueuses de l'Himalaya ; celui du triangle méridional est le cap Comorin.
La ligne qui sert de base commune aux deux triangles est nettement déterminée du golfe de Cambay jusqu'au Gange par l'étroite et profonde dépression dans laquelle coulent la Nerbudda et la Sône, l'une se dirigeant vers l'ouest et la seconde vers le nord-est. La double vallée de ces rivières ne marque pas seule la limite entre les deux grandes divisions naturelles de l'Inde; deux chaînes de montagnes, les monts Vindhya au nord de la dépression et les monts Satpoura au sud, longent et dominent l'étroit fossé. C'est donc par une triple barrière que toute la partie méridionale de la péninsule se trouve protégée contre les envahissements du dehors , au moins du côté du continent. Nous verrons plus tard que ses rivages maritimes ne sont pas moins bien défendus.
Le triangle septentrional constitue l'Hindoustan proprement dit. Ce nom, qui signifie <( terre des Hindous », est évidemment tiré du mot Inde, qui, dans les plus anciens récits des Grecs se trouve déjà em ployé. Le fleuve Indus a certainement, pour les Occidentaux, prêté sa dénomination à toute la contrée mystérieuse et toujours convoitée par eux qui s'étendait au delà de ses bords. Mais l'étymologie n'est pas rigoureusement établie ; peut-être faut-il voir plutôt dans l'Inde la terre d'Indra, et le nom du dieu est-il devenu celui du pays. Quoi qu'il en soit, cette appellation s'est étendue à bien des régions diverses. L'imagination avide des Européens, qui leur peignait l'Inde comme la terre des merveilles et la source de toutes les richesses, et qui leur en fit obstinément chercher le chemiu, les induisit souvent en erreur à son sujet.
Christophe Colomb n'a-t-il pas cru la toucher lorsque ses vaisseaux abordèrent aux terres inconnues du Nouveau-Monde? Et sans compter les Indes Occidentales, en Asie même, en Océanie, un nombre considérable d'îles et de côtes ont été désignées du nom qu'autrefois les Grecs réservèrent au bassin de l'Indus. Au cours de ce travail, nous appellerons Inde la seule presqu'île que limitent les monts d'Assam, l'Himalaya, le Karakoroum, l'HindouKouch, le Souléïman et la mer. Et, à l'intérieur de cette presqu'île, nous réserverons la dénomination d'Hindoustan à un des deux triangles qui la composent, à celui du nord, tandis que celui du sud sera désigné suivant un usage séculaire par le nom spécial de Dekkan.
§ 2. — L'HINDOUSTAN. Les bornes de l'Hindoustan sont en grande partie formées par l'Himalaya, la plus haute chaîne de montagnes du globe, celle que les Hindous, qui contemplent de loin avec respect ses cimes sacrées, appellent le « Toit du monde ». Cet énorme massif forme dans son ensemble, avec ses contreforts et ses rameaux, comme un gigantesque plan incliné, dont le bord supérieur atteint et dépasse 6,000 mètres d'altitude, avec une hauteur moyenne de 4,000 mètres. De cette barrière formidable surgissent des géants de 8 et 9,000 mètres de hauteur. C'est surtout dans sa partie occidentale que l'Himalaya présente cette disposition. Au-dessus des sources des grands fleuves, l'Indus, le Gange, la Jumna, le Satledj, il se développe en largeur, se confond avec les hauts plateaux du Thibet , et perd complètement cet aspect de ligne serpentine que prend généralement sur une carte une véritable chaîne de montagnes.
Là s'étendent, à des hauteurs qui dépassent celles des cimes les plus élevées de l'Europe, d'immenses plateaux désolés, qui n'appartiennent géographiquement ni à l'Inde, ni au Turkestan, ni au Thibet, sur lesquels aucune végétation ne se développe, où. l'eau s'amasse parfois sans trouver d'issue ni de pente d'écoulement, ou l'air n'est pas toujours respirable pour le voyageur intrépide qui ose s'y aventurer. C'est l'affreux « Pays de la Mort », ainsi que le nomment les indigènes. Les imposants sommets du Karakoroum qui le dominent n'ont jamais été mesurés, et peut-être un jour l'un d'eux détrônera-t-il le superbe Gaurisankar, le roi des monts, qui lui-même a détrôné le Chimborazo, le volcan des Andes, considéré pendant longtemps comme la plus haute montagne du globe.
Cette cime du Gaurisankar s'élève vers l'autre extrémité de la chaîne, dans l'Himalaya oriental. De ce côté, la suite des hauts sommets, le Davalaghiri, le Gaurisankar, le Kintchinjinga , forme une ligne plus continue appuyée contre le Trans-Himalaya, qui, sans renfermer les principales cimes, est, dans son ensemble, plus élevé, et peut être considéré comme la véritable épine dorsale de ce colossal système ; tandis qu'au nord et au sud s'étendent parallèlement deux autres chaînes : les monts Gang-dis-ri, qui dominent le Thibet, et le Sub-Himalaya, moins grandiose, s'abaissant peu à peu entre les affluents septentrionaux du Gange. La masse de l'Himalaya, qui se développe sur une étendue plus considérable que celle de la France entière , est le plus effroyable rempart que la nature ait placé entre deux contrées et entre deux peuples.
Il est difficile qu'entre les hautes terres du nord et les larges et profondes vallées du midi aucun rapport existe jamais, soit entre les habitants, soit entre les mœurs. Deux routes inachevées et peu fréquentées, celle de Simla et celle de Darjeeling, aux deux extrémités de la chaîne principale, relient seules l'Inde à la Chine. Cependant des voyageurs isolés, des mar chands, se hasardent à passer du Tliibet dans la vallée du Gange, plaçant quelquefois leur léger bagage sur le dos d'un mouton ou d'une chèvre, seuls animaux dont le pied soit assez sûr pour suivre les effrayants sentiers serpentant sur les flancs des montagnes. Généralement ces sentiers sont tracés le long d'une rivière. Mais Fig.
3. — Paysage dans la vallée de l'Indus (Royaume de Cachemire). les cours d'eau qui prennent leur source dans l'Himalaya n'ont point de bords faciles que l'on puisse remonter pas à pas. Ils roulent généralement au fond de sombres gorges, dans des lits qui déchirent le roc à des profondeurs incroyables et se prolongent entre des murs à pic; parfois l'on entend leur murmure s'élever du fond de l'abîme où l'on ne peut les distinguer ; on les franchit sur des troncs d'arbre ou à l'aide d'une corde, et l'on s'élève ensuite sur une étroite saillie de rocher, dont l'idée seule donne le vertige. Et cependant l'Inde s'est vue envahie bien des fois par des conqué rants venus du nord. Dès les temps les plus reculés, tous les princes aventureux de l'Occident ont rêvé de pénétrer dans cette riche contrée, que des récits fabuleux leur dépeignaient ruisselante de pierreries et merveilleusement fertile.
Dans l'enceinte formidable de fortifications naturelles qui enveloppe l'Inde , une porte existe au nord-ouest. Cette porte est ouverte par la rivière de Kaboul. C'est en suivant ses bords qu'Alexandre, les Mogols, les Afghans, etc., ont pénétré dans la péninsule. Sans doute ils suivaient la même route qu'avaient dû suivre les antiques Aryens. Nulle autre ne donne facilement accès à une armée dans la terre d'Indra ; au delà de cette ouverture, la ceinture de montagnes se reforme, et, bien que beaucoup moins considérable, est encore suffisante pour arrêter les invasions. C'est la chaîne du Souléïman continuée par les monts Khirthar. Ainsi, sauf cette porte unique, défendue aujourd'hui par le poste avancé de Peshawer et la forteresse d'Attok, toutes les frontières continentales de l'Inde sont presque infranchissables.
L'extrémité orientale de la grande courbe en forme de cimeterre que dessine l'Himalaya semble pourtant offrir la brèche énorme qu'y creuse le Brahmapoutre. Et c'est en effet par là que des populations de race jaune, à une époque reculée de l'histoire, ont pu pénétrer dans l'Inde. Mais ce dut être au prix de beaucoup d'efforts ; car telle que nous pouvons nous la représenter, la haute vallée du Brahmapoutre, encore inexplorée aujourd'hui, est irrévocablement fermée à nouveau tous les ans par le déluge de la mousson du sud. Les quantités formidables de pluie qui tombent sur cette région y détruisent toute apparence de chemin frayé, y transforment les rivières en torrents, les plaines en marécages, et y développent une végétation désordonnée qui arrête les pas de l'homme ; des miasmes mortels y empoisonnent l'air en tout temps ; et ces obstacles font que nulle part sur notre globe on ne rencontre des pays si mal connus à une telle proximité de régions civilisées.
La rive gauche du Brahmapoutre est bordée par les montagnes de l'Assam, et son lit se recourbe au pied des contreforts avancés des monts Khasi et des monts Garro. Ce sont les derniers anneaux de la chaîne immense qui enveloppe toute l'Inde au nord. Protégée par cette redoutable ceinture, la grande plaine Indo-Gangétique, qui forme l'Hindoustan proprement dit, s'abaisse doucement d'une part vers le golfe du Bengale et de l'autre vers la mer d'Arabie. Fig. 4. — Vue prise au mont Abou (Itajpoutana). Les deux bassins de l' Indus et du Gange la partagent en deux régions très distinctes l'une de l'autre et très différentes d'aspect. Vers le sud la séparation est marquée par les monts Aravulli auxquels se rattache le massif du mont Abou, tandis que vers le nord elle est à peine sensible.
Le bassin du Gange est une des régions les plus peuplées, les plus fertiles et les plus magnifiques de la terre. On n'en saurait dire autant de celui de l'Indus, qui renferme au contraire le seul grand désert de l'Inde. Contraste facile à expliquer par la direction du cours des CIVILISATIONS DE L'INDE. o deux fleuves, dont l'un coule parallèlement et l'autre verticalement à la chaîne de montagnes qui leur donne naissance. A chaque pas de sa course, le Gange reçoit de l'Himalaya dont il côtoie les courbes., de nouveaux affluents alimentés par d'inépuisables réservoirs de neige ; plus il avance, et plus largement il arrose les campagnes qu'il traverse. Pour l'Indus, c'est l'inverse qui se produit, A mesure qu'il s'éloigne des montagnes, ses affluents deviennent plus rares et plus maigres; plusieurs d'entre eux se perdent dans les sables et n'ont plus la force de s'y creuser un lit.
Dans le Pundjab, le pays des cinq rivières, la richesse du sol est encore grande, mais peu à peu ces cinq rivières n'en forment plus qu'une, qui se dirige solitairement vers le sud-ouest, laissant sur sa gauche d'immenses espaces, infertiles, inhabités et mornes. Il est probable que tout ce bassin de l'Indus était autrefois recouvert par la mer, qui s'y enfonçait en un vaste golfe. Les plaines du nord de l'Inde et les couches qui recouvrent le flanc méridional du Sub-Himalaya sont de formation récente ; les gneiss et les schistes n'apparaissent que dans la région moyenne de l'Himalaya et du TransHimalaya dont les parties centrales seules sont composées de granit et de roches métamorphiques. Dans le voisinage des plus hauts sommets, on a retrouvé des débris lacustres et des dépôts salins, faisant penser que de grands amas d'eau de mer ont séjourné longtemps sur les plateaux.
Les nombreuses petites chaînes qui prolongent le système himalayen dans le haut Pundjab sont aussi curieuses par leur formation que par leur aspect. L'une d'elles, appelée par les Anglais c( Salt-Range », offre, outre les énormes quantités de cristaux salins qui lui ont valu son nom, des échantillons de toutes les roches, depuis les roches siluriennes jusqu'aux strates de l'époque tertiaire, et elle renferme également des gisements de nombreux métaux. Les flots de la mer qui battaient autrefois ses flancs, et les pluies qui depuis ont déchiqueté ses cimes, l'ont découpée de la façon la plus curieuse, lui donnant l'aspect d'une série de tours et de châteaux-forts dont la régularité parfaite semble due à la main des hommes.
Cette région fut du reste couverte autrefois de constructions défensives, dont on voit encore les ruines imposantes se dresser an sommet des rochers à pic. On croirait en les apercevant contempler les restes des forteresses dont le Moyen-Age avait hérissé nos pays de l'Occident. L'analogie est aussi réelle que frappante. Dans le Pundjab, dans le Bundelkund, les redoutables retraites qui furent d'abord construites pour abriter le pays contre les incursions étrangères servirent ensuite à l'asservir, et contribuèrent à fortifier la tyrannie des chefs seigneuriaux , ainsi que cela se passa en France après l'invasion des Normands. Au sud du bassin du Gange, le sol se relève par les plateaux de Malwa et ceux du Bundelkund.
Puis enfin surgit la chaîne des Vindhya. Cette chaîne des Vindhya est le « diaphragme de l'Inde ». Son importance est capitale comme barrière entre deux civilisations, deux climats, deux natures de sol, et surtout deux races. Tandis que dans la plaine Indo-Gangétique, domine l'élément envahisseur, c'est-à-dire la race aryenne plus ou moins pure, sur le grand plateau du Dekkan, à l'abri du profond fossé de la Nerbudda et d'une double chaîne de montagnes, la population primitive, c'est-à-dire la race dravidienne, s'est conservée à peu près sans mélange, avec son caractère propre, ses traits extérieurs distinctifs, et d'antiques croyances que les siècles n'ont guère transformées.
§ 3. — LE DEKKAN. Le Dekkan forma jadis une contrée presque insulaire, lorsque les eaux de l'Océan recouvraient en grande partie la plaine Indo-Gangétique. Les flots devaient alors battre le pied des montagnes qui entouraient ce pays comme une ceinture. Ils se sont retirés depuis, laissant à découvert tout le long de ces mêmes montagnes une bande étroite de plages que l'antique plateau domine d'une hauteur de 400 à G00 mètres. On doit donc considérer dans le Dekkan deux parties très différentes par leur aspect, leurs productions, ainsi que par les races qui les habitent. Ce sont d'une part les côtes basses portant successivement les noms de Konkan septentrional, Konkan méridional, Côte de Malabar, sur la mer d'Arabie, et de Côtes de Coromandel, des Circar et d'Orissa, sur le golfe du Bengale; d'autre part un vaste plateau incliné de l'ouest à l'est, enveloppé par les monts Satpoura et leur prolongement, et par le mur des Ghats, qui le sépare à peu près complètement de la région maritime.
La double chaîne de montagnes qui sépare le Dekkan de la mer a reçu le nom de Ghats. On distingue les Ghats occidentales et les Ghats orientales. Ces dernières sont moins élevées que les premières et supportent la partie la plus basse du plateau; elles sont ouvertes par les vallées de nombreux fleuves, qui, suivant la pente générale du pays, vont tous verser leurs eaux dans le golfe du Bengale. Les Ghats occidentales, beaucoup plus régulières, se composent d'une série de chaînons orientés perpendiculairement à la direction du rivage mais réunis par une arête continue. Tandis que du côté de la mer, les Ghats occidentales dressent assez fièrement leurs lignes abruptes et leurs sommets déchiquetés par les pluies orageuses de la mousson, elles paraissent peu imposantes si on les contemple du plateau, qu'elles dominent à peine.
Même au-dessus de la plage, elles ne s'élèvent guère à plus de douze cents mètres. Ce sont visiblement d'anciennes falaises ; elles en ont conservé la physionomie, et, à certains endroits où la plage se resserre, elles plongent encore leurs écueils dans les flots. Des défilés d'accès plus ou moins facile interrompent çà et là la barrière qu'elles forment entre les hautes plaines et les pays côtiers.Le plus important est le Bhor Ghat, autrefois surnommé la clef du Dekkan. Vers le sud, les Ghats occidentales s élargissent tout à coup en un massif d'aspect moins sévère, c'est celui des Nilghirris ou Montagnes Bleues, auquel leurs ravissants paysages et' leur délicieux climat ont valu le nom de Suisse dravidienne.
Au delà des Nilghirris s'ouvre le passage du Pal Ghat, la plus importante dépression de la chaîne, qui du reste, s'y termine, pour reprendre plus loin sous d'autres dénominations jusqu'au cap Comorin. Cette brèche du Pal Ghat est la grande voie de communication entre les deux littoraux ; un chemin de fer y passe aujourd'hui, reliant Madras à Calicut. Lorsque la mousson du nord-est souffle sur le golfe du Bengale, les Ghats arrêtent l'effort du vent et les navires voguent paisiblement sur la mer d'Arabie; mais lorsqu'ils arrivent devant le Pal Ghat, ils rencontrent tout à coup une. mer très agitée ; c'est que l'ouHg. 5. — Vue prise aupros de Badami (DharwarJ. ragan s'engouffre dans le défilé qui lui livre passage et vient troubler les flots de l'autre côté de la presqu'île.
Toutes les côtes basses qui bordent le Dekkan peuvent être considérées comme des conquêtes faites sur la mer à une époque relativement rapprochée de nous. Le soulèvement du sol s'est arrêté depuis, et des observations modernes tendraient à prouver que sur certains points de l'Inde un mouvement contraire s'est produit ; on a découvert non loin de Bombay les restes d'une forêt immergée; à l'embouchure du Gange, une région d'îles marécageuses de formation récente, désignée sous le nom de Sanderband, et le territoire même sur lequel est bâti Calcutta, semblent destinés à s'affaisser un jour dans un gouffre immense qui se creuse au sein des flots, et dans lequel la sonde se perd, tandis qu'on en détermine aisément les bords.
On a constaté comme un glissement du sol dans la direction de cet effrayant abîme. Le plateau du Dekkan est une terre primitive dans laquelle s'ouvraient autrefois des bouches d'éruption qui l'ont entièrement recouverte d'épaisses coulées de lave. Le sol en serait absolument improductif, si les pluies abondantes qui l'inondent à certains moments de l'année n'avaient réussi sur beaucoup de points à désagréger, à pulvériser, à entraîner cette rude écorce. De nombreux cours d'eau ont accompli le même travail. Il en résulte que, tout à côté d'étendues absolument désolées et infertiles , le Dekkan offre des vallées dans lesquelles l'abondance des eaux combinée avec la chaleur du climat, a donné naissance à une végétation d'une richesse et d'une puissance extraordinaires.
A l'abri de leur rempart de montagnes, qui, au nord, s'étend sur une double ligne et se fortifie du profond fossé creusé par la Sône et par la Nerbudda, les hautes régions du Dekkan ont dû résister mieux que les plaines du nord au flot des invasions successives et conserver une physionomie très particulière. C'est en effet au sud des Vindhya que l'on trouve encore les restes des premières populations de l'Inde ; l'élément dravidien y domine ; des foyers de résistance contre l'étranger s'y formèrent à plusieurs reprises. La pointe extrême de l'Inde est le cap Comorin. A côté se trouve la grande île de Ceylan. Bien qu'il n'entre pas dans notre plan de décrire sa population ni d'étudier son histoire, nous en dirons quelques mots au point de vue géographique ainsi que des îles voisines de l'Inde, et terminerons ainsi la description des grandes lignes qui forment le relief du sol, ce qu'on pourrait appeler l'ossature de la Péninsule.
L'île de Ceylan, qui équivaut pour la superficie à une douzaine de départements français, est à peine détachée du continent. Une série d'îlots, dont les plus importants sont ceux de Kamesweram et de Manaar, prolongent jusqu'à ses côtes la pointe qui leur fait face dans le continent indien. Le milieu de cette chaîne est formé par une suite d'écueils et de bancs de sable à peine recouverts de quelques pieds d'eau et connus sous le nom de Pont de Rama. Trois passes, dont l'une a été récemment rendue praticable aux petits navires , s'ouvrent dans ce barrage naturel. Fig. G. — Etang sacré dans une pagode du sud de l'Inde. Au nord et an sud du Pont de Rama, deux golfes creusent les côtes indiennes ; l'un d'eux offre aux navires cliassés par la mousson le refuge de ses eaux généralement paisibles.
L'île de Cevlan se divise en deux parties, dont l'une, au n'ord, se compose de plaines couvertes par la végétation des tropiques, et dont l'autre, au sud, est montagneuse. Le sommet le plus célèbre, mais non le plus élevé de l'île, est le pic d'Adam, haut de plus de 2,200 mètres, et sur lequel l'Hindou crédule contemple encore l'empreinte sacrée du pied de Bouddha. Au sud-ouest de l'Inde, des centaines d'îles appartenant aux groupes des Laquedives et des Maldives parsèment l'Océan. Les dernières surtout sont curieuses, et leur formation a donné lieu à bien des conjectures dont la plus célèbre est celle de Darwin. L'illustre savant suppose qu'elles indiquent la place des sommets d'une chaîne disparue.
Elles sont dues presque entièrement à l'accumulation de polypiers, et se présentent chacune sous forme d'un cercle d'écueils enfermant un lac intérieur; leurs divers groupes affectent également la figure d'un cercle, et leur ensemble présente une disposition générale identique.
§ 4. — PHYSIONOMIE DES GRANDS BASSINS DE L'INDE. Quoique l'Inde soit un des pays les mieux arrosés de la terre, les flots qui roulent à sa surface ne suffisent pas à fertiliser partout son sol. Non seulement ses cours d'eau sont répartis d'une manière inégale, mais encore leur alimentation, suivant les années ou les saisons, n'est pas toujours semblable à elle-même. Un fleuve large et profond au moment de la saison pluvieuse, devient un maigre et plat courant pendant la période de sécheresse, et si les nuages de la mousson ont été moins abondants qu'à l'ordinaire, il s'appauvrit encore et ne donne plus qu'une vie insuffisante aux campagnes qu'il traverse. Les changements de lit sont fréquents pour les rivières de l'Inde ; elles transportent d'un endroit à l'autre les sources de l'abondance et de la prospérité ; sur les bords qu'elles abandonnent, la solitude et l'aridité s'établissent et les villes sont bientôt désertes , tandis que les populations accourent en foule s'établir sur leurs nouvelles rives.
Pour suppléer à l'insuffisance des cours d'eau, remédier à d'énormes écarts dans leur débit et se défendre contre leurs caprices, les Hindous ont de tout temps eu recours à des procédés artificiels d'irrigation. Des barrages arrêtant les eaux et les refoulant dans des canaux ou dans des lacs creusés de main d'homme, d'immenses réservoirs formés quelquefois en obstruant toute une vallée, tels sont les travaux auxquels se livraient déjà les plus anciens peuples de l'Inde. La digue des eaux de la Cavery, œuvre qui date de quinze siècles et existe encore, les réservoirs lacustres d'Hyderabad, dont le plus grand a 4,000 hectares de superficie, les grands lacs de Mahoba dans le Bundelkund en sont des exemples.
Toutes les eaux de la péninsule se partagent en deux versants : celui du golfe du Bengale qui reçoit le tribut le plus considérable et celui de la mer d'Arabie. Nous allons examiner rapidement leurs principaux bassins. Bassin du Gange. Chaque fleuve, pour les Hindous, porte un caractère divin à cause des bienfaits qu'il répand partout sur son passage, mais nul n'est plus sacré que le Gange, ou plutôt la Ganga, car c'est sous ce nom que les indigènes l'adorent, comme une véritable déesse. Le Gange, ainsi que la plupart des cours d'eau de son bassin, prend sa source dans le Trans-Himalaya, et traverse l'Himalaya proprement dit avant de pénétrer dans la plaine. Deux torrents, l'Alaknanda et la Bhagirati, jaillissant des glaciers à plus de 4,000 mètres d'altitude, se réunissent pour le former.
Ces deux sources et les montagnes qui les surmontent sont des lieux sacrés pour les Hindous; c'est là qu'est la première marche du trône de Si va. Heureux celui qui peut, au prix de mille fatigues, en escalader les degrés ! Ce sont pourtant des Européens qui, les premiers, ont poussé jusqu'au bout cette périlleuse ascension et vu la Bhagirati Ganga jaillir de son arche de glace. Les pèlerins hindous qui, jusqu'au commencement de ce siècle, s'arrêtaient à l'entrée des défilés, se sont aventurés plus haut encore à la suite des hardis explorateurs de l'Occident. Mais c'est au risque de leur vie qu'ils vont par de périlleux passages accomplir leurs rites jusqu'aux sources mêmes du fleuve sacré. L'endroit où l'Alaknanda et la Bhagirati mêlent leurs eaux est le ce confluent divin ».
Un sanctuaire s'y élève, et c'est un des plus fréquentés. Un peu plus bas, ceux de Hardwar attirent chaque année en mars et en avril des pèlerins qui campent tout autour au nombre de plusieurs centaines de mille ; on a parfois évalué leur foule à deux millions d'individus. Tous, du reste, ne sont pas poussés par la seule CIVILISATIONS DE L'INDE. idée religieuse ; parmi eux se trouvent bon nombre de marchands qui profitent de cette agglomération pour exercer leur commerce. Un des plus grands affluents du Grange, la Jumna, prend sa source non loin de lui, mais dans la chaîne de l'Himalaya proprement dit. Cette rivière est presque aussi sacrée que le grand fleuve lui-même ; c'est à leur confluent que se dresse Allahabad, « la cité de Dieu. »
Non loin d' Allahabad, en descendant le Grange, on aperçoit la célèbre Bénarès, qui s'élève en amphithéâtre sur la rive gauche du fleuve. C'est la ville sainte par excellence, le centre religieux de l'Inde, la métropole du culte brahmanique. Le respect des Hindous pour le Gange, leur « Mère Ganga », est tel que les Anglais faillirent exciter des soulèvements populaires lorsqu'ils commencèrent le canal de navigation et d'arrosement du Doab et qu'ils détournèrent les eaux saintes dans ce nouveau lit. Ce canal, qui part de Hardwar et aboutit à Kanpour, est en ce genre le plus considérable du monde; il a fallu, pour le creuser remuer autant de terre que pour le percement de l'isthme de Suez. Les conquérants européens n'eurent pas moins de préjugés à vaincre lorsqu'ils voulurent essayer d'empêcher les Hindous de livrer aux eaux du Gange les corps de leurs morts.
Cette sorte de sépulture est si chère à ces peuples, qu'en dépit de toutes les défenses ils la pratiquent chaque fois qu'ils peuvent échapper à la surveillance de leurs vainqueurs. Ils attachent le mort sur une sorte de petit radeau auquel ils fixent une lumière, puis ils l'abandonnent aux flots. Et, la nuit, on voit au loin briller ces faibles étoiles errant sur la surface noire des eaux. Avant de rejoindre le Gange, la Jumna se grossit dans sa course d'importants affluents, entre autres le Chambal et le Sindh. Le Gange qui, jusqu'à sa réunion avec la Jumna, a suivi la direction du sud-est, coule maintenant à l'est, pour tourner ensuite brusquement vers le sud. Eu amont de ce coude, il reçoit sur sa rive droite la Sône ; sur sa rive gauche, il est successivement rejoint par les nombreux cours d'eau qui s'échappent de l'Himalaya, ou plutôt qui traversent cette chaîne après être sortis du Trans-Himalaya ; les principaux sont la Gogra, le Gandak, la Baghmati et la Kosi.
Avant de pénétrer dans les plaines où l'abondance de leurs eaux développe une fertilité incomparable, toutes ces rivières franchissent la sinistre zôrîe du Teraï. On désigne sous ce nom des terrains marécageux qui s'étendent au pied des montagnes. Le mur immense de l'Himalaya, arrêtant les nuages de la mousson pluvieuse, les force à se déverser sur les pentes méridionales. Il en résulte un excès d'humidité pour la basse région qui borde ces pentes, une végétation inextricable la recouvre, des marais fangeux y croupissent, l'air s'y charge de miasmes mortels. Il serait impossible de séjourner dans le Teraï, et il est déjà très dangereux de le traverser. Mais à part cette étroite bande de pays improductive et inhabitée, le bassin du Gange est la région la plus fertile de la terre.
Ainsi que tous les autres fleuves de l'Inde, le Gange, suivant les saisons, change considérablement d'aspect. A l'époque des inondations, ses eaux débordées couvrent d'immenses étendues de pays. Les agriculteurs reculent devant elles et vont préparer plus loin des champs pour une récolte intermédiaire, qui les occupera jusqu'à ce que le fleuve, rentré dans son lit, leur livre de nouveau les terres que son limon a fécondées. Les méandres du Gange varient de forme assez rapidement ; on ne saurait déterminer rigoureusement le cours de ce vaste fleuve ni la place de ses confluents. Quant aux bras nombreux par lesquels il se jette dans la mer et aux îles marécageuses qu'ils enferment entre eux, la géographie en est transformée presque après chaque inondation.
Des ports qui recevaient autrefois de grands navires ne peuvent même plus abriter des barques de pêche. Il n'y a que la grande ville de Calcutta pour laquelle les Anglais aient dépensé assez d'argent et de travail pour la maintenir toujours ouverte à la navigation. Mais c'est au prix d'efforts gigantesques et renouvelés constamment. La tête du Delta supérieur du Gange était autrefois à Gaur. Cette ancienne capitale d'un grand empire a été abandonnée par ses habitants lorsque le fleuve l'a quittée, et ne présente aujourd'hui que des ruines informes, envahies par les jungles. En approchant de son embouchure, le Gange se divise en plusieurs branches. Une des plus importantes est la Padmah. Elle va rejoindre la Jamouna, qui est le vrai Brahmapoutre.
Mais la branche' la plus sacrée est la Bhagirati. C'est une partie de la Bhagirati qui, sous le nom de Hougly, passe à Calcutta et forme le grand canal maritime qui relie cette ville à la mer. La masse d'eau la plus considérable qui tombe dans le golfe du Bengale n'est pas celle du Gange, mais celle que roule la Meghna, estuaire du Brahmapoutre. La navigation y est presque impossible, à cause de la violence du courant, des obstacles formés par les bancs de sable, et surtout du mascaret, qui la remonte en une vague de plusieurs mètres de hauteur, et qui s'écroule en heurtant les bords avec un fracas semblable à des décharges d'artillerie. Les sables charriés par le Gange, et qui représentent annuellement plusieurs centaines de mille mètres cubes, s'amassent en partie autour des îles du Sanderband et contribuent à les augmenter ; cependant tout le territoire du Delta , loin de gagner sur la mer, semble destiné à s'abaisser de plus en plus.
C'est en face de ses nombreuses bouches que s'ouvre dans la mer l'abîme qui paraît l'attirer pour l'engloutir, ce que les Anglais appellent «' swatch of no ground )). Un gouffre semblable à celui que nous venons de mentionner se creuse devant les bouches de l'Indus, de. l'autre côté de la péninsule. Cet autre grand fleuve, le frère de la sainte Ganga, est un de ceux qui entraînent avec eux les plus grandes masses de sable, mais elles sont en grande partie dispersées par les courants sous-marins qui régnent au-dessus du « swatch )). Le Gange a 2,420 kilomètres de cours. Bassin de l'Indus. Le bassin de l'Indus présente des caractères bien différents de celui du Gange. Beaucoup moins abondamment et régulièrement arrosé que celui-ci, il est loin d'être aussi fertile, et plus de la moitié de sa surface est couverte par l'immense désert du Thar qui le sépare du reste de l'Inde.
Il serait même tout à fait isolé de la péninsule, si une bande de terres cultivées, longeant la région montagneuse, ne l'unissait à la plaine du Gange. C'est le Pundjab ou ce pays des cinq rivières », grande voie de communication par laquelle tous les conquérants, descendant le cours de la rivière de Kaboul, ont pénétré dans l'Inde. Là seulement, on retrouve des villes populeuses et de riches campagnes semblables à celles qu'arrose le Gange. Partout ailleurs clans le bassin de l'Indus, les étés sont secs et brûlants et les cours d'eau insuffisants pour entretenir la prospérité ou seulement l'existence. Ils présentent cette particularité exceptionnelle qu'ils vont s' appauvrissant à mesure qu'ils s'éloignent des montagnes, et roulent moins rapides et moins abondants tandis qu'ils s'approchent de la mer.
Plusieurs d'entre eux, tels que la Sarasvati, n'arrivent même pas jusqu'à l'Océan, et se perdent dans les sables du désert. Les autres n'achèvent leurs cours qu'en se réunissant entre eux avant de se jeter dans l'Indus. Les fameuses cinq rivières qui ont valu au Pundjab son nom se nomment : le Satledj, le Ghinab, le Bias, le Jhelum et le Ravi. Elles prennent leurs sources dans l'Himalaya occidental. Le Satledj, le plus considérable des affluents de l'Indus, sort ainsi que ce fleuve du grand massif central qui donne aussi naissance au Gange et à la Jumna; mais le Satledj et l'Indus appartiennent au flanc septentrional du Trans-Himalaya et doivent tourner toute la chaîne avant de s'élancer dans la plaine.
Ils s'y creusent des gorges profondes. Arrêtés parfois par des écroulements de rochers, ils s'amassent en nappes énormes, jusqu'à ce qu'ils aient la force de rompre leur digue, et se précipitent alors avec fureur par-dessus les obstacles vaincus, inondant le pays inférieur et entraînant quelquefois des villes entières dans leur débâcle. L'Indus coule pendant longtemps de l'est à l'ouest, enveloppe le Nanga Parbat, et, se dirigeant vers le sud, sort de la région montagneuse à Haripour. Peu après il reçoit à droite la rivière de Kaboul, dont l'importance est grande puisqu'elle ouvre la porte de l'Inde aux invasions comme au commerce. Des places fortes, Attok et Peshawer, notamment, se dressent sur l'Indus et sur son affluent comme les sentinelles avancées de l'empire anglo-indien; un chemin de fer traverse le fleuve et se prolonge jusqu'à la frontière.
La plaine qui forme le bassin de l'Inclus est d'une telle horizontalité que les rivières qui l'arrosent, n'étant dirigées par aucune pente, errent presque sans cours déterminé et changent de lit au hasard du moindre obstacle. Les fleuves taris, qui ravinent les vastes espaces aujourd'hui déserts et autrefois fertilisés par eux, sont aussi nombreux que ceux qui s'épanchent encore ; une foule de canaux, souvent vidés, mais changés en rivières rapides à l'époque des inondations, relient Fig. S. — Bords du Jlielurn à Srinagar (Cachemire). entre eux les différents affluents cle l'Indus et forment un réseau compliqué et toujours changeant. Les bouches par lesquelles le fleuve se précipite enfin dans la mer, ne sont pas moins variables dans leur aspect.
Les sables qu'il roule en quantité prodigieuse les obstruent et les forcent à s'ouvrir sans cesse de nouvelles issues. La navigation est, pour cette raison, presque impossible sur l'Indus; aucun port ne peut se développer à son embouchure, et tous ceux qui s'y sont élevés ont successivement disparu par suite du déplacement des eaux. Quant à ses affluents, ce sont tantôt des cours d'eau considérables , capables de porter de gros navires, et tantôt de plats courants, que les voyageurs franchissent à gué. Outre les changements capricieux de ses méandres, l'Indus dévie peu à peu tout entier vers l'ouest. Il est à supposer qu'autrefois ses eaux se répartissaient plus également dans son bassin, qu'il recevait un plus grand nombre de rivières et que la région aujourd'hui déserte était bien plus restreinte.
Les anciens livres hindous nous apprennent en effet que l'ancien nom du pays était celui des « sept rivières », et non pas des ce cinq )) comme aujourd'hui ; ces mêmes livres décrivent comme de larges fleuves des courants qui n'existent plus ou qu'on retrouve à, peine ; ils parlent du temps où la Sarasvati était une rivière imposante roulant jusqu'à l'Indus la masse de ses ondes, et ils s'affligent de la fuite de la déesse. Elle disparaît en effet à présent dans les sables du désert. D'autres cours d'eau ont le même sort, mais ils ne se perdent pas complètement; ils s'infiltrent et se prolongent encore pendant quelque temps dans une sorte de lit souterrain, ainsi que le prouvent l'existence des puits que l'on creuse dans la direction qu'ils ont suivie, souvent assez loin de l'endroit où ils ont disparu.
L'Indus est le plus long des fleuves de l'Inde, il a 2,900 kilomètres environ de longueur. Bassins de la Nerbudda et de la Tapti. Les deux fleuves qui séparent, avec les montagnes entre lesquelles ils coulent, les deux grandes régions de l'Hindoustan proprement dit et du Dekkan, sont la Nerbudda et la Tapti. Le premier a 1,280 kilomètres de cours, le second 700 seulement. La Nerbudda prend sa source dans le massif de l'Amarkantak, le nœud du système montagneux du centre de l'Inde. Elle coule rapidement de l'est à l'ouest vers la mer, dans un lit étroit et profond, encaissé entre la double chaîne des Satpoura et des Vindhya. Elle n'est pas propre à la navigation, à cause des nombreuses chutes qui la coupent, mais elle offre des points de vue ravissants ; entre autres le fameux défilé des ce Roches de marbre )), non loin de sa source.
Ses eaux très pures coulent à cet endroit entre de hautes falaises de marbre blanc, que les * LE SOL ET LES CLIMATS. 25 rayons du soleil nuancent le soir et le matin de merveilleuses couleurs. La Nerbudda est, pour les Hindous, la rivière la plus sacrée après le Gange. On vient de loin faire des ablutions dans ses eaux et recueillir sur ses bords des galets que l'on emporte ensuite comme des amulettes précieuses et puissantes. Les nombreux pèlerins qui, de tout temps, se sont pressés sur ses rives, ont contribué plus que la force des armes à ouvrir le Dekkan aux influences extérieures. Fig. 9. — Les tords de la Nerbudda, à Omkargi. La Nerbudda se jette au fond du golfe de Cambay, non loin de la Tapti, fleuve moins important, mais dont les inondations sont redoutables.
Surate, bâti à F embouchure de ce dernier, doit se défendre sans cesse contre les eaux par des digues entretenues avec soin. Au nord de la Nerbudda se trouvent trois petits fleuves venus des montagnes qui encadrent la plaine du Guzerat. Ils se jettent dans le golfe de Cambay ; les deux plus importants sont la Mahi dont le cours est de 530 kilomètres et la Sabarmatti qui traverse la célèbre cité d'Alimedabad. Sa longueur dépasse à peine 300 kilomètres. CIVILISATIONS DE L IXDE. Bassins du Dekkan occidental. Depuis l'embouchure de la Tapti jusqu'au cap Comorin, aucun fleuve important ne se jette dans la mer d'Arabie; les Ghats occidentales sont trop rapprochées de la côte pour que les cours d'eau qui roulent sur leurs pentes soient autre chose que des ruisseaux; la mousson du sud-ouest les transforme en torrents.
La brèche du Pal Ghat livre passage à une rivière un peu plus digne de ce nom, la Ponani, qui naît à l'orient des montagnes; sur ce point les deux grands versants du Dekkan se confondent, et certains affluents de la Cavery prennent leur source à l'ouest des Ghats. Le rivage au sud de la Ponani est rempli de marigots : curieuses lagunes qui longent parallèlement le bord de la mer, et, communiquant les unes avec les autres, forment un long canal naturel très propice à la navigation; les bateaux préfèrent suivre ses eaux paisibles plutôt que de se risquer sur l'Océan. Presque tout le commerce des pays de Cochin et Travancore se fait par la voie de ces étangs. Bassins du Dekkan oriental. Le Dekkan n'a de vastes bassins que ceux qui s'inclinent à l'est vers le golfe du Bengale.
Le premier des fleuves que l'on rencontre après l'embouchure du Gange est le Soubanrika. Il descend des hauteurs du Chota Nagpore et se jette dans la mer après un parcours de 500 kilomètres. Le plus important des fleuves qu'on observe ensuite est la Mahanuddi. Elle a 830 kilomètres de longueur. Réunie à deux autres fleuves, le Baïterarni qui a 550 kilomètres de cours, et le Brahmani qui en a 650, elle découpe sur la côte d'Orissa un vaste delta, qui s'étend assez loin sous la mer et que des dépôts d'alluvions tendent à accroître sans cesse. Le sol volcanique du Dekkan s'effrite sous l'action des pluies et des inondations ; les rivières, en rentrant dans leurs lits, emportent avec elles les débris et les sables et vont les déposer sur le littoral qu'elles exhaussent ainsi peu à peu.
Une bande formée par ces alluvions enferme près de l'embouchure de la Mahanuddi un lac ou plutôt une baie, car un étroit canal établit la communication avec la mer. Il a reçu le nom de lac Chilka. Cette côte d'Orissa, que traversent les différents bras de la Maha nuddi est une des plus mal partagées de l'Inde; et, par suite, la population qui l'habite est misérable et presque sauvage. De terribles sécheresses la désolent ; et parfois , au moment où elle y échappe , elle se voit ravagée par une inondation; les rivières, jadis presque à sec, et maintenant débordées, couvrent les terres de leurs eaux. En outre, le pays est si bas et si plat que la mer elle-même l'envahit souvent et y Fig. 10. — Le défilé des roches de marbre sur la Nerbudda. près de Jubbulpore. cause d'épouvantables ravages.
En 1866 , après une famine amenée par la sécheresse et qui fit périr le quart de la population, un cyclone ruina les villages et noya 1,200,000 individus. La sécherese est le fléau du Dekkan, et, pour y remédier, on s'applique, au moyen de digues et de réservoirs, à retenir le trop-plein des eaux, dont, pendant une certaine période de l'année, les pluies de la mousson grossissent les rivières. Aux embouchures de la Mahanuddi, du Godavéry, de la Kistna, sont établis des barrages qui, au moment des crues, détournent les eaux dans des canaux d'irrigation, ou dans des étangs artificiels. Toutes ces rivières sont vénérées par les Hindous, et sur les bords de chacune d'elles se célèbrent des rites sacrés.
Au-dessous de la Mahanuddi on rencontre le Godavéry. C'est le plus considérable des fleuves du Dekkan; sa longueur est de 1,440 kilomètres. La Kistna qui vient ensuite a 1,300 kilomètres de cours. Le Pennar n'en a que 570 et la Cavery 755. La Kistna, coulant dans un lit trop encaissé, ne peut servir à la navigation ; ses eaux, pour la même raison, sont presque perdues aussi pour l'arrosement de ses bords. Mais cette rivière est importante comme séparant deux régions et deux civilisations. Elle coupe la péninsule tout entière par une ligne orientée de l'ouest à l'est. C'est au sud de cette limite que l'on doit aller étudier les moeurs, la langue et la race dravidiennes , et qu'on les trouve moins altérées qu'ailleurs par des éléments étrangers.
Malgré le triple rempart des monts Vindhya, de la Nerbudda et des Satpoura, malgré les chaînes de montagnes prolongeant ce système jusqu'à l'embouchure du Gange, ne laissant aux envahisseurs que l'étroit passage surnommé les Thermo pyles des Circar sur la côte de ce nom, plusieurs conquérants se sont avancés jusqu'à la Kistna, mais ils n'ont guère franchi cette limite suprême, ou du moins ils ne l'ont plus franchie en assez grand nombre pour que leur mélange avec les vaincus pût changer la physionomie des antiques races dravidiennes du sud. Ce que l'Occident apprit d'abord sur cette région si bien retranchée fut ce que lui en rapportèrent les marchands qui allaient faire le commerce sur ses côtes.
Leurs récits enthousiastes emplissaient les imaginations de merveilles. C'était bien là l'Inde proprement dite, la terre où le soleil semblait accumuler l'ardeur de ses rayons dans les brûlantes épices et leur éblouissant éclat dans les reflets des pierres précieuses. Côtes et ports de V Inde. Pendant longtemps on n'atteignit au sud de l'Inde que par mer, et cela même était difficile. La péninsule qui •29 développe une telle étendue de côtes depuis les bouches de Flndus jusqu'à celles du Gange, ne présente pas un seul point où il soit aisé de l'aborder, pas une région favorable pour l'établissement d'un port. Bombay, Madras et Calcutta, sont les seules grandes villes maritimes de l'Inde, et elles ne sont telles que par la volonté et le labeur des hommes.
Malgré l'étymologie du nom de Bombay, que l'on veut faire dériver de ce bonne baie », le débarquement des passagers et des marchandises ne se fait pas toujours sans difficulté dans cette métropole occidentale du commerce de la péninsule; la rade est superbe, mais elle manque de quais. Madras n'offre aucun refuge aux navires, qui mouillent au large et envoient leurs marchandises et leur monde à la côte sur des barques ou des radeaux dont les énormes lames se jouent de la façon la moins rassurante. Aujourd'hui cette ville possède une jetée de 335 mètres qui d'ailleurs a été détruite à plusieurs reprises, et maintenant on entreprend d'y creuser une rade. Quant à Calcutta , les abords en sont toujours très difficiles, et c'est au prix de travaux incessants qu'on peut maintenir son port ouvert et l'Hougly navigable.
A part la côte de Malabar qui présente quelques petits ports propres au cabotage, tous les rivages de l'Inde sont inhospitaliers et toujours dangereux pour les navires. Pas un point favorable à cet égard ne s'offre sur le golfe du Bengale; Kalingapatam , entre le delta de la Mahanuddi et celui du Godavéry est le seul mouillage passable sur une étendue de 600 kilomètres.
§ 5. — LES CLIMATS. L'Inde est une des contrées les plus chaudes de la terre. Les grandes différences d'altitude entre les régions qu'on y distingue donnent cependant à chacune son climat particulier, et font qu'un voyageur y pourrait passer en quelques jours par toute la série des températures terrestres. C'est surtout dans l'Himalaya que de telles transitions peuvent s'observer. Tandis que ses majestueux sommets gardent éternellement leur couronne de neige et de glace, ses pentes jouissent du climat tempéré de la France ou de l'Italie, et les plaines qui s'étendent à ses pieds sont brûlées des ardeurs des tropiques. La limite des neiges persistantes est élevée dans ces montagnes. On peut la placer en moyenne de 4 à 5000 mètres ; au-dessous de cette hauteur, il tombe peu de neige, et celle qui tombe fond rapidement.
Les plus grands glaciers se trouvent dans l'Himalaya occidental, où de vastes plateaux le-s retiennent et leur donnent le temps de se former, tandis que les pentes plus abruptes de l'Himalaya oriental laissent rouler les amas de neige. Les immenses champs de glace que l'on trouve à l'ouest de la chaîne principale et dans le Karakoroum ne sont comparables qu'à ceux des régions polaires; quelques-uns ont 25, 30, et jusqu'à 50 kilomètres de longueur ; ils sont remarquables par la quantité de débris qu'ils charrient dans leur glissement continu ; leurs parties inférieures en sont parfois complètement recouvertes ; la terre végétale s'amasse entre'' les fragments de roc, bientôt l'herbe y pousse, et le morne glacier se dissimule sous un voile de verdure.
Entre 3,000 et 1,000 mètres d'altitude en moyenne, sur tous les avants-monts himalayens, s'étendent des régions qui rappellent par leurs climat et par leurs productions les pays les plus favorisés de l'Europe. C'est là que les Anglais viennent chercher tous les ans un refuge contre les terribles chaleurs de l'été indien. Ils y ont bâti un' long cordon de villes , qu'ils appellent « villes de santé » ; le séjour qu'ils y font régulièrement retrempe leur constitution, énervée et affaiblie par les températures excessives de la plaine. Les principales sont Simla, Masouri, Darjeeling. C'est à Simla que se transportent tous les hauts fonctionnaires dès le commencement de la saison chaude. Cette ville devient alors pour quelques mois le siège du gouvernement.
Par l'aspect des villes, par les forêts de chênes et de hêtres, par les vergers remplis des fruits de l'Occident, par la température douce et salubre , on peut se croire en Angleterre. Plusieurs points de l'Inde offrent le pendant de cette charmante ré gion : le plus important est le massif des Nilghirris, qui forme au midi comme le prolongement des Ghats occidentales. Là aussi s'élèvent des villes de santé, dont la principale est Outakamound ; là aussi règne une température délicieuse, plus égale môme que celle des pentes hymalayennes; on y trouve un véritable printemps éternel avec tous les fruits de L'été. Les oiseaux d'Europe, la fauvette, le rossignol y gazouillent dans les buissons ; les Anglais y ont même apporté des moineaux, qui s'y sont multipliés et pullulent avec leur familiarité hardie à l'entour des demeures des hommes.
En dehors de ces régions spéciales, l'Inde a une température qui oscille entre 0° et 52° centigrades. Ces points extrêmes de froid et de chaleur se rencontrent dans la même région, le Pundjab, qui représente dans la péninsule le véritable climat continental, c'est-à-dire celui dont les oscillations sont les plus considérables. A mesure que l'on descend vers le sud, les écarts entre l'été et l'hiver diminuent. Vers l'extrême pointe de la péninsule, l'influence de la mer tend à égaliser la température pendant les diverses saisons. Elle est élevée en raison de la latitude, mais rafraîchie par les brises du large. Elle oscille entre 2G et 28° centigrades pendant toute l'année. On distingue dans l'Inde trois saisons : la saison pluvieuse, qui dure de mai à octobre ; la saison froide, de novembre à la fin de février ; et la saison chaude, du commencement de mars au commencement de juin.
L'époque de chaque saison varie légèrement d'un pays. à l'autre, mais on peut dire d'une façon générale que pour toute l'Inde la saison saine, celle pendant laquelle les Européens peuvent voyager ou séjourner sans inconvénient, s'étend du mois d'octobre jusqu'au mois d'avril. Pendant le mois d'avril et le mois de mai, la chaleur devient de plus en plus accablante, et les indigènes eux-mêmes en souffrent parfois cruellement. Dans le bassin de l'Indus, et sur les côtes du Dekkan, elle est aussi forte qu'en n'importe quelle région du globe. Elle dessèche les grands fleuves et flétrit la végétation. Les yeux se lèvent vers le ciel implacablement pur, et ce ciel lui-même s'altère à la fin comme tout le reste de la nature ; il se voile d'un ardent brouillard fait d'une fine et dévorante poussière, à travers laquelle le soleil apparaît comme un disque sinistre de métal rouge et sans rayons.
L'impatience gagne alors le cœur de tous, car la délivrance de ce supplice est proche, et on en guette avec anxiété les premiers signes à l'horizon du côté du sud. C'est la mousson pluvieuse qui l'apporte. Elle arrive enfin, impétueuse, effrayante et bénie. Moussons. Nul phénomène n'est plus imposant dans son apparition ni plus bienfaisant dans ses effets que celui des moussons. Pendant un jour ou deux, on voit se rassembler et comme s'empiler au fond du ciel des masses énormes de nuages, puis elles s'ébranlent et s'avancent avec lenteur, recouvrant la moitié de l'horizon d'un immense voile funèbre, tandis que brillent encore dans l'autre les maisons blanches des villages et les promontoires des rives.
Enfin tout s'obscurcit. Alors les éclairs commencent à se succéder sans interruption accompagnés de coups de tonnerre si déchirants ou si formidables qu'on ne les entend pas sans être ému. En môme temps les nuées crèvent et se vident comme des outres trop pleines ; un véritable déluge fond sur la terre, remplit en un instant les lits desséchés des rivières et les transforme en torrents. Le sol brûlé par une longue sécheresse boit avidement cette eau bienfaisante. Il semble qu'une vie nouvelle descende avec les flots du ciel, et circule dans les veines du monde en le rajeunissant. Cette première violence de l'orage ne tarde pas d'ailleurs à s'apaiser ; les nuages se dissipent et laissent voir l'azur riant et la fraîche végétation qui a surgi tout à coup comme par miracle.
Les ôtres vivants reprennent leur activité, tout s'est transformé en l'espace de quelques jours. Mais, pendant cinq ou six mois, la mousson du sud-ouest, le vent qui, montant de la mer, vient apporter l'humidité nécessaire à l'existence de tous, continuera de souffler, et. la pluie tombera plus ou moins abondante et à des intervalles plus ou moins éloignés. C'est ce qui constitue la saison pluvieuse. Sur les côtes tournées vers le sud-ouest, son apparition a lieu telle que nous venons de la décrire. Elle ne se présente pas tout à fait au même moment ni avec les mêmes circonstances dans les autres régions de l'Inde. Voici, d'après les théories modernes, l'origine et la marche de ce phénomène : Deux vents contraires soufflent sur l'Inde, se partageant également l'année : l'un du nord-est, de novembre à mai, et le second du sud-ouest pendant les six autres mois.
Le premier, arrivant de l'Asie centrale et n'ayant parcouru que des continents, n'apporte pas une goutte de pluie : c'est la mousson sèche; il se confond avec les alizés et ne forme pas, à vrai dire, un phénomène spécial. Le second, qui a traversé la mer des Indes, s'est chargé de vapeurs dont la condensation produit une période d'averses continues : c'est la mousson pluvieuse, la mousson proprement dite , dont la nature n'est pas d'ordre cosmique ainsi que celle des alizés, mais tient à l'inégale répartition des continents et des mers, et plus particulièrement à l'excessive température de la péninsule indienne pendant les trois mois d'été. A la fin de la saison chaude, en effet, les couches d'air qui reposent sur l'Inde se dilatant de plus en plus en raison de la haute température qu'elles atteignent, commencent à s'élever dans l'atmosphère, et toute la contrée se change en fournaise d'appel.
A ce moment, les masses saturées d'humidité qui couvrent la mer des Indes s'ébranlent et s'avancent pour remplir le vide qui s'est produit, et continuent ce mouvement jusqu'à ce que l'équilibre se soit rétabli dans l'atmosphère si profondément troublée. Lorsque les nuages de la mousson du sud-ouest parviennent au-dessus des rivages de l'Inde, ils sont arrêtés par le mur des Ghats, qui les force à se déverser pour la plus grande partie sur son flanc occidental. A force de heurter ces montagnes, les pluies ont fini par les déchiqueter, par les découper en tours et en aiguilles et leur donner l'aspect pittoresque qui leur est spécial. Lorsqu'ils ont réussi à franchir ce rempart , les vents sont beaucoup moins chargés d'humidité et déversent une quantité d'eau deux ou trois fois moindre sur le versant oriental des Ghats et sur les plateaux du CIVILISATIONS DE L'INDE.
Dekkan. Impuissants à traverser les Ghats orientales ils remontent vers le nord-est, sans apporter par conséquent, une goutte de pluie à la côte de Coromandel. Pour cette dernière région, c'est au contraire la mousson du nord-est qui, après avoir recueilli quelques nuages sur le golfe du Bengale, se charge plus tard de l'arroser ; rôle qu'elle remplit du reste de la façon la plus insuffisante. La sécheresse est le fléau de la côte de Coromandel, et nulle part dans l'Inde les étangs artificiels ne sont aussi nécessaires, aussi a-t-on dû les multiplier. Ils couvrent quelquefois une surface aussi grande que celle des terres cultivables qu'ils doivent irriguer. Lorsque la mousson du sud-est arrive au-dessus du Bengale, elle a de nouveau traversé la mer, et sa direction se trouve infléchie par les montagnes de la Birmanie et de l'Assam ; elle souffle perpendiculairement aux côtes du Sanderband et semble venir directement du sud.
Chargée de nouvelles masses de nuages, elle s'engouffre dans la haute vallée du Brahmapoutre, et c'est là, dans les montagnes de l'Assam et à l'extrémité orientale de l'Himalaya, que se produisent les plus formidables chutes d'eau mesurées à la surface du globe. En 1861, on a évalué à 20 mètres la hauteur de la pluie tombée à Tcherra Pondji, dans les monts Khasi. Tous les sommets cle cette région sont découpés, comme ceux des Ghats, par l'effort des furieuses averses. A partir de ce point la mousson change complètement sa marche, et, ne pouvant franchir l'Himalaya, elle côtoie cette chaîne en se dirigeant vers le nord-ouest. Elle répand encore sur son passage les trésors d'humidité qu'elle apporte avec elle, et vient déverser ses derniers nuages sur le Pundjab où ils sont anxieusement attendus.
Ce n'est qu'à la fin de juin que cette région voit enfin son ciel s'obscurcir. Pendant plusieurs mois, la mousson parcourt les mêmes chemins, mais avec une impétuosité toujours décroissante. Dans cette grande distribution des eaux, le bassin de l'Indus et la côte d'Orissa sont les provinces les plus mal partagées. Si, par malheur, la quantité de pluie, déjà insuffisante, s'amoindrit encore, ce caprice des éléments prend des conséquences plus terribles que celles d'une épidémie ou d'une invasion ; la famine survient, et les hommes périssent par cen taines de miliers. Ce n'est pas sans raison que les Hindous ont voué un culte aux fleuves et aux dieux dont la volonté répand sur la terre les ondes bienfaisantes. c( La pluie, est-il dit dans le Mahabharata, nous vient des dieux ; elle nous donne les plantes , desquelles dépend le bien-être des hommes. »
On peut observer dans le Dekkan méridional les différences d'aspect qui existent entre des régions toutes voisines, mais diversement Fig. 11. — Lac artificiel dans l'Inde. Vue prise à llahoba (Buudelkuud). arrosées. La pluie, en effet, s'y distribue inégalement par suite de l'obstacle causé par des montagnes ou d'autres raisons particulières. Là où elle tombe en abondance, une végétation farouche, indomptable se développe; c'est la forêt tropicale dans toute l'ardeur de sa vie débordante. A quelques kilomètres plus loin, de modestes champs s'étendent à peine parsemés de maigres bambous. Parfois même, sur ce sol basaltique et rebelle, c'est l'aridité complète. Les famines résultant des variations accidentelles du régime des pluies sont le plus terrible fléau des Indes, mais il n'est pas le seul; il faut y ajouter encore les cyclones, le choléra et les fièvres des marécages.
Les cyclones, ces effrayants tourbillons qui s'avancent en détruisant tout sur leur passage, et qui parfois soulèvent les vagues de la mer et les jettent au loin sur toute l'étendue d'une contrée, sont produits par de grandes inégalités de densité entre les masses atmosphériques. On les observe surtout à la fin de la saison chaude sur les côtes de Coromandel, des Circar et d'Orissa. Les ravages qu'ils causent sont épouvantables. En 1789, tout le pays autour de Madapolam , près des bouches du Godavéry, fut submergé, des milliers d'habitants périrent; un navire, le Lévrier, se trouva porté à une lieue dans les terres. Sur la même côte, en 1864, Masulipatam, une ville de moyenne importance, se trouva presque entièrement rasée.
Les Sanderband, ces îles de sable que forment les embouchures du Gange, sont aussi particulièrement exposées à ce fléau soudain et terrible, contre lequel il est impossible de se défendre. C'est aussi dans les Sanderband qu'est né le redoutable choléra asiatique, au milieu des lagunes, parmi les miasmes qui s'élèvent du sol humide, dans les inextricables fourrés de plantes vivaces et malsaines. C'est là qu'il règne pour ainsi dire en permanence; dans le reste de l'Inde il sévit irrégulièrement. Quant aux fièvres des jungles, non moins dangereuses que le choléra, elles dominent surtout dans la région inhabitable du Teraï, c'est-à-dire sur la longue bande de terrain marécageux qui s'étend au pied de l'Himalaya.
Séjourner dans cette sinistre zone, y pénétrer seulement, c'est aller y chercher la mort ; on ne l'y rencontre pas toujours, mais elle y attend sans cesse le voyageur imprudent, et il est bien rare qu'elle ne l'y saisisse pas. On ne peut pourtant pas dire que l'Inde, d'une façon générale, soit un pays malsain. Les Européens eux-mêmes peuvent y résider sans danger, surtout s'ils se soumettent à un régime prudent, et s'ils profitent des ressources infinies qu'offre cette magnifique contrée pour changer, suivant lès saisons, de séjour, d'air et de température, et modifier complètement par conséquent leurs conditions d'existence. Ils peuvent y séjourner, mais ils ne sauraient s'y perpétuer ; et l'expérience leur ayant prouvé que l'acclimatement est impossible pour eux, ils ont pris le parti d'envoyer leurs enfants en Angleterre pour y être élevés.
Ceux qui restent dans l'Inde forment une race chétive profondément dégénérée, et fatalement destinée à bientôt disparaître. C'est avec raison qu'on a pu dire que « dans l'Inde la première génération de blancs se distingue par sa faiblesse de corps et d'esprit; la seconde ne produit plus guère que des rachitiques et des idiots ; quant à la troisième , on n'en a jamais entendu parler. » Climat brûlant, rendant les besoins d'habitation, de vêtements et d'alimentation minimes, sol fertile, produisant presque sans travail la faible somme d'aliments dont l'homme a besoin pour vivre, tels sont, en résumé, les principaux caractères de l'Inde. Dans des conditions semblables, la lutte pour l'existence n'exige pas de grands efforts, et par conséquent l'initiative individuelle, le caractère et l'énergie ne se développent guère.
Les races soumises à ce régime sont marquées d'avance pour la servitude. Elles sont inévitablement la proie de tous les conquérants. Toujours prêtes à se résigner, elles ne le sont jamais à agir.
Livre premier — Les milieux. Chapitre II — Physionomie générale des diverses contrées
Les limites des différentes contrées de l'Inde sont généralement marquées par la nature : un fleuve ou une chaîne de montagnes sert de barrière entre deux races, deux gouvernements distincts, deux civilisations. Les nécessités politiques ont souvent aplani ces obstacles et les ont remplacés par d'autres. Il n'est pas toutefois de conquête ou d'alliance qui aij; pu rapprocher d'une façon durable les deux moitiés de la péninsule, séparées par les monts Vindhya. c'est-à-dire l'Hindoustan proprement dit et le Dekkan. Cette chaîne est restée toujours le diaphragme de l'Inde, comme elle a été si justement nommée. Ce ne sont pas seulement les climats et les productions qui sont différents de part et d'autre, ce sont les races et les mœurs.
Les habitants du Nord, habitués à passer d'une extrême chaleur à des froids assez vifs, sont plus grands, plus énergiques et plus forts que ceux du Sud; les Mahrattes seuls, dans les provinces méridionales, peuvent leur être comparés. Les peuples du Dekkan sont de petite taille ; ils sont plus indolents et moins fiers que ceux du Nord; la température égale et élevée dans laquelle ils vivent empêche tout développement de leurs forces physiques ou morales. La couleur de la peau les distingue également des populations du Nord. On peut dire d'une façon générale qu'elle va s'éclaircissant depuis le sud, où l'on trouve des populations tout à fait noires, jusqu'aux régions septentrionales , dont les habitants sont cuivrés ou même presque blancs, comme les Rajpouts.
Nous allons, en commençant par le nord, donner quelques indications rapides sur la physionomie spéciale de chaque contrée, les particularités et les productions locales de chacune d'elles.
§ 1. — HIMALAYA ORIENTAL (NÉPAL, SIKKIM ET BHUTAN). L'Himalaya oriental renferme deux Etats qui, malgré les tentatives des Anglais, sont parvenus à conserver leur indépendance : c'est le Népal et le Bhutan. Le Népal est une longue vallée, située entre les deux chaînes parallèles de l'Himalaya et du Sub-Himala3'a. Cette dernière muraille n'est pas la seule barrière qui sépare le Népal de l'Inde; il faut y ajouter la redoutable région du Teraï qui la longe tout entière au sud, et dont les miasmes mortels pour l'homme forment une seconde frontière naturelle. Ainsi isolé, le Népal conserve une physionomie particulière. Très jaloux de leur indépendance, les Népalais ont dû cependant, à la suite de deux guerres meurtrières, subir la présence d'un ambassadeur anglais à leur cour, mais c'est le seul Européen qui ait le droit de pénétrer au Népal.
Il nous a fallu de longues négociations diplomatiques pour visiter ce curieux pays, que Jacquemont avait vainement tenté de visiter jadis, et où aucun Français n'avait pénétré encore*. C'est au Népal que la chaîne de l'Himalaya se montre dans toute sa splendeur imposante et sauvage, et dresse vers le ciel ses plus hardis sommets. Le Davalaghiri, à l'ouest, le Kitchinjinga, ou (( montagne des cinq glaciers étincelants )) , à l'est, et enfin le Gaurisankar, le roi des monts, vers le centre, dominent la longue vallée du Népal, et donnent à ses pa}rsages un caractère de majesté qu'on ne rencontre dans aucune autre contrée. De la plaine , on aperçoit leurs cimes neigeuses et inaccessibles , et si l'on se hasarde à gravir les sentiers qui * Nous avons consacré une monographie au Népal dans le journal le Tour du monde (av.ril 1886). courent sur leurs flancs au-dessus des précipices, on frémit au contraste des noirs abîmes qui semblent s'enfoncer jusque dans les entrailles de la terre avec la hauteur démesurée des murailles de granit et des arêtes de glace qui paraissent escalader les cieux.
Le col le plus célèbre parmi les périlleux passages dé l'Inde au Thibet est le col de Nialo qui conduit au lac de Mansaraour, au pied du mont Kaïlas. C'est dans les retraites de cette dernière montagne / © que sont cachés, suivant la croyance des Hindous, les animaux mystérieux dont les gueules écumantes vomissent les quatre fleuves de l'Inde : le Tsang-bo (probablement cours supérieur du Brahmapoutre), l' Indus, le Satledj et la Ganga. Les affluents du Gange qui lui viennent du Népal sont nombreux; ils coupent ce pays perpendiculairement à ses frontières naturelles ; quelques-uns prennent même leur source sur le versant septentrional de l'Himalaya et ne font que traverser le Népal, thibétains en amont de son étroite vallée et hindous en aval.
Ils ne peuvent, d'ailleurs, servir de voies de communication, car ils déchirent les montagnes par des gorges praticables seulement à la 'violence désordonnée de leurs eaux ; à l'intérieur même du Népal, leur grande rapidité fait qu'ils ne sont pas navigables et n'ont d'utilité que pour le flottage du bois et pour l'irrigation. Toutes ces rivières séparent le Népal en beaucoup de régions distinctes habitées par des populations également distinctes. La différence d'altitude où elles séjournent contribuent surtout à les différencier. L'influence thibétaine est dominante au Népal surtout dans la région montagneuse. Elle a été sensiblement modifiée cependant par des mélanges d'éléments aryens dont nous parlerons au chapitre des races.
On peut dire, en résumé, que le Népal est, tant au point de vue des races qu'à celui de l'architecture et des mœurs, comme un territoire de transition entre l'Inde et le Céleste Empire. Entre le Népal et le Bhutan se trouve un petit Etat, le Sikkim, gouverné par un rajah dont la capitale , Tamlong, n'est qu'un village. La population de cet Etat ne dépasse guère 60,000 habitants. Elle est presque exclusivement thibétaine. The text on this page is estimated to be only 16.00% accurate CIVILISATIONS DE L'iNDK. Le Sikkim est une région montagneuse extrêmement humide, et presque inhabitable pendant la plus grande partie de l'année. Les Anglais ont détaché de l'ancien Etat de Sikkim la région la plus fertile.
Elle forme un district dont la capitale Darjeeling a pris une grande importance comme ville de santé durant la saison chaude. Elle forme le pendant de Simla dans l'Himalaya occidental, mais lui est bien inférieure en raison de son climat humide,, Elle constitue un lieu de marché important où les Thibétains et les Hindous viennent échanger leurs produits. Le Bhutan, qui n'est séparé du Népal que par le Sikkim, présente de grandes ressemblances géographiques avec ce dernier. Il occupe les pentes méridionales de l'Himalaya oriental, et se trouve nettement divisé par trois zones de cultures : végétation tropicale dans la plaine; productions des pays tempérés sur les pentes; forêts de sapins sur les hauteurs glacées.
Le versant méridional des montagnes est très puissamment arrosé par la mousson du sud, et le Teraï s'étend à leur base. La population n'est composée que de montagnards, et les deux seules villes un peu importantes qui se trouvent dans le Bhutan sont situées déjà à une certaine hauteur.
§ 2. — BENGALE. Au sud des hautes montagnes du Sikkim et du Bhutan s'ouvre la vaste plaine du Bengale. Pour qui le contemple de quelque avantmont de l'Himalaya, le Bengale s'étend comme une nappe de luxuriante verdure où coulent majestueusement des fleuves superbes et qu'arrose en outre un lacis compliqué de bras secondaires et d'affluents. On pourrait y apercevoir tout autant d'eau que de terre au moment des inondations. Lorsque s'y précipite le déluge apporté par la mousson du sud, l'humidité y devient extrême. A vrai dire, le Bengale appartient presque autant à la mer qu'au continent; les cours d'eau qui circulent à sa surface ne sont pas plus nombreux que les fleuves et les lacs souterrains ruisselant au-dessous de son sol; le paysan, en retournant la terre avec sa bêche, trouve parfois une nappe liquide à un pied ou deux de profondeur.
Les espaces habités et cultivés du Bengale sont annuellement disputés à l'envahissement des eaux par le soleil puissant des tropiques; sans l'énergie de ses rayons tout serait bientôt submergé. La combinaison de l'extrême chaleur et de l'extrême humidité développe une richesse effrénée de végétation, et donne naissance aussi à des miasmes redoutables, agents actifs de nombreuses épidémies. C'est de cette contrée que le choléra s'est élancé sur le monde ; il y règne en permanence avec la fièvre des marécages. Malgré ces fléaux, auxquels il faut ajouter les bêtes féroces, les tigres des jungles, et les crocodiles des fleuves, le Bengale est un des pays les plus peuplés et les mieux cultivés de la terre.
C'est qu'il est à peine nécessaire d'y travailler le sol pour qu'il donne deux ou trois récoltes par an; c'est aussi parce que la mer qui le baigne ouvre un débouché à ses produits. Les parties les plus basses et les plus humides sont couvertes de rizières; les plus élevées donnent de l'orge, du blé, du millet, etc. Les plantes alimentaires et industrielles, coton, canne à sucre, tabac, chanvre, pavot, indigo, y poussent avec une facilité merveilleuse. Des villes nombreuses et prospères se sont élevées le long des cours d'eau qui sillonnent le Bengale; quelques-unes, comme Gaur, florissantes lorsqu'un fleuve les traversait, sont tombées en ruine lorsque son cours s'est détourné d'elles. La plus importante des villes du Bengale est Calcutta, la capitale de l'empire anglo-indien et le plus grand port de la péninsule.
La population du Bengale est très mêlée, et composée d'éléments multiples. Le type de l'Hindou dans cette contrée est des plus déplaisants au physique aussi bien qu'au moral, et c'est pourtant celui qui représente et résume aux yeux des Européens toutes les races de la péninsule. Cela tient à ce que le plus grand nombre des voyageurs n'en a pas vu d'autre. Le Bengali est petit et grêle, il a le teint brunâtre, les traits un peu déprimés. Au point de vue intellectuel il s'assimile assez vite ce qu'on lui apprend. Au point de vue du caractère il est poltron, sournois et lâche.
§ 3. — AOUDH. L'Aoudh est une province que l'on rencontre au nord-ouest du Bengale en remontant la vallée du Gange. Ses habitants diffèrent beaucoup de ceux du Bengale et sont beaucoup plus rapprochés que ces derniers des races européennes. Leur taille est haute, leur physionomie régulière et agréable, leur teint peu coloré. Cette belle et forte race habite une des régions les plus délicieuses de la terre. L'Aoudh, situé entre le Gange et l'Himalaya, jouit d'un climat bien plus favorable que celui du Bengale. L'humidité n'y est pas excessive, mais tout à fait suffisante pour entretenir l'admirable fertilité de la terre. Les étés y sont très chauds, mais, pendant l'hiver, le thermomètre s'y abaisse parfois jusqu'au point de congélation, et la fraîcheur de l'atmosphère renouvelle alors et retrempe la vigueur de l'homme.
De magnifiques forets, riches en gibier, et dont les arbres fournissent de précieuses essences, couvrent le pays vers les montagnes, tandis que les plaines qui descendent vers le Gange par une pente presque insensible portent chaque année d'admirables moissons. Sans doute le Teraï occupe une fraction assez importante de l'Aoudh; mais en beaucoup d'endroits la volonté humaine a triomphé de la nature, et plusieurs parties de cette région dangereuse ont été défrichées et par conséquent assainies. La beauté, la fécondité de l'Aoudh sont depuis longtemps légendaires parmi les Hindous; sous son nom antique de Koçala, ce royaume et sa capitale, aujourd'hui détruite, Adjodhya, ont été chantés par les poètes.
Le Ramayana débute ainsi : (( Il est une vaste contrée souriante, abondante en richesses de toutes sortes, en grains comme en troupeaux, assise au bord de la Sarayou et nommée Koçala. Là était une ville célèbre dans tout l'univers et fondée jadis par Manou, le chef du genre humain. Elle avait nom Adjodhya. » Cette cité populeuse devint plus tard la moderne Aoudh, nom par lequel on désigne également aujourd'hui les pays dont elle fut la capitale; elle était située sur les bords de la Gogra. Comme beaucoup de régions de l'Inde, F Aoudh changea plusieurs fois de capitale. Fyzabad, puis Luknow, ont successivement pris le premier rang. Cette dernière ville a acquis beaucoup d'importance depuis que l' Aoudh, ce c( jardin de l'Iode », est devenu territoire anglais.
Sa Fig. 13. — Srinagar (vallée de Cachemire). merveilleuse situation y attire un nombre considérable d'Européens. Elle est un centre d'élégance; ses édifices qui, de loin, produisent quelque effet, ne peuvent être cités que comme un intéressant spécimen de l'état de décadence où est tombé l'art hindou sous les influences européennes.
§ 4. — HIMALAYA OCCIDENTAL (CACHEMIRE). La vallée de Cachemire est une région plus favorisée encore que l'Aoudli, plus célèbre dans les traditions hindoues, et l'on peut dire dans celles du monde entier. Au point de vue de la douceur du climat et du pittoresque, le Népal seul l'égale. Elle s'ouvre entre les dernières ramifications de l'Himalaya occidental et les premiers massifs du Karakoroum. Dominée par des sommets altiers et couverts de neige, fermée par des murailles de rochers dont les pentes abruptes et sombres défient les pas de l'homme, elle développe dans une atmosphère délicieusement embaumée ses plaines verdoyantes, le cristal de ses lacs paisibles, les gracieuses habitations de ses villages, les murs blancs de ses temples et de ses palais.
En errant au bord de son unique rivière, le Jhelum, la Vitasta des Aryens, l'Hydaspes des Grecs, voisin encore de sa source et recourbant ses méandres entre des rideaux de trembles et de peupliers, on aperçoit, lorsqu'on lève les yeux, les cimes majestueuses du Nanga Parbat, cette borne angulaire de l'empire indien, et du Dapsang, la deuxième montagne du globe, haute de 8,660 mètres ; si, au contraire, on abaisse les regards, un spectacle moins imposant, mais plus riant et plus doux, les enchante ; dans l'azur tranquille des beaux lacs, de superbes édifices baignent leurs pieds de marbre, tandis qu'une charmante végétation les entoure de verdure et de fleurs. Srinagar, la plus grande ville de cette partie de l'Himalaya, occupe le centre de la vallée de Cachemire ; elle est située sur les deux rives du Jhelum.
Les canaux qui la sillonnent lui ont valu le nom de « Venise indienne )). Les toits plats de ses maisons, couverts d'une mince couche de terre où poussent le gazon et les fleurs, lui donnent l'aspect d'un immense jardin suspendu ; d'autres jardins, non moins bizarres, flottent sur les eaux des lacs et reposent sur de légers radeaux ; l'ingénieux habitant de Srinagar y cultive des concombres et des melons d'eau. Dans cette « vallée heureuse », la beauté de l'homme répond à celle de la nature. Les Cachemiriens sont les hommes les mieux faits et les plus blancs de l'Inde ; les traits gracieux de leurs femmes sont célèbres parmi les marchés d'esclaves de l'Orient. La fabrication des chfiles dits de Cachemire a fait longtemps la ri chesse du pays ; mais les variations de la mode en Europe en ont sensiblement diminué l'importance.
D'autres industries, telles que la fabrication d'essence de rose et surtout celle d'objets divers de métal incrusté, occupent d'ailleurs les habitants. La vallée de Cachemire forme une région toute à part dans l'ensemble Fig. 14. — Le Jhelum, traversé par la barque du Maharajah du Cachemire. des États cachemiriens. Ces États, dont la capitale est Djammou, sur le Chinab, comprennent les hautes vallées de l'Indus et de ses affluents, et tous les grands plateaux qui confinent au Thibet. Le Ladak et le Balti en font politiquement partie. La formation de la vallée de Cachemire est des plus curieuses. Il est acquis à la science que cette vallée fut jadis un lac et qu'un bouleversement quelconque entr' ouvrit les chaînes inférieures et amena l'écoulement des eaux.
Les traditions du pays sont remplies de ce fait singulier, qui cependant a dû se produire avant l'apparition de l'homme à la surface de la terre.
§ 5. — INDE MAHOMET ANE (PUNDJAB, RAJPOUTANA, SINDH, ETC.). Tout le bassin de l'Indus, comprenant le Pundjab, le Rajpoutana, le Guzerat, le Sindh, forme ce qu'on pourrait appeler l'Inde mahométane , à cause des conquérants qui la dominèrent, comme à cause des nombreux monuments que la civilisation musulmane y a laissés. Fig. 16. — Grand lac d'Odeypour (Rajpoutana). Il faut y joindre cette région du haut bassin du Gange, que les Anglais nomment provinces du nord-ouest. La Jumna, affluent de la rive, droite du Gange, forme la limite officielle entre le Pundjab et les provinces du nord- ouest. Le Pundjab, longue région populeuse et cultivée, qui s'étend à la base de l'Himalaya, semble prolonger jusqu'au delà de l'Indus la riche plaine du Gange , et forme le trait d'union entre les deux grands bassins du nord qui, sans lui, seraient totalement séparés.
Dans le Pundjab, on voit encore des campagnes bien arrosées et par conséquent fertiles, une population nombreuse, des villes brillantes et célèbres, telles que Lahore, Amritsir, Delhi, etc. Mais dès que l'on se tourne vers le sud, on aperçoit, à perte de vue, se déroulant vers la mer d'Arabie, la morne étendue des déserts. Les groupes d'habitations humaines s'espacent ou disparaissent ; nulle cul The text on this page is estimated to be only 12.33% accurate CIVmSATIOXS de l'inde. ture n'est possible, et de maigres pâturages sont la seule verdure et la seule production de ces plaines désolées. Toute cette région possède un climat remarquable par les énormes différences de température qu'il présente d'une saison à l'autre; les variations du thermomètre y sont de plus de 50 degrés.
Ce n'est pas seulement le désert du Thar, ce sont aussi les villes du nord qui se distinguent par cette particularité : Agra est en été un des endroits les plus chauds de la terre habitable; en hiver, il n'est pas rare qu'il y gèle dans la matinée et dans la soirée. Quant au désert, il est traversé, pendant la saison de sécheresse, par des vents tellement brûlants qu'ils semblent s'échapper de la bouche d'une fournaise. Les animaux eux-mêmes ne peuvent poser sans douleur leurs pattes sur le sable échauffé par le soleil; les indigènes, montés sur des chevaux ou des chameaux, profitent de cette circonstance pour chasser les loups, qui n'ont pas le courage de fuir en parcourant ce sol de feu. Une région étrange forme au sud le prolongement du désert de Thar : c'est le Rann de Cutch.
Un espace parfaitement horizontal se déploie sur une largeur de 60 à 100 kilomètres, sec et uni comme une glace pendant l'été, recouvert d'un mètre d'eau environ pendant l'hiver. L'île de Cutch, un peu plus élevée, et sur laquelle apparaissent quelques villages et une pauvre végétation, le sépare presque complètement de la mer. Au-dessus de cette surface unie, sur laquelle tombent les rayons perpendiculaires du soleil, flottent sans cesse des mirages qui fatiguent le voyageur et finiraient par l'affoler. Ces obsédantes hallucinations, jointes à la réverbération éclatante de la lumière sur le sable ou dans les flaques d'eau , rendent la traversée du Rann de Cutch impossible pendant le jour. C'est seulement lorsque le soleil est couché que l'on se hasarde dans cette inquiétante et bizarre solitude.
Au sud-est de l'île et de la lagune de Cutch se trouve la péninsule de Kattywar qui fait partie politiquement de la province du Guzerat. Le Guzerat est un des pays les plus civilisés de l'Inde ; sa métropole Ahmedabad est une florissante et industrieuse cité; le commerce y est très actif et les petits ports de la presqu'île de Kattywar sont bien connus des bateaux marchands de tous les pays. Le golfe de Cambay, qui baigne ses côtes, reçoit la Nerbudda et la Tapti. Au nord du Guzerat et à l'est du désert du Thar, s'élèvent les monts Aravulli, avec le massif imposant de l'Abou qui s'en détache. Cette dernière montagne est célèbre dans toute l'Inde ; on la regarde comme - i JÉs" '''' " " " Pig.
17. — Lac de Poohkar, près d'Ajmir (Rajpoutana). sacrée. Sur ses flancs s'élèvent de magnifiques sanctuaires jaïnas, où les artistes hindous ont épuisé leur ingénieuse fantaisie en des sculptures grandioses, monstrueuses ou charmantes. Les Aravulli, et la contrée montueuse qu'ils dominent, sont habités par les Rajpouts, une des plus anciennes races de l'Inde. Ils s'y sont maintenus à peu près indépendants à travers toutes les invasions, grâce précisément au caractère de leur pays, tout hérissé de fortifications naturelles. Souvent, de loin, les blocs de rochers y prennent l'aspect de remparts et de tours; et, lorsqu'ils sont surmontés d'une forteresse, on distingue à peine où s'arrête le travail de l'homme et où commence celui de la nature.
A l'est du Rajpoutana se trouvent les provinces du Bundelkund et du Bhagelkund. Ces régions également montagneuses contiennent des mines de houille et de fer. Khajurao, ancienne capitale du Bundelkund, aujourd'hui entièrement déserte, possède des temples qui peuvent être considérés comme les plus merveilleux de l'Inde. Toute cette partie de l'Hindoustan se relève pour se rattacher, par le plateau de Malwa et les monts Vindhya, au grand massif des provinces centrales, région culminante de la péninsule. § G. — PROVINCES DE L'INDE CENTRALE ET COTE D'ORISSA. La partie de l'Inde désignée par les Anglais sous le nom de Provinces Centrales était connue autrefois sous le nom de Gondwana. Tant au point de Vue géographique qu'au point de vue de la faune et de la flore, elle constitue une région intermédiaire entre l'Hindoustan et le Dekkan.
Le Gondwana était autrefois couvert d'épaisses forêts infestées de miasmes mortels qui les rendaient impénétrables. Jusqu'au dix-huitième siècle , il a formé entre l'Inde du nord et du sud une barrière que les envahisseurs n'ont pu franchir qu'en la contournant. Il y a trente ans à peine, cette partie de l'Inde était aussi inconnue que le centre de l'Afrique. Le Gondwana est formé par une série de plateaux dont l'altitude varie de 300 à 1,000 mètres, coupés de gorges profondes et de vallées. Le point culminant de cette région, l'Amarkantak, dont la hauteur ne dépasse guère 1,100 mètres, forme un nœud orographique important, car il donne naissance à six grands fleuves ou rivières, parmi lesquels la Sône, la Mahanuddi et la Nerbudda.
Le Gondwana est peuplé en partie par une population sauvage très intéressante, les Gonds, que nous aurons à étudier dans un autre chapitre. A l'est du Gondwana se trouve la côte d'Orissa, région actuellement pauvre et sauvage, une des plus exposées à la fois aux sèche resses et à l'inondation , et par conséquent à la famine. Elle fut jadis cependant, le siège d'un puissant empire dont la splendeur est révélée par la magnificence des temples qu'il a laissés. Ceux de Bhuvaneswar et de Jaggernauth peuvent Être encore cités parmi les plus célèbres de l'Inde. Les derniers attirent annuellement par centaine de mille les pèlerins venus de diverses régions de l'Inde. La côte d'Orissa se continue au sud par la côte des Circar.
Au-dessous du lac Chilka, après avoir dépassé la ville assez importante de Berhampour, on voit entre les montagnes et la mer un étroit passage, connu sous le nom de Thermopyles des Circar, qu'ont dû franchir les envahisseurs qui ont pénétré par ce côté dans le Dekkan. Ce point forme la frontière commune des langues aryennes et dravidiennes. L'Urya se parle au nord, le Telegou au sud.
§ 7. — DEKKAN. Le nom de Dekkan, qui, dans son acception ancienne, s'applique à toute la partie méridionale de l'Inde, par opposition à la partie septentiïonale ou Hindoustan, est généralement réservé maintenant à la région des plateaux, abstraction faite des Provinces Centrales et des côtes. Ces plateaux, au sol volcanique, sont généralement infertiles et peu peuplés, si ce n'est au bord des rivières, dans les vallées remplies de « terre noire )), et dans la partie occidentale où la mousson du sudouest déverse chaque année les torrents d'une eau bienfaisante. Tout le nord-ouest de cette région est habité par les Mahrattes, qui formèrent jadis un Etat puissant, essentiellement guerrier et redouté de l'Inde entière.
Vainqueurs des Bhils, qui représentent dans cette partie de l'Inde la population autochthone, les Mahrattes s'établirent sur les deux versants des Ghats , aussi bien sur les hauts plateaux que dans les riches plaines du Konkan. C'est un des peuples dont les soulèvements ont été le plus difficilement comprimés par les Anglais. A part les Mahrattes, toutes les populations du Dekkan sont dravidiennes ; du moins l'élément dravidien y domine malgré tous les mélanges. Parmi les grands empires qui occupèrent le sud de la péninsule, et dont les capitales fameuses, Golconde, Bijapour, Bijanagar, ont jeté tant d'éclat, et ont laissé de si fantastiques souvenirs dans l'imagination des Européens, les seuls qui subsistent encore, sont ceux de Mysore et d'Hyderabad.
Le royaume de Mysore, situé sur le flanc oriental des Ghats occiFig. 18. — Vue prise à Bijapour (Dekkan). dentales, appuyé au sud contre le massif des Nilghirris, reçoit des nuées de la mousson un abondant tribut, après qu'elles ont versé sur la côte de Malabar leurs premières averses furieuses. Il est donc en partie couvert par une végétation puissante; ses forêts surtout sont admirables; elles abondent en santal, ce bois parfumé que les Hindous sculptent et incrustent si gracieusement. Le coton, les céréales, les épices, sont d'importants objets d'exportation pour le Mysore. Sa capitale, qui porte le même nom, est une ville élégante et salubre, mais les Européens préfèrent encore le séjour d'Outakamound, dans les Nilghirris, la principale ville de santé de l'Inde méridionale.
C'est dans le Mysore, sur le flanc oriental des Ghats, que prend naissance la Cavery, le fleuve le plus important de l'Inde méridionale au sud de la Kistna. Elle quitte brusquement la région des plateaux, par une chute de plus de cent mètres, qui, à l'époque des grandes eaux, est une des plus belles cataractes du monde. Son extrémité forme un très vaste delta, dont le bras le plus large porte le nom de Coleroon. La Cavery est sacrée, comme la plupart des fleuves de Fig. 19. — Vue prise du sommet de la forteresse des rois de Golconde (empire du Nizam). l'Inde; dans la région qu'elle traverse, à Tanjore, à Trichinopoli, à Kombakonum, et plus b as, a Madura, s'élèvent des temples célèbres ; leur architecture diffère des autres sanctuaires de l'Inde et a pour trait caractéristique spécial, comme nous le verrons, les grandes portes pyramidales ou (( gopuras » , recouvertes par des milliers de statues sculptées, dont l'ensemble est d'un effet très imposant.
La pointe extrême de l'Inde, au sud de la Cavery, forme une région montagneuse et sauvage ; les forêts y abondent et nourrissent un grand nombre de bêtes féroces et de serpents venimeux ; le climat est malsain dans les vallées. Mais de louables efforts y sont entrepris pour tirer parti des richesses naturelles que le sol offre à la culture, et, sur les pentes des montagnes, les villes de plaisance commencent à s'élever là où l'altitude corrige les ardeurs tropicales et où soufflent des brises rafraîchissantes et salubres. Toute la partie supérieure du Dekkan est occupée par le grand empire du Nizam, le plus étendu des États demi-indépendants de l'Inde. Sa ville principale, Hyderabad, est une des plus curieuses cités de l'Inde.
Cette grande ville mahométane est une de celles qui donnent le mieux l'idée de ce que devait être une capitale orientale, Bagdad, par exemple, au temps de la puissance arabe. C'est tout près d'Hyderabad que se trouve Golconde. Cette cité, jadis fastueuse, et dont le nom seul éveille les féeriques images de palais splendides où se pressent des foules parées de chatoyantes étoffes et de pierreries étincelantes, n'est plus qu'un misérable village. Il est dominé par une mystérieuse forteresse, véritable clef de la contrée, et où bien peu d'Européens avaient réussi à pénétrer avant nous. Golconde n'est pas d'ailleurs la seule ancienne capitale du Dekkan tombée en .ruines. Les capitales d'anciens royaumes, désertes aujourd'hui, sont communes dans l'Inde.
Les plus intéressantes de celles qu'on peut observer dans le Dekkan sont Bijapour et Bijanagar; on trouvera plusieurs de leurs monuments représentés dans cet ouvrage. Sur un espace presque aussi vaste que Paris, Bijanagar présente un amoncellement de pagodes et de palais qu'aucun pied humain ne foule plus et dont les seuls hôtes actuels sont des bêtes féroces. Il faut avoir erré, la nuit, parmi éclatant clair de lune, dans le labyrinthe des temples déserts de cette cité morte, le long des voies bordées de colonnes et de portiques s' enchevêtrant et s'étendant à l'infini, pour comprendre à quel point est parfois éloquente l'âme silencieuse des choses. Ce n'est qu'avec de tels spectacles sous les yeux qu'on réussit à faire sortir de la poussière des siècles le mystérieux fantôme d'une civilisation disparue.
Livre premier — Les milieux. Chapitre III — Flore, faune et productions minérales
§ 1. — LA FLOKE. De même que l'Inde présente tous les climats divers, elle présente également tous les genres de productions végétales ou animales. Aucune flore, non plus qu'aucune faune spéciale, ne la caractérise. Tandis que les premières pentes de ses montagnes sont couvertes des fleurs et des fruits de l'Europe, ses plaines rappellent souvent, par leur aspect, celles de la Perse et de la Chine; en traversant certaines de ses régions bridantes et sèches , on se croirait transporté dans l'Afrique centrale ; et enfin la végétation puissante et désordonnée du Teraï et des Sanderband est toute semblable à celle qui se développe dans les îles de la Malaisie. D'une façon générale l'Inde est extrêmement riche et fertile, et pourrait suffire aisément à la nourriture de ses habitants.
Les effroyables famines qui désolent parfois quelqu'une de ses régions, tiennent en grande partie au manque de moyens de communications régulières, qui permettraient de faire immédiatement passer dans la province où les récoltes sont insuffisantes le trop-plein de celles qui ont largement produit. Ces famines tiennent aussi à la pauvreté extrême des classes inférieures , qui souvent, faute des quelques sous nécessaires pour acheter ■58 LES CIVILISATIONS DE L'INDE. un peu de riz ou de blé, périssent en foule, tandis que des quantités énormes de grains s'entassent sur les navires et vont alimenter les marchés étrangers. L'Inde compte en effet les céréales comme le premier et le plus important des produits de son sol.
Le blé, le riz, le maïs, le millet, y poussent en abondance et forment le fond de la nourriture de ses habitants, à qui l'usage de la viande est généralement d'ailleurs interdit. La chaleur du climat, le manque de bétail et les prescriptions religieuses, s'accordent pour obliger l'Hindou à vivre exclusivement d'aliments végétaux. L'agriculture semble avoir toujours été pratiquée dans l'Inde avec ardeur et intelligence. Lorsque les Européens ont essayé de l'améliorer par les nouveaux procédés qu'ils apportaient, l'épreuve a généralement tourné au profit des indigènes ; l'on a dû reconnaître qu'en bien des cas les anciennes méthodes étaient les meilleures et que par conséquent il valait mieux y revenir.
Cependant il reste à étendre la surface des terres en culture, qui n'équivaut guère encore qu'au tiers de la superficie totale de l'Inde. Le bassin du Gange est la région la plus fertile, non seulement de la péninsule, mais peut-être du monde entier. Des champs admirables y couvrent partout les plaines à perte de vue, et leur horizon monotone avait fini par lasser les yeux du conquérant mogol Baber. Il n'est pas rare d'y faire trois récoltes par an. C'est le riz surtout que l'on cultive sur les bords du Gange, dans les terrains qu'il laisse à découvert après l'inondation; mais le blé, le coton, le tabac, le jute, l'opium, croissent aussi heureusement dans cette large vallée, unique sur la terre par son inépuisable fécondité.
Partout dans l'Inde où les terres sont bien arrosées, elles se montrent aussi généreuses, et les provinces dans lesquelles serpentent de nombreux cours d'eau ou qu'inonde régulièrement la mousson du sud, offrent à peu près les mêmes productions que le Bengale. Dans les terres basses où l'humidité est excessive , on récolte avec abondance différentes espèces de riz ; le blé domine dans les endroits plus élevés et plus secs. Le principal objet d'exportation pour l'Inde, après les céréales que les navires emportent en masses chaque jour plus considérables vers l'occident, est l'opium. On le cultive surtout dans la plaine du Gange, dans le Pundjab et le Rajpoutana. Le gouvernement anglais s'en est réservé le monopole.
Les quantités prodigieuses d'opium que consomme la Chine lui sont presqu'entièrement fournies par l'Angleterre, qui les tire du sol hindou. On sait assez quel fut l'indignation du gouvernement britannique lorsque les souverains du Céleste Empire, voulant préserver leurs sujets des effets de ce funeste poison, essayèrent de leur en interdire l'usage et d'en empêcher l'introduction dans leurs États. C'est alors qu'éclata cette fameuse « guerre de l'opium )), après laquelle les Anglais vainqueurs forcèrent la Chine à recevoir de nouveau l'opium des Indes, qui y tue régulièrement chaque année plusieurs milliers d'êtres humains. Le coton vient en troisième ligne comme importance parmi les productions agricoles de l'Inde.
Certaines régions dans les hautes terres du Dekkan lui sont très favorables. Il est moins estimé que celui de l'Amérique, mais la guerre de sécession donna pendant quelques années à sa culture et à son commerce un accroissement inattendu. Il forme encore une branche importante de l'exportation, soit comme fibre, soit manufacturé. Les mousselines et les calicos de l'Inde furent jadis célèbres ; mais les machines de l'Occident ont fait une trop rude concurrence aux ouvriers orientaux. Aujourd'hui la plupart des (( indiennes )) sont fabriquées en Europe, qui les envoie à son tour à Bombay et à Calcutta. Une autre plante textile, le jute, est cultivée et exportée par l'Inde sur une grande échelle.
Parmi les produits de son sol, que ce pays vend au dehors, il faut aussi compter les graines oléagineuses. Le tabac, qui y vient parfaitement, n'est guère acheté par les Européens, qui le trouvent mal préparé ; il sert surtout pour la consommation des indigènes. La ville de Trichinopoly, dans le sud, est justement renommée cependant pour la qualité de ses cigares. L'Inde est la contrée qui, après la Chine, produit le plus de thé; les plantations de thé donnent de très beaux résultats dans l'Assam. Quant au café , qui y fut introduit vers le milieu de ce siècle, il prospère d'une façon remarquable sur les collines du sud, et surtout dans le Waïnad, petit Etat au sud du Mysore. L'indigo, le bétel, le quinquina, récemment acclimaté, et le mûrier des vers à soie, doivent également être comptés parmi les grandes cultures de l'Inde.
L'Inde possédait autrefois d'admirables forets. Par malheur, les déboisements auxquels se sont livrés, d'abord les indigènes, puis les conquérants anglais avant que le gouvernement y eût pourvu, ont bien diminué cette source de richesse. Dans les Provinces Centrales, les Hindous mettent encore en usage un système de défrichement déplorable. Ils abattent sur une certaine étendue de forêts les arbres séculaires, puis ils y mettent le feu, et sèment ensuite parmi les cendres. Us obtiennent ainsi deux ou trois excellentes récoltes, et, lorsque la fécondité passagère communiquée au sol par les cendres est épuisée, ils vont un peu plus loin recommencer la même opération. L'avidité et l'imprudence des maîtres européens a continué l'oeuvre de destruction commencée par les indigènes, et l'on s'avise aujourd'hui seulement qu'il serait utile de mettre un terme à un si triste gaspillage.
Les deux rois des forêts de l'Inde sont le sal et le tek : le premier fournit de la résine ; le second est un excellent bois de construction, et ses menues branches se transforment en charbon de belle qualité. Ces deux arbres gigantesques demandent des terrains divers et ne poussent jamais côte à côte. Le sal couvre les pentes méridionales du Sub-Hymalaya et se retrouve dans les provinces du centre; mais il s'arrête complètement au bord des plateaux basaltiques du Dekkan, qui sont, au contraire, le domaine particulier du tek. Dans l'Inde comme partout ailleurs, les montagnes, à une certaine altitude, se revêtent du sombre manteau des pins et des sapins. Audessous de la froide zone où se plaisent ces arbres, sur des pentes pourtant élevées encore où règne un climat tempéré qui rappelle celui de l'Europe, le chêne, le hêtre, le tremble, tous les hôtes familiers de nos forêts occidentales, étendent leurs gracieux ombrages; auprès d'eux poussent également tous nos arbres fruitiers et même nos arbustes ; parmi des buissons de groseilliers s'élèvent les pommiers, les' poiriers et les pruniers ; parfois la vigne même s'y rencontre.
Si de ces hauteurs nous redescendons dans les plaines, nous apercevons une foule d'autres arbres utiles par leurs fruits ou par leur bois et souvent magnifiques par leur feuillage. Ce sont : le dattier, le figuier des ban vans, le mliowa, dont la fleur nourrissante a servi quelquefois de ressource unique dans les temps de famine ; c'est le léger bambou, le dur bois de fer et le santal parfumé; c'est enfin et surtout le palmier, cet arbre précieux, dont les indigènes ont compté huit cent une manières de tirer parti, en utilisant son bois, sa fibre, ses feuilles, sa sève et son fruit. Les provinces méridionales sont les plus riches en palmiers. Dans les régions à la fois très arrosées et très chaudes de l'Inde, la flore tropicale se développe avec toute sa splendeur.
C'est surtout dans l'Assam qu'elle surgit avec une intempérance de vie qui défie les efforts de l'homme. Les forêts y sont si épaisses que le feu y devient indispensable, et que l'incendie seul, pendant la courte saison de sécheresse, parvient à déblayer un peu le sol. Les arbres s'élèvent à 50 et 60 mètres ; un inextricable fouillis de lianes les unit en une seule masse impénétrable; des fleurs étranges s'ouvrent à leur pied. On a compté sur les monts Khasi deux cent cinquante espèces d'orchidées. Nulle région n'offre l'exemple d'une végétation plus magnifique et plus désordonnée. § -2. — LA FAUNE. L'Inde ne nourrit aucune espèce d'animal qui lui soit propre ; sa faune est variée comme sa flore et comme son climat, et rappelle, suivant les régions, celle de la Chine, de l'Afrique, de la Malaisie et de l'Europe.
Toutes les parties élevées, sèches et froides de l'Himalaya, au-dessous des neiges éternelles, sont peuplées par les animaux du Thibet, les chamois, les chevreuils, les ours, les chiens sauvages et les loups. Les régions chaudes, boisées et sauvages duTeraï et de l'Assam conservent encore les principales espèces d'animaux féroces, qui, poursuivies et chassées dans les autres parties de l'Inde, s'y sont réfugiées et y pullu lent sans inquiétude. C'est également dans cette retraite dernière que les éléphants vivent par troupes et en liberté. Ces précieux animaux risquaient de disparaître de l'Inde, si le gouvernement anglais ne les avait pris sous sa protection et n'en avait interdit la chasse, se déclarant propriétaire de tous les éléphants de la péninsule.
On en attrape chaque année environ une centaine; on les attire dans des pièges, puis on les met dans la société d'éléphants apprivoisés qui les habituent à la servitude. Ils sont employés pour une foule de travaux, servent à chasser le tigre, et sont un des principaux ornements des pompes royales des souverains indigènes. Dans tout brillant cortège on voit s'avancer des éléphants caparaçonnés de pourpre et d'or, portant sur leur dos les rajahs ou les hôtes illustres à qui l'on a l'intention de rendre des honneurs particuliers. Le lion a presque entièrement disparu de l'Inde ; les derniers représentants de son espèce se trouvent à l'ouest, dans la presqu'île de Kattywar ; ils sont de petite taille et n'ont pas de crinière.
Quant au tigre, c'est l'animal féroce qui s'est le mieux maintenu dans la péninsule ; il y est encore partout répandu , mais c'est dans les taillis des jungles qu'il habite le plus volontiers. S'il subsiste encore en grand nombre, c'est qu'on ne lui fait pas toujours la guerre ; il est respecté dans certaines contrées, plus exposées que les autres aux ravages des sangliers ; ces derniers animaux sont particulièrement redoutables pour les cultivateurs, et les tigres en détruisent un grand nombre. D'ailleurs la proie la plus ordinaire du tigre est l'animal sauvage des forets, daim, chevreuil ou sanglier ; c'est seulement lorsque celui-ci vient à lui manquer que, poussé par la faim, il s'aventure autour des habitations humaines et s'empare du bétail.
C'est plus rarement encore qu'il s'attaque à l'homme; mais, lorsqu'une fois il a goûté à sa chair, il n'en veut plus d'autre, et alors il devient fort dangereux. Le tigre qui, dédaignant toute autre victime , déclare ainsi la guerre à l'homme , déploie dans cette nouvelle chasse une férocité et une ruse contre lesquelles des populations entières renoncent quelquefois à lutter. Le pays qu'il habite finit par se dépeupler, après que des centaines de malheureux ont péri dévorés par lui. Il devient comme un nouvel animal et il porte aussi un nom nouveau : c'est le terrible « mangeur d'hommes » {man-eater). limiter donne à ce propos les chiffres suivants : un man-eater tua en trois ans cent huit individus; un autre faisait une moyenne de quatre-vingts victimes par an; un troisième, par ses ravages, amena l'abandon de treize Mg, 20. — Éléphants emplo3Tés comme porteurs. villages et transforma en désert un espace de 650 kilomètres carrés ; un quatrième enfin, en 1869 , tua cent vingt-sept personnes et tint une grande route complètement fermée pendant plusieurs semaines.
Le gouvernement anglais alloue de fortes primes à ceux qui parviennent à détruire ces redoutables animaux ; mais les indigènes osent à peine les combattre, car à la terreur toute naturelle qu'ils inspirent se joint chez les Hindous un respect superstitieux; quand le mangeur d'hommes a fait un certain nombre cle victimes, il commence à être regardé comme un dieu. Un animal bien plus dangereux et pourtant plus vénéré encore des Hindous que le tigre, c'est la cobra, l'un des serpents les plus venimeux qui existent. Nul pays au monde n'offre d'ailleurs autant de variétés de serpents venimeux que l'Inde ; on en voit surgir partout de son sol et de ses eaux. Les serpents d'eau salée, ceux que l'on trouve dans les marigots de la côte de Malabar, font des morsures empoisonnées, tandis que ceux qui vivent dans les eaux douces sont inoffensifs.
Mais parmi les serpents de terre, dont un grand nombre sont dangereux, la cobra est le plus terrible. Les blessures qu'elle fait sont toujours mortelles. Et tandis qu'on peut chasser le tigre, et que le jour viendra sans doute où l'on en aura complètement débarrassé le pays , il est presque impossible de se défendre contre les serpents. Ils rampent silencieusement dans l'herbe, sortent tout à coup des fissures du sol, se glissent dans les habitations, et se multiplient avec une rapidité prodigieuse. En raison de l'épouvante qu'elle inspire, la cobra est devenue pour les Hindous l'animal sacré par excellence. Elle forme un des attributs principaux de Vishnou ; partout dans les sculptures des temples elle est représentée enroulant ses replis tortueux et hérissant des milliers de têtes aux yeux menaçants.
C'est à vingt mille par an environ, que s'élève dans les Indes le nombre des victimes faites par les tigres et les serpents venimeux. Tigres et serpents ne sont pas d'ailleurs les seuls hôtes redoutables de l'Inde. Les rats, les sauterelles, les insectes de toute sorte, causent bien plus de dégâts matériels. Les loups sont très nombreux dans l'Inde , qui en possède plusieurs espèces ; la panthère, le chacal, la hyène et le rhinocéros, termineront, avec le crocodile, la liste des animaux féroces. Le rhinocéros se rencontre surtout dans les Sanderband ; les crocodiles abondent dans les marais et les rivières et infestent les moindres cours d'eau ; l'alligator et le gavial du Gange en sont les deux principales variétés.
L'Inde est un pays très pauvre en pâturages et par conséquent en bé tail. Les chameaux, les chevaux, les boeufs, les buffles surtout servent comme animaux domestiques ; les chevaux sont de très petite taille ; les moutons ne sont élevés que pour leur chair et pour leur lait. Quant au porc, il est en abomination aux yeux des Hindous. Les volatiles de bassecour sont les mêmes qu'en Europe. On trouve dans les rivières plusieurs espèces de poissons bons à manger, et d'autres récemment acclimatées peuplent les viviers des Nilghirris. Fig. 21. — Chameau de course. Les singes pullulent aux Indes, et sont un fléau pour les paysans dont ils abîment les récoltes et dans les habitations desquels ils viennent effrontément voler tout ce qui leur plaît.
Le respect de l'Hindou pour le dieu singe Hanouman l'empêche de se défendre contre ces importuns animaux. Ils rendent certaines villes, Muttra par exemple, absolument inhabitables pour les Européens. A Bénarès, ils sont devenus tellement gênants il y a quelques années qu'il a fallu les déporter en masse de l'autre côté du Gange. CIVILISATIONS DE L'iXDE. . ci; LES CIVILISATIONS DE L'INDE. Les oiseaux des Indes sont très remarquables par la beauté de leur plumage, mais fort peu sont des oiseaux chanteurs. Les agriculteurs les bénissent parce qu'ils détruisent les insectes, tandis que les habitants des villes ont une considération spéciale pour les vautours, qui font disparaître les matières animales en putréfaction et assainissent ainsi les rues.
Les perroquets de l'Inde sont beaux et fort nombreux.
§ 3. — PRODUCTIONS MINÉRALES. Les récits exagérés des voyageurs et l'imagination surexcitée des Occidentaux ont représenté l'Inde comme une mine inépuisable de pierres précieuses. Ils semblait que cette immense péninsule fût tout entière semblable à la seule île de Ceylan où les rubis, les saphirs, les topazes, les grenats constellent les blocs de gneiss, roulent dans le sable des cours d'eau. 11 a fallu en rabattre beaucoup de ces merveilleuses descriptions. L'Inde a possédé, il est vrai, de riches mines de diamants; malheureusement elles sont à peu près épuisées depuis longtemps. Celles de Sambalpour, dans la haute vallée de la Mahanuddi et de Karnoul, dans le sud, étaient encore exploitées au commencement du siècle.
Quant à Golconde, dont le nom seul semble faire éclater aux yeux un ruissellement éblouissant de pierreries, et dont les princes déployèrent jadis un tel faste, elle ne tire plus de ses mines que quelques pierres sans valeur. On trouve des améthystes dans les monts Aravulli, des grenats dans le Meywar, du cristal de roche dans la vallée de la Nerbudda. Au bord de la mer, dans le Guzerat, on recueille des agates, des onyx et des cornalines ; dans quelques endroits, du jade et du corindon. La pêche des huîtres perlières a toujours été pour l'Inde une source de richesse ; elle se pratique dans le golfe de Cambay, sur les côtes de Madura et de Travancore, et surtout dans les eaux de Ceylan. On exploite dans le Rajpoutana des carrières de fort beaux marbres blancs et rosés.
Les grès roses du Bundelkund et de la vallée du Cham bal sont appréciés comme pierres d'ornement clans la construction des édifices. L'Inde possède des houillères sur une étendue considérable : elles occupent une vaste région entre le Gange et la Godavéry, où elles se trouvent réparties en quatre groupes. Mais beaucoup de bassins ne valent Fig. 22. — Vue prise à Nassik, sur les bords du lac sacré. pas la peine d'être 'exploités et les autres contiennent un charbon très inférieur à celui des mines européennes ; il donne en brûlant plus de résidus et ne produit guère que la moitié du travail fourni par une égale quantité de charbon anglais. Cette pauvreté de l'Inde en combustible permet de pressentir que ce pays sera toujours plutôt agricole qu'industriel; la nature l'a disposé pour être exclusivement une terre nourricière à l'égard des autres peuples; et l'on a vu ses industries périr très vite dès que le canal de Suez l'a mis en rivalité directe avec les fabriques de l'Occident.
Le fer existe assez abondamment dans l'Inde; les plus beaux gisements se trouvent à Salem dans la présidence de Madras. Les indigènes Font recueilli et travaillé depuis des temps immémoriaux ; des instruments de fer ont été découverts dans d'informes monuments semblables à nos cromlechs celtiques, et qui sont les plus anciens vestiges de la présence et du travail de l'homme dans la péninsule. Les indigènes préparaient encore tout récemment le fer avec de petits fourneaux chauffés au charbon de bois. Cette industrie tombe en désuétude, et on ne peut guère y substituer le traitement des minerais par les houilles indiennes, malheureusement insuffisantes. Aussi les fers anglais sont-ils à peu près les seuls employés aujourd'hui dans l'Inde.
Le cuivre et l'or se rencontrent dans l'Inde, mais en trop petite quantité aujourd'hui , l'or surtout, pour que leur exploitation soit bien productive. La seule substance minérale que l'Inde possède en quantités considérables, est le sel. Elle pourrait, pendant des siècles, en fournir au monde entier. Une chaîne de collines y est complètement formée par des amas salins; c'est le curieux Sait Range, dans le Pundjab, sur les bords de l'Indus supérieur. Le gouvernement anglais s'est réservé le monopole de cette substance. Notre rapide esquisse de l'Inde physique est terminée. Elle était indispensable pour montrer les conditions d'existence de ses habitants et faire comprendre les institutions, les croyances et les mœurs que nous étudierons bientôt.
Nous n'avonspu donner dans ces courtes pages qu'une faible idée de la nature magnifique et violente des régions que nous voulions décrire. Les forces naturelles y sont formidables dans leur fureur et formidables encore dans leurs bienfaits. Dans aucune contrée du globe on ne sent d'une façon aussi profonde le jeu grandiose de ces forces bienfaisantes ou nuisibles, irrésistibles toujours, mères des nécessités qui façonnent et mènent les hommes et sont la cause première des civilisations dont l'histoire enregistre le cours. >f-o-ic- »
Livre deuxième — Les races. Chapitre premier — Origine et classification des races de l’Inde
§ 1. — COMMENT NAISSENT ET SE TRANSFORMENT LES RACES. tant d'aborder la description des races de l'Inde, nous consacrerons quelques pages à définir ce qui constitue les races; nous montrerons comment elles naissent et se transforment, et quels sont les caractères qui permettent de les classer. Nous avons eu occasion de développer, dans plusieurs de nos derniers ouvrages, l'état actuel de la science et nos idées personnelles sur ces importantes questions. Il nous suffira donc de résumer ici ce que nous avons précédemment exposé. Les agglomérations d'hommes répandues à la surface du globe ont été divisées en un certain nombre de groupes auxquels on a donné le nom de races. Jusqu'ici ce mot race appliqué à l'homme, doit être consi déré comme l'équivalent du mot espèce appliqué à l'animal.
Les diverses races d'hommes sont séparées en effet par des caractères distinctifs aussi tranchés que ceux qui séparent des espèces animales voisines. Ces caractères possèdent cette particularité fondamentale de se reproduire par l'hérédité avec régularité et constance. Si le terme de race est synonyme du mot espèce, il n'est en aucune façon l'équivalent de celui de peuple. Un peuple n'est le plus souvent .qu'une agglomération de races diverses que la politique, la géographie ou d'autres causes ont réunies sous un seul gouvernement. Des termes comme ceux d'Hindous, de Français, d'Autrichiens, etc. désignent simplement des groupes de races fort différentes, mais habitant une même contrée, possédant un certain nombre d'institutions politiques communes, et ayant par conséquent des intérêts communs.
On peut constater chez toutes les races humaines, de. même d'ailleurs que chez les diverses espèces animales, deux ordres de caractères d'importance très inégale. Ce sont, d'une part, les caractères ancestraux légués par l'hérédité, et apportés par conséquent en naissant; et, d'autre part, les caractères acquis pendant la courte durée de la vie de l'individu, sous l'influence du milieu, de l'éducation et de diverses autres causes. Les premiers représentent l'héritage de toute une race, c'est-à-dire le poids d'un passé d'une immense longueur. L'individu les apporte avec lui en venant à la lumière; ce qu'il pourra leur ajouter pendant le cours de son existence sera toujours bien faible. Les aptitudes nouvelles acquises par chaque génération ne peuvent lutter contre le poids formidable du passé que lorsqu'elles ont été accumulées dans le même sens pendant des siècles.
C'est par ces additions successives, triées par la sélection, et accumulées par elle pendant le cours des âges, qu'est due l'évolution lente mais profonde des espèces. Dans les ouvrages auxquels nous faisions allusion plus haut, nous avons recherché comment les races différentes dont les circonstances politiques forment un seul peuple, peuvent arriver à la longue à ne former qu'une seule race. Nous avons vu qu'elles y parviennent seulement lorsque le milieu, les croisements et l'hérédité ont fixé en elles, par l'action des siècles, un certain nombre de caractères physiques, "moraux et intellectuels communs. Nous avons montré que deux conditions fondamentales étaient nécessaires pour réaliser cette fixation.
La première que les changements aient été accomplis lentement par l'hérédité ; la seconde, qu'il n'y ait pas inégalité trop grande dans la proportion des races mélangées. Cette seconde condition est d'une importance très grande. Un petit groupe de blancs transporté dans une masse de nègres, disparaît rapidement. Ainsi ont disparu, sans exception, tous les conquérants qui ont envahi des populations trop nombreuses, les Arabes en Egypte, par exemple. Arabe par la langue, la religion et les institutions, l'Égyptien de nos jours est, en réalité, le descendant de ses devanciers primitifs du temps des Pharaons, ainsi que le démontre sa ressemblance avec les images gravées sur les bas-reliefs, des temples et des tombeaux.
L'influence tant invoquée autrefois des milieux pour expliquer les transformations des races humaines, est, en réalité, bien faible; elle n'a guère agi qu'après des accumulations de siècles, qui nous reportent à ces âges lointains où. il n'y a pas d'histoire. L'action des milieux est trop faible aujourd'hui pour modifier les caractères fixés solidement par l'hérédité : c'est pour cette raison que sous toutes les latitudes les fils d'Israël conservent leur type invariable. Les caractères fixés par l'hérédité sont tellement stables que, si. une race ancienne est transportée dans un milieu nécessitant des transformations profondes, elle périt plutôt que de se transformer. L'acclimatement est une vaine chimère.
Jamais, malgré toutes les règles d'hygiène qu'il observe, l'Anglais n'a pu s'acclimater aux Indes, et, s'il ne pouvait pas faire élever ses enfants en Europe, l'immense péninsule ne compterait plus un seul Européen après la troisième génération. L'hérédité seule peut lutter contre l'hérédité. Jamais les milieux n'ont eu une telle puissance. Si faible que soit l'action des milieux, elle existe pourtant, mais alors seulement que l'hérédité leur apporte son puissant concours. Lorsque, suivant la seconde des conditions indiquées plus haut, pour permettre la fusion de deux races, les éléments mis en présence ne sont pas disproportionnés, les influences si lourdes du passé se trouvent dissociées par des influences héréditaires contraires d'un poids égal, et • les milieux n'ayant plus à lutter contre elles, peuvent librement agir.
Nous voici donc conduits à cette première conclusion , que ce n'est que par le mélange de races différentes, et nullement par l'action du milieu seul, que peuvent se former des races nouvelles. Mais ici nous nous trouvons en présence d'une question dont l'intérêt pratique est considérable, car de sa solution dépend le plus souvent l'avenir d'un peuple. Cette question est la suivante : Quelle sera la valeur de la race nouvelle ainsi formée? Si elle est égale ou supérieure à la plus élevée des races mises en présence, il est évident que le mélange est avantageux. Il n'est pas moins évident qu'il sera nuisible, au moins pour la race supérieure, dans le cas contraire, Nous avons examiné en détail cette question fondamentale dans nos précédentes recherches, et n'avons qu'à en rappeler ici les conclusions.
En nous appuyant sur l'étude des résultats amenés par ces mélanges dans le 3 diverses contrées du globe, nous avons fait voir qu'ils pouvaient être, suivant les circonstances, avantageux ou nuisibles. Ils sont avantageux, si les éléments mis en présence, au lieu d'être en opposition, se complètent de façon à former un tout homogène. Tels sont les éléments dont la réunion a formé la race anglaise, par exemple. Ils sont tout à fait nuisibles, si les éléments qui s'unissent sont fort différents par leur civilisation, leur passé et leur caractère. Les mélanges du blanc et du noir, de l'Hindou et de l'Européen, se trouvent dans ce dernier cas. En ce qui concerne les croisements d'Hindous et d'Européens, nous aurons à revenir dans le chapitre de cet ouvrage consacré à l'étude des castes, sur les conséquences désastreuses de tels mélanges.
Nous y verrons que les résultats funestes engendrés par des mélanges entre peuples trop différents étaient parfaitement connus des anciens conquérants de l'Inde, et furent probablement l'origine du régime des castes, base de leurs institutions sociales. Nous avons étudié ailleurs ces mélanges dans leurs conséquences politiques et sociales suivant les différents cas qui peuvent se présenter, et avons montré qu'ils sont les plus énergiques facteurs de la décadence des races et des empires. Nous avons recherché également ce qui pouvait résulter de la mise en présence de deux races dont l'une a asservi l'autre, et fait voir pourquoi avec un certain degré d'écart existant entre les deux peuples, la domination étrangère peut être acceptée facilement, ce qui fut le cas des Musulmans dans l'Inde, puisque 50 millions d'Hindous ont adopté la loi du prophète; et comment, an contraire, avec un degré d'écart différent, elle peut être très difficilement supportée.
Ce dernier cas est celui des Anglais dans l'Inde. Malgré un siècle d'occupation ils n'ont pu faire encore accepter à leurs sujets ces deux éléments par lesquels commence toujours l'assimilation d'un peuple : la religion et la langue. Je n'ai pas à insister ici sur des généralités applicables à tous les peuples, et développées suffisamment dans l'ouvrage* que nous avons écrit pour servir d'introduction à cette Histoire des Civilisations. Laissant donc de côté ce qui concerne la formation des races, nous nous bornerons à dire quelques mots des caractères qui permettent de les différencier.
§ 2. — PRINCIPES DE LA CLASSIFICATION DES EACES. — VALEUR COMPARÉE DES CARACTÈRES ANATOMIQUES MORAUX ET INTELLECTUELS, QUI PERMETTENT DE LES CLASSER. Il semble évident, au premier abord, que les plus importants des caractères qui permettent de différencier les races humaines doivent être les caractères anatomiques, la couleur de la peau, celle des cheveux, la forme du crâne, par exemple. Cela semble évident parce que ces caractères sont immédiatement visibles ; mais quand on cherche à approfondir leur valeur, on reconnaît bien vite qu'ils ne permettent que des divisions tout à fait grossières. Avec la couleur de la peau et celle des cheveux, on peut diviser tous les habitants du globe en quatre (*) L'homme et les sociétés.
Leurs origines et leur histoire. 2 vol. in-8°, CIVILISATIONS DE L'INDE. ou cinq groupes à peine. Avec la forme du crâne, on subdivise chacun de ces groupes en deux ou trois autres, et il devient ensuite impossible d'aller plus loin. Diviser les blancs, c'est-à-dire tous les peuples de l'Europe en brachycéphales et dolichocéphales, en blonds et en bruns, ne nous dit à peu près rien sur eux, car ces divisions réunissent dans le môme groupe des peuples aussi différents que les Français, les Anglais, les Russes, les Allemands, etc. Les caractères anatomiques sont donc absolument insuffisants pour différencier les races humaines. Ce que nous avons dit plus haut de la diversité des races qui contribuent souvent à former un seul peuple, prouve que la langue, la religion, les groupements politiques ne sont pas des éléments de classification meilleurs.
Ces éléments de classification que la religion, la langue, les groupements politiques, les caractères anatomiques ne sauraient nous fournir, les caractères moraux et intellectuels pourront seuls nous les donner. Ils sont l'expression de la constitution mentale d'un peuple, constitution en rapport avec une structure anatomique spéciale du cerveau, trop délicate pour être appréciée aujourd'hui par nos instruments. Il importe peu, d'ailleurs, au point de vue qui nous occupe, que nous puissions voir cette structure, pour peu que nous puissions apprécier nettement les aptitudes intellectuelles et morales qui en sont la traduction. Ces caractères moraux et intellectuels déterminent l'évolution d'un peuple et le rôle qu'il joue dans l'histoire.
Leur importance est par conséquent fondamentale. C'est donc à leur étude, beaucoup plus qu'à celle des caractères anatomiques, que doit s'attacher l'observateur qui veut connaître un peuple. Ce n'est pas la forme du crâne ni son indice céphalique qui nous permettraient de distinguer un vaillant Rajpout d'un lâche Bengali ; l'étude de leurs sentiments peut seule nous révéler immédiatement la profondeur de l'abîme qui existe entre eux. On pourrait comparer pendant longtemps des crânes d'Anglais et d'Hindous sans arriver à découvrir comment 250 millions des derniers ont pu être dominés par quelques milliers des premiers, alors que l'étude des caractères moraux et intellectuels des deux peuples nous révèlent immédiatement une des principales causes de cette domination, en nous montrant à quel point la persévérance et la volonté sont développées chez les uns et faibles, au contraire, chez les autres.
Les aptitudes intellectuelles et morales représentent l'héritage de toute une race , ce que j'ai appelé ailleurs la voix des morts , et sont par conséquent les mobiles fondamentaux de la conduite. Les institutions sont créées par ces mobiles, mais ce ne sont pas elles qui pourraient les former. Ils sont variables sans doute chez les individus d'une même race, comme sont variables aussi les traits du visage ; mais la majorité des individus d'une race possède toujours un certain nombre de caractères moraux et intellectuels communs, aussi stables que les caractères anatomiques qui permettent de déterminer une espèce. L'anatomie moderne nous enseigne que le corps des êtres vivants est composé de millions de cellules dont chacune a une vie indépendante, se renouvelant sans cesse, et dont la durée est par conséquent toujours inférieure à celle de l'être qu'elle contribue à former.
Une race, elle aussi, peut être considérée comme un seul être constitué par la réunion des milliers d'individus toujours renouvelés qui la composent. Chacun de ces individus a sa vie propre comme une cellule du corps, mais l'être collectif qui forme une race possède lui aussi une vie générale, des caractères généraux, et c'est à eux qu'il faut s'attacher quand on étudie son histoire. Lorsque la psychologie comparée des peuples, science qui n'existe pas encore, sera constituée, l'observateur s'attachera surtout à dégager des caractères particuliers les caractères généraux qui permettent de créer le type moyen idéal, l'incarnation d'un peuple ; type moyen dont tous les individus s'écartent plus ou moins, mais dont, par une loi fatale, ils tendent à se rapprocher toujours *.
L'homme n'est pas seulement (*) On pourrait supposer que ce type moyen doit s'élever rapidement par suite de la sélection qui trie à chaque génération les individus supérieurs, et de l'hérédité qui accumule leurs qualités chez leurs descendants, mais la tendance à la différenciation progressive des individus entre eux, qui est comme nous l'avons montré ailleurs la conséquence immédiate du progrès de la civilisation, doit constamment lutter contre les lois de l'hérédité qui tendent précisément à faire disparaître ou tout au moins à ramener au type moyen du groupe inférieur le plus nombreux tous les individus qui le dépassent. Un des faits les en effet le fils de ses parents, il est encore et surtout l'héritier de sa race.
Les caractères communs aux divers individus composant un peuple sont évidemment d'autant plus nombreux que ce peuple est composé d'éléments plus homogènes. Si les éléments sont hétérogènes et faiblement mélangés, les caractères communs sont naturellement beaucoup moins nombreux. Empruntant nos comparaisons aux classifications de l'histoire naturelle, nous dirons que les groupes dont se compose un peuple homogène peuvent être comparés aux variétés d'une même espèce, alors que les groupes dont se compose un peuple peu homogène représentent les espèces plus ou moins distinctes d'un même genre. La réunion de ces caractères communs, qu'on rencontre chez le plus grand nombre d'individus dont se compose un peuple, forme le type moyen de ce peuple.
1,000 Français, 1,000 Anglais pris au hasard diffèrent beaucoup sans doute entre eux, mais ils possèdent des caractères communs permettant de construire un type idéal du Français et de l'Anglais, analogue au type idéal que le naturaliste a en vue lorsqu'il décrit d'une façon générale le genre chien ou cheval. Applicable à tous les chiens et à tous les chevaux, sa description ne comprend que les caractères communs à tous et nullement ceux qui permettent de différencier leurs nombreuses variétés. Les principes fondamentaux qui précèdent étant posés, nous pouvons aborder maintenant la description des diverses races de l'Inde. Nous suivrons dans cette description la situation géographique de chacune plus intéressants et en même temps les plus tristes mis en évidence par les recherches modernes est celui-ci : que les couches les plus élevées des sociétés — j'entends les plus élevées par l'intelligence et le talent — s'épuisent et disparaissent bientôt, soit par défaut de descendants, soit surtout par une de ces évolutions régressives qui ont conduit tant de grandes familles à l'imbécillité et à la folie.
Ce fait s'expliquerait peut-être en admettant qu'une supériorité dans un sens ne s'obtient qu'au prix d'une infériorité et par suite d'une dégénérescence dans d'autres sens. Cette déséquilibration s'exagérant bientôt chez les descendants amène fatalement leur disparition. L'histoire nous montre que les sociétés semblent également soumises à cette loi fatale de ne pouvoir dépasser pendant une période bien longue un certain niveau. Elles obéissent elles aussi à la loi suprême qui régit tous les êtres : naître, grandir, décliner et mourir. La déséquilibration élève les individus mais tend, quand elle s'accentue, à abaisser les sociétés et les détruit rapidement. Lorsque la déséquilibration devient trop générale, soit par l'action de causes morales, soit par suite de croisements entre individus trop semblables ou trop différents, soit par l'influence de tout autre facteur, l'heure de la décadence est proche.
Pour certaines nations européennes elle va sonner. ORIGINE "ET CLASSIFICATION DES RACES DE L'INDE. 77 d'elles. Après avoir décrit séparément les populations des diverses régions de la péninsule , nous consacrerons un chapitre spécial à rechercher les caractères communs que les croisements combinés avec la similitude des milieux, des institutions et des croyances ont pu imprimer aux populations diverses qui habitent cet immense empire.
§ 3. — FORMATION DES RACES DE L'INDE. — LEURS DIVISIONS FONDAMENTALES. Il n'y a pas encore bien longtemps que l'on considérait l'Inde comme un seul pays, offrant partout les mêmes caractères généraux, et habité par une seule race, dont la religion, la civilisation, les arts semblaient partout identiques et immuables depuis des siècles. Cette opinion erronée ne saurait plus subsister aujourd'hui. Nous avons montré dans notre chapitre des Milieux, combien est grande la variété des aspects, des climats de l'Inde et des conditions d'existence dans ce vaste pays. L'homme, avec ses divers types, ses idées, ses mœurs, ses degrés de civilisation, y est aussi multiple et différent que le milieu qui l'entoure ; et, si nous avons pu dire de l'Inde qu'elle est par ses contrastes un abrégé de l'univers, nous pouvons dire que ses habitants actuels résument et réunissent côte à côte, avec des contrastes non moins frappants, toutes les époques successives de l'histoire de l'humanité.
L'être humain s'y présente dans ses types les plus opposés, puisqu'on y voit à côté des sauvages à la peau noire des populations presque aussi blanches que les Européens. On peut y étudier toutes les phases de l'évolution du monde, depuis la barbarie primitive de certaines régions montagneuses du centrejusqu'à la brillante civilisation des villes somptueuses et lettrées' des bords du Gange, et jusqu'aux raffinements des temps modernes apportés par les derniers vainqueurs. Les 250 millions d'hommes, que nous désignons en Europe sous la dénomination générale d'Hindous, peuvent être groupés en grandes familles, de races absolument différentes : la race nègre, la race jaune, la race touranienne et la race aryenne.
Mais les croisements en proportions très diverses de ces quatre éléments fondamentaux, combinés avec des influences de milieux très variés , ont fait naître dans l'Inde une foule de races secondaires, plus nombreuses et plus distinctes que celles qui peuplent, par exemple, le continent européen tout entier. Le terme d'Hindou, n'a donc, au point de vue ethnologique, absolument aucun sens. Dans l'Inde même, il désigne simplement tout individu qui n'est ni musulman, ni chrétien, ni juif, ni parsi, et qui peut se rattacher à l'une des castes créées par la religion brahmanique et reconnues de fait, sinon en principe, par les Bouddhistes eux-mêmes. Ces castes innombrables aujourd'hui n'étaient qu'au nombre de quatre à l'origine, celle des Brahmanes ou prêtres, des Kchatryas ou guerriers, des Vaïsyas ou marchands, et des Soudras ou agriculteurs.
Sans correspondre absolument aux divisions de race, elles fournissent, comme nous le marquerons plus loin, des indications utiles sur leur origine. Nous verrons que le Brahmane est plutôt Aryen ; le Kchatrya, Rajpout ; le Vaïsya, Touranien ; et le Soudra, descendant de Touraniens mêlés à des aborigènes. Les plus anciens habitants de l'Inde étaient noirs. Il semble que, dès les temps les plus reculés, ils se divisaient en deux groupes; les négritos, petits de taille, à la chevelure laineuse et aux traits écrasés, habitant Test et le centre; et les nègres, au type australien, plus grands, plus intelligents, aux cheveux plus lisses, habitant le sud et l'ouest. Les premiers se retrouvent encore dans quelques régions sauvages et montagneuses du Gondwana, et les seconds dans les vallées des Nilghirris.
Ces races incultes et primitives, qui ne s'élevèrent jamais au développement le plus élémentaire, occupèrent les forêts et les rivages de l'Inde pendant la période préhistorique; refoulées chaque jour par les progrès de la civilisation, elles tendent de plus en plus à disparaître. L'Inde, comme nous l'avons fait observer dans un précédent chapitre, est un pays fermé, d'un accès fort difficile. L'Himalaya et la mer l'isolent presque entièrement du monde. Ses côtes, sur le golfe du Bengale, sont rendues inabordables par un formidable ressac ; du côté de la mer d'Oman ou d'Arabie, les vents de la mousson ont pu quel The text on this page is estimated to be only 29.49% accurate ORIGINE ET CLASSIFICATION DES RACES DE L'INDE.
79 quefois chasser vers ses bords des barques d'aventuriers africains; mais ces étrangers se sont trouvés arrêtés dès leurs premiers pas par le mur des Ghats occidentales, à l'abri duquel les populations, même Fig. 24. — Type hindou au IIe siècle avant notre ère ; d'après un bas-relief de Bharhut (*). * Cette photogravure, faite d'après un cliché que j'ai exécuté à Bharhut, représente absolument tout ce qui reste en place d'un des monuments les plus célèbres de l'Inde. Des collectionneurs l'ont brisé en morceaux, transportés ensuite à Calcuta où ils ont subi les plus déplorables restaurations. La statue qui par hasard a échappé à cet acte de vandalisme se tronve être heureusement une des plus billesdu monument. — Les autres reproductions de statues et bas-reliefs de Bharhut données plus loin ont été faites d'après les photographies exécutées par les soins du général Cunningham. très imparfaitement armées, des plateaux, pouvaient les braver sans danger.
Toute idée d'une invasion maritime de l'Inde à aucune époque devant être d'abord écartée, on voit que les conquérants étrangers n'ont pu pénétrer dans la péninsule que par l'Himalaya. Ce gigantesque rempart la protège sur une immense longueur, mais il s'abaisse à ses deux extrémités; deux vallées, celle du Brahmapoutre, à l'est, celle de la rivière de Kaboul à l'ouest, s'élargissent à sa base, et tournent son mur colossal ; c'est par elles que pendant des siècles des flots de conquérants asiatiques se sont rués dans les plaines fertiles de l'Hindoustan. Les plus nombreux, les plus terribles, sont descendus de l'occident, car des deux voies, la pins facile à suivre, c'est celle que forment les bords de la rivière de Kaboul ; le cours à peine connu encore du Brahmapoutre traverse des régions où la nature farouche arrête la marche de l'homme, par sa végétation désordonnée et par ?on énervant climat.
Malgré cette différence entre les deux vallées, les Anglais leur ont donné une double dénomination, qui, sans être absolument exacte, marque d'une façon frappante leur caractère si important au point de vue de la géographie de l'Inde et de la façon dont ce grand pays s'est peuplé ; ils les ont appelées : la porte aryenne et la porte tour antenne. porte touraniemie, ou vallée du Brahmapoutre, n'a point donné passage aux Touraniens dans le sens restreint, mais dans le sens général de ce mot. La dénomination de Touraniens, qui désigne plus spécialement les peuples du Turkestan ou Touran et ceux qui leur ressemblent, est parfois en effet étendue jusqu'à la race jaune tout entière. Ce sont de vrais jaunes, à la face glabre, aux yeux obliques, qui franchirent la porte touranienne de l'Inde à une époque anté-historique, et apportèrent dans la péninsule le premier élément étranger.
Les Touraniens proprement dits, dont les cheveux sont lisses, la barbe assez fournie et les yeux horizontaux, n'arrivèrent que plus tard, et c'est par la porte aryenne que s'engouffra dans les plaines le torrent de leurs invasions. Mais avant de parler de ces derniers, voyons ce que devint dans l'Inde l'élément jaune pur, et quelles traces il y a laissées. S'éloignant de la vallée du Brahmapoutre et se dirigeant vers le sud, les premiers envahisseurs de l'Inde se trouvèrent arrêtés par l'obstacle que leur opposait le massif central. Cette région montagneuse, point culminant de la péninsule, est celle qui porte aujourd'hui le nom de Gondwana. Elle servit de refuge aux populations noires trop faibles pour se défendre ; l'abri qu'elles y trouvèrent empruntait sa sûreté moins encore à la nature sauvage et hérissée du sol qu'aux dangers du climat, mortel aux étrangers.
L'invasion jaune, ainsi arrêtée, se partagea en deux branches, dont l'une remonta la vallée du Gange, tandis que l'autre continua sa marche vers le sud, en suivant les côtes du golfe du Bengale. Des premiers mélanges entre les conquérants asiatiques et les nègres Fig. 25. — Types hindous du IIe siècle avant notre ère ; d'après un bas-relief de Bharhut. de l'Inde, résultèrent les populations dites protodravidiennes, que l'on considère comme presque autochthones, vu la prépondérance de l'élément primitif. Des flots nouveaux d'envahisseurs refoulèrent à leur tour ces populations dans les montagnes, et se répandirent dans toute la partie méridionale de la péninsule, amenant une autre série de combinaisons parmi les races.
Cette fois l'union n'ayant plus lieu directement avec les noirs, mais avec les Protodravidiens, donna naissance à des peuples qui s'éloignèrent davantage du type primitif, et que l'on appelle Dravidiens ou Tamouls. Si donc l'on considère dans ses grands traits l'influence de l'invasion jaune sur les races de l'Inde, on verra que cette influence prédomine au nord, dans la vallée du Brahmapoutre, où se pressèrent sans doute pendant des siècles les multitudes qu'envoyait l'Asie orientale. Les CIVILISATIONS DE L'iNDE. habitants de l'Assam, au nombre de 2,000,000, appartiennent à la race jaune presque absolument pure. Le Bengale, bien qu'offrant une population extrêmement mêlée, garde des traces profondes de ces premières invasions, qui durent se répandre sans obstacle dans ses plaines fertiles.
A mesure que l'on descend vers le sud, en longeant le golfe du Bengale, on voit l'élément jaune se noyer de plus en plus au sein des antiques couches noires ; il est plus reconnaissable dans le nord, chez les Sontals, par exemple, que dans les pays montagneux du centre, oii les Khonds, les Malers, les Gonds, restent plus voisins du type primitif, et où l'on trouverait peut-être encore d'authentiques descendants des négritos des anciens âges. Enfin, dans l'Inde méridionale, depuis la Godavéry jusqu'au cap Comorin, vivent les nombreuses populations dravidiennes, avec leurs différents groupes, dont les plus importants sont le groupe tamoul et le groupe télégou. Elles représentent le mélange des peuples jaunes avec les nègres, mais auquel vinrent s'ajouter plus tard d'autres éléments encore et surtout l'élément touranien.
Avant de parler des invasions touraniennes venues par l'ouest de l'Inde, et pour en finir avec les races jaunes, disons que les habitants des hauts plateaux de l'Himalaya et des vallées situées entre cette chaîne et le Karakoroum, si l'on en excepte celle de Cachemire, sont des Thibétains, très analogues à leurs voisins de la Chine occidentale. Mais ici nous n'avons pas affaire aux résultats d'une invasion violente et soudaine. Ces vallées et ces plateaux font moins partie de l'Inde que du Thibet au point de vue géographique, et les peuples qui les habitent ont la même origine , les mêmes mœurs , la même religion que ceux de ce dernier pays. Le Ladak, le Dardistan, le pays des Baltis, le Bhoutan et une partie du Népal, sont occupés par des Thibétains, aux pommettes saillantes et aux paupières bridées.
Tandis qu'on ne peut faire remonter à aucune époque exacte les invasions qui pénétrèrent dans l'Inde par la porte touranienne, et que l'on n'en voit aucune descendre par ce chemin depuis le début des temps historiques, on connaît, avec leur date et leur détail, beaucoup de celles qui vinrent de l'Asie occidentale et qui franchirent la porte aryenne. Cependant les plus reculées se perdent aussi dans la nuit des temps et ne sont connues, comme celles des peuples jaunes, que par leurs résultats ethnologiques. Les Touraniens sont les envahisseurs qui ont le plus transformé au physique les races de l'Inde, et les Aryens sont ceux qui ont laissé parmi elles les traces civilisatrices les plus profondes.
D'une façon générale, on peut dire que les populations de l'Hindoustan tiennent des premiers les proportions de leur corps et les traits de leur visage, alors qu'ils doivent aux seconds leur langue, leur caractère, leur religion et leurs mœurs. 170,000,000 d'Hindous parlent des langues aryennes , et pourtant une bien faible " fraction de cette multitude se rattache par le sang à la pure race blanche. Les Touraniens vinrent les premiers. Ils établirent d'abord leur domination dans tout le bassin de l'Indus et dans une partie de celui du Gange, puis, à mesure que leur nombre s'accroissait par l'arrivée de nouvelles bandes, ils s'avancèrent toujours davantage dans l'intérieur de la péninsule, et enfin pénétrèrent dans le Dekkan.
Devant eux, comme autrefois devant les peuples jaunes, un refoulement se produisit, et les populations qu'ils attaquaient, trop faibles pour leur résister victorieusement, se réfugièrent en foule dans les régions montagneuses et boisées qui forment le centre du Dekkan. Fig. 26 et 27. — Types hindous du 11e siècle avant notre ère (statues de Bharhut). C'est, nous l'avons dit, dans ce massif élevé du centre, qu'il faut chercher les derniers représentants des habitants primitifs de l'Inde, Protodravidiens ou nègres purs. Le plus nombreux et le plus important de ces peuples d'antique origine porte le nom de Kôle. Il occupe le Chota Nagpore dans le haut bassin de la Mahanuddi et se divise en plusieurs tribus plus ou moins indianisées, mais les véritables Kôles, au nombre d'environ -1,000,000, n'ont encore adopté aucune des coutumes ou des des croyances des Dravidiens qui habitent les vallées et les plaines.
Les dénominations de groupe kolarien, langue kolariemie, empruntées au nom du plus remarquable parmi les peuples autochthones, s'étendent à la plupart des habitants et des idiomes compris dans la région de montagnes qui traverse la péninsule depuis le golfe de Cambay jusqu'au Gange. C'est surtout vers l'orient de cette zone qu'apparaissent en grand nombre et sans mélange les peuples primitifs. Vers les sources de la Brahmani, au nord de la Mahanuddi, vivent les Douangs, ou ce gens de la jungle », qui se disent eux-mêmes les plus anciens des hommes, et sont absolument sauvages. Nous venons de parler de la langue kolarienne. Hâtons-nous d'ajouter que les langues ne peuvent pas plus dans l'Inde qu'ailleurs servir à la délimitation des races ; le peuple qui parle le plus pur idiome kolarien n'est point un peuple autochthone; c'est le groupe des Sontals, très fortement imprégné par l'élément jaune.
Quant aux langues dravidiennes, elles dominent dans le sud, et pourtant ce n'est pas là qu'il faut chercher les plus nombreux représentants de la race asiatique orientale qui les importa dans l'Inde. Enfin, nous avons vu que, tandis que les idiomes d'origine aryenne sont de beaucoup les plus répandus, les peuples qui peuvent se glorifier d'avoir pour ancêtres les Aryens sont de beaucoup les moins nombreux. Lorsque la race blanche, que nous désignons sous le nom de race aryenne, pénétra à son tour dans l'Inde, elle eut à combattre, non plus des populations sauvages, timides et à peine armées, mais les puissants Etats, fortement organisés, qu'avaient fondés les Touraniens. Elle soumit d'abord ceux du bassin de l'Indus, et y demeura long temps avant de se hasarder dans l'ouest ou le sud de la péninsule.
Quinze siècles avant Jésus-Christ, les Aryens n'avaient ^pas encore dépassé la région protégée par les monts Vindhya. Ils avaient imposé leur joug aux Touraniens du nord, pour lesquels ils créèrent une troisième caste, celle des Vaïsyas, qui vient après celles des Brahmanes et des Kchatryas, tandis que les indigènes entraient tous dans une quatrième caste inférieure, celle des Soudras. Ce fut quinze siècles environ avant Jésus-Christ que les Aryens entreprirent la grande expédition qui fait le sujet du Ramayana, l'Iliade hindoue. Ils pénétrèrent dans le Dekkan, sous la conduite de leur chef Rama. Après mille exploits, ils arrivèrent à l'extrémité même de la péninsule, et forcèrent jusqu'aux habitants de Ceylan à reconnaître leurs lois.
Les héroïques récits du Ramayana racontent que les Aryens eurent à combattre des géants formidables, et renversèrent avec l'aide des singes les trônes des puissants et magnifiques monarques des Nagas ou adorateurs des serpents. Il faut voir sans doute dans ces Nagas les premiers conquérants touraniens qui avaient établi dans le sud de l'Inde de brillants empires, et qui s'adonnaient en effet , avec les anciennes populations dravidiennes dont ils étaient les maîtres , au culte des serpents ; et l'on peut croire que les singes qui prêtèrent à Rama un fort utile concours, furent les populations noires primitives. Cette expédition des Aryens dans le sud de l'Inde fut beaucoup plus d'ailleurs une marche militaire qu'une invasion, et elle ne laissa guère de traces dans le pays envahi.
Vers le quatrième siècle de notre ère, l'Inde fut de nouveau envahie par un peuple probablement aryen, les Rajpouts. Ces Rajpouts, ou fils de rois, ainsi que le signifie leur nom, guerriers vaillants, tous égaux entre eux, se firent reconnaître comme Kchatryas et s'établirent dans le pays qui s'étend à l'est de l'Indus jusqu'au delà des Aravulli, et qui s'appelle encore aujourd'hui le Rajpoutana. Nous avons vu que dans le nord-est et dans l'est de l'Inde, les invasions venues par la porte touranienne, avaient fait prédominer la race jaune, qui s'était mêlée plus ou moins aux nègres, et avait subi plus tard, dans le bassin du Gange et dans le sud du Dekkan, le contact des Touraniens. Nous résumerons de même les résultats des invasions arrivées par la porte aryenne, en disant qu'elles livrèrent le nordouest et l'ouest de l'Inde aux races touraniennes , soumises bientôt à une élite aryenne, et produisirent, ainsi que nous l'avons indiqué, des effets moraux absolument distincts des effets physiques et matériels.
Si, partant du nord pour la région occidentale, comme nous l'avons fait pour l'orientale, nous considérons le Pundjab, nous voyons que les Jâts, les Goujars et les Sikhs, qui paraissent être des peuples touraniens, forment plus des trois cinquièmes de la population, etque le reste seulement se rapproche, par la couleur de la peau, des Aryens. Plus bas, nous trouvons les Rajpouts, qui se rattachent à la famille aryenne, mais n'en sont point une branche pure. La population du Guzerat est très mêlée, mais les Touraniens y dominent. Les plateaux élevés que renferme au sud le bassin du Gange, et les monts Vindhya auxquels ils touchent, marquent la limite de l'élément aryen. Il disparaît presque entièrement au-dessous de cette région; mais s'il n'intervient plus dans l'apparence extérieure des peuples, les institutions et les croyances aryennes restent souvent prépondérantes.
Au delà de Bombay, sur le double flanc des Ghats, est établi un peuple belliqueux, dont le rôle fut très important, les Mahrattes , d'origine touranienne, au nombre de plusieurs millions. A mesure que l'on s'avance vers le centre ou que l'on descend vers le sud , la civilisation aryenne et la physionomie touranienne se fondent de plus en plus dans la masse de la population dravidienne. Des mélanges, en proportions très différentes, de ces éléments, sont nés : les Bhils, que l'invasion rajpoute refoula dans les montagnes, et qui sont des Protodravidiens très peu modifiés par les Touraniens; on retrouve même dans quelques-unes de leurs tribus les types des populations primitives; ils occupent les Vindhya occidentaux, et comptent 2 ou 3 millions d'hommes ; — les Mhairs, tenant beaucoup des Jâts touraniens et habitant dans la chaîne septentrionale de l'Aravulli ; ils sont au nombre d'environ 600,000; — les Minas,. qui occupent le royaume de Jaïpour dans le haut bassin du Gange au nombre de 2 à 300,000 ; — les Ramousis, les Dhângs, qui occupent les versants des Ghâts occidentales, et qui doivent beaucoup sans doute à l'élément dravidien, que rappellent leur peau foncée , leur nez écrasé et leurs pommettes saillantes.
Au onzième siècle de notre ère commencèrent dans l'Inde les invasions des peuples musulmans. Appartenant eux-mêmes à des origines très différentes, Arabes, Persans, Afghans , Mogols , ces peuples augmentèrent la confusion extrême de races qui régnait déjà dans le nord de l'Inde. Leur domination modifia considérablement les mœurs, les croyances, la civilisation, dans les bassins de l' Indus et du Gange , mais ils ne se sont pas mêlés assez complètement ni en assez grand nombre avec les anciennes populations pour que leur triomphe ait marqué la naissance d'aucun groupe ethnique nouveau. Après ce rapide aperça et cette division à grands traits des populations de l'Inde en quatre groupes principaux : kolarien, dravidien, tourano-aryen et thibétain, nous allons reprendre l'étude des races secondaires dont la physionomie est assez distincte pour qu'elles aient mérité un nom particulier, et entrer dans quelques détails sur leur apparence extérieure, leur origine probable, leurs coutumes, leur religion, le rôle qu'elles ont joué à diverses époques et celui qu'elles conservent encore.
L'étude de ces particularités propres à chacun des peuples de l'Inde étant terminée, nous pourrons alors dans la suite de cet ouvrage ne nous occuper que des coutumes , des mœurs , des institutions et des civilisations dont la description est applicable à la majorité du peuple hindou.
Livre deuxième — Les races. Chapitre II — Races de l’Inde septentrionale ou Hindous
§ 1. — POPULATIONS DE L'HIMALAYA. Les hauts plateaux de l'Himalaya occidental et la plupart des vallées qu'ils dominent, appartiennent géographiquement non pas à l'Inde, mais au Thibet. Ils se rattachent également à ce dernier pays au point de vue ethnologique. Les petits peuples qui les habitent, et dont beaucoup sont fort anciens, se sont groupés peu à peu dans ces régions difficilement accessibles. Ils sont venus le plus souvent du Thibet, quelquefois de l'Inde; mais ils ne sont jamais arrivés en conquérants, car la nature de ces pays montagneux rend toute invasion armée impossible ; pour la même raison, ils ont échappé jusqu'à présent au joug des étrangers et conservé généralement leur indépendance.
Dans les vallées méridionales de l'Himalaya, là où le montagnard se trouve en contact avec l'habitant des plaines, le type thibétain s'efface de plus en plus, la religion et les moeurs s'indianisent, et la domination est généralement exercée par une aristocratie rajpoute dans laquelle sont pris les rajahs. Himalaya occidental {Ladak, Balti, Dardistan). Les régions montagneuses dans lesquelles le Satledj, l'Indus, le Chayok, coulent de l'est à l'ouest, avant de trouver une issue à travers l'énorme massif de l'Himalaya occidental, sont habitées par divers petits peuples thibétains, à la face large, aux yeux légèrement obliques, aux cheveux noirs et plats et. à la barbe rare. Le caractère de ces montagnards est doux, obligeant, actif, et d'une gaîté à toute épreuve.
Tous ne suivent pas la même Fig, 28. — Chef naga (montagnes de l'Assam). religion ; tandis que les Ladakis, c'est-à-dire les habitants du Ladak ou Thibet moyen, sont bouddhistes et obéissent à leurs lamas, les Baltis, c'est-à-dire les habitants du Balti ou petit Thibet, ont adopté l'islamisme et se laissent diriger par des chefs musulmans. CIVILISATIONS DE L'INDE. Les Ladakis pratiquent la polyandrie; c'est la pauvreté de leurs vallées qui a amené chez eux cette coutume ; cinq ou six frères se réunissent souvent pour nourrir une femme et fonder une famille. Quant aux Baltis, bien que n'étant pas plus riches, ils n'ont pu adopter cette coutume, que ne leur permet pas la loi de Mahomet. Beaucoup d'entre eux, chassés de leur pays par la misère, descendent dans la plaine du Gange et se font ouvriers à la solde des Anglais.
Lorsqu'ils ont amassé quelque argent, ils retournent finir leurs jours au sein de leurs montagnes et dans le village natal. Lorsqu'ils sont assez riches, ils pratiquent la polygamie. La région dans laquelle l'Indus commence à couler du nord au sud en tournant la masse colossale du Nanga Parbat, se nomme le Dardistan. Elle est habitée par des populations très différentes des précédentes. La taille élevée, le teint clair, le visage ovale des Dardis, révèlent leur origine aryenne. Bien que mahométans, ils ont adopté le régime des castes. Une des plus respectée est celle des Chins, que mentionnent les lois de Manou et le Mahabharata, et dont le nom a fait croire à tort aux premiers commentateurs européens à quelque rapport existant entre les habitants du Dardistan et les Chinois.
Les Dardis ne forment que la classe dominante du pays , et ils tiennent en esclavage les habitants primitifs ou Doums. Ceux-ci constituent un groupe autochthone des plus intéressants, et qui se retrouve jusque dans le Pundjab et la partie septentrionale du Rajpoutana. Ils sont aussi noirs de peau que les habitants sauvages de l'Inde centrale, et sont considérés comme impurs par les Hindous brahmaniques ou mahométans. D'anciennes coutumes d'idolâtrie témoignent de l'antiquité de ce peuple ; son pays est hérissé de pierres sacrées semblables aux menhirs de Bretagne. Les Dardis, ses maîtres, ont le caractère indépendant et fier; le Jaghestan, occupé par l'une de leurs tribus est appelé par les Anglais « le pays rebelle )> et n a jamais pu être soumis.
Les idiomes du Dardistan sont voisins des langues afghanes. Vallée de Cachemire. Tous les pays que nous venons d enumérer font partie des États du rajah de Cachemire ; mais, si nous descendons dans le Cachemire proprement dit, c'est-à-dire dans cette vallée d'une trentaine de lieues au plus de longueur sur une dizaine de largeur, célèbre dans le monde entier par la beauté de ses sites et la richesse de sa végétation, Fig. 29. — Femmes des montagnes de l'Assam. nous y trouvons une autre race aussi différente de celle des contrées voisines que l'est la vallée du Cachemire des régions qui l'entourent. C'est aux seuls habitants de cette vallée, à l'exclusion des diverses tribus environnantes, qu'il faut réserver le nom de Cachemiriens.
Les Cacliemiriens peuvent être cités parmi les plus remarquables populations de l'Inde au point de vue du type physique, et en même temps parmi les plus blanches. La beauté de leurs femmes est célèbre. Les Cacliemiriens ont la peau fine et peu colorée, le nez aquilin, la barbe et la chevelure abondantes; leur taille n'est pas très élevée, mais ils sont robustes. Leur caractère est plus agressif que courageux ; leurs aptitudes artistiques sont fort remarquables. Ce sont eux qui fabriquent ces châles si célèbres dans le monde entier et les merveilleux vases de cuivre émaillé que l'Europe n'a pas réussi à imiter encore. On peut, au point de vue ethnographique, considérer les habitants de la vallée de Cachemire comme des descendants de populations aryennes très faiblement mélangés de sang thibétain, du moins dans les castes supérieures.
Ils professent en général l'islamisme depuis la conquête musulmane, mais en conservant le régime des castes. Leur langue, le kachmiri, est un mélange de persan et de sanscrit. Tribus des basses régions de l'Himalaya. Si nous quittons ces régions fermées du haut Himalaya, pour pénétrer dans les étroites fissures qui mènent de là aux vastes plaines du Pundjab, nous traversons une foule de petits groupes de population qui, par des transitions graduelles, nous conduisent du Thibétain des plateaux sauvages à l'Hindou du fertile Pundjab, du disciple de Bouddha au sectateur de Mahomet ou à l'adorateur de Vishnou. Il serait sans intérêt d'énumérer en détail toutes les tribus de cette région. Toutes les races et tous les cultes se mêlent chez les Tchibalis, les Panaris, les Gaddis, les Koulous, les Goujars.
Tandis que l'élément jaune s'efface et disparaît, nous découvrons parfois des traces de l'élément noir primitif ; mais généralement la classe aristocratique est formée d'immigrants rajpouts. La plupart de ces petits peuples sont bergers ; quelques-uns sont nomades ; quelques-uns pratiquent la polyandrie ; la religion de plusieurs Le climat, les races, les idiomes, tout porte le même caractère de transition dans cette région où court la chaîne du Sivalik, et qui se trouve entre les pentes altières, et souvent glacées, de l'Himalaya et les plaines brûlantes du bassin de l'Indus. Népal. — La région désignée sous le nom général de Népal présente cette analogie avec le Cachemire qu'une étroite petite vallée lui a donné son nom et reste le centre de la puissance et de la civilisation du pays.
C'est la vallée qui entoure sa capitale Katmandou. Elle est située dans la partie orientale du royaume du Népal, lequel s'étend sur une longueur de 700 kilomètres et sur une largeur de 125, entre la chaîne principale de l'Himalaya et les avants-monts dominant la plaine du Gange et bordés par le Teraï. Le Népal est habité par diverses tribus fort différentes par leurs types comme par les dialectes qu'elles parlent. Les unes sont d'origine thibétaine, les autres sont formées par des croisements de Thibétains ou de primitifs habitants du sol avec des populations venues de diverses parties de l'Hindoustan. De ces derniers immigrants , les uns seraient des Rajpouts, c'est-à-dire des représentants les plus élevés des peuples de l'Inde, les autres au contraire des populations demi-sauvages, analogues aux Kôles du Chota Nagpore et de la province d'Orissa.
Aux premiers mélanges appartiennent les populations dont nous parlerons plus loin sous le nom de Gorkhas; des seconds proviennent les tribus du Népal avoisinant le Sikkim. La grande masse de la population qui habite la vallée du Népal, c'est-à-dire cette région restreinte entourée de montagnes où se trouvent toutes les grandes villes de cet empire, est formée de deux groupes fort distincts. Le premier, celui des Newars, représente la plus ancienne race ; il resta maître du pays jusqu'à la conquête faite par le second groupe, celui des Gorkhas, à la fin du dernier siècle. Avant de devenir les maîtres de la vallée du Népal proprement dite, les Gorkhas formaient une des tribus guerrières du Népal.
Ils se prétendent descendants des Rajpouts qui émigrèrent autrefois dans le pays pour fuir la conquête musulmane. Ils sont évidemment d'origine hindoue, mais j'en ai rencontré bien peu ne portant pas la trace visible de sang thibétain. Le mot c( gorkha )) ne représente nullement d'ailleurs une race déterminée, et désigne simplement dans le Népal les individus de toute classe et de toute origine qui, au dernier siècle, quittèrent la province du Népal nommée Gorklia pour conquérir le reste de la contrée. Ils sont divisés en plusieurs castes ; la plus élevée est celle des KchaKg. 31. — Bayadère du Cachemire. tryas, qui descend de l'alliance des Rajpouts avec des femmes d'une tribu primitive portant le nom de Khus.
Les Gorkhas forment le noyau de la population guerrière du Népal , à ce noyau viennent se joindre d'autres tribus guerrières, Magars, Gurungs, etc., chez qui le type mongolique est beaucoup plus prédominant que chez les Gorkhas. Les hommes des tribus guerrières du Népal émigrent en grand nom bre pour servir dans les armées anglaises, où ils sont désignés sous le nom général, mais inexact, de Gorkhas. C'est, comme nous l'avons dit plus haut, aux conquérants gorkhas qu'est due la réunion du Népal sous un seul souverain. Ce peuple exclusivement militaire, et qui n'est apte qu'aux choses militaires, dédaigne l'industrie, l'agriculture, le commerce, et est tout à fait dépourvu de sentiment artistique.
Ses aptitudes sont entièrement opposées à celles des Newars. La religion des Gorkhas est le brahmanisme, et leur langue, le parbatia, est un dialecte sanscrit mélangé de mots thibétains. Il s'écrit en caractères sanscrits. La population soumise par les Gorkhas, les Newars, forme la masse principale des habitants de la vallée. Ils furent gouvernés pendant de longs siècles par des rajahs appartenant à leur race, et sous la domination de ces derniers les villes du Népal se remplirent de monuments remarquables. Les Newars sont formés comme les Gorkhas par des croisements d'Hindous et de Thibétains, mais chez eux l'élément thibétain s'accentue bien davantage. Lorsque je pénétrai dans la vallée du Népal, j'avais parmi les gens de ma suite un domestique qui venait de parcourir avec moi les régions les plus variées de l'Inde sans avoir la moindre notion sur les contrées où je le conduisais.
A peine eûmesnous mis le pied clans le premier village népalais de la frontière, qu'il me demanda si nous n'étions pas arrivés en Chine ; il trouvait aux gens du pavs une ressemblance frappante avec des Chinois qu'il avait eu occasion d'apercevoir à Bombay. Les Newars parlent le newari, langue fort distincte de la langue des Gorkhas, le parbatia, quoique formée comme elle d'un mélange de sanscrit et de thibétain. C'est la seule langue du Népal qui ait une littérature. Les Newars sont dépourvus de l'instinct guerrier des Gorkhas, mais ils possèdent ce qui manque tout à fait â ceux-ci, des aptitudes agricoles, industrielles et artistiques remarquables. C'est à eux que sont dus les temples si curieux, ornés d'admirables sculptures, qui couvrent la vallée, et dont on trouvera plusieurs reproductions dans cet ouvrage.
L'art de sculpter le bois est poussé chez eux à un degré que je n'ai vu dépassé nulle part en Europe. Ils sont malheureusement fort peu encouragés par leurs maîtres actuels, les Gorkhas. Les artistes newars disparaissent graduellement, et il n'y a pas auPig. 32. — Indigènes du Koulou Himalaya (haute vallée du Bias). jourd'hui dans toute la vallée plus d'une douzaine d'individus capables de sculpter habilement le bois ou la pierre. L'architecture est en décadence au Népal , et tous les travaux remarquables qui y ont été exécutés sont antérieurs à la conquête gorkha. Un tiers des Newars appartient à la religion hindoue et est sectateur de Siva, les deux autres tiers sont bouddhistes. Bouddhistes et brahmanistes ont adopté le régime des castes.
Bhutan et Sikkim. — A l'est du Népal se trouvent les deux petits CIVILISATIONS DE L'INDE. États indépendants du Sikkim et du Bhutan. Ils sont encore situés dans la région himalayenne et leur population se rattache au même groupe que celle des hauts plateaux. Ce sont également des Thibétains, et le nom de Bhutan a la même étymologie que le mot Bod équivalent de Thibétain. Les habitants du Sikkim sont considérés par les Anglais comme supérieurs à ceux du Bhutan pour la gaîté courageuse de leur caractère. Nul peuple de l'Inde n'est plus aimable. Ces gens à demi barbares cultivent même certains arts d'agrément et jouent de la flûte avec un véritable charme. Une particularité curieuse de leur langue est qu'elle ne renferme aucune expression injurieuse, ce qui témoigne en faveur de leur extrême douceur.
Ils pratiquent généralement la polyandrie et sont adonnés au bouddhisme ; les pentes de leurs montagnes sont couvertes de nombreux couvents de lamas. Ces établissements religieux s'élèvent généralement dans des sites admirables et dominent des panoramas merveilleusement grandioses. Les habitants du Bhutan sont moins joyeux que leurs voisins du Sikkim, et ce n'est pas sans raison, car l'exigence tyrannique de leur gouvernement les réduit à une extrême et constante misère. Ceux qui veulent posséder en propre le produit de leur travail quittent leur pays et vont se mettre au service des Anglais. Leur religion et leurs dialectes sont semblables à ceux du Sikkim. Ils pratiquent également la polyandrie.
Ils sont gouvernés par un grand lama, chef spirituel, et par une sorte de lieutenant temporel dont l'autorité est moindre, bien qu'il porte le titre de roi. Les deux derniers peuples dont nous venons de parler ne gardent leur physionomie de purs Thibétains que dans les hautes vallées. A mesure que l'on descend vers la plaine, on constate des mélanges avec les Bengalis, mélanges qui effacent de plus en plus les traits et les habitudes primitives.
§ 2. — POPULATIONS DE L'ASSAM. L'Assam est, comme on le sait, cette partie de la vallée du Brahmapoutre qui dépend de l'empire anglo-indien; il faut en excepter le réseau compliqué de l'embouchure , où les eaux de ce fleuve se confondent avec celle du Gange, et qui appartient au Bengale. Le cours supérieur du Brahmapoutre se perd dans des régions inexplorées, défendues contre la civilisation par un climat redoutable, et qui sont restées le dernier refuge de la barbarie dans cette partie du monde. Nous avons déjà dit, dans notre chapitre descriptif des contrées de l'Inde, que nulle part dans l'ancien continent il ne tombe des torrents d'eau comparables à ceux qu'apportent à l'Assam les courants aériens de la mousson du sud.
Cette effroyable humidité, la végétation désordonnée à laquelle elle donne naissance, et les miasmes mortels qu'elle engendre, tels sont les obstacles qui protègent encore l'indépendance des peuples sauvages du haut Assam. Mais ces violences de la nature leur sont funestes à eux-mêmes ; refoulés de jour en jour dans les parties les plus malsaines et les moins cultivables de leur territoire, ils voient sans cesse diminuer leur nombre, et finiront par disparaître devant une civilisation que leur nature inférieure les empêchera toujours de s'assimiler. Toutes ces peuplades, les Abors, les Michmis, les Singpos, qui habitent sur les bords du Brahmapoutre; les Nagas, les Garros, les Khasias, qui occupent le massif montagneux situé sur la rive gauche du fleuve, ont à peu près le même type, et sont des variétés de la même race.
Mais cette race est difficile à déterminer, et semble pouvoir se rattacher aussi bien à la famille mongole qu'à la famille malaise. Les traits du visage, le nez écrasé, les lèvres épaisses, les yeux obliques, les cheveux plats et noirs et la barbe rare, sont évidemment les caractères de la race jaune; d'autre part la couleur de la peau, qui est en général absolument noire, et quelques signes moins importants, rappellent distinctement le type malais. L'élément thibétain mogol est pourtant celui qui domine, et il est naturel de le retrouver aussi marqué dans le voisinage de la trouée du nord-est qui a dû, pendant des siècles, déverser sur ces régions des flots de population jaune. On rencontre d'ailleurs, dans les parties montagneuses, des populations qui offrent absolument le type des Châns de la Birmanie, c'est-à-dire de purs Asiatiques-Orientaux tels que ceux qui peuplent le royaume de Siam et toute l'Indo-Chine, d'où ils sont peut-être venus.
Un petit groupe, celui des Khasias, qui habite les flancs des monts Khasi, présente cette particularité bizarre, existant en Europe chez les Basques des Pyrénées, de parler une langue que l'on ne peut rattacher à aucune branche glossologique connue ; cette langue monosyllabique forme comme une enclave étrange au milieu des dialectes nombreux et variés, mais faciles à classer, que l'on peut entendre dans l'Inde. Des diverses peuplades dont nous avons énuméré les noms, les plus sauvages sont les Abors et les Garros. Les premiers vivent absolument nus, ce qui ne les empêche pas d'aimer les bijoux et d'orner leurs femmes de ceintures et de colliers de métal dont le cliquetis résonne au moindre mouvement.
Ils ne connaissent pas l'agriculture, vivent de fruits, et de la chair des animaux, et n'ont pour armes que des flèches, des lances et des épées. Ils sont d'ailleurs adonnés au plus grossier fétichisme, et représentent exactement l'image de nos aïeux des premiers âges. Quant aux Garros, peuple montagnard, ils pratiquent encore les sacrifices humains. Cependant ces barbares ont quelques qualités, telles que la loyauté envers leurs ennemis comme envers leurs amis, et un très grand respect de la parole donnée. Ils méprisent profondément la perfidie et la lâcheté des Bengalis, qui habitent les plaines au-dessous d'eux, et il n'y a pas encore longtemps que, pour honorer leurs morts, ils descendaient s'emparer de quelques Bengalis qu'ils égorgeaient ensuite autour du cadavre.
Leur vénération pour les morts est très remarquable ; la seule cérémonie funèbre honorable étant la combustion du corps et cette cérémonie devenant impossible durant la saison des pluies , ils conservent dans du miel le corps de leurs parents défunts durant cette saison pour le brdler plus tard lorsque la sécheresse est revenue. Les Nagas, dont le nom signifie « serpents », rappellent les anciens dominateurs de l'Inde méridionale mentionnés dans le Ramayana comme adorateurs des serpents. Il se peut qu'il y ait quelque parenté entre eux et les Protodravidiens , car ils sont absolument noirs. Ils forment une horde guerrière, se maintenant dans un état de complète indépendance. Les Khasias sont le seul de ces peuples sauvages qui entretienne quelque rapport de commerce avec les pays voisins, qui cultive son territoire montagneux, et qui ait atteint à quelque faible degré de civilisation.
Ils habitent de grands villages , sont bons , honnêtes , très gais, et savent siffler des airs avec une précision extraordinaire pour des Orientaux. Ils mâchent une herbe qui leur rougit les dents, et donnent pour raison de cette habitude que (( les chiens et les Bengalis ont les dents blanches ». Un de leurs usages curieux est de jeter des œufs à terre pour tirer des présages de la façon dont le jaune se répand ; les rues de leurs villages sont pleines d'oeufs brisés, dont l'odeur n'est souvent rien moins qu'agréable. Les Khasias se gardent bien de manger les œufs de leurs poules afin de conserver ces sources précieuses de toute connaissance de l'avenir. Toutes les tribus sauvages dont nous avons rapidement esquissé les mœurs sont adonnées au fétichisme ; le mariage est chez eux une institution des moins respectées; en général l'autorité dans la famille, la transmission des biens, la reconnaissance des enfants, appartiennent à la femme, et celle-ci joue même quelquefois un rôle prépondérant dans le gouvernement.
A ce point de vue, les Garros conservent encore d'antiques coutumes que nous aurons occasion de décrire plus longuement en parlant de certains peuples du sud de l'Inde. Ils sont divisés en petits clans appelés mahan's ou maternités. Autrefois c'était une femme qui exerçait le pouvoir suprême dans chacune de ces maternités; aujourd'hui, c'est un chef ou laskar, généralement pris parmi les plus riches possesseurs d'esclaves , mais toujours choisi avec l'assentiment des femmes et plus ou moins soumis à leurs conseils. Par suite de la prédominance des usages de l'ancienne famille maternelle, c'est la jeune fille qui demande le jeune homme en mariage, et souvent on procède avant l'union à un rapt simulé du fiancé par les gens de la mahari à laquelle appartient l'épouse future.
Un fils n'hérite qu'après la sœur de son père et les enfants de celle-ci. Le divorce étant fréquent, les enfants Fig. 33. — Tamerlan ; d'après un manuscrit hindou. (Bibliothèque A. Firmin-Didot.) restent à la mère, et souvent ne connaissent pas leur père, ou vivent non loin de lui tout en le considérant absolument comme un étranger. Tous ces vestiges d'usages reculés, qui s'éteindront bientôt avec les races traquées et affaiblies qui les pratiquent, mais qui subsistent encore dans les montagnes de l'Assam, s'effacent et disparaissent lorsque l'on Kg. 34. — L'empereur mogol Akbar ; d'après un manuscrit hindou. (Bibliothèque A. Firmin-Didot.) descend dans la plaine. Ici la population est véritablement hindoue et diffère à peine par le type, par la langue, par la religion et par les mœurs, des Bengalis avec lesquels elle se confond de plus en plus.
C'est donc en rattachant les habitants des régions basses de l'Assam à ceux de la vallée du Gange que nous allons entreprendre la description de ces derniers. Avec eux nous entrons dans l'Inde véritable.
§ 3. — POPULATIONS DE LA VALLÉE DU GANGE. Dans le rapide aperçu des races qui précède , nous n'en avons rencontré aucune, ni dans l'Himalaya ni dans le haut Assam, qui pût être désignée sous la dénomination ^hindoue, si générale et si vague que soit pourtant cette dénomination. En pénétrant dans la vallée du Gange, nous nous trouvons au contraire au cœur même du pays des Hindous, c'est-à-dire des peuples brahmaniques, dans les veines desquels coulent, en des proportions très irrégulières et très variées, le sang déjà mêlé des Protodravidiens, celui des Touraniens et celui des Aryens. L'immense plaine sillonnée par le Gange et par ses affluents est une des régions les plus peuplées et les plus fertiles de la terre.
140,000,000 d'hommes y font sortir sans peine du sol les sources de leur bien-être ; et ce nombre considérable , qui représente par rapport à la surface •occupée une densité de population rarement rencontrée à la surface du globe, doublerait sans que la terre cessât de suffire, en cet admirable pays, aux besoins de ses habitants. Les conquérants qui affluèrent dans l'Inde soit par le nord-ouest, soit par le nord-est, se répandirent à F envi dans une si merveilleuse contrée ; et par conséquent nous retrouvons dans la vallée du Gange les éléments les plus variés qui entrent dans la composition des races nombreuses de la péninsule. Ces éléments y sont plus étroitement confondus que nulle part ailleurs ; et, si leur intime fusion devait jamais former un type unique, une nationalité distincte, ce type se trouverait peut-être déjà dans les hameaux des bords du Gange.
Il serait représenté par tel agriculteur soudra du Béhar ou de l'Aoudh, tenant de ses ancêtres protodravidiens la teinte légèrement foncée de sa peau, des premiers dominateurs touraniens la forme un peu large de son visage presque glabre , la plupart de ses traits et la finesse de ses membres, et gardant l'empreinte aryenne dans la fierté de son caractère, dans la vivacité de son intelligence et dans son idéal religieux et social. Fig, 35. — L'empereur mogol Shah Jehan donnant audience ; d'après un manuscrit hindou. (Bibliothèque A. Firmin-Didot.) La race mixte de la vallée du Gange est en effet composée de ces trois éléments principaux ; ce qui l'empêche d'être homogène, c'est qu'ils CIVILISATIONS DE L'iXDE. sont irrégulièrement mélangés, l'élément aryen dominant à l'ouest dans l'Aoudhet l'élément jaune à l'est dans le Bengale.
Entre ces deux provinces se trouve une troisième, le Béhar, également éloignée des extrêmes par sa position comme par l'aspect de ses habitants. Ainsi, plus on remonte de l'embouchure du Gange vers sa source , plus le type hindou s'ennoblit au physique aussi bien qu'au moral. Le Bengali représente le plus inférieur des mélanges que nous venons de signaler. Il est petit et grêle; sa peau est bronzée, son nez court , parfois déprimé, sa bouche large, ses cheveux noirs, sa barbe peu fournie et mal plantée; son intelligence est assez vive, en ce sens du moins qu'il s'assimile assez bien ce qu'on lui apprend, mais son caractère est universellement réputé pour sa dissimulation, sa platitude et sa lâcheté.
Chez les habitants du Béhar, le teint reste foncé , mais les traits se rapprochent davantage du type européen; la lâcheté et la fourberie des Bengalis leur sont inconnues. Enfin les populations de Y Aoudh forment un groupe très élevé, chez lequel ce qu'on est convenu d'appeler le type aryen se rencontre fréquemment, avec son visage clair, de forme ovale, aux traits réguliers, sa haute stature et l'orgueil de son noble sang. Dans l'Aoudh, les Brahmanes, c'est-à-dire les derniers représentants des antiques Aryens, composent un huitième de la population; les Kchatryas ou Rajpouts sont également nombreux et possèdent en grande partie les terres ; et les agriculteurs eux-mêmes se vantent d'appartenir à la race du dieu Kriclma.
Les castes existent dans les trois provinces que nous venons d'énumérer, ainsi d'ailleurs que dans tout le reste de l'Inde, mais la plus haute caste du Bengale est un objet de mépris pour la dernière de l'Aoudh. Tel me ndiant des faubourgs de Bénarès refuserait de partager le repas d'un Brahmane de Calcutta, et ce même Brahmane ferait un rêve ambitieux s'il espérait marier sa fille au paysan le plus grossier des rives de la Gogra. L'influence musulmane se manifeste dans la vallée du Gange inversement à l'influence aryenne, car on la voit croître de l'occident à l'orient, de la source à l'embouchure du fleuve. Les Mahométans forment environ le dixième de la population de l'Aoudh, le septième de celle du Béhar et le tiers de celle du Bengale.
Mais les Hindous qui ont accepté Fig. ZG. — Ali Adil Shah, roi musulman de Bijapour; d'après un manuscrit hindou. la loi de l'Islam ne se sont pas pour cela séparés profondément de leurs frères brahmaniques : comme eux ils sont divisés en castes, et les prin cipales cérémonies religieuses réunissent souvent les sectateurs des deux religions. On voit par ce qui précède qu'il existe en somme dans la vallée du Gange des éléments assez voisins pour arriver à former un jour par leur fusion une population homogène. Les types extrêmes y sont reliés par des transitions si nombreuses qu'elles y deviennent presque insensibles. Dans toutes les autres parties de l'Inde, on voit côte à côte des peuples absolument différents ; dans la vallée du Gange , les éléments les plus disparates se sont presque fondus.
Les Bengalis se considèrent comme appartenant à une même nationalité, et le type des classes supérieures y est en effet presque uniforme, présentant les rapports les plus marqués avec le type des classes supérieures de l'Indo-Chine. Le bas peuple s'éloigne davantage de la race jaune et se rattacherait plutôt aux races primitives, protodravidiennes et kolariennes. Tribus sauvages de la vallée inférieure du Gange : Sontals, Malers, etc. Au sein de la population homogène que nous venons de décrire subsistent encore quelques îlots de peuples primitifs demi-sauvages. Ethnographiquement et même géographiquement , ils sont, pour la plupart, un peu en dehors de la vallée du Gange ; aussi les étudierons-nous seulement lorsque nous aurons à nous occuper de leurs frères des provinces centrales.
Nous n'examinerons ici que les tribus qu'il est impossible, en raison de leur situation, de détacher d'un paragraphe consacré à la description des populations de la vallée du Gange. Le dernier refuge des antiques populations barbares qui occupèrent la péninsule est, on se le rappelle, ce massif des provinces du centre, qui se développe au sud de la Nerbudda et de la Sône et qui forme la séparation entre l'Inde du Nord et le Dekkan proprement dit. Contrée farouche d'aspect et de climat, dont la pauvreté, la rudesse et la dangereuse atmosphère, rebutèrent tous les conquérants. Les premières pentes de ces terres à peine explorées et encore insoumises descendent jusqu'aux bords mêmes du Gange, à l'endroit où le grand fleuve se courbe pour se diriger vers le sud ; l'angle que décrit son cours est déterminé par le massif montagneux du Rajmahal, qui forme comme la sen tinelle avancée de la sombre armée des hauteurs du centre.
C'est là, en .pleine Inde civilisée, entre le Béhar èt le Bengale, que nous trouvons à 4 Fig. 37. — L'empereur mogol Farrukhsiyar ; d'après un manuscrit hindou. (Bibliothèque A. Firmin-Didot.) l'état de quasi sauvagerie et de quasi liberté les Malers, les Sontals, et, un peu plus au sud, sur les flancs du Chota Nagpore, les Ouraons, les Moundahs, les Kôles, c'est-à-dire les peuples les plus primitifs peut-être de l'Asie. Laissant pour le moment ces trois derniers, que nous re trouverons plus tard, nous parlerons seulement des Sontals et des Malers. Les Malers habitent les parties élevées du massif du Rajmahal , et sont désignés dans la plaine sous le nom de Paharis ou montagnards ; ce sont les Hillmen des Anglais.
On peut les considérer comme formés par le mélange dépopulations noires dravidiermes et de populations jaunes. Ils n'ont à aucun degré subi l'influence aryenne et ignorent ce que c'est qu'une caste. Ils ressemblent beaucoup aux Dravidiens du sud de l'Inde. Leurs mœurs sont douces et leur franchise proverbiale. « Plutôt mourir que mentir )) est un de leurs dictons favoris. Les Malers habitent dans de grandes cabanes , en tiges de bambou, qu'ils décorent avec goût et ornent de meubles sculptés avec art. Ils adorent les astres, les forces de la nature, les bons génies qu'ils croient habiter dans les airs. Ils construisent pour les jeunes gens de chaque village une grande maison commune, où les futurs guerriers s'exercent aux jeux d'adresse et de vigueur et quelquefois demeurent ensemble.
Le gouvernement anglais doit la soumission de ce peuple plus à la ruse qu'à la force ; l'argent et les promesses ont mieux réussi contre lui que les armes. Les Sontals sont plus nombreux et plus intéressants que les Malers. Ils vivent sur les pentes et au pied des hauteurs habitées par ces derniers. Leur langue leur donne une physionomie très particulière, car elle semble former comme la branche mère de tous les dialectes kolariens. Cependant ce peuple est en même temps, parmi les primitifs, celui qui a été le plus fortement influencé par l'élément jaune. Il est formé, comme les Malers, du mélange de populations noires et jaunes. Les Sontals sont vifs, alertes, bienveillants, très hospitaliers.
Devant leurs élégantes cabanes se trouve toujours un siège appelé le banc de l'étranger, où tout voyageur qui vient s'asseoir peut être sûr d'être bien accueilli. La famille est chez eux fortement constituée. Les jeunes gens se choisissent librement en mariage, à la seule condition d'être de deux clans différents. La polygamie se pratique seulement en cas de stérilité de la femme ; le divorce est très rare. Fig. 38. — Aboul Hassan, roi de Goleonde ; d'après un manuscrit hindou. Les Son tais témoignent beaucoup d'égards à leurs femmes, les parent de bijoux et déploient pour leur plaire, dans les soins qu'ils prennent de leur personne et dans les ornements dont ils se couvrent, une cer taine coquetterie.
Leur religion est très simple, et les cérémonies de leur culte le sont également. Ils adorent leurs ancêtres et le soleil. Chaque père de famille est le seul prêtre pour sa maison, et, sur son lit de mort, il initie son fils aîné aux prières qui savent fléchir les dieux et aux rites sacrés qui attirent les bénédictions du ciel. Les Sontals brûlent leurs morts, mais ils conservent toujours quelques-uns de leurs ossements pour aller les jeter dans les eaux saintes de la rivière Damoudah. Le sentiment de l'honneur est très développé chez eux. Y forfaire constitue le plus grand crime. Ce crime est puni par l'expulsion du clan dont le coupable faisait partie. Les Sontals sont bons agriculteurs; pourtant ils ont des goûts nomades.
Lorsque la terre est épuisée dans un endroit, ils l'abandonnent et vont plus loin défricher la jungle. Mais l'espace où ils peuvent errer se limite de plus en plus à cause des empiétements des Anglais, et, d'autre part, les Sontals se multiplient avec une grande rapidité. La misère croissante qui en résulte détermina ce pauvre peuple à aller en masse, il y a quelques années, se présenter au gouvernement de Calcutta, qui trouverait, croyait-il, un remède à cette triste situation. Aussitôt qu'ils furent arrivés dans un endroit propice, on les mitrailla méthodiquement. Beaucoup de Sontals quittent maintenant leurs montagnes pour aller chercher de l'ouvrage dans la plaine ; quelques-uns même s'expatrient et s'en vont travailler au loin.
Les Sontals et les Malers sont les seuls peuples primitifs qui vivent en corps de nation dans la vallée du Gange, mais dans toute cette vallée on trouve des aborigènes, qui, sous le nom de coolies servent comme domestiques, ouvriers, ou employés inférieurs dans les administrations du gouvernement. Ils sont dispersés un peu partout. Avant de quitter la vallée du Gange, nous ferons remarquer que toutes les villes importantes qu'elle renferme, excepté Calcutta, se trouvent dans la moitié occidentale du bassin. La région orientale, celle qui comprend tout le Bengale, est exclusivement agricole; la population y est dispersée dans de gracieux hameaux cachés entre les arbres, et ne s'agglomère pas dans de grands centres tels que ceux que l'on rencontre sur le cours supérieur du fleuve.
§ 4. — POPULATIONS DU PUNDJAB. Le bassin de l' Indus, dont nous allons étudier maintenant les populations, comprend trois divisions, le Pundjab au nord, le Sindh au sud et le Rajpoutana à l'est. Elles sont habitées par des peuples assez différents. Le Pundjab, qui a été la grande route de toutes les invasions dans l'Inde, offre une population très mélangée et bien moins fondue que celle de la vallée du Gange. Les éléments aryen, touranien et musulman Fig. 39. — Jeune fille mogole ; d'après un ancien manuscrit hindou. (Bibliothèque A. Firmin-Didot.) y apparaissent distincts, et quant à l'élément dravidien ou aborigène, il a presque entièrement disparu. La religion qui y domine est l'islamisme; il a influé sur les Hindous brahmaniques eux-mêmes, qui scandalisent par la tiédeur de leur foi leurs frères du reste de l'Inde.
Le fond de la population du Pundjab est touranien. Il est formé principalement par les Jâts. Sur cette large assise se superpose la couche aryenne, de moitié moins considérable, et une très faible minorité mahométane. Les Jâts touraniens étaient probablement les maîtres du pays au CIVILISATIONS DE L'INDE. moment de l'invasion aryenne , bien que le général Cunningham , dans son Archeological Survey of India — une des sources les plus sûres que l'on puisse consulter — veuille voir en eux des Indo-Scythes venus dans le pays à une époque postérieure à la conquête d'Alexandre. Ce qui, en tous cas, ne fait aucun doute, c'est que ce peuple, touranien primitif ou indo-scytlie , s'est peu mélangé soit avec les Dravidiens qu'il a refoulés dans les montagnes , soit avec les Aryens auxquels il s'est soumis plus tard.
Cependant, comme des alliances se sont produites entre les races, quoique en petit nombre et exceptionnellement, il en résulte que parmi les Jâts on rencontre des types assez divers. Tandis que quelques-uns ont la peau foncée et presque noire, d'autres ont le teint presque aussi clair que les Eajpouts. Avant d'étudier ce groupe très remarquable parmi les peuples de l'Inde, disons quelques mots des Aryens du Pundjab qui, tout inférieurs qu'ils soient par le nombre, n'en ont pas moins fait triompher leur influence et leur langue. C'est dans le nord-ouest du Pundjab, près de la trouée que l'on a surnommée la porte aryenne de l'Inde, que l'on trouve naturellement le type aryen le plus pur. Il y est représenté par des Afghans iraniens, qui portent le nom de Pathans.
Ils ressemblent beaucoup aux habitants du Dardistan et du Kafiristan, et ils ne sont pas sans rapport avec ceux de la vallée de Cachemire. Ils ont le teint clair, le nez aquilin, le visage ovale, les cheveux souvent châtains et quelquefois blonds, les yeux généralement clairs, particularités fort rares dans l'Inde où la couleur foncée de la chevelure et des prunelles est la règle générale. Le long de l'Himalaya sont établis les Awans et les Gakkars, que l'on a voulu faire remonter jusqu'aux Grecs. Cette origine est plus que douteuse, mais il est évident que ce peuple est de pure race aryenne. Les Dogras et quelques autres tribus appartiennent également à la race conquérante; enfin, vers le sud, les Rajpouts sont assez nombreux.
La grande masse de ce dernier peuple occupant une région étendue à laquelle elle a donné son nom , et que nous décrirons plus loin, nous le laisserons de côté pour l'instant. La partie de l'Himalaya qui domine le Pundjab, et les vallées qui y descendent sont occupées par des populations thibétaines que nous . . ru ' Taurin) Kg. 40. — Femme hindoue des environs de Bombay. avons déjà décrites. Nous ne ferons donc que les rappeler, et nous arriverons aux Jâts, le groupe le plus important du Pundjab et de toute la vallée de l'Indus. Malgré l'existence de quelques types extrêmes, résultant de mélanges d'ailleurs assez rares, voici quelle est l'apparence générale des Jâts : grands, bien faits, la physionomie intelligente, la peau un peu foncée, le nez large et relevé au bout, mais parfois aussi aquilin, les yeux petits et horizontaux, les pommettes peu saillantes, les cheveux noirs et abondants, la barbe fine et peu fournie.
Leurs femmes sont d'une haute taille et d'une belle prestance ; elles s'avancent avec une démarche majestueuse et comme alourdie par le poids des riches anneaux qui chargent leurs chevilles ; elles portent un ample jupon plissé et s'enveloppent gracieusement la tête et les épaules dans un élégant sari que quelques-unes ramènent sur leur visage afin de le voiler. Les Jâts forment trois groupes au point de vue religieux ; les musulmans qui dominent dans la partie inférieure du bassin de l' Indus ; les sikhs ou sectateurs de Nanak, dans le Pundjab; ceux qui ont accepté la religion brahmanique et appartiennent à la caste des Vaïsyas, dans le Rajpoutana. Lorsque ce peuple , qui possédait alors toute l'Inde occidentale, se vit attaqué par les hordes belliqueuses des Aryens, il fit probablement une assez prompte soumission et fut bien traité par ses vainqueurs.
Ceux-ci créèrent pour lui une nouvelle caste, celle des Vaïsyas, qui comprend encore en général dans l'Inde les gens de classe moyenne et surtout les marchands, tandis que la population aborigène fut renfermée tout entière dans la caste méprisée des Soudras. Ainsi, ce fut sans doute par une sorte de compromis ou de convention que s'établit d'abord au-dessus des populations touraniennes de l'ouest la domination des Aryens. Des traces de cette convention subsistent encore dans certaines cérémonies de couronnement, où le prince rajpout semble recevoir le sceptre des mains des Jâts, ses sujets. Vers la fin du quinzième siècle, une sorte de réforme religieuse se produisit chez eux qui donna naissance à la secte des sikhs.
Ceux-ci, après avoir été d'abord simplement un groupe de fidèles, ne tardèrent pas à devenir un peuple. Leur prophète Nanak avait tenté de réunir en les rattachant par leur côté commun les religions des musulmans, et des Hindous, et de fondre également les races en renversant les barrières des castes et en proclamant l'égalité des hommes. Tous ceux qui acceptèrent ses doctrines devinrent les sikhs ou les (( disciples ». Ils se recrutèrent presque tous parmi les Jâts, mais des Aryens aussi se joignirent à eux, et élevèrent le type de leur race. Un peu plus tard, les Sikhs étant devenus un peuple essentiellement guerrier se développèrent encore phyFig. 41. Colporteurs indigènes de Delhi. siquement grâce à leurs habitudes martiales, et ils finirent par former une admirable race, type de la grâce et de la force, joignant la noblesse des traits à la vivacité de l'expression, à l'harmonie de la taille et de la stature.
Le guerrier sikh est certainement un des plus beaux échantillons de la race humaine. Ce fut leur dixième chef ou « gourou », Govind Singh qui leur donna leur organisation militaire. Nanak leur avait enseigné une foi élevée et toute spirituelle, reconnaissant un seul dieu; Govind Singh leur donna une sorte de symbole matériel, l'acier, le métal avec lequel on fabrique les cottes de mailles et les lames des épées; tout guer lier sikh, même désarmé, dut porter sur lui comme talisman un objet quelconque fait d'acier. Les Sikhs obéissaient à un chef élu, et se réunissaient en assemblées nationales pour délibérer sur les questions importantes. Ils formèrent bientôt une force redoutable avec laquelle les souverains Mogols, et plus tard les Anglais, eurent à compter.
Au commencement de ce siècle, ils avaient établi dans le Pundjab un empire redoutable ; leur chef Rungit Singh, roi de Lahore, traita d'égal à égal avec les Anglais et fit placer un roi de son choix sur le trône de l'Afghanistan. Aujourd'hui les Sikhs sont redevenus ce qu'ils étaient d'abord, une secte religieuse, dont la capitale et le centre spirituel est l'importante cité d'Amritsir. Le goût de l'instruction est très développé chez eux ; ils ont des associations scientifiques importantes , entre autres celles de Lahore , qui comptent dans leur sein des hommes remarquables. Cependant les goûts belliqueux, qui ne sont pas éteints chez les Sikhs, en font avec les Gorkhas les meilleurs soldats de l'armée anglaise ; ceux qui se sont voués à l'agriculture sont les travailleurs les plus patients et les plus actifs de la péninsule.
Tout le sol cultivable de la vallée de l'Indus est entre les mains de cette race , qui représente le groupe agricole le plus élevé de l'Inde entière. Un grand nombre de Jâts se sont voués au commerce et le pratiquent avec le génie qui leur est spécial. Ils sont généralement désignés sous le nom de (( moultanis » d'après la ville de Moultan, le grand marché situé entre le Pundjab et le Sindh. Les Moultanis ne sont pas seulement connus dans l'Inde, mais dans toutes les villes de l'Asie centrale dans lesquelles ils voyagent, trafiquant sur une grande échelle, et portant avec eux les nouvelles importantes et les rumeurs de guerre. Dans l'Inde, aussi bien dans le Pundjab que sur les bords du Gange ou dans le Dekkan, les banquiers, les usuriers, les manieurs d'argent sont des Marwaris, c'est-à-dire des Jâts du Marwar, région qui se trouve au sud du Pundjab et qui fait partie du Rajpoutana.
J/arwarûlans l'Inde est synonyme de juif dans d'autres contrées. Ces prêteurs à la petite semaine, qui s'enrichissent en ruinant les pauvres Hindous pressurés par le fisc, sont redoutés et haïs partout, et je ne puis mieux faire, pour peindre leur caractéristique physionomie , que d'extraire quelques phrases d'un curieux livre écrit récemment par un Hindou de Baroda, M. Malabari, sur les populations du Guzerat. Dans cette région comme dans toutes les parties de l'Inde , le Marwari s'installe en maître, et revient, lorsque sa fortune est faite, prendre femme et achever ses jours dans le pays de sa naissance. Fig. 42. — Marchand ambulant de Benarès. (( Le Marwari, dit M. Malabari, n'entreprend aucune affaire qui ne lui rapportera pas cent pour cent de profit.
« Il aime les comptes à longue échéance ; il prête, et prête encore jusqu'à ce qu'un homme soit complètement en son pouvoir ; quand il ne peut plus rien tirer d'un pauvre diable, il le décide à voler. Il dégrade ses victimes aussi bien qu'il les ruine, et la moitié des prostituées de Bombay sont les sœurs ou les femmes de malheureux qui commencèrent à connaître le Marwari en lui achetant à crédit une livre de sucre et qui finirent par la ruine de leur être physique et moral. Quoique le Marwari soit un sectateur de Vishnou, il n'a guère de respect pour ses dieux, et préfère la moindre pièce portant l' effigie de la reine au plus vénéré d'entre eux. » Tous les Jâts ne se livrent pas à l'agriculture, au commerce ou à l'usure.
Quelques-uns sont restés à l'état demi-barbare et nomade, si toutefois on peut rattacher à la même race que les cultivateurs et les de marchands du Pundjab, les Bandjaris de l'Inde, qui paraissent les frères de nos tziganes d'Europe. Cette tribu ressemble tout à fait à nos bohémiens possède la même beauté sauvage et exerce les mêmes métiers. Elle va de ville en ville et de hameau en hameau, campe ou habite dans ses chariots, colporte de menus objets, chante, danse et dit la bonne aventure.
§ 5. — POPULATIONS DU SINDH ET DU RAJPOUTANA. Si en quittant le Pundjab nous descendons le cours de l'Indus, nous arrivons dans le Sindh, où nous retrouvons en grand nombre les Jâts, musulmans, sikhs ou jaïnas. L'autre élément principal de la population est formé par les Béloutchis, peuple montagnard analogue à celui qui habite le Bélouchistan, auquel confine le Sindh. Ces Béloutchis sont tous musulmans et appartiennent à la secte sunnite. Ils se divisent en plusieurs tribus : les unes qui se disent Arabes et qui présentent effectivement le type sémitique ; d'autres chez lesquelles la chevelure blonde n'est pas une particularité absolument rare; quelques-unes qui résultent d'un mélange des Béloutchis avec les J âts.
Toutes les populations occupant le bassin de l'Indus parlent généralement des langues d'origine sanscrite ; les principales sont le pundjabi, le sindhi et le marwari, qui n'offrent pas entre eux des différences bien profondes. Le Bajpoutana est la vaste contrée qui s'étend de l'Indus jusqu'aux portes d'Agra, et de la frontière méridionale du Pundjab aux Etats mahrattes qui vont de Baroda à Grwalior. Toute sa moitié occidentale est occupée par le grand désert du Thar, dans lequel errent des tribus à demi sauvages; sa moitié orientale est sillonnée par de nombreux cours d'eau, entre les vallées desquels s'étendent des jjlateaux et se dressent des montagnes. Les plus importantes de ces montagnes sont la chaîne des Aravulli, d'où se détache, au sud-ouest, la masse imposante du mont Abou.
Ces irrégularités du sol dans le Rajpoutana ont empêché les races de s'y fondre comme dans les plates vallées du Gange et de l'Indus. Fig. 43. — Musulman de Delhi, fabriquant une écharpe. Elles y sont restées très distinctes et correspondent aux différentes régions des vallées, des plateaux et des montagnes. Au bord des rivières se groupent les cabanes des Jâts touraniens et agriculteurs; sur les plateaux se dressent les châteaux fortifiés des belliqueux Rajpouts aryens ; enfin, sur les pentes élevées et dans le fond des forêts inaccessibles, les Bhils aborigènes défendent encore leurs antiques coutumes et leur sauvage liberté. CIVILISATIONS DE L'iN'DE. Les Rajpouts ont donné leur nom au pays parce qu'ils en ont été les maîtres et qu'ils y forment encore un groupe ethnique fort important, mais on les trouve répandus dans toute l'Inde du Nord, soit purs, soit mêlés à des populations diverses.
Bien que l'histoire ne soit pas toujours d'accord avec leurs légendes quant à l'antiquité de leur origine, il est certain que par leur type les Rajpouts représentent la race la plus belle et la plus pure de l'Inde. Ils sont d'une taille haute et élégante, ont la peau claire et mate, les yeux grands, bien fendus, jaune foncé ou gris, le nez aquilin, les narines fines et frémissantes, une chevelure noire abondante et bouclée, la barbe longue et bien fournie ; souvent ils laissent croître démesurément cette barbe ou plutôt les favoris , qu'ils ramènent ensuite sur le sommet de la tête pour les nouer avec leurs cheveux. Leurs femmes sont généralement fort belles. C'est parmi les Rajpouts que se rencontre la plus vieille noblesse du monde.
Le rajah d'Odeypour est le seul souverain qui puisse dire que ses ancêtres régnent depuis plus de mille ans. L'histoire des anciens Rajpouts nous est aussi inconnue que celle des autres anciens Etats de l'Inde, mais les légendes hindoues sont pleines des exploits de leurs héros; et les luttes formidables qu'ils soutinrent contre les musulmans , les sièges terribles qu'ils subirent, notamment celui de Chittor, dans lequel les femmes se brûlèrent par milliers plutôt que de tomber aux mains de l'ennemi, et les défenseurs se firent tuer jusqu'au dernier plutôt que de se rendre, prouvent l'antique valeur de cette race. Elle tranche par son courage sur la masse des Hindous, généralement assez pusillanimes.
Lorsque les musulmans envahirent l'Inde ils y trouvèrent les Rajpouts établis dans toutes les villes du nord et dans la plaine du Gange jusqu'au Bengale actuel. Ils régnaient à Lahore, Delhi, Kanoudje, Adjodhya, etc. La région qu'ils occupaient s'étendait au nord de l'Indus et du Satledj jusqu'à la Jumna, près d'Agra et au sud jusqu'aux monts Vindhya, en un mot sur tout le nord-ouest de l'Inde. Refoulés de ces régions fertiles, ils se réfugièrent dans la contrée moins accessible et plus facile à défendre du Rajpoutana actuel. Leur territoire se divise aujourd'hui en dix-neuf États, dont seize sont la possession de clans rajpouts et gouvernés par les chefs de ces Frith. Fig. 44. — ■ La reine de Bhopal (Inde centrale). clans.
Celui qui occupe le rang le plus élevé est l'État d'Odeypour. Jusqu'au quatorzième siècle, les Rajpouts luttèrent avec succès contre les musulmans ; ils ne furent sérieusement menacés qu'après la perte de leur capitale, Chittor. Ce ne fut cependant qu'au temps d'Akbar qu'ils furent incorporés à l'empire mogol, et encore cette incorporation fut-elle beaucoup plus nominale que réelle ; leur situation resta celle de grands vassaux, demi-indépendants. Akbar leur laissa leur organisation, donna à leurs chefs de grandes dignités dans ses armées, épousa des filles rajpoutes, et ses successeurs l'imitèrent. L'antique constitution des Etats rajpouts est la seule ayant survécu dans l'Inde aux vicissitudes politiques qui se sont succédé à travers les siècles.
Leurs coutumes sont les seules qui n'aient pas été plus ou moins altérées par des influences étrangères. C'est par la description de cette constitution et de ces coutumes que nous essaierons dans un autre chapitre de reconstituer la civilisation d'une grande partie de l'Inde vers le dixième siècle de notre ère. Il serait donc inutile d'entrer ici dans plus de détails sur ce peuple intéressant. En dehors des Rajpouts que nous venons de décrire et des Jâts dont nous avons parlé précédemment, le Rajpoutana contient encore des populations demi-sauvages, qui méritent une étude particulière, et dont nous allons nous occuper maintenant. Populations demi-sauvages du Rajpoutana, Bhils, Minas, etc. — Les Bhils que l'on rencontre non-seulement dans le Rajpoutana, mais encore dans des régions voisines, forment une des plus anciennes populations de l'Inde.
C'est sur eux que les Touraniens ont conquis le nordouest de l'Inde. Les deux peuples se partagèrent longtemps la vallée de l'Inclus, et c'est une invasion aryenne relativement récente, l'invasion rajpoute, arrivée suivant certains historiens dans les premiers siècles de notre ère, qui aurait refoulé les Bhils dans les montagnes. Ce peuple hardi et sauvage ne se laissa pas d'ailleurs vaincre sans résistance. Il inspira longtemps des craintes sérieuses aux Rajpouts .sur lesquels il continuait à fondre du haut de ses retraites, et qu'il harcela pendant des- siècles. Par un acte singulier de respect envers ces anciens maîtres du pays, les rois rajpouts se soumettent encore à une sorte d'investiture de la part d'un Bhil le jour où ils montent sur le trône.
Le sauvage se fait alors une légère blessure au pouce, une autre à l'orteil, et avec le sang qui en découle marque le front du nouveau souverain. Malgré ce symbole d'accord entre les deux peuples, les Bhils haïssent les Hindous. Ils profitèrent toujours des guerres que firent les Anglais aux Rajpouts pour reprendre les armes contre ceux-ci. En Fig. 45. — Le rajah de Burtpore , ses ministres et sa suite. 1857, à l'époque de l'insurrection des cipayes, ils offrirent leurs services au gouvernement britannique. Les Bhils ne forment pas tous une race pure ; sur les deux à trois millions auxquels on évalue leur nombre, environ 1,000,000 sont restés à peu près sans mélange. Ils sont très fiers de la pureté de leur race qui est en raison inverse de celle que nous reconnaissons, puisque plus l'infusion du sang touranien est considérable et plus le type du Bhil s'ennoblit.
A ce point de vue, on peut rattacher aux Bhils deux autres groupes existant dans le Rajpoutana, les Minas et les Mhairs, et dire d'une façon générale que chez le Bhil l'élément primitif domine, que chez le Mhair, il est égal à l'élément touranien, et que chez le Mina enfin c'est ce dernier élément qui l'emporte. La contrée occupée par les Bhils depuis qu'ils furent chassés en partie duRajpoutana,est une région montagneuse et boisée qui s'étend du nord des Ghats occidentales au sud des Aravulli et du golfe de Cambay jusqu'à la partie moyenne des vallées de la Nerbudda et de la Tapti. C'est dans les Vindhya et dans les Satpoura surtout qu'ils ont trouvé leur refuge et qu'ils se maintiennent encore indépendants.
Ils sont nombreux dans les montagnes du Guzerat et dans le bassin de la Mahi, petit fleuve qui se jette au fond du golfe de Cambay. Les Bhils sont noirs et fort laids ; ils ont le nez aplati, les yeux petits mais point obliques, les pommettes peu saillantes. Us sont de taille peu élevée mais doués de beaucoup d'agilité et de force. Us sont nus, ne portant qu'un pagne autour des reins et une cordelette autour de leurs cheveux noirs, lisses et longs. Leurs armes sont des plus primitives et consistent en épieux, en lances, en arcs, et en flèches qu'ils lancent avec beaucoup de justesse et avec lesquelles ils affrontent même le tigre. Ils vivent de chasse et de pêche et empoisonnent les cours d'eau avec le suc d'une euphorbiacée qui étourdit le poisson et en rend la capture facile.
On trouve chez les Bhils, à l'état rudimentaire, l'organisation politique du clan que l'on voit chez les Iiajpouts si rigoureusement établie. L'existence du clan a pour principe théorique une souche unique, un ancêtre connu duquel tous les membres du clan descendent. Il est rare cependant, même chez les Aryens, que la barrière du clan soit infranchissable, et que des raisons de voisinage ou les nécessités de la défense du territoire, ne fassent pas admettre dans le clan des individus étrangers. Plus ces adoptions sont faciles, plus le système du clan devient élastique et irrégulier, moins avancée est l'évolution du peuple. Chez les Bhils, le clan est aussi ouvert que possible. Un habitant de la plaine, touranien ou même parfois rajpoute, poursuivi pour quelque méfait, se réfugie dans la montagne et devient un outlaw.
Les Bhils, dont le nom même signifie proscrit, outlaw, ouvrent leurs rangs au déclassé. Mais, comme chez eux le mariage est exogamique, c'est-à-dire interdit entre individus d'un même clan, avant que le nouvel arrivé puisse se choisir une femme, il est nécessaire qu'un clan l'adopte ; aussitôt il se marie dans un autre. Il en est de même après l'enlèvement d'une jeune fille par ces pillards ; ils ne songeraient point à la marier à un des leurs, avant qu'elle fût officiellement entrée dans un de leurs clans, à l'intérieur duquel il lui devient alors impossible de prendre un mari. Tant de facilité mêlée à tant de rigueur montre bien les tendances de ce peuple à se constituer comme ses voisins plus civilisés, et en même temps combien son état est encore primitif.
Le mariage se célèbre chez les Bhils avec la plus grande simplicité ; les deux fiancés disparaissent pendant quelques jours au fond des bois, et reviennent en annonçant leur union qui est désormais consacrée. Il est très rare que le divorce la dissolve. Les Bhils habitent des villages fortifiés que l'on appelle des pals; d'où le nom de palaris, que les gens de la plaine leur donnent, non sans intention méprisante. Toutefois les palaris ou habitants des pals, qui sont, outre les Bhils, les Mairs et les Minas, tout en n'appartenant à aucune caste, ne sont pas regardés comme impurs par les Hindous. La religion des Bhils est aussi primitive que leurs mœurs. Ils adorent les arbres et placent à leur pied de petites dalles formant autels qu'ils arrosent de sang ou d'ocre rouge, symbole de la vie.
Ils ont un grand respect pour le dieu singe Hanouman, ce qui est remarquable, puisque cet être fantastique fut le compagnon de Rama, le héros aryen , et aida celui-ci à conquérir l'Inde sur ses premiers habitants. Parmi les populations demi-sauvages du Rajpoutana, se rangent encore les Mhairs et les Minas dont nous avons parlé plus haut. Ils forment les deux chaînons qui rattachent les Bhils sauvages aux Jâts civilisés. Ils vivent dans les monts Aravulli, au coeur du Rajpoutana au nombre de plusieurs centaines de mille. Ils construisent comme les Bhils des villages fortifiés; beaucoup d'entre eux ont conservé des habitudes de pillage et se recrutent encore parmi tous les déclassés des autres races, Rajpouts ou Jâts.
Ces mélanges contribuent à ennoblir leur type, qui, chez les Minas, se rapproche beaucoup de celui des Jâts. La civilisation est chez ces deux peuples en progrès rapide. Ils commencent à cultiver la terre et à adopter le culte brahmanique ; mais ils n'en suivent encore les pratiques qu'avec un zèle fort modéré, et conservent pour les arbres , pour les autels de pierre et pour le fer, le respect de leurs frères les Bhils. Les Mhairs et les Minas ont adopté un dialecte hindi, tandis que les Bhils du centre parlent un langage ressemblant à celui des Gonds. Fig. 4". — Guerriers rajpouts.
§ 6. — POPULATIONS DU GUZERAT ET DE LA PENINSULE DE KATTYWAR. Le Guzerat s'étend au sud du Rajpoutana, et comprend une partie continentale qui est le Guzerat proprement dit, contrée riche, fertile et couverte de villes prospères telles que Baroda, Surate, Ahmedabad ; CIVILISATIONS DE L'INDE. et une partie péninsulaire et montagneuse, la presqu'île de Kattywar, séparée de la première par le golfe de Cambay. Ce pays, baigné par la mer, accessible aux marchands venus de tous les points du monde qui y font un commerce très actif, présente une population extrêmement mélangée. On y voit des Mahrattes , des Rajpouts, des Jâts, brahmaniques ou jaïniques ; des Musulmans, Fig. 48. — Pandit hindou d'Odeypour. chiites ou sunnites ; des Parsis, et enfin des tribus aborigènes, dravidiennes comme les Bhils, ou kolariennes comme les Kolis.
Dans la presqu'île de Kattywar, les montagnes du centre servent encore de refuge à des peuplades sauvages, tandis que dans les villes et sur les côtes dominent les Hindous de la secte jaïnique. Cette secte, analogue au bouddhisme, est celle de l'Inde qui attache le plus d'importance à la construction de sanctuaires en l'honneur de ses divinités ; aussi la presqu'île est-elle couverte d'admirables échantillons de l'ar cliitecture hindoue. Sur le double sommet du Satrunjaya , montagne du sud-est, s'élève une ville entière composée de temples, dans laquelle il est permis d'adorer, mais non de séjourner; quand les dévotions sont achevées sous les voûtes imposantes et entre les piliers ornés de patientes et délicates sculptures, le fidèle redescend à Palitana, la ville véritable, qui s'étend au pied du mont sacré.
Fig. 49. — Minas (tribu demi-sauvage du Rajpoutana). Dans le Guzerat la prépondérance appartient à une secte vishnouite dont les pratiques sont très curieuses. Toute la religion des fidèles consiste dans la vénération aveugle d'une trentaine de grands prêtres ayant le titre de Maharajahs, qui vivent à leurs dépens. Pour donner une idée du genre de vie de ces prêtres et de la naïveté de leurs partisans, nous citerons encore M. Malabari, écrivain hindou et éditeur de Ylndian Spedator de Bombay. « Le prêtre déifié, dit-il, est le Maharajah, incarnation visible de Vishnou-Krishna, à qui tout pieux vishnouite consacre son corps, son esprit, sa propriété, et non seulement les siens, mais ceux de quiconque est sous sa dépendance. » ce...
Voici quelques impôts que le Maharajah tire de ses dévots adorateurs : Pour l'honneur de le contempler, 5 roupies (10 francs environ) ; de le toucher, 20 roupies ; de lui laver les pieds, 35 roupies. Pour la joie de s'asseoir à ses côtés, 60 roupies; d'occuper la même chambre que lui, 50 à 500 roupies ; pour le plaisir d'être fustigé de sa main, 13 roupies ; pour boire l'eau dans laquelle il s'est baigné ou dans laquelle on a lavé son linge sale, 19 roupies. Enfin pour accomplir avec lui le Rasi Krida (littéralement « essence du plaisir ») les femmes doivent verser 100 à 200 roupies. » L'auteur hindou que je viens de citer fait remarquer à propos de ce dernier point que c'est un phénomène psychologique incompréhensible de voir des hommes très jaloux de leurs femmes, des femmes très respectueuses de leurs devoirs renoncer ainsi à leurs sentiments les plus chers.
Le phénomène est intéressant à observer sans doute, mais je ne trouve pas qu'il soit incompréhensible du tout. Des divers mobiles capables d'agir sur les âmes, la foi religieuse a toujours été le plus puissant. Elle apprend à l'homme à tout supporter et à tout braver. Ce n'est qu'en s'appuyant sur elle que les martyrs ont contemplé en souriant les flammes de leur bûcher et que des conquérants ont fondé de gigantesques empires.
Livre deuxième — Les races. Chapitre III — Races de l’Inde centrale et méridionale
Nous sommes restés fidèles, dans notre description des races, aux distinctions géographiques adoptées dans notre chapitre des milieux. Après avoir indiqué les caractères principaux des peuples de l'Hindoustan, nous passons à ceux du Dekkan, conservant à ce nom sa signification la plus étendue, c'est-à-dire lui faisant comprendre la région que s'étend de la Nerbudda et de la Sône jusqu'au cap Comorin. Nous étudierons d'abord dans le Dekkan les Mahrattes, le seul parmi les peuples du Sud que nous puissions rattacher directement aux envahisseurs. Puis nous passerons aux races dravidiennes, groupe très ancien et tout à fait distinct des populations décrites jusqu'ici. Enfin nous terminerons par les sauvages du massif central, dont la plupart sont Kolariens, c'est-à-dire forment le dernier degré de l'échelle des races dans l'Inde et sont les plus antiques représentants de l'espèce humaine dans cette contrée.
§ 1. — MAHRATTES. Le nom de Mahrattes vient de Maha Rashtra, qui signifie le Grand Royaume. Ce nom et la race qu'il désigne sont fort anciens dans l'Inde , sans qu'on puisse déterminer exactement ni les limites de l'antique Maha Rashtra, ni l'origine exacte du peuple qui l'habitait. Ce n'est qu'au dix-septième siècle que les Mahrattes apparurent dans l'histoire, mais le rôle qu'ils assumèrent alors fut de la plus haute importance, puisqu'ils conquirent une grande partie de l'Inde et faillirent créer un empire indigène. Ils sont groupés aujourd'hui, au nombre (d'environ dix millions, dans le nord-ouest du Dekkan, entre les Ghats occidentales et les Satpoura, et occupent surtout la région montagneuse où se trouvent les sources et le cours supérieur du Godavéry et de lia Kistna.
Convertis depuis des temps très reculés à la religion brahmanique, ils sont divisés en castes ; mais chacune de ces castes est réput<ée très inférieure à celle qui porte le même nom chez les autres peuples^, et les Mahrattes en masse ne sont guère considérés par les Hindous que comme des Soudras. Cette circonstance tendrait à prouver que mous sommes ici en présence des descendants d'une race jadis vaincue et soumise. Leur type est plutôt touranien, mais en réalité assez mal (défini, comme ceux de toute les populations mêlées. Ils sont de taille moyenne, ont la peau d'un jaune plus ou moins foncé, les pommettes légèrement saillantes, les yeux petits, le nez souvent relevé à l'extrémité et les narines larges.
Leurs femmes ont la peau plus claire et urne longue et abondante chevelure d'un noir de jais. Ils forment une fédération de communes indépendantes dont chacune est gouvernée par un maire élu nommé pakel, envoyant chacune des députés au pantchayat sorte d'assemblée natoionale. L'attachement de ce peuple à ses anciennes institutions est tel que, même lorsqu'il se constitua en royaume, son souverain ne poirta point d'autre titre que celui de patel , et l'autorité suprême comtinua à résider au sein du pantchayet. Outre cet important groupe mahratte des Ghats occidentales, il faut mentionner ici les États mahrattes de3 l'Inde centrale. Us ne sont point habités à la vérité par des populations de cette race, mais gouvernés par des dynasties qui en sont issues et qui représentent encore de nos jours le prestige et la puissance des anciens conquérants.
De ces Etats qui s'étendent sur une longueur de plusieurs centaines de kilomètres de la Jumna aux monts Vindhya, (dans le Rajpoutana, le Bundelkund et le Guzerat, celui de Gwalior est le plus important. Le Maha Rajah de Gwalior appartient à la célèbre famille des Scindyas, qui sut élever un royaume florissant sur les ruines de l'empire des Mogols, résista souvent avec bonheur à l'invasion anglaise, et conserva son trône Fig. 50. — Officiers arabes d'Hyderabad. Le personnage à gauche de cette gravure est le colonel Mahomed-Ali-Bey, aide de camp du Niisam et commandant la brigade de Golconde. Le personnage à droite est son fils. Le colonel commandait l'escorte qui m'accompagna dans la forteresse de Golconde.
Le type arabe du premier est visiblement altéré par le mélange de sang hindou dans la physionomie du second. Tons les Arabes qui continuent enoore à émigrer dans le Nizam s'altèrent ainsi rapidement par les croisements. alors que croulaient de toutes parts les souverainetés indigènes. Les commencements de la dynastie des Scindyas furent modestes; en 1725, Ranaji Scindya était simple porteur de pantoufles à la cour du Peichwah de Pouna. Il grandit par la rase autant que par le génie ; ses descendants Madhaji et Daolat Rao, devinrent les héros de l'indépendance de l'Inde, et firent de valeureux efforts pour réunir les peuples indigènes dans une action commnine contre les conquérants anglais. Le fondateur de la puissance mahratte, celui qui, au dix-septième siècle, fit une nation guerrière et redoutable de ces petites communes d'agriculteurs obscures jusque-là, était un siimple aventurier du nom de Siv-ajL Ce fut sous son influence que s'org;anisèrent les bandes de pillards hardis qui, partis du Dekkan, allèrent «épouvanter jusqu'aux villes de l'embouchure du Gange, et détruisirent l'empire mogol.
Leurs descendants d'aujourd'hui ne leur ressemblent guère, et seuls les brillants Rajahs de Gwalior et d'Indore ont gardé quelques reflets du prestige qu'exerça un moment leur race.
§ 2. — CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES RACES DRAVIDIENNES. Les Dravidiens, dont nous allons nous occniper maintenant, paraissent résulter du mélange des populations primiîtives de l'Inde avec les envahisseurs jaunes venus du nord-est par ha vallée du Brahmapoutre, puis d'alliances plus récentes contractées entre les populations déjà mélangées et les conquérants touraniens arrivés du nord-ouest. Suivant que l'élément primitif domine plus ou moims, on a subdivisé ce groupe en deux : les Protodravidiens, formés par les premiers mélanges, et les Dravidiens proprement dits, aj^ant pris naissance dans les unions des Protodravidiens avec des Touraniens. D'une façon générale, toute l'Inde au siud du Godavéry est dravidienne, et même est désignée parfois sous le nom de Dravidie.
Les Protodravidiens se retrouvent encore dans les régions montagneuses , où nous avons vu que les primitifs ont été refoulés peu à peu et sont parvenus à échapper presque entièrement à l'influence des invasions étrangères. Malgré le nombre et la diversité des peuples dravidiens et protodravidiens on peut signaler chez eux certains cairactères généraux, tels que la couleur foncée de la peau, la pauvreté du système pileux, sa couleur noire, son aspect lisse, la grosseur du nez, et la largeur des narines, l'infériorité de la taille, et la forme du crâne qui les a fait classer parmi les peuples sous-dolichocéphales. Au moral, on peut signaler chez eux l'existence de cultes primitifs, le développement des croyances superstitieuses et le respect des castes, qui peut-être existaient chez eux avant même l'invasion des Aryens dans l'Inde.
Lorsque ceux-ci eurent Fig. 51. — Jeune fille anglo-indienne. à les combattre, ils possédaient, à en juger par les récits du Ramayana, une certaine civilisation. Ils savaient travailler les métaux, construire des navires, fabriquer des étoffes et des poteries et connaissaient l'art de l'écriture. Leurs langues ne se rattachent nullement au sanscrit, et, avant que ce dernier fût découvert, elles étaient déjà étudiées par les savants d'ïkiCIVILISATION'S DE L'iXDE. rope. Subdivisées en nombreux dialectes, elles forment quatre groupes principaux dans chacun desquels on trouve une grammaire et une littérature, ce sont : le canarais, parlé surtout à l'ouest dans les Ghats occidentales, le Konkan, le Malabar ; le malayalam, parlé surtout sur la Fig.
52. — Pèlerins hindous des environs de Madras. côte de Malabar; le tèlegou, parlé à l'est dans les bassins du Godavéry et de la Kistna; le tamoul, parlé au sud sur la côte de Coromandel, au cap Comorin et dans une partie de l'île de Ceylan. Parmi les Dravidiens proprement dits qui remplissent le sud de l'Inde, depuis le Godavéry jusqu'au cap Comorin, se trouvent des îlots de populations sauvages habitant généralement des régions escarpées où les invasions successives les ont refoulées. Ils représentent les premiers habitants du sol non mélangés ou très peu mélangés à l'élément jaune. Si on les met à part, on voit répandues sur tout le plateau du Dekkan au sud du Grodavéry, les couches épaisses de la race dravidienne proprement dite, évaluée à 50 millions d'hommes.
Nicolas. Fig. 53. — Agent de police indigène (sud de l'Inde). Bien que ces Dravidiens soient loin de former encore une population absolument homogène, on ne peut guère les diviser .que suivant les dialectes qu'ils parlent. Tous sont entrés depuis longtemps dans le mouvement de la civilisation, tous professent la religion brahmanique et forment des sous-divisions de la caste Sondra. Les sauvages, au contraire, malgré les distinctions qu'ils établissent eux-mêmes parfois entre leurs différentes classes, rentrent en masse dans ce qui, pour les Hindous , forme le rebut de l'humanité, la multitude des hors-caste, des outlaws, des parias. Le groupe qui tient la tête chez les Dravidiens, au point de vue du degré de civilisation, est le groupe tamoul, situé à l'est et au centre de l'Inde dravidienne.
C'est parmi la population tamoule que s'élèvent Madras et Pondichéry. A Madras, des livres tamouls s'impriment sans cesse. La richesse de mots et de tournure de la langue tamoule la rend très littéraire. Elle est parlée par 15,000,000 d'hommes, et tend à l'emporter sur les autres idiomes dravidiens, télégou et canarais. Quelques-uns de ses livres ont mille ans d'existence. Le peuple tamoul est assez énergique, entreprenant et accessible au progrès. C'est sur lui peut-être que repose tout l'avenir de l'Inde méridionale. Les Télégous, qui occupent en partie la côte de Coromandel et s'étendent vers le sud, aussi importants en nombre que les Tamouls, leur sont inférieurs sous le rapport de la civilisation.
Le groupe malayalam, dont le dialecte est un des quatre principaux parmi les dialectes dravidiens, s'étend sur la côte de Malabar. Les Hindous qui en font partie sont , au contraire des Tamouls , réfractaires à la civilisation et attachés à leurs anciennes coutumes. Enfin, au centre du Dekkan, et comprenant le Mysore avec la partie occidentale de l'empire du Nizam, se trouve le Karnata ou la (( Terre noire ». C'est dans cette région qu'est parlé le canarais, la troisième langue dravidienne littéraire. De ce nom Karnata, les Européens ont fait Carnatique, et l'ont appliqué, à tort, à la côte orientale au sud de Coromandel. Le vrai pays noir est celui du centre , là où , dans les dépressions du sol basaltique, usé par les torrents des moussons et les inondations des fleuves, s'est accumulé le c( regar » ou terreau noir, si propice à la culture du coton.
Après avoir étudié les caractères généraux des populations dravidiennes, il nous reste à décrire les populations qui forment dans leur masse des îlots isolés représentant généralement, comme nous l'avons dit, des vestiges plus ou moins purs des populations primitives.
§ 3. — POPULATIONS DU KONKAN. On désigne sous le nom de Konkan toute la côte qui s'étend du golfe de Cambay jusqu'au suddeGoa, où commence celle de Malabar; on distingue parfois deux Konkans, le septentrional et le méridional. Il est facile de comprendre que ce pays, tourné vers les mers de l'Occident par lesquelles sont arrivés depuis longtemps les commerçants et les aventuriers de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, soit habité par une population très mêlée. Il ne s'y trouve guère de groupe ethnique spécial assez caractérisé pour mériter la peine d'être mentionné. Sur les flancs des Ghats se sont maintenues cependant quelques tribus sauvages, qui habitent dans les forêts, et qui se distinguent surtout par l'agilité avec laquelle les hommes grimpent aux arbres comme des singes.
Cette faculté leur sert pour l'exploitation des palmiers, qui forment une des richesses de la contrée et fournissent aux habitants à la fois la nourriture, le vêtement et l'abri, par leur sève, leur bois, leur fruit, leurs fibres et leurs feuilles. C'est parmi ces peuplades forestières que Tippou-Sahib essaya un jour d'introduire l'usage des vêtements. Il fit distribuer des pièces de toile que les malheureux contemplèrent avec consternation et sans pouvoir se décider à s'en servir. Un de leurs chefs vint enfin se jeter tout en larmes au pied du sultan en lui disant : ce Seigneur, tu suis avec ton peuple l'usage de tes pères, laisse-nous nous conformer aussi aux coutumes de nos ancêtres. )> Chez les Tirs de la côte de Malabar, les femmes s'habillent seulement au-dessous de la ceinture, et elles regardent comme si indécent et si honteux de se couvrir le sein, que les pudiques Anglaises, qui les emploient souvent comme bonnes ou comme nourrices, ne peuvent les y amener et doivent y renoncer, comme Tippou-Sahib à vêtir les sauvages cultivateurs de palmiers.
§ 4. — POPULATIONS DES COTES DE MALABAR (NALRS, ETC.). Les diverses populations de l'Inde possèdent des institutions et des coutumes représentant les formes d'évolution que les peuples civilisés ont successivement franchies avant d'arriver à leur état actuel. En parcourant l'immense péninsule, on peut revoir toutes les phases d'existence que nos ancêtres ont traversées. Les Naïrs de la côte de Malabar, présentent précisément quelquesunes de ces institutions primitives qui n'existent plus en Occident qu'à l'état de vestiges dans les livres. On peut étudier aujourd'hui chez eux la famille maternelle telle qu'elle exista à l'aurore de notre histoire. Des recherches modernes, dont on trouvera l'exposé dans notre ouvrage : L'homme et les Sociétés, leurs origines et leur histoire, ont prouvé que la famille maternelle fut la première institution qui succéda à ces formes primitives de communauté où toutes les femmes d'une tribu, et par conséquent leurs enfants, appartenaient à tous les hommes de la tribu.
Cette institution nouvelle fut la véritable origine de la famille qui n'aurait pu naître sans elle. En donnant aux enfants la mère pour chef, et leur reconnaissant le droit d'hériter de son nom et de ses biens, elle substitua à des intérêts collectifs toujours bien faibles des intérêts individuels toujours puissants. François Pyrard, qui visita la côte de Malabar au commencement du dix-septième siècle, fait des Naïrs une description qui, à peu de chose près, serait encore ressemblante de nos jours. Il les peint comme de hardis et brillants guerriers, dont le caractère et les coutumes rappellent un peu ceux de la chevalerie féodale européenne du moyen-âge. Ils sont, suivant lui, fiers et intrépides, jaloux de leur indépendance, généreux, chatouilleux sur le point d'honneur, et pleins d'égards envers les femmes.
Au seizième siècle, les Naïrs formaient une population riche et puissante possédant des villes importantes : « A Calicut, écrit le voyageur cité plus haut, le Zamorin (Tamouli ou grand Tamoul) est l'un des plus grands et des 'plus riches princes de l'Inde. Il peut mettre en armes 150,000 Naïrs... Tous les rois naïrs de cette côte sont ses vassaux et lui obéissent, excepté celui de Cochin. » Au point de vue physique, les Naïrs constituent une assez belle race. La taille est élevée, les formes gracieuses, les extrémités fines, le teint brun mais pas trop foncé. Le nom de Naïrs signifie les maîtres, et, en effet, ils forment la caste aristocratique et dominante de la côte du Malabar. Soumis un moment par des Brahmanes, ils ont fini par secouer leur joug , et ceux-ci n'ont qu'à grand peine maintenu parmi eux au moins leur autorité spirituelle.
Ces Brahmanes, dont l'origine n'est pas aryenne, ne sont point d'ailleurs considérés comme les égaux des Brahmanes aryens du nord de l'Inde, et les Naïrs eux-mêmes, qui se disent Kchatryas, sont regardés comme des Soudras par les Hindous. Ils n'en traitent pas moins avec hauteur les populations qui les entourent, les Tirs, qui leur sont soumis, bien que d'un sang plus pur, comme l'indique leur peau plus claire, et les Moplahs, métis arabes professant l'islamisme; ces derniers sont d'ailleurs fort braves et livrent souvent à leurs maîtres des luttes meurtrières. La forme primitive de la famille désignée sous le nom de matriarcat, que nous allons retrouver chez les Naïrs, a été dépassée aujourd'hui chez la plupart des peuples par des formes d'évolution supérieure.
Elle ne subsiste plus que chez un fort petit nombre de populations, telles que ces Khasias de l'Assam, dont nous avons parlé, et les Naïrs, dont nous nous occupons maintenant. Chez les peuples absolument primitifs, il n'existe rien d'analogue au mariage, puisque toutes les femmes d'une tribu appartiennent indistinctement à tous les hommes de la même tribu. Dans cette forme d'évolution un peu supérieure caractérisée par la famille maternelle telle qu'elle existe chez les Naïrs, les femmes n'ont plus qu'un petit nombre de maris et possèdent la direction exclusive de la famille. Le mariage n'existe chez les Naïrs que sous la forme presque primitive connue sous le nom de polyandrie, et il est même probable que les cérémonies qui le précèdent ne remontent qu'à l'époque où les Brahmanes devinrent les maîtres.
Le mariage est d'abord monogame, mais la durée de cette union monogamique est limitée à quelques jours. Le fiancé passe au cou de la jeune fille un collier dont elle ne doit plus se séparer, mais c'est à l'acceptation et à la conservation de ce collier que sont limités ses devoirs conjugaux. Au bout d'un petit nombre de jours, le premier mari est congédié avec une récompense et doit faire place à de nombreux successeurs. La jeune Naïre est devenue la propriété, non de la tribu tout entière comme dans la famille primitive, mais d'un certain nombre de membres, avec cette restriction importante toutefois que c'est elle qui choisira à son gré les maris qui doivent contribuer à la perpétuation de la famille, et dont le nombre total ne dépasse guère d'ailleurs une douzaine.
La jeune Naïre, établie avec ses frères, aussitôt son union avec son premier fiancé , reçoit ses divers maris tour à tour. Pendant qu'ils sont en faveur ils plantent leur poignard dans sa porte pour indiquer leur présence et leurs droits momentanés. Les enfants qui résultent de ces unions passagères ne peuvent naturellement être désignés que par le nom de leur mère, puisque leur père est généralement inconnu. La femme naïre est le véritable chef de famille, et en exerce l'autorité avec l'assistance de sa fille aînée. Les seuls hommes vivant constamment avec elle sont ses frères et ses fils. Les enfants élevés ainsi par leur mère et leurs oncles ont pour ces derniers une affection analogue à celle des enfants pour leur père chez les autres peuples.
Ne quittant presque jamais leurs sœurs, ils ont pour elle une amitié naturellement plus profonde qu'ils ne pourront jamais en avoir plus tard pour leurs femmes, puisque leur union avec ces dernières ne dépasse guère quelques jours. On comprend aisément que, dans la famille ainsi constituée, la femme, qui élève les enfants et dont ces derniers héritent, joue un rôle essentiel ; l'oncle et les frères qui vivent avec elle dès son enfance viennent au second rang. Quant au rôle du mari , qui consiste uniquement à contribuer par une cohabitation éphémère à perpétuer la famille, il n'a qu'une importance très faible. La femme ne se préoccupe guère que de choisir l'homme le plus vigoureux et le plus beau.
Elle a d'ailleurs le droit absolu de prendre qui lui plaît, sauf bien entendu, parmi les gens inférieurs à sa caste, sous peine dans ce cas d'être déshonorée. Parmi les reproducteurs ainsi choisis, se trouvent naturellement les Brahmanes, en raison de leur caractère sacré et de leur ancien prestige. Ils vont de maison en maison apporter l'offrande d'un sang précieux, qui élève le niveau de la race à laquelle ils s'unissent. Les hommes jouissant chez les Naïrs de la même liberté que la femme, on peut dire de cette population qu'elle pratique tout à la fois la polygamie et la polyandrie. Les plus pauvres seuls pratiquent forcément la polyandrie; plusieurs frères ou plusieurs individus d'une même caste se réunissent généralement pour se partager la même femme.
La polyandrie se rencontre d'ailleurs dans plusieurs régions de l'Inde , et notamment à l'extrême nord, dans les régions voisines du Thibet, et à l'extrême sud chez des tribus voisines de Madura. A Calicut, la femme du roi avait autrefois, en dehors de son royal époux, dix maris réguliers choisis parmi les Brahmanes. Cette polyandrie, si choquante pour nos idées modernes, paraît être une institution fort ancienne. Dans le Mahabharata on voit en effet les cinq frères Pandava épouser la belle Draupadi « aux yeux couleur de lotus ». Lorsqu'un Naïr meurt, ce ne sont pas ses enfants qui héritent de lui, mais les enfants de sa soeur aînée. Le matrimoine passe de fille en fille, — comme autrefois le pouvoir royal à Travancore.
Les frères exploitent sous l'autorité de la mère le domaine maternel, mais n'ont aucun droit de propriété sur lui. La constitution de la famille maternelle chez les Naïrs doit être parfaitement adaptée à la constitution mentale de ce peuple et aux conditions d'existence où il se trouve, puisqu'elle s'est maintenue depuis des siècles, malgré son contact avec les Musulmans et les chrétiens établis sur la côte de Malabar depuis fort longtemps. La conquête brahmanique n'a jamais pu réussir autrefois à la détruire.
§ 5. — POPULATIONS DES NILGHIRRIS. Le grand massif des Nilghirris est habité par des populations sauvages très différentes entre elles de physionomie. Leurs mœurs, fort intéressantes à étudier, nous donnent l'image fidèle d'époques primitives dispaCIVILISATIOXS DE L'iXDE. rues. On les a divisées en cinq tribus distinctes : les Todas, les Badagas, les Kotahs, les Kouroumbas, les Iroulas. Les Todas habitent le sommet de la montagne et représentent l'échelle la plus élevée de cette série. Ce sont des populations exclusivement pastorales parlant un dialecte canarais. On suppose que ce sont des émigrants venus du Karnara, il y a huit siècles. Leur nombre ne dépasse pas un millier. Les Badagas sont des immigrants venus du Mysore, vers le seizième siècle.
Ils ne diffèrent guère des habitants de la plaine que par un degré moindre de civilisation. Ils forment la population la plus nombreuse de la montagne. Leur nombre est d'environ 25,000. Ce sont des populations agricoles. Leur langue est également le canarais. Au-dessous de ces deux populations dont l'origine est bien connue se trouvent les Kotahs , les Kouroumbas et les Iroulas, dont le nombre total ne dépasse pas 3,000. Ce sont sans doute des résidus de populations aborigènes. C'est à leurs ancêtres qu'on attribue ces monuments mégalithiques analogues à nos dolmens et menhirs dont la région est couverte. Us parlent des dialectes dravidiens parents de ceux des habitants de la plaine avec lesquels ils sont en contact ; les Kotahs représentent l'élément industriel de la montagne.
Les Iroulas, qui vivent à la base de la montagne, parmi les jungles, peuvent être rangés parmi les derniers échantillons de l'espèce humaine. Nous allons examiner successivement la physionomie, les mœurs et les coutumes de ces diverses populations dont nous venons de décrire l'origine. Todas. — Les Todas sont, comme nous l'avons dit, les plus élevées des populations des Nilghirris. Leur taille est assez haute, leur chevelure noire et abondante, leur barbe également abondante et bouclée, leurs lèvres grosses, leur nez généralement droit et souvent aquilin, leur démarche très élégante. La douceur de leur caractère , leur gaieté, leur amabilité, leur candeur, leurs habitudes pacifiques, leur goût dans leurs vêtements, leur physionomie, leur distinction naturelle, font qu'on ne saurait les confondre avec de grossiers sauvages.
Ils représentent plutôt le sauvage idéal, l'homme de la nature, tel que se plaisaient à le peindre, au dix-huitième siècle, Rousseau et son école. Le nom de Toda signifie berger. La seule occupation des Todas est le soin de leurs troupeaux. Les beaux pâturages des Nilgliirris nourrissent de magnifiques bestiaux ; le lait qu'ils fournissent forme le fond de l'alimentation des habitants. Aussi les Todas poussent-ils la vénéraFig. 54. — Toda des Kilghirris (*)• * Cette gravure et les trois suivantes ont été exécutées d'après des photographies empruntées à la collection de M. Brecks. tion pour eux jusqu'à l'adoration. La vache est l'animal sacré pour ce peuple comme pour les Badagas; leur église est l'étable, et leur prêtre porte le nom de Palal ou grand laitier.
Traire les vaches, faire le beurre ou le fromage, sont des occupations saintes qui revêtent d'un auguste caractère celui qui s'y livre. La divinité suprême est une vache illustre par sa généalogie , et le grand pontife quelque savant berger plus expert que les autres dans l'art d'élever et de soigner les bêtes. La vache, l'animal sacré, est mêlée à toutes les cérémonies et préside à tous les événements importants de l'existence. Lorsque le Toda vient au monde, il est placé sous la protection des troupeaux ; lorsqu'il meurt, on fait défiler devant son cadavre toutes les vaches de sa tribu, et on en immole deux qui doivent le suivre dans le royaume des âmes. A certaines époques de l'année, on charge des péchés du peuple un veau nommé Bassava, qui est ensuite chassé à coups de bâton au fond des bois et dont le départ purifie la nation.
C'est, comme on le voit, une coutume identique à celle du bouc émissaire des Hébreux. Outre le culte des vaches, les Todas, de même que tous les peuples primitifs, adorent les âmes des morts. Lorsqu'un des leurs a péri de mort violente, ils se figurent que son esprit revient, altéré de vengeance, errer autour de l'arme meurtrière ; et le couteau ensanglanté, ou tout autre instrument de mort, devient pour eux un objet de respect qu'ils placent au milieu de leurs autres reliques, les barattes, les pots à beurre et les moules à fromage. Une superstition curieuse des habitants des Nilghirris consiste à voir dans les Kouroumbas, ces grossiers habitants des jungles, habitués aux miasmes délétères et qui dépérissent dans un air salubre , des sorciers dont le pouvoir est sans limites.
Un malheur f rappe-t-il une famille toda, les troupeaux des Badagas sont-ils décimés par une épidémie, on appelle en hâte un Kouroumba et on le supplie d'arrêter le mal qu'il a causé. Le sauvage se prête complaisamment à cette opinion qui lui donne de l'importance. Il commence à gesticuler, à tourner sur lui-mtme, puis se jette sur le sol en poussant des hurlements. Les Todas professent également un respect religieux pour les arbres. Leurs mariages, qui sont d'ailleurs des plus primitifs, ne deviennent officiels que lorsque la jeune femme est arrivée sans encombre au septième mois de sa première grossesse. Les époux vont alors passer une nuit au fond de la forêt, au pied d'un des plus beaux arbres, sous l'invocation duquel ils placent l'enfant qui va naître.
Lorsque celui-ci vient au monde, le père prend des feuilles de l'arbre, et les repliant en forme de coupe y verse quelques gouttes d'eau; puis le nouveau-né et ses parents doivent s'humecter les lèvres avec le liquide, et par cette espèce de communion mystique la famille est véritablement fondée. Quelques cérémonies importantes précèdent d'ailleurs le mariage. Lorsqu'un jeune homme choisit, — toujours dans sa propre caste, — une jeune fille, et qu'il est agréé, il doit s'engager à payer pour elle une Fig. 55. — Kotah des Nilghirris. certaine somme à son futur beau-père. Celui-ci lui met le pied sur la tête et le reconnaît comme son fils. Puis la fiancée est menée en habits de fête et accompagnée par des chants dans sa nouvelle demeure.
Elle s'y prosterne devant son mari, qui à son tour pose le pied sur sa tête ; les beaux-parents en font autant. On l'envoie alors chercher une cruche d'eau, et l'accomplissemeut de cette petite fonction domestique indique que dans la maison elle remplira désormais le rôle de servante. Le mariage ainsi célébré n'est d'ailleurs qu'un mariage à l'essai. Il n'est en effet reconnu qu'au septième mois de la première grossesse, lorsque, dans un joyeux banquet, la jeune femme se pavane et montre à tous le changement de sa taille, et que son mari lui attache au cou un ruban qui rappelle le talî des Naïrs. Les Todas sont polygames et polyandres ; mais, sous cette forme primitive où tout un groupe de frères épouse tout un groupe de sœurs, chaque femme ayant plusieurs maris tous frères, et chaque mari plusieurs femmes toutes sœurs.
Lorsqu'un jeune homme se marie, il épouse non seulement sa femme, mais les jeunes sœurs de celle-ci, qui lui appartiendront successivement lorsqu'elles arriveront à la nubilité, et dont il devient possesseur simplement en payant le prix qu'il s'est engagé à verser pour l'aînée. D'un autre côté, ses frères, à lui, ont le droit de posséder toutes ses femmes, à la condition qu'ils l'aideront à fournir la somme convenue. Malgré toutes ces facilités matrimoniales, malgré la possibilité du divorce, les suicides par contrariété d'amour ne seraient pas rares, paraît-il, parmi ces populations primitives, notamment chez les Badagas ; mais cette assertion mériterait, je crois, d'être soumise à une sérieuse critique.
Les enfants sont répartis suivant les âges entre les différents maris de leur mère ; l'aîné appartenant à l'époux en titre, le second à l'aîné de ses oncles, le troisième au second oncle, et ainsi de suite. Ces coutumes primitives tendent à disparaître chez les Todas. Ceux d'entre eux qui sont assez riches pour s'acheter une femme et la posséder seuls en sont très fiers, et laissent la polyandrie aux basses classes. A la mort de leur père, les enfants héritent par portions égales. Pourtant le plus jeune conserve la maison, à la charge d'y recueillir et d'y entretenir lès femmes de la famille. La propriété n'existe pas chez les Todas ou du moins elle est limitée uniquement à la maison et aux objets mobiliers.
La terre est possédée en commun, et ne sert d'ailleurs qu'à produire de l'herbe pour les troupeaux, car les Todas ne s'adonnent pas à l'agriculture. Ils ne s'adonnent pas davantage à la chasse, et n'ont même presque pas d'armes. Ne songeant pas plus à attaquer qu'à se défendre, ils se contentent, pour empêcher que leurs cabanes ne soient envahies, d'en faire les portes très basses. Les Todas demeurent dans des villages , ainsi que les Badagas ; tandis que les Kotahs et les Kouroumbas .habitent de misérables huttes, et que les Iroulas vivent dans des trous ou à l'abri des arbres, comme des bêtes fauves. Fig. 5G. — Iroalas des Nilgliirris. Badagas. — Les Badagas n'ont, ni dans l'aspect ni dans le caractère, lagrâce et la noblesse des Todas.
Ils sont plus petits, plus noirs, les cheveux maigres, la barbe rare, le nez épaté et les lèvres épaisses. Ils sont rusés, durs et avares, et s'abrutissent par l'usage de l'opium. Ils sont les plus nombreux, et de beaucoup, des cinq peuples habitant les Nilgliirris. Toute l'agriculture de cette riche contrée est entre leurs mains ; ce qui ne les empêche pas d'être bergers. Les Badagas ont quelques croyances analogues à celles des Todas, mais ils se rattachent au brahmanisme par l'ensemble de leur culte. Ils vénèrent le linga et adorent Siva sous la forme d'un taureau. Leurs mariages sont aussi faciles à conclure et aussi compliqués par le nombre des femmes et des maris que ceux de leurs voisins les Todas.
Les cérémonies des deux peuples sont à peu près semblables, et se distingent également par la confusion qu'on y apporte souvent entre les manifestations de la douleur et celle de la joie ; les Todas et les Badagas accompagnent leurs félicitations de sanglots, se lamentent en dansant, et célèbrent leurs funérailles au milieu des orgies. Kouroumbas, Kotalis et Iroulas. — Ces trois tribus sont, au point de vue ethnologique, fort différentes des précédentes. Elles représentent des vestiges des anciennes populations aborigènes. Ce sont des races chétives, à la peau noire, à la barbe rude et hérissée, aux cheveux tournant un peu au laineux, au moins chez les hommes. Les lèvres sont grosses, la poitrine plate, les bras longs et les jambes courtes.
Cette description s'applique surtout aux Kouroumbas et aux Iroulas. Quelques voyageurs ont trouvé une grande analogie entre ces populations et les indigènes de l'Australie. Les Kouroumbas habitent au bas de la montagne, dans de grandes cabanes ou se réunissent plusieurs familles. Ces pauvres êtres sont à la fois craints et méprisés par les Badagas et par les Todas ; les femmes de ces derniers peuples s'évanouissent quelquefois de frayeur en apercevant à l'improviste des Kouroumbas. Ces malheureux se prêtent d'ailleurs au rôle de sorciers que leur attribue la crédulité de leurs voisins, et qui leur rapporte en somme plus de coups que de présents. Leurs professions sont variées mais assez peu productives.
Ils se font devins, magiciens, chanteurs ambulants, et souvent aussi se louent comme domestiques chez les habitants de la plaine. Ils savent un peu cultiver le sol et labourent la terre avec des bâtons pointus. Les Kotahs ne sont pas sensiblement supérieurs aux Kouroumbas , et mènent la même existence misérable ; ils connaissent divers métiers et représentent la classe ouvrière parmi ces peuplades de la montagne. Mais leurs modestes industries ne les enrichissent guère. Souffrant près que perpétuellement de la faim, les Kotahs ne se rassasient vraiment que le premier jour de l'année. Ils mettent alors en commun toutes les provisions qu'ils ont pu rassembler, et absorbent autant de nourriture que possible pendant quarante-huit heures.
Quant aux êtres placés au dernier degré de cette échelle, les Iroulas, ils vivent dans les jungles au pied des Nilghirris. Complètement noirs, le dos voûté, les bras longs, les jambes grêles, la chevelure raide et hérissée, ils respirent cet air funeste du teraï qui est devenu pour eux, par une assimilation séculaire, l'atmosphère nécessaire et salubre. S'ils quittent un moment leurs bauges infectes pour le libre espace et les brises pures des coteaux ou des plaines, ils dépérissent et meurent. Les sauvages qui les entourent, déjà si grossiers eux-mêmes pourtant, les accablent de leurs mépris prétendant qu'ils vivent avec les tigres et que leurs enfants grandissent pêle-mêle avec les petits des fauves.
CIVILISATIONS DE L'INDE. Les Iroulas toutefois ont une vertu : celle de la franchise absolue; peut-être leur intelligence ne s'élève-t-elle pas jusqu'au mensonge ; le fait est que la parole de ces pauvres êtres prévaudrait contre les serments les plus sacrés des Brahmanes. Pour toute industrie, les Iroulas travaillent l'osier. Leur nourriture se compose surtout de racines, de fruits et de baies sauvages. Fig. 58. — Jeune Hindou (sud de l'Inde). § G. — GROUPES DIVERS DE POPULATIONS SAUVAGES DU SUD DE L'INDE. Le massif de l' Anamalah, qui se dresse au sud des monts Nilghirris, renferme aussi des tribus sauvages analogues ; mais il faut toujours excepter de cette comparaison les Todas, qui, ainsi que nous l'avons vu, forment un groupe tout à fait à part.
Les habitants de l' Anamalah sont les K'aders, qui se disent les seigneurs des monts et se croiraient déshonorés s'ils cultivaient la terre ; ils sont adonnés à la chasse. L'agriculture est laissée aux Malsars, et les Paliyars enfin sont des bergers ou des marchands. Ces derniers laissent flotter jusqu'aux reins leur chevelure épaisse et rebelle , ce qui leur Frith. Fig. 59. — Types du G-uzerat. donne un air tout particulièrement farouche. Les anthropologistes croient pouvoir rattacher ces races aux nègres de l'archipel malais. D'autres groupes de sauvages protodravidiens se rencontrent encore dans l'Inde méridionale. Ils ressemblent plus ou moins par leur aspect, par leurs coutumes, par leurs occupations et par leur religion, qui n'est qu'un grossier fétichisme joint à l'adoration des esprits, aux peuples que nous venons de décrire.
Nous mentionnerons sommairement les principaux de ces groupes. Ce sont : Les Chanars, qui occupent l'extrémité méridionale de la péninsule, le sud de Travancore, et le cap Comorin. Ils sont environ 500,000, sur lesquels 100,000 à peu près ont embrassé le christianisme. Les autres rendent leur culte aux esprits des morts. On voit s'élever à l'entrée de leurs villages de petites pyramides sur lesquelles ils déposent des offrandes de fruits, de grains et de fleurs, destinés à attirer la protection des bons génies. Les Chanars se livrent exclusivement à la culture des palmiers. Ces arbres précieux suffisent à tous leurs besoins, mais l'exploitation en est rude et fatigante. Les Chanars parlent la langue tamoule ainsi que leurs voisins les Ilavas, qui ne sont guère différents d'eux.
Sur les hauteurs des monts Alighirris qui prolongent au sud le massif de l'Anamalah, habitent les Kanikhars qui bâtissent leurs légères demeures dans les branches des arbres, afin de se trouver à l'abri des bêtes fauves. Chez ce peuple primitif, la propriété est inconnue et les biens sont en commun ; cependant ils ont déjà passé de la polyandrie à la monogamie, progrès rarement constaté encore chez les sauvages de l'Inde. Les Nayadis, dont quelques-uns habitent autour de Calicut, et les autres dans les environs du lac Poulikat , forment une des plus misérables populations sauvages du sud de l'Inde. Récemment encore ils ne savaient allumer le feu que par le frottement de deux branches sèches.
Les Kollers, qui peuplent les régions montagneuses de Coimbatour et de Madura, ont renoncé depuis fort peu de temps à des coutumes sanglantes. Autrefois un homme qui, chez eux, voulait porter malheur à son ennemi, prenait un de ses propres enfants et allait l'égorger au seuil de celui qu'il haïssait.
§ 7. — POPULATIONS DES PROVINCES CENTRALES OU GONDWANA. Notredescriptionsommaired.es races du sud de l'Inde étant terminée, nous allons remonter vers le nord du Dekkan et jeter un coup d'œil sur le sombre massif du Gondwana situé au centre de la péninsule, et qui, à peine exploré encore aujourd'hui, renferme les débris d'antiques populations et les a conservés à l'abri des invasions sur ses plateaux inaccessibles ou dans ses gorges profondes. On appelle Gondwana la région montagneuse qui forme le point culminant de la péninsule. Elle sépare absolument l'Inde gangétique ou Hindoustan de l'Inde méridionale ou Dekkan. Le Gondwana tient à la fois, par son climat, sa faune et sa flore, de ces deux contrées entre lesquelles il interpose sa masse infranchissable.
Contre lui sont venues se heurter toutes les invasions successives. Elles se sont arrêtées à ses pieds; et, si parfois elles l'ont dépassé, ce n'a été qu'en le tournant. De ses sommets s'épanchent dans toutes les directions, vers le Gange, vers le golfe du Bengale ou vers la mer d'Oman, des rivières et des fleuves qui confondent leurs sources dans ses mystérieuses hauteurs. Le mot infranchissable, que nous avons employé, n'est plus exact depuis vingt ans. Mais ce court espace de temps et les miracles qu'il a vus s'accomplir grâce aux découvertes de la science moderne, ne peuvent être pris en considération lorsque nous étudions les races de l'Inde et l'état où elles ont pu parvenir par leur seul développement et sous l'influence prolongée des milieux où elles ont vécu.
Il est vrai sans doute que les sacrifices humains, par exemple , interdits par le gouvernement anglais, ont cessé sur bien des points; il est vrai que les exigences de la police anglaise ont généralement substitué la cotonnade de Manchester au bouquet de feuillage , seul vêtement des habitants depuis des siècles ; il est vrai que le chemin de fer de Bombay à Calcutta longe la Nerbudda qui limite au nord les provinces centrales , et qu'une seconde ligne , passant par Nagpour, pénètre au coeur même du pays des Gonds. Il est vrai encore que dans un demi-siècle, rien ne restera peut-être de mœurs, de croyances, de coutumes qui se sont maintenues immuables au centre de l'Inde pendant des milliers d'années.
Mais, bien que l'heure de leur disparition soit proche, elle n'a pas sonné encore, et il est possible d'étudier aujourd'hui les populations du Gondwana telles qu'elles subsistent sous leur forme primitive, dans les régions boisées et insalubres de la contrée. Celles de la plaine, ou des plateaux facilement accessibles, s'indianisent rapidement. Les Gonds, qui ont donné leur nom au pays, sont au nombre de plusieurs millions, mais il n'en est guère qu'un million et demi environ qui soit resté à l'état absolument sauvage. C'est au sud-est de la contrée, vers les sources de la Pranhita et de l'Indravati, affluents du Godavéry; vers le nord-est, dans le massif de l'Amarkantak, et aussi dans les montagnes bordant le cours supérieur de la Nerbudda , que les derniers vestiges de la barbarie ont trouvé un refuge contre la marche envahissante de la civilisation dans le Gondwana.
Sur ces régions encore inexplorées courent les mêmes légendes que nous retrouvons dans les livres aryens concernant le massif central tout entier. Les Hindous de la plaine les dépeignent comme des forêts remplies d'arbres gigantesques, sous le feuillage desquels règne une ombre farouche et flottent des miasmes de mort ; ils ajoutent que les habitants de ces forêts sont des animaux féroces d'une taille gigantesque et des singes hideux contrefaisant l'apparence humaine. Telle l'imagination des antiques envahisseurs de l'Inde leur représentait la vaste étendue des plateaux dans laquelle ils refoulèrent les aborigènes vaincus mais n'osèrent eux-mêmes pénétrer. Ce furent les Mahrattes qui, au dix-huitième siècle, s'aventurèrent les premiers dans le Gondwana et y établirent leur domination; elle ne fut d'ailleurs jamais très effective.
De nos jours, les efforts des Anglais ont définitivement ouvert le pays et poursuivi la barbarie primitive dans ses redoutables asiles. Les peuples qui se sont autrefois réfugiés dans le Gondwana et s'y sont trouvés refoulés de plus en plus par les invasions, appartiennent à trois groupes principaux : les Bhils, les Kôles et les Gonds; ce sont ces derniers qui, plus nombreux et plus anciennement établis dans le pays, lui ont donné leur nom. Nous avons déjà étudié les Bliils ; 20,000 à peine d'entre eux d'ailleurs subsistent dans le Gondwana. Le véritable siège de cette race dravidienne est plus au nord et plus à l'ouest. Quant aux Kôles, qui Fig. 60. — Hindous de caste inférieure (porteurs de palanquin). ne sont plus même des Dravidiens, on en compte environ 40,000 environ dans les provinces centrales, mais ils s'étendent surtout dans le Cliota Nagpore, sur la côte d'Orissa et jusque dans le Bengale où nous les avons rencontrés.
Deux de leurs tribus, les Kourkous, dans les vallées du Mahadeo, et les Khonds, qu'il ne faut pas confondre avec les Gonds, sont également comprises parmi les habitants du Gondwana. Toutefois, réservant aux Kôles du Chota Nagpore un paragraphe spécial où nous indiquerons les caractères généraux de leurs différentes peuplades, nous allons nous occuper exclusivement des Gonds, vrai fond de la population dans le Gondwana, et le groupe ethnique le plus important quant au nombre parmi les aborigènes de l'Inde. Si les Gonds ne sont pas une race autochthone, ils peuvent du moins être classés parmi les Protodravidiens les plus rapprochés du type négrito primitif. Fort laids, très petits, très noirs, ils occupent un degré bien inférieur dans l'échelle des races.
Leurs membres pourtant sont robustes et bien musclés, et ils offrent par là un contraste avec l'apparence chétive et presque difforme de certains sauvages des Nilghirris et avec la finesse un peu grêle de l'Hindou. Leur face est plate, leur nez écrasé, leurs lèvres épaisses, leurs veux petits mais horizontaux; leur chevelure, d'un noir brillant, tombe en mèches roides des deux côtés de leur visage. Leur costume consiste en une simple bande d'étoffe autour des reins et une autre autour de la tête. Celui des femmes, un peu plus compliqué, se compose d'une pièce d'étoffe qui leur enveloppe les hanches et remonte jusqu'à l'épaule en couvrant la moitié du buste. Mais on trouverait encore, parmi leurs peuplades isolées, des individus qui en sont restés à l'antique ceinture de feuillage.
Souvent sur ces plateaux, le vent du nord-est souffle avec âpreté et le vêtement des Gonds leur semble insuffisant contre la rigueur de l'air du soir ou des premières heures du matin; dans ce cas, ils allument de grands feux autour desquels ils se chauffent; mais ils auraient honte de rien ajouter à leur costume traditionnel : leur décence est exactement l'inverse de la nôtre. Leurs armes sont très simples; plusieurs d'entre eux ne connaissent même pas l'arc et les flèches; mais avec la hache, qu'ils ont toujours à la main, ils combattent également le gibier qu'ils veulent abattre, l'ennemi qui les attaque, les lianes énormes qui obstruent leur chemin dans la forêt, et même le tigre qu'ils vont poursuivre hardiment jusque dans son repaire.
S'ils dédaignent de se couvrir et de s'armer, ils prennent au contraire le plus grand soin à s'orner le corps et le visage de bijoux pesants et de tatouages pleins de fantaisie ; les femmes surtout aiment passionnément les bracelets et les anneaux de fer, dont elles portent souvent aux bras et aux jambes une charge considérable. Leurs joues et leurs cuisses sont couvertes de dessins destinés à les embellir ; elles sont du reste un peu moins laides que les hommes, et ont parfois même une certaine grâce. Les Gonds s'adonnent à la culture de la terre ; mais cet art, comme Fig. 61. — Groupe d'enfants du sud de l'Inde. tous les autres, est bien peu développé chez eux. Lorsqu'ils ont choisi un endroit favorable, ils commencent par abattre les arbres qui le couvrent, car, dans leur pays, la forêt déborde et s'étend partout avec la puissance qu'elle acquiert dans la zone tropicale.
Ils brûlent sur place les sais, les mhowas, les figuiers gigantesques, puis ils sèment le grain, et souvent se contentent de le déposer en petits tas à la limite supérieure du champ en pente, laissant au vent et à la pluie le soin de le disperser sur le sol. Ils installent tout autour leurs huttes légères de feuillage, et attendent la récolte. Us en obtiennent une seconde, une troisième, jusqu'à ce que la terre soit épuisée ; puis vont chercher CIVILISATIONS DE L'iNDE. un autre emplacement à défricher et à ensemencer, emportant leurs demeures avec eux et changeant ainsi de place tous les deux ou trois ans. L'insuffisance de leurs instruments aratoires et de leur science agri- cole les réduirait à une bien grande misère, s'ils n'attendaient leur subsistance que de la terre cultivée.
Mais leur riche pays leur offre des ressources en abondance : ce sont les fruits des manguiers, des sais, des figuiers, des jujubiers \ et surtout les fleurs du mhowa qui ont sauvé de la famine des populations entières. De ces fleurs bienfaisantes, outre l'aliment précieux, ils tirent encore une liqueur fermentée avec laquelle ils s'enivrent dans les circonstances solennelles. Ils se nourrissent également du gibier qui pullule dans leurs forêts et du poisson qui abonde dans les cours d'eau. Les Gonds, sans être lâches, ne sont pas un peuple belliqueux ; ils n'ont pas les instincts agressifs et ravageurs des Bhils. Ils sont cependant, comme ces derniers, volontiers voleurs , et ceux qui vivent dans la plaine et sont entrés dans le mouvement de la civilisation, n'ont pu encore être persuadés qu'il n'est pas naturel de dérober tout ce qui peut se trouver à leur portée des biens appartenant aux Hindous ou aux Anglais parmi lesquels ils vivent.
Ils ont néanmoins l'horreur du mensonge, et se distinguent par ce trait, ainsi que presque tous les sauvages de l'Inde, des Hindous proprement dits, dont la fausseté est proverbiale. Les Gonds sont chez eux hospitaliers et paisibles. Ils ne sont pas cruels, à moins d'être excités par la ferveur religieuse et par des libations abondantes d'arack, auquel cas ils se précipitent sur une victime pour la mettre en lambeaux avec leurs ongles et leurs dents. Cette victime appartient rarement de nos jours à l'espèce humaine. Cependant, malgré la surveillance de la police anglaise, à laquelle échappent d'ailleurs bien des fourrés impénétrables, bien des plateaux escarpés, bien des vallées infestées par la fièvre des jungles, il est probable que les sacrifices humains se continuent dans le pays des Gonds ; ce n'est que dans la région ou les Européens sont en relations avec ce peuple, que les rites sanglants tendent à disparaître.
Le veau, le chevreau ou le poulet lui-même sont aujourd'hui remplacés, comme offrande à la divinité, par des mannequins d'osier, des figurines de terre, ou simplement par des fleurs et des fruits. Les autels, dressés dans un cercle de pierre, au pied des arbres sacrés, ne sont plus rougis que par un barbouillage de couleur, rappelant le sang qu'on y répandait autrefois. C'est surtout aux démons et aux esprits malfaisants que les Gonds offrent des dons symboliques ou sacrifient encore des victimes. La Nicholas. Fig. 62. — Barbier des environs de Aladras. croyance aux mauvais esprits est universelle parmi les aborigènes de l'Inde. Ces génies, dans des intentions généralement malfaisantes, viennent errer le soir autour des villages.
Et alors il faut qu'ils trouvent de l'eau sur l'autel pour étancher leur soif, des fruits pour apaiser leur faim, le sang répandu pour satisfaire leur vengeance, ou la sinistre couleur rouge qui doit les tromper et leur donner le change. Il faut qu'ils trouvent aussi, fichés en terre, des pieux sur lesquels ils pourront reposer leurs pieds invisibles, car il leur est impossible de toucher le sol, et ils erreraient irrités sans cette précaution. Les esprits ainsi redoutés et adorés par tous les peuples primitifs de l'Inde sont pour eux les âmes des morts, et surtout celles qui ont été arrachées du corps par une fin tragique. Lorsque quelqu'un des leurs périt d'une façon violente, alors même qu'elle serait volontaire, on suppose que son esprit tourmenté revient errer dans les lieux où s'écoula sa vie et on lui attribue un pouvoir malfaisant qu'il faut conjurer par des exorcismes et des sacrifices.
Les âmes des femmes mortes en couches sont parmi les plus difficiles à adoucir. Même s'il arrive qu'un étranger meure chez eux, les Gonds lui vouent immédiatement un culte, comme ils ont coutume de le faire pour leurs proches. Le capitaine Pôle ayant succombé à des blessures reçues dans un combat livré à la suite de tentatives qu'il avait faites pour traverser le Gondwana et gagner Madras, les populations parmi lesquelles il expira, terrifiées à l'idée que son âme irritée allait hanter désormais leurs demeures, lui élevèrent des autels et cherchèrent à se le rendre favorable par des offrandes et par des prières. Ce ne sont pas uniquement les âmes des morts qu'adorent les Gonds, et on peut dire que tout est dieu pour eux ; les forces et les fléaux de la nature sont également l'objet de leurs adorations.
Chaque fléau est présidé par un démon particulier dont le culte doit être observé d'une façon rigoureuse si l'on ne veut être frappé par les maux qu'il tient en réserve. Le choléra, la fièvre des jungles, la petite vérole, et surtout la redoutable sécheresse, sont honorés et invoqués dans l'espoir que tant de marques de respect les tiendront à distance. Mais le dieu, qui , avec le Soleil, propice ou dévorant, avec la Terre, féconde ou aride, tient le premier rang parmi la légion des divinités dans l'Inde centrale, le dieu tout-puissant au nom seul duquel on pâlit et on tremble, c'est le dieu tigre, le mangeur d'hommes. Lorsqu'un tigre a goûté de la chair humaine, et que la passion qu'elle lui inspire a fait de lui la terreur de toute une contrée , immédiatement on lui dresse des autels.
Le démon qui l'anime se confond avec les âmes de ceux qu'il a dévorés et sa force croit avec le nombre de ses victimes. Celles-ci sont invoquées avec non moins de ferveur que luimême, puisque leur fureur s'ajoute à la sienne et qu'il importe de les désarmer avant tout. Souvent, pour le conjurer, on fait venir un prêtre renommé qui appartient en général à la tribu des Baïgas. Pour chasser du corps du tigre par ses exorcismes les esprits qui l'ont rendu avide et furieux, le prêtre les appelle en lui. A force de discourir et de gesticuler, Nieholas. Fig. 63. — Bayadère du sud de l'Inde. il devient en proie à une sorte d'égarement, se figure que la férocité du tigre a passé dans son être, et se précipite alors sur un chevreau vivant qu'on lui apporte en sacrifice ; il l'étrangle avec ses dents, en déchire les chairs, plonge sa tête dans les entrailles fumantes, puis, la relevant, montre son visage ensanglanté à la foule qui hurle d'espoir et de plaisir.
Cette adoration de tous les fléaux divinisés se porte également chez beaucoup de peuples primitifs de l'Inde, et en particulier chez les Gonds, sur les serpents venimeux et surtout sur la terrible cobra. Souvent des malheureux se laissent mordre sans oser frapper l'animal qu'ils ont si souvent prié. Ce culte du serpent a valu aux Dravidiens ce nom de Nagas par lequel les Aryens les désignaient en masse. Dans l'Inde, où toutes les religions vivent côte à côte en bonne intelligence et souvent s'empruntent des dogmes, des symboles ou des rites, la croyance aux esprits et le respect superstitieux des serpents et des tigres ont pénétré même chez les vainqueurs civilisés, et se retrouvent en quelque mesure chez les Brahmanes et jusque chez les Musulmans.
Le serpent est devenu l'un des attributs des grands dieux hindous ; les replis gracieux de son corps forment des motifs d'architecture, tandis que sa tête aux prunelles immobiles se dresse menaçante à côté de celle de Vishnou. Les Gonds ne reconnaissent pas le système des castes, mais ils sont divisés en tribus entre lesquelles se pratiquent les mariages. Une union à l'intérieur de la même tribu serait considérée comme un inceste et pourrait être punie de mort. L'enlèvement réel ou fictif de la jeune fille par son fiancé est régulièrement pratiqué chez ces peuples. Le plus souvent ce n'est qu'un prétexte à des jeux, dans lesquels les compagnes de l'épouse la défendent en plaisantant contre les amis de l'époux.
Ceux-ci sont naturellement toujours vainqueurs et emportent en riant la captive sur leurs épaules. Parfois encore, chez plusieurs peuplades primitives de l'Inde centrale, le rapt doit être répété après le mariage, lorsque, deux ou trois jours plus tard, la jeune femme quitte la demeure conjugale et se sauve avec des larmes feintes dans la maison paternelle qu'elle déclare ne plus vouloir quitter. Généralement les Gonds achètent une femme pour leur fils avant que celui-ci soit en âge de l'épouser effectivement. Le beau-père choisit une bru forte et robuste qui lui sert de servante et souvent de maîtresse jusqu'à ce que le véritable mari la réclame. Ce sont un peu, comme on voit, les mœurs des mougiks russes.
Sauf cette coutume, les Gonds sont monogames ; les femmes, étant toujours beaucoup plus âgées que leurs maris, exercent dans le ménage une influence prépondérante. L'organisation politique des Gonds est des plus simples. Chaque petit clan est gouverné par un chef qui se soumet en général aux décisions des vieillards assemblés. Tous les hommes de la tribu ont voix dans le gouvernement. Très souvent le chef est un descendant de Rajpouts. Quelques représentants de ce dernier peuple furent en effet refoulés, à diverses reprises, à la suite de guerres, parmi les Gonds, chez qui ils acquirent bientôt un certain prestige.
§ 8. — POPULATIONS DE L'AMARKANTAK, DU CHOTA NAGPORE ET D'OUI SSA, KOLES, ETC. Au nord-est du massif central de l'Inde s'élève l'Amarkantak. C'est le point culminant et le nœud de toute cette région montagneuse. Il en constitue aussi la partie la moins explorée. Là, les forêts sont plus impénétrables, les jungles plus remplies par les bêtes féroces, les vallées plus dangereuses au point de vue des fièvres qui y régnent constamment. Là aussi, l'homme est plus sauvage, plus voisin de l'animal, avec lequel il brave le climat meurtrier et auquel il dispute ses grossiers aliments. Toute description d'ailleurs s'arrête forcément ici à la limite où se sont arrêtés les pas de l'envahisseur civilisé.
On en est réduit aux suppositions quant au genre de vie des habitants de cette farouche contrée ; les Hindous de la plaine les dépeignent comme des singes et les redoutent comme des génies au pouvoir malfaisant. De mystérieuses légendes courent à propos des bois profonds et des gorges sombres , où végètent sans doute encore quelques misérables représentants des plus antiques races des Indes. Le Chota Nagpore forme la région intermédiaire entre le plateau élevé des provinces centrales et les plaines voisines de l'embouchure du Gange. Il s'incline au sud-est vers le golfe du Bengale et comprend les hauts bassins de la Mahanuddi et de la Brahmani ; sur ses pentes du nord-ouest roulent les affluents de la Sône et il appartient en grande partie à la province du Bengale.
Aussi bien au point de vue ethnologique qu'au point de vue géographique, le Chota Nagpore est un pays de transition. Si l'on descendait de ses hauteurs pour se diriger vers l'Aoudh, où vit, comme nous l'avons vu, une des plus belles races aryennes de l'Inde, on rencontrerait successivement tous les types qu'offre cette immense contrée, depuis le nègre hideux adonné à un grossier fétichisme, jusqu'à l'orgueilleux Brahmane. Le Chota Nagpore est principalement peuplé par des tribus autochthones ; mais ces tribus, restées sauvages dans la montagne, s'indianisent de plus en plus dans la plaine ; et il nous faut faire remarquer pour elles, comme nous l'avons fait pour les Gonds, que toutes nos descriptions à leur sujet se rapportent surtout à leur état primitif, tel qu'il peut être encore constaté aujourd'hui dans les parties les plus écartées et les moins accessibles du territoire qu'elles habitent.
Si l'on ajoute au Chota Nagpore toute la chaîne des Vindhya et la presqu'île du Guzerat, l'on a une longue bande de pays qui s'étend d'une mer à l'autre à travers le centre de l'Inde. Cette longue bande représente exactement le siège des races dites kolariennes. C'est le troisième groupe des populations de la péninsule, les deux premiers étant le groupe tourano-aryen, ou les Hindous brahmaniques, et le second les Dravidiens. C'est la diversité des langues qui a fait établir cette division, surtout celle qui existe entre les Dravidiens et les Kolariens, car les uns et les autres sont des peuples primitifs plus ou moins mélangés avec les envahisseurs, et ayant des rapports nombreux quant au type et quant aux coutumes.
Les Kôles ont beaucoup de ressemblance avec les Bhils, qui du reste occupent avec eux cette bande de territoire que recouvrent les monts Vindhya. Mais les Kôles du Chota Nagpore se rapprochent plus que les Bhils du type mongolique, tandis que ceux du Guzerat ont subi à un haut degré l'influence du sang rajpout. Nous avons déjà dit quelques mots de ces Kôles occidentaux, classés par les Brahmanes parmi les Soudras, qui se louent dans les villes pour accomplir toutes les rudes besognes, et dont le nom devenu « coolie, )) sert à désigner tous les ouvriers, portefaix et travailleurs à gages dans les colonies anglaises et en Amérique. Les Kôles orientaux du Chota Nagpore ne sont pas même des Soudras ; ils rentrent dans la foule méprisée des outcasts , et , à vrai dire , la plupart d'entre eux ne sont pas sortis de la barbarie primitive.
Nous avons dit qu'ils rappellent le type mongolique ; ils ont en effet le visage triangulaire , la barbe rare, les yeux petits et souvent bridés quoique horizontaux; les lèvres épaisses, les pommettes saillantes et le nez écrasé; leur couleur varie du noir au jaune ; leur taille est courte, mais trapue Watson. Fig. 64. — Sauvages du Chota Nagpore. et robuste. Ils parlent des dialectes se rattachant à une souche unique et spéciale que l'on a nommée langue kolarienne et qui les différencie avant tout des autres primitifs de l'Inde. Outre la bande de territoire qui forme leur domaine particulier, ils s'avancent jusque dans la vallée du Gange, où nous les avons déjà rencontrés. Les Sontals et les Malers, habitant les montagnes situées entre le Béhar et le Bengale, appartiennent en effet à la famille kôle ; nous avons fait remarquer que le sontal joue le rôle de langue mère parmi les dialectes kolariens, à peu près comme le sanscrit pour les langues indo-européennes.
CIVILISATIONS DE L'INDE. Toutes les populations kôles étaient désignées autrefois sous la dénomination générale de Savaras, que l'on retrouve fréquemment dans les livres des Hindous. On a voulu faire dériver ce nom du mot scythe sagaris qui signifie hache. Il est de fait que, pour les Kôles comme pour les Gonds, la hache est l'arme favorite et quelquefois la seule dont ils sachent se servir. On ne rencontre jamais un indigène du Chota Nagpore ou du Gondwana à quelque distance de sa demeure sans lui voir sa hache à la main. Cet instrument lui est indispensable pour s'ouvrir un chemin à travers les épais fourrés de ses forêts natales, et c'est avec lui que souvent même il attaque le tigre. Parmi les nombreuses tribus qui habitent le Chota Nagpore, et, plus à l'est, la côte d'Orissa, les unes sont purement kolariennes, les autres plus ou moins mélangées à l'élément dravidien et proto-dravidien.
On a établi entre elles des distinctions qui sont forcément un peu confuses, puisque les types ne sont pas toujours absolument tranchés. Les deux groupes principaux portent les noms d'Ouraons et de Moundahs. Ces derniers se rapprochent beaucoup des Mogols, tandis que les Ouraons sont des nègres dont le type se retrouverait plus facilement chez les singes que dans les grandes familles humaines. Parmi les plus importantes populations de cette région, il faut mentionner les Khonds, qui peuplent une partie de la côte d'Orissa et tout le bassin inférieur de la Brahmani et de la Mahanuddi et qu'il ne faut pas confondre avec les Gonds du Gondwana. Quoiqu'il y ait du rapport entre ces peuples comme entre tous les primitifs, ils constituent cependant deux groupes tout à fait distincts.
Tous ces peuples ayant des coutumes presque identiques, et qui les rapprochent de leurs frères des provinces centrales déjà décrits, il nous suffira d'en parler très sommairement. Leur religion consiste, comme celle des Gonds, dans l'adoration du soleil , de la terre , des grandes forces de la nature ; dans la crainte superstitieuse des esprits des morts, dans la vénération pleine de terreur des bêtes féroces et des fléaux effrayants auxquels ils sont sans cesse exposés. Les cyclones, les famines, les pestes, les implacables sécheresses, sont également pour eux des manifestations de puissances irritées qu'il faut conjurer par des exorcismes et fléchir par des sacrifices. Le sang et les larmes des victimes humaines furent longtemps considérés comme la rosée magique dont la terre desséchée avait besoin pour entr ouvrir son sein et devenir féconde.
Aujourd'hui cette croyance disparait de plus en plus, et les animaux eux-mêmes ne sont guère immolés ; on les remplace devant l'autel par leur image en argile, par des fruits et par des fleurs, tandis que leur sang est représenté par un barbouillage rouge Nicholas. Pig. 65. — Bayadères d'une pagode du sud de l'Inde. dont on humecte les pierres disposées en cercle , les petites pyramides qui les surmontent ou les pieux enfoncés en terre. Lorsque les autorités anglaises essayèrent, parla persuasion autant que par l'intimidation, de faire cesser les sacrifices humains chez les Kôles, ces peuples naïfs consentirent à y renoncer seulement à la condition que les Européens prendraient devant les dieux la responsabilité du sacrilège.
Rien n'était hideux comme ces cérémonies, où la victime, une fois égorgée par le sacrificateur, était mise en pièces par la foule , car un lambeau de la chair palpitante était un* talisman souve rain. Celui qui l'emportait pour l'enfouir clans un coin de son champ était assuré pour longtemps de recevoir les bénédictions du ciel. Il importait d'enterrer les débris chauds et saignants. A ce prix seulement la déesse Tari, la Terre indignée, laisserait tomber sa colère. Des enfants étrangers, des orphelins, étaient enlevés et amenés chez les Kôles pour être élevés comme mériahs ou victimes futures. Des pourvoyeurs spéciaux se livraient à cette chasse et en vendaient fort cher les produits. Lorsqu'ils manquaient d'enfants, ils en achetaient à des parents pauvres ou avides, pour les revendre ensuite avec bénéfice.
Et ils s'enrichissaient à ce commerce, car les acheteurs ne marchandaient guère ; plus la victime avait coûté d'argent, plus elle était agréable à la Terre, au Soleil, ou aux génies mystérieux qui soulèvent les flots de la mer et les précipitent en tourbillons sur les campagnes. Chacune des tribus kôles est gouvernée par un chef dont l'autorité plie toujours devant celle des citoyens assemblés. Souvent ces réunions appellent sur un point, non seulement les hommes d'un même village, mais ceux d'une grande contrée tout entière. Les peuples kolariens sentent qu'ils forment une nationalité à part ; ils se souviennent qu'ils ont été les maîtres du sol; leurs légendes aussi bien que des témoignages étrangers font croire en effet qu'ils ont été constitués en corps de nation, jouissant d'un gouvernement régulier.
Le nom de Bhoumya, que porte une de leurs tribus signifie « fils du sol )) ou autochthones. Ils savent très bien qu'ils remontent à une antiquité très haute. Trop faibles pour lutter ouvertement, ils ne se font aucun scrupule de recourir à la ruse pour s'enrichir aux dépens de ceux qui les ont dépossédés. Tous les Kôles sont de hardis voleurs, et, loin d'en éprouver la moindre honte, ils se vantent entre eux de leurs exploits. « Nous ne faisons, disent-ils, que reprendre ce qui nous appartient et ce qu'on nous a dérobé autrefois. )) Par un contraste singulier, ces bandits deviennent, lorsque le besoin les pousse à se mettre à la solde des maîtres actuels de l'Inde, les meilleurs agents de police, les plus sévères et les plus vigilants gardes champêtres que les Anglais puissent se procurer.
Il arrive aussi qu'ils cumulent : gardiens des champs et des bestiaux le jour, ils les pillent et les enlèvent la nuit, accomplissant les deux fonc tions avec autant de zèle, de prudence et d'habileté. D'une franchise absolue, ils rendent les témoins inutiles, et avouent sur-le-champ lorsqu'on les interroge et qu'ils sont coupables. Les Kôles sont extrêmement hospitaliers, allant jusqu'à se faire tuer pour leur hôte si celui-ci court quelque danger. Ils sont également très fiers et d'humeur très indépendante. Forcés de payer l'impôt aux Fig. 66. — Femmes hindoues fabriquant de la farine (Inde centrale). Anglais, ils le leur portent régulièrement à la limite de leur territoire, ne souffrant pas que les percepteurs viennent souiller de leur présence l'asile de leurs forêts.
Les populations kolariennes sont fort adonnées à la guerre. Elles aiment le combat pour le plaisir qu'il leur donne et aussi parce qu'elles le croient agréable aux dieux. On consulte les présages, et, d'après eux, on reconnaît que le ciel commande la lutte et réclame du sang. Aussitôt on dépêche des messagers à la tribu voisine et on la défie en champ clos. On lutte pendant plusieurs jours, et aussi longtemps que des présages contraires n'ont pas indiqué la fin de la lutte. Nulle animosité , nulle haine n'éclate entre les guerriers qui partagent souvent la même tente et le même repas durant les suspensions d'armes. Les femmes assistent à la bataille, applaudissant aux coups heureux, aux exploits brillants, recueillant et soignant les blessés, pleurant sur les morts.
Comme les Sabines de l'antiquité, elles ont leurs frères et leurs pères dans un camp et leurs maris dans l'autre, car chez les Kôles les mariages sont rigoureusement exogames. Chez ces populations, le jeune homme achète la femme qu'il veut épouser, ou plutôt ses parents l'achètent pour lui. Il en résulte qu'il reste longtemps soumis à la volonté paternelle ; car ne possédant rien luimême, il ne peut fonder une lamille en dehors de l'agrément de son père et de sa mère. Le divorce est permis à la femme ; on la voit parfois prendre successivement quatre ou cinq maris. Tous sont tenus de rembourser le précédent propriétaire, mais ils ont recours à tous les subterfuges possibles pour s'en dispenser.
Ces peuples pratiquent donc une vraie polyandrie déguisée, et cette coutume résulte fatalement de la rareté des subsistances et du prix élevé auquel sont taxées les femmes. L'infanticide est encore très pratiqué chez eux. Chaque famille ne garde souvent qu'une fille ou deux et enferme les autres à leur naissance dans un vase de poterie que l'on enfouit dans la terre. Il en résulte une élévation forcée de la valeur des femmes qui survivent. La vie matérielle est dure pour les habitants du Chota Nagpore. Le sol y est pauvre et fort mal cultivé. Dans l'Orissa, c'est encore pire : les maigres récoltes sont parfois englouties tout à coup par une inondation, à laquelle souvent la peste succède ; puis ce sont d'interminables sécheresses qui font périr de faim des milliers d'habitants.
Dans un pays aussi misérable, on n'a pas le choix des aliments; aussi les Kolariens mangent-ils de toute chair au grand scandale des Brahmanes hindous. La côte d'Orissa ne fut pas toujours la contrée misérable qu'elle est aujourd'hui. Jadis, à l'époque de Charlemagne et d'Haroun-al-Raschid, un florissant empire s'élevait dans cette région; les légendes hindoues en font foi , et , témoins plus indiscutables encore , des temples merveilleux, aujourd'hui en ruines, tels que ceux de Bhuvanesvar, nous montrent que ces côtes inhospitalières furent jadis le siège d'une civilisation puissante. Ce ne sont certainement pas les Khonds sauvages Fig. 67. — Femme du sud de l'Inde fabriquant des galettes de combustible avec du fumier. peuplant aujourd'hui l'Orissa qui auraient pu créer cette étrange et remarquable architecture.
Ce sont des temples bien plus que des villes qui couvrent cette côte, terre sacrée aussi bien pour les Brahmanes que pour les barbares. Placés entre l'Inde aryenne et l'Inde dravidienne, les rivages de l'O rissa ont vu se mêler les races et les religions , et, dans la confusion des cultes, sont devenus pour tous les croyants les lieux vénérés par excellence. De toutes parts, et quel que soit le dieu que l'on adore, on s'y rend en pèlerinage. L'Olympe brahmanique s'entrouvre aux yeux étonnés du sauvage qui jusque-là ne s'est prosterné que devant des fétiches ; à son tour il adresse ses prières à Kali, à Vishnou, à Siva. Mais Fig. 68. — Femme hindoue du sud de l'Inde broyant du riz. ses superstitions obscures gagnent en même temps les membres des castes orgueilleuses qui le tiennent en si grand mépris.
Dans certains sanctuaires et à certains jours, tous les hommes se trouvent égaux ; le paria le plus repoussé traite en frère le plus illustre Brahmane; il n'y a plus de nègre ni de blanc, plus d'Aryen ni de Dravidien, plus de sauvage ni de civilisé ; les extrêmes se sont rencontrés , et la fusion des éléments si divers qui constituent la population de l'immense péninsule s'est pour un instant accomplie. Nous les avons rapidement passés en revue tous ces éléments. Signalons seulement, pour en terminer la nomenclature, le groupe important des Ouryas, occupant la région maritime entre la côte d'Orissa et l'embouchure du Gange. C'est un peuple intermédiaire, demi-sauvage, qui a sa langue à part, et qui, sans avoir de type très distinct, tient un peu de chacune des races nombreuses au milieu desquelles il se trouve placé.
Nous souhaitons que cet aperçu rapide et forcément incomplet des races de l'Inde ait surtout fait saisir au lecteur la variété presque infinie qui existe entre ces races, et la distance énorme qui sépare les plus élevées des plus infimes. Après nous être efforcé de bien marquer l'opposition des traits, du caractère, des coutumes, des croyances ; après avoir montré que , sur cette vaste étendue de territoire et dans des sites très divers, l'humanité est représentée à peu près dans tous ses types comme dans tous les degrés de civilisation qu'elle a traversés depuis l'origine de son histoire jusqu'à nos jours, nous allons, dans le chapitre qui va suivre, nous livrer à un travail de synthèse, complément naturel de l'analyse qui précède.
Nous rechercherons maintenant quels sont les caractères communs que présentent ces races si diverses ; jusqu'à quel point ces éléments disparates ont pu, soit en se mélangeant, soit en subissant quelques grandes lois communes, tendre peu à peu vers une unité qu'ils atteindront peut-être un jour. Après avoir étudié ce qui sépare les peuples de l'Inde, nous allons indiquer ce qui les rapproche et sur quels points ils se rencontrent. CIVILISATIONS DE L'INDE.
Livre deuxième — Les races. Chapitre IV — Caractères moraux et intellectuels communs
§ 1. — CONDITIONS DE MILIEU ET D'EXISTENCE QUI ONT CAUSÉ LES ANALOGIES QUE L'ON OBSERVE CHEZ LES DIVERSES POPULATIONS HINDOUES. Les chapitres que nous avons consacrés à l'étude des races de l'Inde ont montré combien sont profondes les différences qui les séparent. L'immense péninsule ne peut être considérée que comme une vaste mosaïque composée de peuples les plus divers, depuis le sauvage le plus primitif jusqu'à l'homme civilisé, en passant par toutes les phases intermédiaires. Nous avons vu combien les types physiques de ces diverses races étaient différents. Ce nom générique d'Hindous comprend une collection d'hommes où l'on rencontre toutes les couleurs de la peau, depuis le nègre jusqu'au blanc, ainsi que tous les types possibles de physionomie entre la suprême beauté et l'extrême laideur.
Les caractères moraux et intellectuels de ces races ne sont pas moins variés que leurs caractères physiques. Il y a un abîme entre le Rajpout, renommé pour son incomparable bravoure, et le Bengali, connu par son ignominieuse lâcheté ; entre les montagnards du Rajmohal qui ne mentent jamais et certains Hindous qui mentent toujours. Il doit donc sembler légitime de conclure, au premier abord, qu'il n'existe aucun caractère commun entre des races si dissemblables, mais nous verrons bientôt que cette conclusion serait erronée, et que la communauté des milieux physiques et intellectuels a produit certains caractères généraux. Ce sont ces caractères communs qui permettent de réunir ces races en une même famille , de même que le naturaliste réunit dans une même classe des êtres aussi dissemblables que l'éléphant et la souris.
Laissant donc de côté les différences que nous avons suffisamment mises en évidence, nous devons rechercher maintenant les caractères communs que possèdent les populations diverses de l'Inde. Nous verrons Fig. 69. — Costumes de femmes du sud de l'Inde ; d'après des dessins exécutés par des indigènes. alors que ces caractères permettent de donner à l'expression d'Hindou un sens déterminé. Il ne faut pas croire cependant que cette expression puisse avoir aujourd'hui la valeur précise et arrêtée qu'ont, par exemple, les noms de Français , Anglais ou Allemand. La fusion entre les éléments divers n'est pas assez complète. Pour rendre clairement notre pensée, nous rappellerons ce qu'était la France sous les Carlovingiens et quelle aurait été alors la valeur du nom de Français appliqué en général à ces mélanges de G-oths, de Francs, de Gallo-Romains, qui commençaient à peine à se fusionner et à posséder par conséquent quelques grands traits généraux.
Avant de décrire les caractères communs à la majorité de la popu lation hindoue et d'indiquer les causes de leur formation, nous essaierons tout d'abord de faire rentrer dans un petit nombre de divisions fondamentales toutes les races nombreuses que nous avons séparément décrites. Après avoir procédé d'abord par voie d'analyse, il nous reste à procéder par voie de synthèse. Un examen rapide montre bientôt que toutes ces races peuvent être groupées dans trois grandes divisions principales. La première comprend celles qu'aucune civilisation n'a encore pénétrées et qui représentent les derniers vestiges des populations primitives de l'Inde. Ces populations, que l'on ne rencontre plus que dans les montagnes ou dans des districts isolés, forment une faible minorité, et sont trop différentes des autres habitants de la péninsule pour qu'on puisse les réunir à eux.
Nous n'aurons donc pas à nous en occuper ici. Une seconde classe est formée par les Hindous proprement dits, résultant, comme nous le savons, de l'union des races blanches ou jaunes avec les primitifs habitants du sol à peau noire. Plus ou moins profondément mélangées par l'action des siècles, elles constituent, suivant les proportions des éléments divers entrant dans le mélange, des groupes assez dissemblables ; mais les conditions identiques des milieux physiques et intellectuels auxquels elles ont été soumises pendant longtemps, et la communauté de leurs croyances, leur ont imprimé un certain nombre de caractères communs. C'est à ces populations formant la grande majorité des habitants de l'Inde que s'appliqueront les caractères généraux que nous nous proposons de rechercher.
Une troisième division renferme ces populations musulmanes composées d'un mélange d'Afghans, d'Arabes, de Persans, de Turcomans, de Mogols, etc., qui envahirent l'Inde à diverses époques et finirent par la conquérir. Il serait difficile, si elles étaient restées pures de tout mélange, de les confondre avec les populations de la classe précédente ; mais sur les cinquante millions d'hommes qui professent l'islamisme dans l'Inde, il en est très peu sans doute qui soient exempts de tout mélange de sang hindou. Bien qu'ils diffèrent en beaucoup de points des populations précédentes , ils ont été plus influencés en réalité par elles qu'ils ne les ont influencées; et si tous les caractères généraux qui vont être énumérés bientôt ne leur sont pas aussi applicables qu'à elles, beaucoup de ces caractères sont cependant communs aux deux groupes.
Les influences qui ont engendré des caractères communs sont à la fois physiques et intellectuelles. Les influences physiques peuvent être rappelées en quelques mots : ce sont, d'une part un climat généralement très chaud, ne prédisposant Fig. 70. — Bhaja (près Karli). Intérieur d'un monastère bouddhique creusé dans le roc (deuxième siècle avant J.-C). (Hauteur de la salle à partir du rebord faisant saillie sous le pied des statues, 2™ 90.) pas à de rudes travaux, mais rendant facile la culture du sol à laquelle la plus grande partie de la population est vouée, et de l'autre, un régime alimentaire à peu près exclusivement végétal. Un Hindou se couvre à peine , fait son repas de quelques végétaux, se désaltère avec de l'eau claire, et vit largement avec quelques sous par jour.
La température élevée de son pays réduisant pour lui le vêtement et la nourriture à leur plus simple expression, il n'a pas, pour secouer son indolence naturelle, l'aiguillon de besoins pressants. Ces influences de milieux physiques semblables et d'occupations identiques ont engendré nécessairement des conditions d'existence sem blables. Elles ont été puissamment fortifiées d'ailleurs par des influences d'ordre moral également identiques; les plus importantes sont le régime des castes, la constitution politique et les croyances religieuses. Le régime des castes est la pierre angulaire de toutes les institutions sociales de l'Inde depuis plus de 2000 ans; il a une importance telle que nous avons dû lui consacrer un paragraphe spécial dans une autre partie de cet ouvrage.
Nous y montrerons quelles sont les origines ethnologiques qui lui donnèrent naissance dans les temps antiques, et les autres causes qui, se substituant graduellement aux premières, ont continué à le maintenir dans toute sa rigueur à travers les âges. Nous ferons voir comment il a divisé l'Inde en milliers de petites républiques indifférentes ou hostiles les unes aux autres, et trop profondément séparées par la divergence de leurs sentiments pour avoir jamais eu des intérêts communs ; comment ce n'est pas l'Inde, mais sa caste, qui est la véritable patrie de l'Hindou, et comment elle l'a enfermé dans un réseau de traditions et de coutumes que l'hérédité a rendu trop stable pour qu'il en puisse aisément sortir.
La seconde des influences mentionnées plus haut, la constitution politique, contribue depuis une longue série de siècles à façonner de la même manière le cerveau de l'Hindou. On peut définir simplement le régime politique de l'Inde depuis longtemps en disant qu'elle se compose de petits groupes — les castes — réunies en petites républiques — les villages — soumis à l'autorité d'un maître unique dont le pouvoir est absolu. Le nom du maître a varié, mais le régime n'a pas changé. Il a trop duré pour ne pas avoir assoupli toutes les résistances, et ne pas avoir accoutumé l'Hindou à l'idée, confirmée d'ailleurs par les croyances religieuses, qu'il doit une obéissance absolue à la loi d'un maître.
La troisième des influences qui a contribué à donner aux Hindous des caractères semblables est celle des prescriptions religieuses. Un Européen ne peut comprendre la toute-puissance de cette influence sans l'avoir constatée de ses propres yeux. Le plus religieux des hommes de l'Occident établit toujours une certaine séparation entre le sacré et le profane; mais une telle distinction est inintelligible à un Hindou. Pour ce dernier, la divinité intervient dans les moindres actes de son existence, et les prescriptions de la religion constituent l'autorité suprême qui administre toutes les affaires. La religion fait tellement partie de sa vie que l'on peut dire qu'elle est sa vie tout entière. Le travail, les repas, le sommeil, sont des actes religieux.
Tout ce qui n'est Fig. 71. — Karli. Entrée d'un temple souterrain (deuxième siècle avant notre ère). pas prescrit par la religion n'existe pas pour lui ; elle seule lui fournit des règles fixes de conduite ; et c'est avec raison qu'on a pu dire que la vaccine n'aurait de chance d'être adoptée dans l'Inde que lorsqu'elle serait devenue une prescription théologique. En traçant la genèse des religions de l'Inde, nous aurons occasion de montrera quel point elles remplissent la vie de l'Hindou, et à quel point, également, tout ce qui représente une puissance quelconque est considéré par lui comme l'ex pression d'un pouvoir divin. A ce point de vue — comme d'ailleurs à tant d'autres — il y a entre l'Orient et l'Occident un immense abîme, et cet abîme ne fait que se creuser davantage chaque jour.
Étant données la résignation de l'Hindou et son obéissance passive aux ordres de ses dieux, étant donné également que les mêmes prescriptions divines agissent sur lui depuis des siècles, puisque les lois religieuses de Manou sont les lois suprêmes de l'Inde depuis 2000 ans, on comprendra à quel point des cerveaux soumis à un joug aussi uniforme ont dû se couler dans le même moule. L'action des grands facteurs qui précèdent étant mis en évidence, recherchons maintenant quels sont les caractères généraux que leur influence a créés.
§ 2. — CARACTÈRES MORAUX ET INTELLECTUELS COMMUNS A LA MAJORITÉ DES HINDOUS. On ne pent s'attendre assurément à rencontrer chez un peuple, soumis depuis tant de siècles aux conditions d'existence physiques et intellectuelles que nous avons indiquées, les qualités de vigueur et de caractère qui appartiennent à des hommes libres. S'ils les avaient possédées au plus faible degré, il y a longtemps qu'ils auraient secoué toute influence étrangère. Il ne faudra donc pas nous étonner de rencontrer chez les Hindous les défauts que l'on rencoutre invariablement chez tous les peuples soumis depuis des siècles au joug d'un maître. En règle générale, l'Hindou est faible, timide, rusé, insinuant et dissimulé au plus haut degré.
Ses manières sont adulatrices et importunes ; il est entièrement dépourvu d'idées de patriotisme. Des siècles de tyrannie l'ont habitué à l'idée qu'il doit avoir un maître, et pourvu que ce maître respecte les lois de sa caste et ses croyances religieuses, l'Hindou est résigné d'avance à subir toutes ses volontés, et se trouve heureux si on lui laisse à peu près la poignée de riz dont il a besoin pour vivre. Les IJindous forment une population douce, patiente, absolument résignée à son sort. Leurs défauts les plus frappants, pour un Euro péen, en dehors de ceux que je viens de mentionner, sont l'indolence, l'absence de prévoyance et l'absence plus grande encore d'énergie. L'absence d'énergie est le point capital de leur caractère ; elle seule suffirait à expliquer comment 250 millions d'hommes supportent sans murmurer le joug de 60,000 Européens, c'est-à-dire d'une poignée d'individus qu'ils anéantiraient en un jour aussi facilement qu'une nuée de sauterelles détruit un champ de blé, s'ils avaient jamais l'idée de se soulever en masse ; mais une telle idée , les Hindous ne sauraient l'avoir.
Que quelques régiments de cipayes exaspérés s'insurgent, comme ils l'ont fait en 1857, ce n'est qu'une simple échauffourée localisée à laquelle l'immense masse du peuple assiste indifférente. Nous verrons plus loin qu'en général la moyenne intellectuelle des Hindous n'est en aucune façon inférieure à la moyenne des Européens qui les dominent, mais qu'ils leur sont immensément inférieurs par le caractère. Cette seule raison assurera, toujours leur soumission à la domination des Occidentaux. Je dis qu'elle l'assurera toujours, car plus on approfondit l'histoire, plus on étudie les hommes, plus on constate que le caractère — ou, pour parler plus clairement, la persévérance et la volonté — jouent dans la vie des individus et des peuples un rôle bien autrement important que celui qu'y exerce l'intelligence.
C'est avec le caractère surtout, bien plus qu'avec l'intelligence, qu'on fonde des religions et des empires. Une lutte entre deux peuples, l'un composé d'hommes intelligents et instruits, mais ayant nécessairement la prudence et la réserve que donne l'intelligence, connaissant la vanité de tout idéal, et peu disposés par conséquent à de. grands sacrifices pour en faire triompher aucun, et un peuple composé d'hommes bornés, mais tenaces, prêts. à sacrifier leur vie sans hésiter pour le triomphe d'une croyance, une telle lutte, dis-je, aboutira infailliblement aux succès des derniers. J'ai plusieurs fois insisté sur cette idée dans divers ouvrages, mais je ne saurais trop y insister encore, car elle donne la clef de bien des phénomènes historiques incompréhensibles sans elle.
Si les Romains ont dominé la Grèce, si des tribus arabes demi-barbares, sorties de leurs déserts, ont conquis le monde gréco-romain , si les Musulmans ont dominé l'Inde, et si, de nos jours, une poignée d'Anglais maintient cet CIVILISATIONS DE L'IXDE. immense empire sous sa loi, les vainqueurs l'ont dû à lenergie de leur volonté, bien plus qu'à leur intelligence. La plus puissante des forces humaines sera toujours la volonté. A cette absence d'énergie, si caractéristique chez l'Hindou, se joint encore une sorte d'indifférence fataliste qui lui fait considérer de l'œil le plus tranquille ce qui ne touche pas les lois de sa caste ou ses croyances religieuses, et lui permet de supporter comme une chose absolument inévitable la plus dure tyrannie.
L'Hindou n'est pas brave comme nous comprenons la bravoure en Europe , pourtant il a le plus grand mépris de la vie , et la crainte de la mort ne l'ébranlé pas. Il ne cherche pas à l'éviter, la chose ne lui semblant pas en valoir la peine. Sa persuasion que toute tentative pour s'y soustraire serait inutile est d'ailleurs complète. Cette indifférence de l'Hindou pour la plupart des choses de ce monde a pour résultat l'impossibilité d'agir sur lui en mettant enjeu les facteurs qui ont une influence si puissante sur un homme de l'Occident. Quel moyen d'action aurait prise sur des individus aussi indifférents à la vie qu'à la mort, qui ne se sentent déshonorés par aucune des punitions qu'infligent nos codes, la prison notamment, et dont toute l'ambition est satisfaite lorsqu'ils ont gagné la ration de riz nécessaire à leur alimentation journalière?
Lorsqu'ils la possèdent, il n'est pas de promesse de récompense qui puisse les faire sortir de leur apathie. Offrez à un ouvrier hindou telle somme que vous voudrez pour un travail à livrer à époque fixe, il vous promettra tout ce que vous désirez, mais il vous manquera infailliblement de parole. Demain appartient à un avenir trop lointain et trop incertain, suivant lui, pour qu'il songe à s'en occuper. L'Européen qui a un peu pratiqué les Hindous sait bien que s'il veut, compter sur des porteurs , arrêtés par lui d'un jour à l'autre, le seul moyen de les trouver sûrement au moment voulu est de les obliger à passer la nuit couchés devant sa porte. Il faut avoir étudié les Hindous à ce point de vue, pour comprendre combien certains sentiments qui nous paraissent fort simples, parce que l'hérédité les a fixés en nous, tels que ceux de la précision et de l'exactitude, sont inconnus à certaines races.
Au début des chemins de fer, les Hindous arrivaient généralement aux stations deux ou trois heures après le moment fixé pour le départ des trains. L'expérience leur ayant solidement prouvé que les trains partaient sans les attendre, ils ïïg. 72. — Karli. Colonnade de l'intérieur du temple souterrain précédent. {Hauteur totale des colonnes jusqu'au sommet de la tète des statues, 5m60.) arrivent maintenant deux ou trois heures à l'avance. Leur défaut d'exactitude ne s'est pas modifié, mais on peut dire, en employant le langage des algébristes, qu'il a simplement changé de signe. J'ai eu affaire à des Hindous de tout rang et de toute classe — quelques-uns même sortant des universités européennes — il ne m'est jamais arrivé d'en trouver un seul qui fût exact à un rendez-vous, tandis qu'il ne m'est jamais arrivé de rencontrer un Anglais dans l'Inde qui ait manqué d'exactitude.
Si nous considérons maintenant les caractères généraux des Hindous au point de vue de la moralité, nous devons, pour porter un jugement équitable, les examiner successivement dans leurs relations avec les Européens et dans leurs relations entre eux. Les Européens en rapport avec les Hindous se plaignent justement de leur dissimulation et de leur absence complète de véracité; mais ils oublient que ce sont des défauts fatalement inhérents à des relations d'esclave à maître. Dans leur commerce entre eux, les natifs sont tout autres. Si on prend comme critérium de la moralité le degré de respect de l'individu pour les mœurs , les coutumes et les lois de son pays jointes à l'esprit de tolérance et de charité, on peut dire que les Hindous des classes populaires sont bien supérieurs aux Européens des mêmes classes.
J'ai soin de dire l'Hindou des classes populaires, parce que j'ai observé bien des fois ce fait, contraire à ce qu'on voit en Europe, mais qui est loin d'être exceptionnel en Orient, que le niveau de la moralité diminue à mesure qu'on s'élève dans l'échelle sociale. Elle est absolument nulle chez une classe particulière, dont j'aurai occasion de parler dans un autre chapitre, formée des Hindous élevés par les Européens. Ce dernier fait est très intéressant à constater comme montrant, d'une part combien est vain le préjugé qui veut que l'instruction élève la moralité des hommes, et de l'autre, combien un système d'éducation adapté aux besoins d'un peuple est détestable quand on l'applique à un autre peuple arrivé à une phase d'évolution différente.
La charité de l'Hindou est absolument limitée d'ailleurs aux gens de sa caste, mais en agissant ainsi il ne fait qu'obéir à ses prescriptions religieuses. Ce sont ces mêmes prescriptions qui proportionnent le degré de criminalité des actes à la valeur de l'individu offensé. D'après le code de Manou la moindre offense contre un Brahmane est un crime alors que le crime le plus grave à l'égard d'un Soudra n'est qu'une faible offense. Pour résumer ce qui concerne la moralité de la masse du peuple hindou, je ne saurais mieux faire que d'invoquer le jugement, que j'adopte entièrement, d'un Anglais, M. le professeur Monier Williams, qui a fort bien étudié les indigènes de la péninsule. c< Je n'ai nulle part trouvé en Europe, dit cet auteur, de peuple plus religieux, plus fidèle à ses devoirs, . plus docile devant l'autorité, plus courtois et respectueux devant l'âge et le savoir, plus soumis à ses parents.
Les Hindous ont des défauts et des vices, mais pas plus que les Européens, ce Je doute que les pires des Hindous soient aussi vicieux et aussi dangereux que les membres des couches européennes correspondantes. » Nous venons de rechercher quels sont les caractères généraux qu'on rencontre le plus fréquemment chez les Hindous ; il nous reste maintenant à apprécier le niveau de leurs aptitudes intellectuelles. La mesure de ces aptitudes exigeant naturellement une échelle de comparaison, nous prendrons celles de l'Européen pour type. Pour que cette comparaison soit possible, nous devons nécessairement la faire porter sur des éléments semblables et comparables entre eux ; nous devrons donc comparer l'Hindou des classes moyennes et l'Européen des mêmes classes, l'Hindou des classes supérieures et l'Européen des classes correspondantes.
En ce qui concerne les classes moyennes, je doute que la comparaison la plus attentive puisse révéler une supériorité notable au profit de l'Européen. L'Hindou a moins d'esprit d'initiative, il travaille moins vite que l'Européen, mais tout ce que ce dernier exécute, il peut l'exécuter sans difficulté, et le plus souvent avec moins d'instruments : le bois, la pierre, le métal sont travaillés par lui tout aussi bien que pourrait le faire le meilleur ouvrier européen. La spécialisation du travail qui tend à atrophier de plus en plus l'intelligence du second n'a pas encore agi sur celle du premier. En ce qui concerne le niveau artistique, les Hindous ont égalé et quelquefois dépassé les Européens dans certains arts tels que l'architecture.
Dans la plupart des occupations sociales n'exigeant que des capacités intellectuelles moyennes, les Hindous sont à peu près les égaux des Européens ; on trouve chez eux des avocats, des médecins, des ingé nieurs qui valent la moyenne des nôtres. Un Hindou lèvera un plan, conduira une locomotive, maniera un télégraphe comme un Européen. Dans les administrations du gouvernement anglais : postes, banques, finances, chemins de fer, etc. l'immense majorité des emplois est remplie par des Hindous. Ce n'est qu'en nous élevant aux régions tout à fait supérieures de l'échelle intellectuelle et en arrivant à ces fonctions où l'initiative, l'aptitude à associer des idées nombreuses, à saisir leurs analogies et leurs différences, c'est-à-dire le jugement et l'esprit créateur, doivent être développés, que l'infériorité de l'Hindou éclate d'une façon visible.
Diriger une grande entreprise industrielle, conduire des hommes, exécuter des recherches scientifiques, accomplir des découvertes, en un mot, avancer sans autre guide que soi-même, lui est impossible. Il manœuvrera aussi bien que l'Européen la locomotive ou le télégraphe, mais jamais il ne les eût créés. Pour résumer ce qui précède d'une façon bien claire, je dirai que sur 1,000 Européens, pris au hasard, il y en aura 995 au moins qui ne seront pas intellectuellement supérieurs au même nombre d'Hindous également choisis au hasard; mais ce qu'on trouvera chez les 1,000 Européens, et ce qu'on ne rencontrera pas chez le même nombre d'Hindous, ce sera un ou plusieurs hommes supérieurs doués d'aptitudes exceptionnelles.
J'ai déjà insisté ailleurs sur ce point important, que les différences existant entre les races supérieures et les races demi-civilisées ne consistent pas du tout en ce que la moyenne intellectuelle des individus des deux races est inégale , mais en ce que la race inférieure ne renferme pas d'individus capables de dépasser un certain niveau. C'est là un point fondamental dont on pourrait trouver les preuves uniquement dans des raisons psychologiques, mais que j'ai tenté de baser aussi sur des raisons anatomiques. J'ai démontré autrefois en effet, par des recherches effectuées sur un nombre considérable de crânes appartenant à des individus de races différentes, que les races supérieures possèdent toujours un certain nombre de crânes d'une vaste capacité alors que les races inférieures n'en possèdent pas.
Si, descendant de ces généralités philosophiques, nous voulions dé terminer en quoi l'Hindou des classes supérieures diffère des classes européennes correspondantes, nous verrions qu'il s'en distingue surtout par le défaut de précision et d'exactitude qu'il apporte en toutes choses, par son absence d'esprit critique, par son manque d'initiative, par la faiblesse de son jugement et de son raisonnement, par l'exagération de son imagination et par son étonnante incapacité à voir les choses comme elles sont, défauts que ne compensent nullement son grand pouvoir d'assimilation et une certaine dose de logique. Cette logique est d'ailleurs limitée à l'aptitude à tirer d'un fait unique toute une série de conséquences et ne s'étend pas jusqu'à l'aptitude, mère des jugements exacts, à saisir les analogies et les différences qu'on peut tirer de la comparaison de plusieurs faits.
Le défaut de précision de la pensée hindoue est tout à fait caractéristique. Non seulement les choses flottent pour elle sans contours déterminés dans une sorte de brouillard, mais de plus on dirait qu'elles sont vues à travers des lentilles déformantes ayant des propriétés analogues à celles de ces miroirs à anamorphoses bien connus des physiciens. Les systèmes religieux de l'Hindou, ses récits historiques, ses épopées littéraires, sont vagues et hérissés de contradictions qu'il n'aperçoit même pas. Ces contradictions, ces conceptions aux contours toujours fuyants, ont rendu ses systèmes religieux, le bouddhisme surtout, totalement inintelligible aux savants européens, habitués à une logique rigoureuse et pour lesquels les mots ont un sens précis.
Des conceptions telles que l'athéisme et le polythéisme semblent à un esprit de l'Occident séparées par un infranchissable abîme; pour un Hindou elles ne le sont pas du tout, et des conceptions en apparence aussi inconciliables se trouvent parfois enseignées dans les mêmes livres. Ce défaut de précision, ces formes flottantes de la pensée, supportables à la rigueur, quand il s'agit de spéculations métaphysiques, de poésies, d'épopées religieuses, deviennent, quand elles sont appliquées à des sujets où la précision est indispensable, tout à fait choquantes. Elles ont empêché les Hindous de dépasser dans les sciences exactes la plus vulgaire médiocrité. Ils se sont assimilé aisément sans doute ce que les Arabes autrefois, les Européens aujourd'hui, leur ont appris, The text on this page is estimated to be only 24.67% accurate Fig.
74. — Ajunta. Détail des colonnes et sculptures ornant l'entrée d'un temple souterrain. CIVILISATIONS DE l'LXDK. mais ils n'ont jamais réalisé aucune découverte dans cet ordre de connaissances. Le manque de précision que je viens de signaler est tel que, sur les milliers de volumes que les Hindous ont composés pendant leurs 3000 ans de civilisation, il n'en est pas un seul contenant quelques dates exactes et qu'on puisse qualifier d'histoire. Ce n'est que par des moyens détournés que la science moderne a réussi à déterminer à quelques siècles près l'époque à laquelle leurs plus célèbres souverains ont vécu. Quant aux récits historiques proprement dits, l'étonnante aptitude des Hindous à voir les choses comme elles ne sont pas, faculté qui ne leur est pas d'ailleurs spéciale et pour laquelle je créerais volontiers le terme de psychologie déformante, les conduit à transformer avec la plus parfaite bonne foi les faits dont ils ont été cependant témoins.
Eésumant ce que nous avons écrit dans ce chapitre des caractères communs à la majorité des Hindous , nous pouvons dire que la masse de la population n'est pas inférieure à la masse correspondante des populations européennes, mais que la première ne possède pas, comme la seconde, un certain nombre d'esprits supérieurs ; que la majorité du peuple hindou est totalement dépourvue d'énergie, de persévérance et de volonté ; qu'il est divisé en une série de castes formant des milliers de groupes, représentant chacun une nationalité différente dominée par des intérêts différents. Des conditions semblables suffisent à expliquer le rôle que l'Inde a joué dans le monde et celui qu'elle est appelée à y jouer encore.
Esclave éternelle, elle est fatalement condamnée à toujours obéir à des maîtres étrangers. Ici se termine ce que nous avions à dire des deux facteurs fondamentaux de la civilisation d'un peuple, les milieux et les races. Bien d'autres éléments contribuent sans doute à son évolution ; mais ils ont toujours les précédents pour base. Leur étude préliminaire étant terminée, nous pourrons aborder l'examen des civilisations qui ont fleuri dans l'Inde et les transformations qu'elles ont subies dans la suite des âges.
Livre troisième — Histoire de l’Inde. Chapitre premier — Histoire de l’Inde avant les invasions européennes
§ 1. — SOURCES DE L'HISTOIRE DE L'INDE. 'Inde ancienne n'a pas d'histoire. Ses livres ne fournissent aucun document sur sa chronologie passée, et ses monuments ne peuvent pas remplacer les livres, puisque les plus anciens sont de trois siècles à peine antérieurs à notre ère. Sans un petit nombre de livres religieux, où les faits historiques sont enfouis sous des monceaux de légendes, le passé de l'Inde serait aussi ignoré que celui de cette Atlantide détruite par un cataclysme géologique, dont parlent les traditions antiques conservées par Platon. Les seuls documents anciens que l'on puisse consulter pour reconstituer quelque trace de ce passé perdu nous sont fournis par les Védas, poèmes religieux écrits à diverses époques, mais dont les plus anciens paraissent être antérieurs de quinze siècles environ à notre ère.
Viennent ensuite, mais bien plus tard, les poèmes épiques connus sous les noms de Mahabharata et Eamayana, et le code religieux et social de Manou. Au point de vue purement historique, la littérature hindoue de notre ère n'est pas plus riche que celle qui l'a précédée. Les seules sources qu'on puisse en effet consulter sont constituées par les Pouranas, recueils rédigés à diverses époques, mais dont les plus anciens ne remontent pas au delà du huitième siècle après Jésus-Christ. Ils sont d'ailleurs trop mélangés de légendes merveilleuses, et la chronologie en est trop absente, pour que la science moderne puisse en tirer grand parti. Ce n'est en réalité qu'après les invasions musulmanes du onzième siècle que commence, grâce aux écrivains musulmans, la période historique de l'Inde.
Aux très insuffisantes sources d'information écrites que nous venons d'énumérer, nous avons à ajouter les relations des voyageurs qui ont visité l'Inde dans l'antiquité. Ces relations sont bien peu nombreuses, puisque nous ne possédons pour l'époque antérieure à Jésus-Christ que des extraits du récit de l'ambassadeur grec Mégasthène, qui séjourna à la cour de Magadha vers l'an 300 avant notre ère. Pour la période de plus de treize siècles qui sépare cette époque reculée des invasions musulmanes, on ne possède, en dehors des maigres mentions des auteurs classiques, que les relations des deux pèlerins chinois FaHian et Hiouen Thsang, qui visitèrent l'Inde, le premier au cinquième siècle, le second au septième.
Leurs ouvrages, celui du second surtout, constituent assurément les plus précieux documents que nous possédions sur l'Inde avant les invasions musulmanes. L'insuffisance extrême des livres historiques sur l'Inde donne une importance très grande aux œuvres plastiques : monuments, médailles, statues, que la péninsule possède. Les plus anciennes sont les colonnes sur lesquelles Asoka faisait graver ses édits, 250 ans avant Jésus-Christ. Viennent ensuite les bas-reliefs des grands monuments, Bharhut, Sanchi, etc., construits au commencement de notre ère ou dans les deux ou trois siècles qui l'ont précédée. Ils nous donnent des détails intéressants sur les mœurs, les coutumes, les croyances, les arts, des peuples qui les ont construits , et nous montrent le degré de civilisation que ces peuples avaient atteint.
A ces monuments dont les plus vieux sont de trois siècles à peine antérieurs à notre ère, viennent successivement s'ajouter des temples souterrains, des statues, des monnaies, qui contribuent à jeter quelque lueur sur l'histoire de chacune des régions où ils ont été créés. Ce sont uniquement des débris d'architecture et de statues qui nous ont révélé l'influence profonde des Grecs dans certaines contrées, plusieurs siècles après Alexandre et alors que tous les Grecs avaient été expulsés de l'Inde depuis longtemps. Ce sont également les bas-reliefs des temples qui seuls peuvent nous révéler l'histoire de l'origine et des transformations des croyances qui se sont succédé dans l'Inde antique. La religion a toujours joué chez les Hindous ainsi que chez la plupart des peuples orientaux un rôle fondamental.
Ce rôle a été assez considérable dans l'Inde pour que nous puissions prendre les transformations des croyances comme base d'une classification historique. Cette classification, forcément très large, et dans laquelle les époques n'ont rien de tranché, puisqu'elles empiètent les unes sur les autres ou subsistent simultanément, comprend les périodes suivantes : 1° période védique ; 2° période brahmanique ; 3° période bouddhique; 4° période de renaissance du brahmanisme ou néo-brahmanique; 5° période musulmane; 6° période européenne.
§ 2. — PÉEIODE VÉDIQUE . Les débuts de la période védique sont antérieurs de quinze siècles environ à notre ère. Ils sont marqués par l'invasion des Aryens dans l'Inde. La période védique est l'âge tout à fait légendaire de l'histoire de l'Inde. Le peu que nous savons sur elle nous est révélé uniquement par des livres religieux connus sous le nom de Védas , et dont le plus important , le Rig Véda , a été nommé avec raison la Bible des Aryens du nord-ouest de l'Inde. Établis d'abord autour de l'Himalaya jusqu'aux monts Vindhya, les primitifs Aryens vécurent à l'état de tribus pastorales errantes, et il est supposable que c'est d'une façon graduelle que dut se faire leur invasion. Les plus anciens de leurs livres paraissent avoir été écrits quinze siècles environ avant notre ère.
A cet âge reculé, ils n'avaient pas de castes, adoraient les forces de la nature et n'édifiaient ni temple ni statues ; ils apportaient aux peuples qu'ils envahissaient une langue et une religion nouvelles , mais ils ne leur apportèrent pas d'architecture. Ces peuples aryens primitifs savaient écrire des livres, mais ils ne savaient pas bâtir des monuments de pierre, et rien n'indique dans les plus anciens de leurs ouvrages qu'ils aient construit des temples ni des palais. Dans un chapitre consacré à l'histoire de la civilisation aryenne, nous aurons à revenir sur cette période de l'histoire de l'Inde. Nous ne nous y arrêterons donc pas davantage maintenant, pas plus que sur la période brahmanique qui la termine et dont nous aurons à étudier également la civilisation.
Les documents historiques proprement dits font d'ailleurs défaut pour celle-ci comme pour la première. Les épopées qui se rattachent à la période brahmanique, confirmées pas les récits de Mégasthène, nous prouvent que l'Inde commençait alors à se couvrir de villes, de temples et de palais, mais pas un seul débris des monuments de cette période n'est parvenu jusqu'à nous.
§ 3. — PÉRIODE BOUDDHIQUE. L'époque de la naissance du bouddhisme dans l'Inde appartient beaucoup à la légende et très peu à l'histoire. Nous ne savons des origines de cette période que ce que nous en disent les récits fantaisistes des livres bouddhiques. Ce n'est qu'après les invasions d'Alexandre, et surtout lorsque, 250 ans environ après Jésus-Christ, le bouddhisme devint la religion officielle, que des faits précis se dégagent et que l'obscurité commence à se dissiper. Elle reparaît malheureusement bientôt et règne pendant de longs siècles. L'invasion d'Alexandre eut lieu 327 ans avant notre ère. Après avoir achevé la conquête de la Perse, le héros macédonien s'était décidé à entreprendre la conquête de l'Inde, afin d'arriver à la souveraineté de l'Asie.
La division du Pundjab en petits Etats indépendants et rivaux devait lui rendre les débuts de sa conquête faciles. Alexandre se présenta avec 120,000 hommes, dont les Grecs formaient le noyau, mais dont les cadres étaient remplis par des Perses. Il avait des guides indiens et des intelligences avec des chefs indigènes, notamment avec le roi de Taxila, État situé sur la rive gauche de l'Indus et qui s'étendait entre ce fleuve et la rivière connue alors sous le nom d'Hydaspes et aujourd'hui sous celui de Jhelum. Alexandre marcha de la Bactriane sur la ville qui porte aujourd'hui le nom de Kaboul. Continuant sa route vers l'Inde, il franchit l'Indus et rencontra Porus , souverain d'un Etat compris entre l'Hydaspes et le Chinab; il le battit, mais s'en fit un allié en lui laissant son royaume.
Divers souverains, notamment celui du Cachemire, lui envoyèrent alors leur soumission. Après plusieurs batailles contre des chefs indigènes, il marcha sur l'Hyphase (Bias actuel) ; mais l'armée refusant de le suivre plus loin, il éleva sur les bords de cette rivière douze autels commémoratifs destinés à marquer le terme de l'expédition. Revenu sur les bords de l'Hydaspes, il construisit une flotte qui descendit cette rivière jusqu'à l'Indus, dans lequel elle se jette. Bataillant toujours, Alexandre arriva a Patala, sur l'embouchure de l'Indus, et envoya alors sa flotte, sous les ordres de Néarque, dans le golfe Persique, en longeant les côtes, puis divisa son armée en deux corps. L'un fut renvoyé en Perse par la Caramanie , sous la conduite de Cratère; l'autre, sous sa propre direction, fit sa retraite par la Gédrosie.
La flotte ayant atteint le golfe Persique , et lui-même rejoint Cratère, on célébra par des fêtes le retour de l'expédition. Envisagés au point de vue unique de la conquête , on peut dire qu e les résultats de l'invasion d'Alexandre furent parfaitement nuls , puisque, quelques années après son départ, il ne restait plus dans l'Inde une seule des garnisons grecques qu'il y avait laissées. Mais cette expédition, qui mettait pour la première fois en relation l'Europe avec CIVILISATIONS DE L'INDE. . l'Inde, devait avoir indirectement des conséquences qui ne furent pas sans importance. Après le départ d'Alexandre, un roi hindou, Chandragupta, le Sandrokottos des Grecs, fils d'un des petits chefs du Pundjab dispersés par Alexandre, étendit graduellement son empire sur tout le nord de la péninsule, et expulsa ou détruisit entièrement les garnisons macédoniennes.
Il fixa le siège de son empire à Pataliputra (la Patna moderne), capitale du royaume de Magadha, Sa renommée devint bientôt si grande, que Séleucus Nicator qui, après la mort d'Alexandre, régnait sur la Syrie, la Babylonie et toutes les provinces comprises entre l'Euphrate et l'Indus, envoya à sa cour, vers l'an 300 avant notre ère, pour faire alliance avec lui, un ambassadeur grec du nom de Mégasthène. Cet ambassadeur séjourna pendant longtemps à Pataliputra, et c'est par sa relation, dont une partie a été conservée, que nous avons les premières notions précises sur les mœurs et les coutumes des Hindous de cette époque. Les relations des Grecs avec les Hindous ne se bornèrent pas d'ailleurs à l'invasion d'Alexandre et à l'ambassade de Mégasthène ; à défaut des relations des historiens, nous savons aujourd'hui, par des monnaies et des débris de monuments, que les successeurs de l'empire gréco-bactrien de Séleucus Nicator, conquirent le Pundjab, fondèrent divers royaumes et s'étendirent jusqu'à Muttra.
126 ans avant Jésus-Christ, un aventurier du nom de Ménandre fondait un royaume allant de la Jumna jusqu'à l'embouchure de la Nerbudda. Les sculptures et les médailles sont les seuls restes venus jusqu'à nous de ces royaumes grecs de l'Inde. Ils disparaissent à peu près vers les débuts de notre ère devant les invasions des Scythes. Les invasions de ces derniers avaient commencé dans le siècle qui précède JésusChrist. Un peuple scythe envahit le nord-ouest de l'Inde et fonda un royaume comprenant la Bactriane, les bords de l'Indus, le Pundjab et une partie du Rajpoutana. Ce royaume eut une durée très éphémère, puisque les Scythes furent probablement expulsés de l'Inde dans les premiers temps de notre ère.
Laissant de côté cette partie obscure de l'histoire de l'Inde que des recherches récentes ont fait revivre, revenons à Chandragùpta et à ses successeurs. Le petit-fils de Chandragùpta fut le célèbre Asoka, qui régna 250 ans environ avant Jésus-Christ. Après avoir, d'après certaines légendes bouddhiques, massacré les cent fils que son père avait eus de seize femmes différentes, et évité ainsi les compétitions, il étendit son empire dans tout le nord de l'Inde. Les limites en sont marquées par des inscriptions qui subsistent encore. On en trouve de l'Afghanistan au Bengale et de l'Himalaya à la Nerbudda. A l'ouest, l'empire d' Asoka touchait au royaume grec de Bactriane. C'est avec ce prince que commence l'histoire architecturale de l'Inde.
Plusieurs des colonnes qu'il fit élever pour inscrire ses édits sont encore debout et les plus célèbres monuments, tels que ceux de Bharhut, Sanchi, Bouddha Gaya, dont les bas-reliefs sont si précieux au point de vue de l'histoire du bouddhisme, sont contemporains de son règne ou lui sont à peine postérieurs. Il ne reste rien des palais qu'il fit lui-même construire, mais nous pouvons supposer qu'ils devaient être fort beaux, car le pèlerin Fa-Hian, qui vit, au cinquième siècle, les ruines des maçonneries et la tour de celui qu'il possédait à Pataliputra, assure qu'il était trop admirable pour avoir pu être l'oeuvre d'un mortel. Ce fut ce même Asoka qui fit du bouddhisme la religion officielle de l'Inde.
Son zèle religieux était très vif, car il envoya des missionnaires un peu partout, à Ceylan et même jusqu'en Egypte auprès de Ptolémée Philadelphe. La dynastie dite Maurya, dont Asoka fut le plus illustre représentant, dura environ un siècle et demi, c'est-à-dire de 325 à 188 avant JésusChrist. Après elle, l'empire fondé par Asoka se divisa bientôt en petits royaumes indépendants sous des souverains divers. Le royaume de Magadha continua cependant à subsister jusqu'au sixième siècle de notre ère ; mais il ne comprit plus que la région bien limitée correspondant au Béhar actuel. Les Pouranas donnent des listes des rois de Magadha pendant un millier d'années, mais elles sont bien incertaines. Après Asoka, les seuls documents hindous que nous ayons sur l'Inde jusqu'à l'invasion musulmane, en dehors des récits légendaires des Pouranas, sont fournis par les monuments.
Ceux-ci constituent, avec les récits des pèlerins chinois dont nous avons parlé, les seuls documents qui nous permettent de reconstituer à peu près la civilisation de l'Inde pendant cette longue période. Pendant cette nuit d'environ douze siècles, il n'y a qu'un petit nombre de personnages importants dont les chroniques hindoues nous aient conservé le souvenir. Le plus célèbre est le légendaire Vikramaditya , prince de Malwa, résidant à Oojein, près de la Nerbudda. Il aurait, suivant les chroniques, étendu son empire sur la totalité de l'Inde jusqu'à la pointe méridionale du Dekkan. Bien que son histoire ne soit qu'un tissu de fabuleuses légendes, il dut certainement jouer un rôle fort important, puisque les Hindous font dater de son avènement, qu'ils supposent avoir eu lieu 57 ans avant Jésus-Christ, une ère nouvelle, l'ère Sam va.
Malheureusement les chroniques hindoues, suivant leurs habitudes, ont peu respecté la chronologie, car une étude attentive des inscriptions et des monuments parait prouver que Vikramaditya régna 600 ans après l'époque indiquée par les livres. C'est au même héros que les légendes hindoues attribuent l'expulsion des Scythes hors de l'Inde. Ce peuple avait pénétré chez les Grecs de la Bactriane deux siècles avant Jésus-Christ et les avait graduellement soumis. Un de ses rois, converti au bouddhisme, Kanishka, avait fondé un peu avant notre ère un empire comprenant l'Afghanistan, lePundjab,le Rajpoutana. Nous ne savons rien de l'histoire des Scythes dans l'Inde, sinon, comme nous le voyons par quelques statues de Muttra, qu'ils propagèrent l'influence artistique des Grecs.
Parmi les contemporains de Vikramaditya, il faut ranger probablement, d'après les inscriptions interprétées par Cunningham, le rajah Harsha Vardhama qui régna de GO 7 à 648 et dont le pèlerin chinois Hiouen Thsang, qui visita l'Inde en 634, nous parle comme de l'un des plus puissants souverains du nord de l'Inde. Sa capitale était Kanoudje, une des plus anciennes cités de l'Inde, le siège pendant longtemps de la dynastie Gupta et qu'on suppose avoir été un des berceaux de la ci vilisation aryenne. Ptolémée la mentionne, 140 ans après Jésus-Christ, sons le nom de Kanogiya. Le royaume dont elle était la capitale à l'époque d'Hiouen Thsang s'étendait du Cachemire à l' Assam et du Népal ii la Nerbudda.
Kanoudje se trouve à l'est d'Agra, à quelques kilomètres du Gange Toutes les traditions sont d'accord pour vanter sa splendeur. Elle remplit d'admiration Mahmoud de Ghazni lorsqu'il l'attaqua en 1016 de notre ère. Quand il s'en approcha, il vit, au dire de Ferishta, « une cité qui élevait sa tête jusqu'au ciel et qui, par ses fortifications et son architecture, pouvait justement se vanter de n'avoir pas de rivale. » De cette ancienne capitale, qui avait cinq kilomètres de longueur, s'il faut en croire Hiouen Thsang, il ne reste pas une pierre pour en redire l'histoire. La destruction des monuments antérieurs à l'invasion musulmane fut, de même que pour beaucoup d'anciennes capitales célèbres, si complète, que, malgré toutes ses investigations, Cunningham n'a pu réussir à en découvrir un seul débris.
Ce qu'il a remarqué de plus vieux à Kanoudje est une inscription datée seulement de 1136 et postérieure par conséquent à l'invasion musulmane. Tous les monuments actuels de cette ville sont exclusivement musulmans, mais construits quelquefois cependant avec des débris d'anciens monuments hindous. Kanoudje fit partie de ces grandes capitales anciennes dont nous ne connaissons l'histoire que par de vagues traditions et quelques inscriptions. Il est impossible de mettre uniquement sur le compte de l'imagination des écrivains les descriptions enthousiastes de la splendeur de ces antiques cités, quand on a vu les restes du petit nombre de celles qui ont échappé à la destruction, Khajurao, par exemple.
Kanoudje, Khajurao, Mahoba, et bien d'autres villes fameuses dont il ne reste que le nom ou les ruines, furent le siège de puissants empires. Les plus célèbres de ceux-ci furent gouvernés par des rois appartenant à la race rajpoute , la seule dont les dynasties subsistent encore et qui ait conservé, sinon son indépendance, au moins ses institutions et ses coutumes. L'histoire des Rajpouts ne nous est malheureusement guère connue que lorsqu'ils entrèrent en conflit avec les Musulmans. Ces derniers réussirent à détruire leurs capitales et à les refouler dans les régions montagneuses et escarpées du Rajpoutana, mais ils n'obtinrent d'eux qu'une soumission purement nominale. Toute cette période, qui s'étend des successeurs d'Asoka à la renaissance du brahmanisme et même aux invasions musulmanes, est donc presque aussi obscure que celle qui l'a précédée, et sans les monuments qu'elle nous a laissés, nous ne saurions à peu près rien d'elle.
§ 4. — PÉEIODE NÉO-BRAHMANIQUE. Pour la période de renaissance du brahmanisme ou néo-brahmanique, les documents historiques font également défaut. Les monnaies et les monuments sont à peu près les seules sources de renseignementsque nous puissions consulter sur elle. Ce fut probablement sous la dynastie Gupta, dont la suprématie s'étendit sur tout le nord de l'Inde, pendant le cinquième siècle de notre ère, que l'influence de l'ancien brahmanisme, qui n'avait pas complètement disparu d'ailleurs, recommença à prédominer. Les monnaies des rois de Kanoudje, Delhi, Mahoba, indiquent le retour aux anciennes croyances. Pendant les cinquième et sixième siècles, le bouddhisme continue à décliner; au septième siècle la construction des monuments bouddhiques devient infiniment rare, et au huitième siècle on peut dire que cette religion a disparu à peu près entièrement.
Nous étudierons dans un autre chapitre, en prenant pour base les recherches que nous avonseffectuées dans l'Inde, le mécanisme de cette disparition. Lorsque ce passé si obscur s'éclaire de quelques lueurs, on constate l'existence d'une secte nouvelle, le jaïnisme. Mais la plus grande partie de l'Inde se partage alors entre le culte de Vishnou et celui de Siva. Le nouveau brahmanisme a bien gardé théoriquement les anciens dieux; mais entre la religion nouvelle et la religion antique, la différence est profonde. Le néo-brahmanisme est formé par un mélange de vieilles doctrines védiques avec les croyances bouddhiques et diverses superstitions d'origine étrangère. Cette période néo-brahmanique qui succède dans l'Inde au bouddhisme, vers le septième ou huitième siècle de notre ère, ne fut pas interrompue par les invasions musulmanes.
L'Inde fut soumise aux disciples du prophète et beaucoup d'Hindous se convertirent à l'islamisme, puisque les sectateurs du Coran sont au nombre de 50 millions aujourd'hui, mais le plus grand nombre des habitants conserva l'ancien culte et le pratique encore de nos jours.
§ 5. — PÉRIODE MUSULMANE. ~*f Les Musulmans ont exercé dans l'Inde la même influence profonde qu'ils exercèrent dans .toutes les régions du monde conquises par eux. Ainsi que nous l'avons montré dans notre Histoire de la Civilisation des Arabes, aucun peuple, y compris les Romains , n'exerça d'action plus grande. Pendant les sept siècles que dura leur domination dans l'Inde, une grande partie du peuple hindou modifia profondément sa religion, sa langue et ses arts; et cette transformation survécut à la disparition des vainqueurs. Alors que l'influence de l'invasion grecque fut presque nulle, que celle des Anglais n'est pas appréciable encore, 50 millions d'Hindous pratiquent la religion de Mahomet.
Les premières invasions des Musulmans dans l'Inde remontent au septième siècle. Ce furent des incursions heureuses ; mais elles ne furent pas suivies d'établissements durables. Ce n'est qu'au commencement du onzième siècle que la conquête sérieuse de l'Inde commença sous la conduite de Mahmoud de Ghazni. Mahmoud était le descendant d'un aventurier turc qui s'était créé une principauté indépendante dans le district montagneux de Ghazni , ville située dans l'Afghanistan au sud de Kaboul. Lorsqu'il parut dans l'Inde, le nord-ouest de la péninsule était partagé entre plusieurs princes Rajpouts reconnaissant plus ou moins la suprématie du rajah de Delhi. Le rajah de Kanoudje, comme descendant de Rama, dominait les principautés de l'Aoudh et de la vallée du Gange.
Le Bengale et le Béhar obéissaient à la dynastie Pal, le Malwa était gouverné par les successeurs de Vikramaditya. Le sud de l'Inde comprenait les trois royaumes hindous des Chéras, des Cholas et des Pandyas , dont nous parlerons ailleurs. Ce ne fut pas sans difficulté que Mahmoud de Ghazni établit sa suprématie. Les Rajpouts, notamment le roi de Lahore, lui opposèrent une résistance désespérée. Les difficultés qu'eut à surmonter ce prince musulman furent bien autrement sérieuses que celles qu'avait rencontrées Alexandre. Il ne lui fallut pas moins de dix- sept expéditions de 1001 à 1026 pour soumettre le nord de la péninsule. Il porja ses armes jusque dans le Guzerat où il pilla le temple de Somnath, mais il ne conserva en définitive que le Pundjab.
Les Rajpouts restèrent à peu près indépendants, et plus tard, lorsque les successeurs de Mahmoud étendirent les conquêtes musulmanes, ils émigrèrent dans les régions montagneuses et difficilement accessibles du Rajpoutana, où ils fondèrent des États qui, même sous les Mogols, ne furent jamais réellement soumis. Plusieurs dynasties rajpoutes régnent encore. La conquête de Mahmoud fut autant religieuse que politique. C'était un Musulman convaincu, désireux de faire prévaloir la loi du prophète. Il s'annonçait partout comme le propagateur de la religion et de la civilisation des Arabes, et le khalife de Bagdad lui décerna le titre de protecteur des vrais croyants. Lorsque Mahmoud pénétra dans l'Inde, ce pays aujourd'hui si dénué de richesses, était d'une incomparable opulence.
Des monuments admirables, dont beaucoup subsistent encore, nous prouvent que les descriptions des écrivains orientaux n'ont rien d'exagéré. Les guerres que se livraient entre eux les souverains indigènes ne faisaient que déplacer les trésors, qui en définitive restaient dans la contrée, alors que le drainage systématique à laquelle elle est soumise depuis plus d'un siècle l'a épuisée complètement. Il n'est pas inutile d'insister sur ce point en passant pour faire comprendre l'extrême richesse des monuments que nous décrirons dans cet ouvrage. Les historiens orientaux, Mahmoud lui-même, n'ont pas de termes assez forts pour exprimer leur admiration. Lorsqu'il entra dans Muttra, en 1019, Mahmoud fut émerveillé du faste qui s'y étalait de toutes parts.
Voici ce qu'il écrivit à ce sujet : « Cette ville merveilleuse, dit-il, renferme plus de mille édifices, la « plupart en marbre et aussi fermement établis que la foi des vrais « croyants... Si l'on calcule l'argent qu'ont dû coûter tous ces monucc ments, ce ne serait pas trop de l'estimer à plusieurs millions de ce dinars; et encore faut-il dire que pareille cité ne pourrait être cons« truite, même en deux siècles. Dans les temples païens, mes soldats « trouvèrent cinq idoles d'or, dont les yeux étaient formés de rubis (( d'une valeur de 50,000 dinars ; une autre idole portait comme orFig. 79. — Motifs d'ornementation d'un édifice hindou , vers le deuxième siècle avant notre ère ; d'après un bas-relief de Bharhut. (( nement un saphir pesant 400 miskals , et l'image elle-même pro« duisit à la fonte 98 miskals d'or pur.
Nous trouvâmes en outre « une centaine d'idoles d'argent, représentant la charge d'autant de « chameaux. » Mahmoud rencontra les mêmes merveilles dans toutes les cités qu'il traversa, notamment à Kanoudje qui, suivant le récit de Feristah que nous avons déjà cité, pouvait au point de vue de l'architecture se vanter de n'avoir pas d'égale. Dans l'expédition qu'il fit en 1024 spé cialement pour détruire le temple de Somnath dans le Guzerat, Mahmoud trouva un temple merveilleux dont les 56. piliers étaient couverts de lames d'or et parsemés de pierres précieuses; des milliers de statues d'or et d'argent entouraient le sanctuaire. Au centre du temple était une gigantesque idole dont les flancs recélaient d'innombrables pierres précieuses.
Le personnel du temple se montait à 2,000 Brahmanes, cinq cents danseuses et trois cents musiciens. Le trésor qu'enlevèrent les Musulmans peut être évalué à 250 millions environ de notre monnaie, somme formidable pour l'époque. Les successeurs de Mahmoud ne furent pas moins surpris des richesses et des merveilles qu'ils rencontraient partout dans l'Inde. A Bénarès, Mohammed de Ghor détruisit les idoles d'un millier de temples et chargea 4,000 chameaux du butin dont il s'empara. Dans la première expédition que les Musulmans firent dans le Dekkan, les soldats avaient de tels chargements d'or qu'ils abandonnaient les objets d'argent comme étant d'un transport trop lourd. La vaisselle dont on se servait dans les temples ou dans les maisons des riches n'était qu'en or battu.
Aucune monnaie d'argent ne circulait alors. C'est exactement le contraire que l'on observe aujourd'hui. La première dynastie afghane fondée par Mahmoud de Ghazni régna de 996 à 1186, à Ghazni et Lahore. En 1186 elle fut renversée par Mahmoud de Ghor, fondateur d'une deuxième dynastie afghane. Il commença sa conquête en suivant une méthode fort simple qui réussit à tous ses successeurs y compris les Anglais. Elle consistait à intervenir dans les querelles des princes indigènes et à profiter de leurs rivalités pour les affaiblir d'abord et s'emparer de leur royaume ensuite. Après être intervenu comme allié dans une querelle qui divisait les rois de Delhi et de Kanoudje, il réunit leurs deux royaumes et fonda un vaste empire ayant pour limite Bénarès à l'est, Gwalior et le Guzerat au sud ; le siège du gouvernement était Delhi.
Après la mort de Mahmoud, un de ses vice-rois, Kutub-ud-Din, se rendit indépendant et devint le chef d'une dynastie dite des rois esclaves, d'origine afghane, qui régna de 1206 à 1290. C'est à ce prince qu'est due la fameuse tour du Koutab, à Delhi. Le plus célèbre souverain de cette dynastie fut l'empereur Altamsh dont le magnifique mausolée est un des plus remarquables monuments de Delhi. Il régna de 1211 à 1236 et eut à lutter plusieurs fois contre les incursions des Mogols et les révoltes des tribus indigènes. La dynastie des Gourides fut bientôt remplacée par une autre dynastie dont un des princes les plus remarquables fut Ala-ud-din (1294-1313). Il étendit considérablement les conquêtes musulmanes et eut pour l'architecture le même goût que ses prédécesseurs.
La fameuse porte sculptée qui garde son nom â Delhi en est la preuve. Fig. 80. — Sanchi. Vue d'ensemble du tôpe. Le tôpe est probablement du troisième siècle avant J.-C. La balustrade qui l'entoure et les grandes portes qui y donnent accès, représentées en détail dans les figures suivantes, sont du premier siècle de notre ère. {La hauteur du tôpe est d'environ 17'", son diamètre de 34m.) Malheureusement pour la dynastie nouvelle, les Mogols enrôlés dans l'armée impériale devenaient de plus en plus dangereux. Le chef de ces mercenaires fonda bientôt une cinquième dynastie afghane (1320 à 1414) dont Firoz et Toghlak furent les princes les plus remarquables. Ils se distinguèrent également par le développement qu'ils imprimèrent à l'architecture.
Ce fut en 1398, sous le règne de ce dernier prince, que le grand Mogol Timourou Tamerlan envahit l'Inde. Il pilla Delhi, mais ne fit que traverser la péninsule comme un ouragan et regagna bientôt son pays. Pendant les luttes qu'avaient à soutenir les souverains de Delhi, les gouverneurs des provinces tâchaient de se rendre indépendants; plusieurs y réussirent et fondèrent divers royaumes , dont les capitales rivalisèrent d'éclat et s'ornèrent de monuments qui subsistent encore en grand nombre. Après l'invasion de Tamerlan, l'anarchie fut complète. Les gouverneurs des provinces musulmanes devenus indépendants essayèrent de se rendre maîtres de Delhi. En 1450, les Lodi, gouverneurs de Lahore, réussirent à s'en emparer et fondèrent une nouvelle dynastie afghane — la septième. — En 1517, ils y régnaient encore.
A cette époque, un nouveau gouverneur de Lahore, qui avait suivi la tradition en s'efforçant de se rendre indépendant, se voyant poursuivi par Ibrahim Lodi qui voulait le faire rentrer dans l'obéissance, appela à son aide un roi mogol de Kaboul, nommé Baber, descendant de Tamerlan et de Gengiskhan. L'occasion de faire la conquête de l'Inde parut favorable à ce dernier. Bien que n'ayant que 12,000 hommes, il battit les 100,000 hommes de Lodi et s'empara de Delhi et de toute l'Inde du Nord. Baber fut le fondateur de la dynastie des Grands Mogols, qui devait réussir à soumettre l'Inde entière à sa loi. Il mourut à Agra, en 1530, après avoir réuni à son royaume tout le territoire de l'Afghanistan et de l'Hindoustan.
Pendant la plus grande .partie de la première période musulmane que nous venons de résumer, presque toute l'Inde du sud garda son indépendance ; seule la partie centrale voisine de la Nerbudda était occupée par des royaumes musulmans indépendants. Ce ne fut qu'à la fin de l'empire mogol, et seulement pendant une très courte période, que l'Inde entière fut placée sous un seul sceptre. C'est donc uniquement en réalité sur le nord et le centre de l'Inde que s'exerça la puissance mogole fondée par Baber et ses successeurs, et dont nous allons parler maintenant. Humayun (1530-1556), fils du fondateur de la puissance mogole, eut à soutenir de longues luttes à la suite desquelles il fut même obligé de quitter Agra ; il se réfugia dans le Sindh, où il épousa une femme persane, dont il eut, en 1542, un fils qui devait être le célèbre empereur Akbar.
Il finit par consolider son empire et recouvrer ce qu'il avait perdu. Il mourut près de Delhi, où l'on voit encore son tombeau. Ce fut sous l'empereur Akbar (1556-1605), successeur d'ïïumayun, que commença la grande période de la puissance mogole. Ce prince entreprit la fusion du peuple hindou avec les Musulmans. Il épousa des princesses hindoues , employa indifféremment comme ministres des Musulmans et des Hindous et tenta de combiner l'architecture des deux peuples. A défaut de l'histoire, l'étude des monuments suffirait à nous révéler ses tendances. Son règne de 50 ans est un des plus mémorables dont l'histoire ait gardé la mémoire. Les institutions qu'il adopta étaient celles qui pouvaient le mieux convenir au peuple qu'il gouvernait.
Plusieurs lui survécurent, et les Anglais les ont souvent imitées. Sceptique, et considérant Hindous et Musulmans comme des fanatiques, Akbar respecta leur culte et encouragea avec .la même impartialité la construction des temples des diverses religions. Il rêva même de réunir tous les cultes en un seul ; mais il échoua entièrement dans cette tentative. Bien que très inférieur à son père Akbar, l'empereur Jahanguir (1605-1628), fut cependant un prince remarquable. Sceptique comme Akbar, il avait naturellement la même tolérance , et continua la même politique. Il épousa des femmes musulmanes et hindoues et traita avec la même équité les deux peuples. Sa protection s'étendait même aux chrétiens qui étaient au nombre d'une soixantaine dans la capitale de son empire.
Son fils Shah Jehan, qui lui succéda en 1628, et régna jusqu'en 1658, n'exerça pas la même tolérance. Il élimina autant que possible dans l'architecture toutes les influences hindoues ; les monuments qu'il nous a laissés révèlent immédiatement cette constante préoccupation. En 1637, il se fixa à Delhi et y construisit le magnifique palais dont les Anglais n'ont laissé subsister qu'une partie, mais qui, tel qu'il est encore, constitue cependant un des plus beaux monuments que le monde possède. C'est sous le règne de Shah Jehan que furent édifiés les plus célèbres édifices mogols; le Taje, la Mosquée Perle dans le fort d'Agra, le palais et la grande mosquée de Delhi, etc. Le fils de Shah Jehan, Aurengzeb, qai lui succéda en 1658 et régna jusqu'à 1707, vécut tantôt à Agra, tantôt à Delhi.
Plus intolérant encore que son père pour les Hindous, il prépara, par son fanatisme, la chute de la puissance mogole. En détruisant dans le Dekkan les royaumes musulmans de Bijapour et de Golconde, il détruisit en même temps la dernière barrière qui s'élevait contre ses ennemis, dont les principaux étaient les Mahrattes, et prépara ainsi lui-même la dissolution de son gigantesque empire. Si l'on ne jugeait de l'importance d'un empire que par son étendue, on pourrait dire que la puissance mogole atteignit son apogée sous Aurengzeb ; mais elle renfermait alors des germes de décadence qui devaient l'anéantir bientôt. Elle ne survécut pas, en effet, au souverain qui l'avait portée si haut. La période musulmane, dont nous venons de résumer brièvement l'histoire, dura environ 700 ans.
Pendant la plus grande partie de cette longue période, c'est-à-dire jusqu'à Aurengzeb, l'unité de l'Inde ne fut qu'apparente. Divers gouverneurs musulmans, devenus indépendants, avaient fondé des royaumes, tels que ceux de Gaur, Golconde, Bijapour, etc., dont il serait trop long de parler ici. En fait, ce ne fut que pendant un moment, sous Aurengzeb, que l'Inde entière fut réunie pour la première fois sous un seul maître. Elle n'y resta pas longtemps : la mort d' Aurengzeb marque la fin de la puissance mogole dans l'Inde. Après lui la péninsule tomba bientôt dans l'anarchie la plus profonde; Mahrattes, Afghans, Siks, Jâts, Rajpouts, princes mahométans, se livrent au pillage et essaient de se tailler des royaumes indépendants dans le cadavre du colosse.
Les faibles successeurs d' Aurengzeb ne gardent plus qu'un pouvoir nominal. Le Dekkan recouvre son indépendance, et, en 1723, un vizir du nom de Nizam se crée un État indépendant qui subsiste encore sous son nom et dont la capitale est Hyderabad. En 1739, le shah de Perse Nadir vint piller Delhi, dont il enleva tous les trésors accumulés par les Mogols. Il emporta avec lui un butin estimé à plus d'un milliard. En 1747, les Afghans s'emparent de Lahore et du Pundjab. Profitant du désordre, les Mahrattes enlèvent à l'empire ses plus belles provinces. La disparition totale de l'empire mogol ne fut pas d'ailleurs l'oeuvre d'un jour. Pendant 150 ans encore il y eut des Grands Mogols sur le trône de Delhi, mais leur pouvoir devint de plus en plus nominal et ils finirent par devenir de simples pensionnaires des Anglais ; lorsque le dernier d'entre eux fut fait prisonnier en 1857, il ne jouissait pas même d'une ombre d'autorité dans la ville où avaient régné ses pères.
Parmi les causes diverses qui amenèrent après la mort d'Aurengzeb la chute de l'empire mogol et sa division en plusieurs royaumes, lés invasions des Mahrattes doivent être considérées comme tout à fait prédominantes. Elles sauraient être d'autant moins passées sous silence qu'il ne s'agit pas de simples incursions de pillards comme celles des Afghans ou des Perses, mais d'une véritable conquête. Les Mahrattes faillirent en effet réunir l'Inde entière sous leur loi et devenir ainsi les successeurs des Mogols. S'ils eussent triomphé, l'Inde se fût trouvée pour la première fois depuis bien des siècles gouvernée en totalité par des Hindous, et la conquête européenne, en supposant qu'elle eût été entreprise, eût exigé bien d'autres efforts que ceux qu'elle a demandés.
Les Mahrattes habitaient dans le nord-ouest du Dekkan la région anciennement nommée le Maharashtra, correspondant à peu près au sud actuel de la province de Bombay, à partir des monts Satpoura. C'est une région montagneuse traversée par des rameaux des Ghats et des monts Vindhya. Elle était occupée alors par des populations montagnardes obéissant à des chefs sur lesquels les Musulmans n'avaient jamais eu qu'une autorité nominale. Dans les dernières années de la vie d'Aurengzeb , les Mahrattes s'étaient déjà montrés de redoutables ennemis de la puissance mogole. L'intolérance religieuse de ce prince les avait poussés à la révolte. Un aventurier nommé Sivaji, né aux environs de Pouna, après avoir commencé par le brigandage, réunit tout une armée de partisans et L'INDE AVANT LES INVASIONS EUROPÉENNES 219 parvint à se tailler un royaume qui ne comprit d'abord qu'une portion de celui de Bijapour, mais qu'il étendit bientôt dans la plus grande partie du sud de l'Inde.
Malgré plusieurs guerres meurtrières, Aurengzeb mourut sans l'avoir soumis. Pig. 82. — Sancbi. Partie supérieure de l'une des portes entourant le tôpe. L'obstacle principal qui avait toujours protégé l'empire mogol contre les Mahrattes était le royaume musulman de Bijapour, mais Aurengzeb avait détruit lui-même cet obstacle en détruisant ce royaume. Les Mahrattes purent alors porter librement leurs invasions partout. Après la mort d' Aurengzeb, ils conquirent successivement la plu part des provinces de l'Inde, et, pendant un demi-siècle, les princes mâhrattes, réunis en confédération, jouèrent un rôle tout à fait prépondérant. Au moment même où ils allaient achever la conquête de la péninsule, ils furent arrêtés par les invasions des Afghans.
Ces derniers brisèrent le faisceau de leurs forces à la célèbre bataille de Paniput, en 1760, bataille qui coûta la vie, dit-on, à 200,000 hommes. Les invasions afghanes, la rivalité des princes mâhrattes entre eux, les guerres qu'ils eurent à soutenir contre les princes musulmans qui gouvernaient les royaumes restés indépendants, achevèrent de les affaiblir. Ce n'est que grâce à cet affaiblissement que les Anglais purent ensuite triompher d'eux. Ce furent pourtant les plus redoutables ennemis qu'ils eurent, en dehors des Européens, à combattre dans l'Inde. Il leur fallut quatre guerres successives, qui ne se terminèrent que dans les premières années de ce siècle, pour achever de les soumettre.
Quelques princes mâhrattes régnent encore, à Indore et Gwalior notamment, mais bien que leurs armées soient nombreuses, leur puissance politique est complètement nulle.
§ 6. — HISTOIRE DU SUD DE L'INDE. L'Inde du sud forme une région dont l'histoire ne se rattache que très indirectement à celle de l'Inde du Nord. Ne pouvant lui appliquer nos divisions générales, il nous a semblé préférable de la traiter dans un paragraphe séparé. Les anciens divisaient l'Inde en deux grandes régions, celle du nord ou Hindoustan, celle du sud ou Dekkan. La séparation de ces deux régions était formée à l'ouest par la vallée de la Nerbudda, à l'est par les montagnes avoisinant Cuttak, sur le golfe de Bengale. De nos jours on ne donne plus dans l'Inde le nom de Dekkan qu'au plateau central, limité au nord par la Nerbudda et les monts Vindhya , au sud par le bassin de la Kistna, à l'ouest par les Ghats occidentales, à l'est par les monts de Cuttak et les Ghats orientales.
En dehors des Musulmans et d'un petit nombre de populations spé ciales, localisées clans certaines régions bien déterminées, l'ancien Dekkan est habité par une population à peau foncée résultant du mélange de races noires primitives avec des envahisseurs à sang jaune, venus sans doute du Thibet, et de populations mogoles venues de l'ouest. Ces mélanges eurent lieu à des époques très antérieures à notre ère. Aujourd'hui les populations méridionales de l'Inde, ou, comme on le dit généralement, les populations dravidiennes , forment une des races les plus homogènes de toute la péninsule. Depuis au moins douze siècles, elles possèdent la même religion, les mêmes arts et parlent généralement des langues peu différentes.
Le bouddhisme ne paraît pas avoir jamais exercé une grande influence sur les populations du sud de l'Inde. En tout cas cette influence si elle se manifesta disparut rapidement, puisque dans tout le sud de l'Inde, à partir du fleuve Kistna, les monuments bouddhiques font presque absolument défaut. Le jaïnisme eut une influence un peu plus grande que le bouddhisme et compte encore quelques sectateurs, notamment autour de Conjeveram et dans le Mysore. L'islamisme fit également d'assez nombreux prosélytes, mais en définitive le brahmanisme est resté la religion de l'immense majorité des populations de l'Inde méridionale. Elles se partagent en deux sectes, celle de Vishnou et celle de Siva; mais leurs temples sont identiques, et ne diffèrent que par les emblèmes qu'ils contiennent.
Nous pourrons donc, au point de vue architectural, classer la plupart des monuments du sud de l'Inde dans un seul chapitre, au lieu de les classer par villes ou royaumes comme nous serons obligé de le faire pour les monuments d'autres régions de l'Inde septentrionale et centrale. L'histoire de l'Inde méridionale jusqu'à l'époque des invasions FH"E c c E E"H £ 0 E£ Fig. 83. - Sanchi. Détails de sculpture d'un pilier de la porte Est. musulmanes, c'est-à-dire jusqu'au treizième siècle de notre ère, est plus obscure encore que celle de l'Inde septentrionale. Les grandes compositions littéraires comme les Védas, le Mahabharata, etc., y font entièrement défaut. Les plus vieux livres en tamoul ou autres langues dravidiennes sont du huitième siècle de notre ère.
Les plus vieux monuments de pierre ou les plus vieilles inscriptions du cinquième siècle. Les listes de rois, rémunération de leurs conquêtes, données par les inscriptions, les mentions des royaumes du sud de l'Inde dans les édits d'Asoka, trois siècles avant J.-C, les citations de quelques villes par les anciens auteurs classiques, permettent de faire remonter à cinq ou six siècles environ avant notre ère l'existence des royaumes du sud de l'Inde ; mais de leur civilisation nous ne pouvons rien dire. Il paraît évident cependant que le sud de l'Inde ne fut civilisé que longtemps après que la partie septentrionale de la péninsule l'avait été. Ce que nous savons des anciens royaumes du sud de l'Inde antérieurs aux invasions musulmanes peut se résumer ainsi : suivant la tradition hindoue, confirmée d'ailleurs par des inscriptions, le sud de l'Inde était divisé avant notre ère en trois grands royaumes , celui des Pandyas, celui des Gholas, et celui des Chéras.
Le plus méridional de ces royaumes était celui des Pandyas. Il occupait le sud extrême de l'Inde. Il est cité dans le Mahabharata, les édits d'Asoka, les écrits de Mégasthène ; et on admet généralement qu'il existait cinq siècles environ avant notre ère. Mais rien de son histoire ne nous est parvenu. Sa capitale était Madura. Les habitants de cette ville étaient certainement en rapports commerciaux directs ou indirects avec les Romains, car on trouve beaucoup de monnaies romaines aux environs. Le royaume des Pandyas tomba vers le onzième siècle de notre ère, sous la dynastie des Cholas. Il subsista cependant au moins nominalement jusque vers le milieu du dix-septième siècle. En 1559, il tomba sous la suzeraineté du rajah de Bijanagar.
C'est sous le roi Tirumal, qui régna de 1623 à 1659, que furent édifiés les grands monuments que Madura possède. Le royaume des Cholas s'étendait au nord et à l'est du précédent, de la vallée du Coleroon et de la Cavéry à peu près jusqu'au niveau de Madras. C'est de lui que cette côte a pris le nom Cholomandalam dont les Européens ont fait Coromandel. L époque de la fondation de ce royaume est probablement à peu Pig. 84. — Sanchi. Vue d'ensemble de la grande porte nord. {Hauteur totale environ 9m60.) près la même que celle du précédent. Il est mentionné dans les édits d'Asoka, mais son ancienne histoire nous est également inconnue. Nous savons seulement par des inscriptions qu'entre les dixième et douzième siècles de notre ère, les souverains cholas s'élevèrent à un haut degré de prospérité.
Ils soumirent le sud de l'Inde, et portèrent leurs armes jusqu'à Ceylau, qu'ils avaient déjà envahie 250 avant Jésus-Christ d'après les chroniques cinghalaises. Au nord, leur conquête s'étendit jusqu'au Bengale et au royaume d'Aoudh; au onzième siècle ils possédaient le plus puissant des royaumes hindous ayant existé dans le sud de l'Inde. Mais leur influence ne dura guère, elle était déjà évanouie avant l'invasion musulmane en 1310. Jusqu'au deuxième siècle après Jésus-Christ, la capitale des Cholas paraît avoir été Uraiyur, près Trichinopoli ; au troisième siècle elle fut transportée à Kombakonum, et à Tanjore au dixième. Les Chéras occupaient l'ouest du royaume des Cholas et le nord du royaume des Pandyas, avec une grande partie de la province actuelle de Mysore.
L'existence de leur royaume est également antérieure à l'ère chrétienne, puisqu'il est mentionné dans des édits d' Asoka. Il fut, d'après les conquêtes énumérées dans d'anciennes inscriptions, très puissant au quatrième et au cinquième siècle de notre ère. Ses souverains étendirent fort loin dans le nord leurs conquêtes, puisque leur roi Kougani Raja III se vante dans une de ses inscriptions d'avoir porté ses armes jusqu'àla Nerbudda. Cette conquête dut avoir lieu vers le huitième siècle et paraît prouvée par l'existence à Ellora d'un temple de style dravidien. La capitale des Chéras était Talakad, sur la Cavéry, à une douzaine de lieues à l'est de Mysore. Aux trois royaumes qui précèdent s'en joignit plus tard un quatrième, celui des Chalukyas, qui joua, du moins au point de vue de l'architecture, un rôle important.
Son apparition est très postérieure à celle des précédents, puisqu'il prit naissance seulement au sixième siècle de notre ère. Après une durée de six siècles, il disparut. On divise ses dynasties en Chalukyas de l'est et Chalukyas de l'ouest, suivant la façon dont ses rois se partagèrent le Dekkan. Leurs Etats formaient, au-dessus des trois royaumes qui viennent d'être décrits, un vaste territoire comprenant une grande partie de l'empire actuel du Nizam et le Mysore. Ils prétendaient être de race rajpoute et le style de leurs monuments, formé par un mélange des styles du nord et du sud de l'Inde, tend à confirmer cette assertion. Les monuments qu'ils nous ont laissés sont peu nombreux, pro L'INDE AVANT LES INVASIONS EUROPÉENNES 225 bablement parce que les villes qu'ils occupaient, telles que Bijapour Kalburgah, etc., devinrent plus tard le siège de grands empires musulmans.
Ces monuments sont cependant assez intéressants pour que quelques auteurs aient cru devoir en faire un style spécial : le style chalukya. C'est dans la province de Mysore que ce style atteignit sa plus grande perfection de l'an 1000 à 1300 de notre ère ; ses plus beaux spécimens se retrouvent à Hullabid et Bailur. Ils ne sont pas probablement antérieurs au douzième siècle. La richesse de leur décoration rappelle celle des monuments jaïuas. Les sculptures dont ils sont couverts et qui représentent les divinités de l'olympe hindou, Siva, Parvati , les avatars de Vishnou, etc., ne sont pas supérieures à celle des temples dravidiens. Ces monuments forment plutôt d'ailleurs une transition entre les styles du nord et du sud de l'Inde qu'un style nouveau.
A partir du treizième siècle de notre ère, le sud de l'Inde fut soumis aux invasions des Musulmans. Ces peuples mirent plusieurs siècles à conquérir les diverses parties du Dekkan et réussirent même à un certain moment à le conquérir tout entier. Ils y fondèrent de puissants royaumes, mais leur influence n'y fut jamais comparable à ce qu'elle fut dans le nord de l'Inde. Nous le saurions, à défaut de l'histoire, parle fait seul qu'ils n'exercèrent aucune action sur la religion ni sur la langue, et bien peu sur l'architecture. Ce n'est que dans les villes occupées par eux pendant longtemps que l'architecture devint musulmane. Il arriva parfois sans doute à des souverains hindous , un de ceux de Madura entre autres, de se faire construire des palais de style musulman, mais dans les édifices religieux l'influence musulmane resta toujours à peu près nulle.
Les premières invasions du Dekkan eurent lieu en 1306, sous l'empereur Ala-ud-din. L'armée musulmane atteignit la côte de Malabar. En 1310, Hullabid et Mysore furent détruites. En 1323, Worangul subit le même sort. Le nord du Dekkan se trouva rapidement soumis. Il fut gouverné pendant quelque temps par des vice-rois musulmans placés sous l'autorité des souverains de Delhi et ayant Dowlutabadpour capitale. Ces vice-rois essayèrent bientôt de se rendre indépendants. La precivilisati:onts de l'inde. mière des dynasties musulmanes indépendantes fut celle des rois Bahmani qui régna à Kalburgah de 1347 à 1526 et réussit même pendant quelque temps à soumettre la côte d'Orissa à sa domination. Ce royaume finit lui-même par se diviser en cinq royaumes musulmans indépendants, mais constamment en guerre.
Celui de Bijapour (1489Kg. 85. — Carte de l'Inde pendant la domination musulmane. 1689), celui d'Ahmednagar (1490-1637), celui de Golconde (15121687), celui de Berar (1484-1574), celui de Bidar (1489-1599). Les luttes intestines de ces royaumes les empêchaient de s'étendre dans le sud de l'Inde, qui conservait facilement ainsi son indépendance. Pendant le quinzième siècle et la première moitié du seizième, le sud de l'Inde était divisé de lait en deux régions bien distinctes , celle au nord de la Kistna, dominée par les Musulmans, celle au sud du même fleuve, gouvernée par des rajahs hindous, plus ou moins vassaux de celui de Bijanagar. Les monuments merveilleux de Bijanagar, en raines aujourd'hui, montrent à quel degré de prospérité s'éleva leur empire.
Ce ne fut qu'en 1564 que les rois musulmans du Dekkan réussirent, en se coalisant, à renverser la puissance hindoue dans le sud de l'Inde , et à détruire Bijanagar. Le sud de la péninsule resta cependant mal soumis. Il s'y forma plusieurs petits royaumes, tels que ceux de Tanjore, Madura, etc., qui, au milieu de luttes intestines, conservèrent leur indépendance jusqu'au jour où les Mahrattes, puis les Anglais, la leur ôtèrent. En 1674, les Mahrattes s'établissent à Tanjore. En 1736, les Musulmans s'emparent de Madura. Les Anglais, fixés depuis 1736 à Madras, profitaient de toutes ces luttes et conquéraient graduellement le sud de l'Inde. La défaite des Musulmans de Mysore , sous Tippou-Sahib en 1799, leur livra définitivement le pouvoir suprême et tout le sud de l'Inde passa entre leurs mains.
Nous verrons bientôt comment se fit cette conquête et quelles furent les causes qui la rendirent possible.
Livre troisième — Histoire de l’Inde. Chapitre II — Anciennes relations de l’Inde avec l’Occident
§ 1. — RELATIONS DE L'INDE AVEC L'EUROPE PENDANT L'ANTIQUITÉ ET LE MOYEN AGE. Dès l'antiquité la plus reculée, l'Europe et l'Inde ont échangé leurs produits , mais par voie très indirecte : les deux mondes commerçaient ensemble, mais ne se connaissaient pas. Les relations étaient établies, soit par l'intermédiaire de l'Asie Mineure, qui recevait les marchandises venues à travers la Tartarie et la Perse, soit par celle de l'Egypte, qui recevait par la mer Rouge les produits venus de l'Inde en suivant le golfe Persique et les côtes d'Arabie. Les Arabes étaient les principaux intermédiaires de ces échanges. Les habitants de l'Yémen, connus jadis sous le nom de Sabéens, en eurent longtemps le monopole.
150 ans après la mort d'Alexandre, les commerçants de l'Egypte recevaient ^encore les produits de l'Inde par l'intermédiaire de ces derniers. Trois voies principales, une terrestre et deux maritimes, mettaient les Arabes en relations avec l'Inde. Celle de terre reliait par caravanes les grands centres de l'Orient, Samarkand, Damas, Bagdad, etc., avec l'Inde à travers la Perse et le Cachemire. La voie maritime était la plus suivie ; les marchands qui la pratiquaient se rendaient aux ports du golfe Persique, où ils recevaient les marchandises de l'Inde qu'ils ramenaient ensuite dans la mer Rouge , en contournant l'Arabie. Les produits amenés par la mer Rouge, étaient transportés par caravanes jusqu'à Alexandrie, d'où les Phéniciens d'abord et plus tard les marchands européens, Génois, Pisans, Vénitiens, les distribuaient dans tous les ports de la Méditerranée.
L'Egypte était ainsi le trait d'union de l'Orient et de l'Occident, et ce commerce constituait la source principale de sa richesse. Les relations les plus directes des anciens peuples avec l'Inde furent sans doute celles des Perses. Nous savons par Hérodote , qui vivait au cinquième siècle avant notre ère, que Darius, fils d'Hystaspe, ce voulant savoir dans quelle mer se jetait l'Indus » envoya une expédition sous les ordres de Scylax. Partie des environs d'Attock, sur l'Indus, elle descendit le cours de ce fleuve jusqu'à la mer, puis navigua vers l'occident jusqu'à la mer Rouge, où elle arriva après trente mois de navigation. c< Ce périple achevé, Darius subjugua les Indiens et se servit de cette mer. »
Les Indiens dont parle Hérodote, et qui payèrent par la suite tribut au roi des Perses, comme le prouvent des inscriptions cunéiformes, n'étaient que des populations sauvages avoisinant l'Indus. Elles étaient adonnées, suivant lui, à l'habitude de manger leurs parents et amis aussitôt qu'ils étaient malades, et « voyaient publiquement leurs femmes comme des bêtes ». Il est probable que ces relations avec l'Inde se continuèrent sous les successeurs de Darius , car, lorsque le dernier roi de Perse, Darius Codoman, fut renversé par Alexandre, 330 ans avant Jésus-Christ, il avait des éléphants dans son armée. Ce n'est qu'à partir de l'expédition d'Alexandre (327 ans avant J.-C.) que l'Inde commença à être un peu moins ignorée.
Le héros macédonien y toucha à peine, puisqu'il ne s'écarta guère de l'Indus, et que, dix ans après son expédition , il ne restait plus un soldat grec dans l'Inde. Mais cette expédition eut pour résultat d'attirer l'attention sur une région jusqu'alors à peu près inconnue. Peu après le départ d'Alexandre , les royaumes placés sous sa dépendance et les satrapies qu'il avait fondées se soulevèrent, et, après sa mort, les liens qui rattachaient l'Inde à son empire se relâchèrent de plus en plus. Moins de dix ans après le départ d'Alexandre, l'Inde était libre de conquérants étrangers. Les relations avec les Grecs se continuèrent d'ailleurs par l'intermédiaire des royaumes grecs de la Bactriane, comme le prouve l'ambassade conduite par Mégasthène, que Séleucus Nicator, fondateur du royaume de Syrie, envoya 300 ans environ avant notre ère à Pataliputra (Patna).
C'était la première fois que les Européens pénétraient au cœur même de l'Inde, et la relation de Mégasthène est la seule source de renseignements que nous ayons sur l'Inde à cette époque. Le but de l'expédition de Séleucus devait être sans doute de détourner par Palmyre, Damas et Antioche, le commerce qui se faisait par l'Egypte, toujours par l'intermédiaire des Arabes, commerce qui enrichissait les Ptolémées, comme il devait enrichir plus tard les khalifes du Caire. Des relations régulières durent s'établir alors entre la Bactriane et le nord-ouest de l'Inde , à en juger par les influences grecques que nous retrouverons dans les monuments du nord-ouest de l'Inde. Lorsque l'Egypte fut devenue province romaine, 30 ans avant notre ère, Auguste, qui croyait, suivant les idées de son temps, que c'était de l'Arabie que venaient les épices qu'en réalité les Arabes allaient chercher dans l'Inde, envoya en Arabie une expédition, mais elle n'obtint aucun succès.
Ce fut seulement sous l'empereur Claude, au premier siècle de notre ère, qu'un hasard heureux ayant poussé un bâtiment vers Ceylan , on reconnut qu'en utilisant certains vents on pouvait aller directement vers l'Inde par la haute mer, au lieu de longer les côtes, comme on l'avait toujours fait jusqu'alors. Les marchands romains, partis d'Egypte, firent alors régulièrement ce voyage qui, suivant Pline, ne demanda plus que 70 jours. On abordait entre Goa et Calicut à Mangalore. Un marchand alexandrin de cette époque composa un ouvrage connu sous le nom de Périple de la mer Erythrée et désigné autrefois sous le nom de Périple d'Arrien, dans lequel nous trouvons quelques renseignements géographiques.
L'état des connaissances des anciens sur l'Inde au deuxième siècle de notre ère nous est fourni par la géographie de Ptolémée. Ces con naissances sont extrêmement superficielles encore et bornées généralement à la description du littoral. Pendant 4a décadence de l'empire romain, les relations avec l'Inde devinrent de plus en plus rares. Elles s'arrêtèrent même tout à fait lorsque les Arabes, guidés par les successeurs de Mahomet, eurent conquis le vieux monde. Pendant plus de 1,000 ans, ils barrèrent la route de l'Inde au monde chrétien, et c'est dans les récits de leurs voyageurs qu'il faut chercher des renseignements sur l'Inde à l'époque du moyen âge. Maçoudi la visita au milieu du dixième siècle, Ibhn Batoutah vers 1330, etc.
Mais bien avant les voyageurs arabes, des pèlerins chinois bouddhistes avaient visité la péninsule. La relation de Hiouen Thsang, qui date du septième siècle de notre ère, est le plus important ouvrage que nous possédions sur l'Inde à cette époque. Les premiers voyageurs européens qui réussirent à pénétrer dans l'Inde furent deux Vénitiens, Marco-Polo au treizième siècle, et, au quinzième, un de ses compatriotes ^qui, après avoir descendu l'Euphrate et le golfe Persique, se rendit à Cambay. Les merveilles légendaires de l'Inde excitèrent beaucoup, au moyen âge, la convoitise des peuples européens, et chacun cherchait à trouver, pour se rendre dans cette contrée, une voie autre que celle dont les Musulmans leur interdisaient l'accès.
On sait que c'est en croyant se diriger vers l'Inde que Christophe Colomb rencontra l'Amérique sur son chemin. En abordant aux Antilles, il croyait mettre le pied dans les îles avoisinant les abords de la péninsule. Ce grand navigateur mourut sans avoir connu son erreur. Ce furent les Portugais qui trouvèrent cette route tant cherchée, et dont la découverte devait avoir des conséquences si importantes. En 1498, Vasco de Gama, doublant la pointe australe de l'Afrique, se dirigea vers l'Inde et aborda à Calicut au sud de la péninsule, sur la côte de Malabar. En accomplissant cette grande découverte, les Portugais permirent à l'Europe d'entrer en relations directes avec l'Inde et ruinèrent complètement du même coup le commerce de l'Egypte, qui était depuis tant de siècles le grand entrepôt des marchandises de l'Inde.
A partir de cette époque, les relations de l'Occident avec la péninsule devinrent continues, et tous les aventuriers européens s'abattirent sur elle pour l'exploiter; on peut dire cependant que c'est seulement depuis le commencement de ce siècle, grâce, d'une part à la découverte du sanscrit, et de l'autre à des expéditions scientifiques régulièrement conduites, que le voile qui avait caché depuis tant de siècles l'Inde à l'Europe et en avait toujours fait la plus mystérieuse de toutes les contrées fut enfin levé.
§ 2. - PREMIERS ÉTABLISSEMENTS EUROPÉENS DANS L'INDE. Vasco de Gama avait abordé les côtes de l'Inde sur le territoire d'un petit chef appelé le Zamorin de Calicut. En 1510, Albuquerque s'empara de G-oa dont il fit la capitale des Indes portugaises. Continuant chaque jour à s'étendre, les Portugais possédèrent bientôt une grande partie de la côte occidentale, de Malabar à la presqu'île de Kattywar. Mais si les Portugais savaient conquérir, ils n'avaient aucune des qualités qui permettent de conserver une conquête : aussitôt qu'ils se trouvèrent en rivalité avec d'autres Européens, ils durent disparaître. Les rivaux qui les remplacèrent d'abord furent les Hollandais. La première expédition de ces derniers est de 1596 ; en moins d'un demisiècle, ils avaient expulsé entièrement les Portugais, et s'ils n'avaient pas été supplantés eux-mêmes par les Anglais, ils eussent fondé dans l'Inde un grand empire, mais leurs ressources européennes étaient trop faibles pour que la lutte fût possible avec les nouveaux concurrents qui allaient bientôt les remplacer.
C'est en 1600, sous la reine Elisabeth, que se forma la première Compagnie anglaise pour le commerce de l'Inde. Ses débuts furent des plus modestes; les envoyés que la Compagnie adressa à la cour des Mogols eurent une attitude très humble. Lorsqu'en 1608, sous le règne de l'empereur Jehanguir, l'Anglais Hawkins se présenta à la cour du CIVILISATIONS DE L'IXDE. Grand Mogol comme ambassadeur du roi d'Angleterre Jacques Ier et de la Compagnie des Indes , il entendit les ministres lui dire que le roi des Anglais n'était que le souverain d'une petite île habitée par de misérables pêcheurs ; et lorsque , après deux ans et demi de séjour sans résultat à la cour de l'empereur, il sollicita au moins une lettre de ce souverain pour son maître, le premier ministre de Jehanguir lui déclara qu'il serait tout à fait au-dessous de .la dignité d'un empereur mogol d'écrire à un aussi petit prince que le roi d'Angleterre.
La Compagnie anglaise de l'Inde ne se rebuta pas, et, à force d'intrigues, elle réussit à obtenir du Grand Mogol une charte lui permettant de s'établir, comme commerçante, à Surate. Elle s'étendit graduellement, et en moins de soixante ans elle avait des factoreries un peu partout. En 1661, elle achetait Bombay au Portugal. En 1677, la Compagnie s'établissait à Madras. En 1681, elle nommait un commandant des forces dans l'Inde. En 1686, elle veut lutter dans le Bengale contre les forces du Grand Mogol, mais se fait battre complètement, Les Anglais étaient arrivés graduellement à supplanter les Portugais et les Hollandais ; ils allaient se trouver en présence d'autres ennemis qui faillirent faire la conquête de l'Inde, mais qu'ils devaient évincer également.
Ces nouveaux compétiteurs étaient les Français qui, bien que venus assez tard aux Indes, commençaient à s'y établir solidement. En 1664 , une Compagnie française de l'Inde avait été fondée sous la protection de Colbert. Tant que dura l'empire mogol, aucune puissance européenne n'aurait songé un instant à étendre un peu dans l'intérieur les établissements qu'elle avait sur les côtes. La mort d'Aurengzeb, qui marque la chute de la souveraineté mogole, ouvrit le champ à toutes les ambitions. Lorsque l'empire se dissocia et que de nombreux royaumes s'élevèrent sur ses débris, il devint possible, en intervenant dans les querelles intestines des princes , de songer à fonder un empire avec les restes épars de celui qui venait de disparaître.
Les Français et les Anglais étaient alors les seuls étrangers établis assez solidement dans l'Inde pour s'emparer de l'héritage que se disputaient de nombreux compétiteurs. La lutte pour l'existence devait bientôt se déclarer entre eux.
§ 3. — LUTTE DES FRANÇAIS ET DES ANGLAIS DANS L'INDE. Ce fut dans le sud de l'Inde que se produisirent les premiers conflits entre les Français et les Anglais. Cette région était celle où l'anarchie était la plus complète. La plus grande partie du Dekkan appartenait Fig. 87. — Sarnath près Bénarès. Ruines du tôpe (sixième siècle de notre ère). {Hauteur : 34"» environ.) alors au royaume indépendant d'Hyderabad. Le Karnatic était administré par son vassal le nabab d'Arkot. L'extrême sud était partagé entre les royaumes hindous de Trichinopoly, Mysore et Tanjore. Les Français possédaient Pondichéry et des comptoirs peu importants à Mahé, Karikal, Chandernagor ; les Anglais occupaient Madras et Bombay et divers ports sur la côte.
Les Mahrattes étendaient partout leurs incursions. La guerre ayant éclaté en 1740 entre la France et l'Angleterre en Europe, Dupleix, qui avait été nommé, en 1741, gouverneur général des possessions françaises dans l'Inde, forma le plan d'expulser les Anglais de la péninsule, et de faire de cette dernière un empire français. Après une série de luttes, il réussit, en 1746, avec le concours momentané de la Bourdonnais, à expulser les Anglais de la plupart de leurs postes dans l'Inde, Madras notamment, et se trouva bientôt le maître de toute la côte orientale de l'Inde. Voyant qu'il ne pouvait obtenir aucun secours de son gouvernement en hommes ni en argent, il résolut de s'en passer, et ce fut avec les quelques centaines d'Européens qui lui restaient qu'il entreprit, aidé de son lieutenant Bussy, la conquête de l'un des plus vastes empires du monde et l'expulsion totale de l'Angleterre.
Profitant de la mort du Nizam , Dupleix réussit à mettre un de ses partisans sur le trône d'Hyderabad, et à Arkot un nabab dévoué à sa cause. En échange de l'appui qu'il avait accordé à divers souverains, il se fit nommer nabab de toutes les contrées au sud de la Kistna, c'est-à-dire d'un pays grand comme la France et dont les revenus dépassaient quinze millions. Sa puissance et son influence prenaient soudain des proportions colossales, et cela sans avoir rien coûté à la France. Les Anglais, qui se voyaient sur le point d'être obligés d'abandonner toutes leurs possessions de l'Inde, se livrèrent à de telles intrigues à Versailles qu'ils réussirent — par des moyens qui restent encore aujourd'hui un mystère — à faire signer par Louis XV le rappel de Dupleix et l'abandon de toutes les possessions qu'il avait conquises.
C'est peut-être le traité le plus ignominieux qu'un souverain français ait jamais signé. Dupleix, désespéré , revint mourir de misère en France. On ne peut que regretter qu'il ait obéi à l'ordre qui le rappelait. Il était en effet souverain des Etats dont l'investiture lui avait été confirmée par le Grand Mogol, et pouvait s'y maintenir. Il eût ainsi rendu un immense service à la France qui se fût trouvée bientôt obligée d'avoir recours à lui, car le traité honteux qu'elle avait signé ne devait pas empêcher la guerre avec l'Angleterre de recommencer bientôt. Lorsque, en effet, elle recommença en 1757, on voulut renouveler aux Indes les tentatives de Dupleix, mais ce fut en vain, le grand homme n'était plus là.
Lally, le triste successeur qu'on lui donna, était muni de ressources que n'avait jamais possédées Dupleix ; il ne lui manquait que son génie pour triompher. Battu partout, il perdait en 1761 jusqu'à Pondichéry. A son retour en France, on lui fit un procès qui se termina par sa condamnation à mort et son exécution. C'était ceux qui avaient rappelé Fig. 88. — Détails des sculptures sur pierre recouvrant une portion de la partie inférieure du monument précédent. Dupleix (ce qui avait coûté à la France l'empire des Indes) qui eussent mérité une telle sentence. Délivrés de la rivalité des Français, les Anglais étendirent rapidement leurs conquêtes en intervenant sans cesse dans les querelles des princes indigènes et en les battant l'un par l'autre.
La défaite du dernier roi de Mysore, Tippo Sahib, vers la fin du dernier siècle , à Seringapatam, les luttes prolongées contre les Mahrattes dans les premières années de ce siècle, furent les dernières phases importantes de la conquête de l'Inde. Les divers États qui n'avaient pas encore été annexés le furent ensuite graduellement sous des prétextes quelconques. Les princes qui, en raison de services rendus, ne furent pas dépossédés, n'ont conservé aucun pouvoir politique et sont aujourd'hui vassaux de l'Angleterre. Un seul grand État de l'Inde, le Népal, a gardé jusqu'à nos jours son entière indépendance.
§ 4. _ COMMENT L'INDE EUT CONQUISE. Il serait hors du but de cet ouvrage d'entrer ici dans le détail des luttes qu'eurent à soutenir les Anglais pour achever leur conquête, mais il n'est pas inutile d'indiquer les principes généraux qui la dirigèrent. Ces principes furent découverts par Dupleix, un des plus grands génies politiques qu'ait connus l'histoire. Les Anglais lui ont d'ailleurs rendu pleinement justice et reconnu que c'est seulement par l'application de ses méthodes que fut réalisée la conquête de l'Inde qu'ils n'eussent jamais osé rêver avant lui. « Dupleix, écrit le grand historien anglais Macaulay, fut le premier à voir qu'on pouvait fonder un empire européen sur les ruines de la monarchie mogole.
Son esprit inquiet , étendu et inventif, avait déjà formé ce plan dans un temps où les plus habiles serviteurs de la Compagnie anglaise n'étaient encore occupés qu'à faire des factures et des comptes de cargaison. Dupleix ne s'était pas uniquement proposé un but; il avait des vues justes et précises sur les moyens d'y arriver. Il voyait clairement que toutes les forces que les princes hindous pouvaient amener sur le champ de bataille ne seraient pas en état de résister à un petit corps de soldats formés à la discipline et dirigés par la tactique de l'Occident. Il vit aussi que les indigènes de l'Inde pouvaient, sous des chefs européens, devenir des troupes que le maréchal de Saxe ou le grand Frédéric eussent été fiers de commander.
Il comprenait parfaitement que la manière la plus aisée et la plus commode, pour un aventurier européen, d'arriver à gouverner dans l'Inde était de diriger les mouvements et de parler par la bouche de quelque magnifique marionnette portant le beau titre de nabab ou de nizam. Ce Français ingénieux et ambitieux comprit et pratiqua le premier l'art de la guerre et de la politique qui fut, quelques années plus tard, appliqué avec tant de succès par les Anglais. » Dans son explication des causes générales de la conquête de l'Inde, The text on this page is estimated to be only 27.93% accurate ANCIENNES RELATIONS DE L'INDE AVEC L'OCCIDENT. 239 Fig. 89. — Grand temple de Bouddha-Gaya. {Hauteur : environ 52m.) Le temple, tel qu'il est représenté dans cette photogravure exécutée d'après un cliché pris à Bouddha-Gaya par l'auteur de ce livre, est le résultat d'une restauration récente.
Le monument primitif parait avoir été édifié un peu avant le commencement de notre ère. La balustrade qui l'entoure et dont on voit encore quelques débris sur la photographie doit être contemporaine d'Asoka, c'est-à-dire du troisième siècle avant J.-C. le philosophe anglais Stuart Mill, répète à peu près ce que dit Macaulay. (( Les deux découvertes importantes faites par les Français pour la conquête de l'Inde furent, dit-il : 1° la faiblesse des armées indigènes contre la discipline européenne ; 2° la facilité de communiquer cette discipline aux indigènes du service européen. » C'est également à ces deux seules causes qu'un Anglais éminent, le professeur Seeley, attribue dans un livre récent la conquête de l'Inde ; après les avoir indiquées, il conclut en disant que cette conquête ne fut nullement due à quelque supériorité morale ou physique incommensurable, comme les Anglais se plaisent à l'imaginer.
Moins sévère que Seeley pour ses compatriotes, j'ajouterai qu'il y a réellement un point sur lequel les Anglais ont développé une supériorité qu'on peut qualifier d'incommensurable. Je veux parler de leur ténacité et de leur indomptable énergie. Ce sont ces deux qualités maîtresses qui ont été l'origine de leur domination et en assurèrent le maintien. Les deux découvertes qui précèdent ne sont pas les seules dues au génie de Dupleix; les Anglais lui en doivent encore une troisième, qu'ils appliquèrent également. Non moins importante que les deux premières, elle consistait à voir que la conquête d'une colonie peut être faite aux dépens de l'argent et des troupes du peuple conquis. Il est singulier que ce principe, découvert par un Français, n'ait jamais pu être appliqué par ses compatriotes.
Le Tonkin, l'Algérie, et bien d'autres exemples qu'on pourrait citer, prouvent jusqu'à quel point ceux qui découvrent un principe sont incapables parfois d'en suivre l'application. En prenant donc les conceptions cle Dupleix pour guide , les Anglais sont arrivés à ce résultat, en apparence merveilleux, que non seulement la conquête de l'Inde ne leur a rien coûté en argent, mais encore qu'elle a été faite par les Hindous eux-mêmes, et par conséquent ne leur a presque rien coûté en hommes*. C'est, en effet, avec des armées com* La plus célèbre bataille livrée par les Anglais aux Hindous, celle de Plassey, en 1757, bataille qui transféra la souveraineté du Bengale, et plus tard celle de l'Inde entière, entre les mains des envahisseurs, leur coûta vingt-deux tués et cinquante blessés.
L'armée ennemie se composait de 68,000 hommes, celle des Anglais comptait en dehors des Hindous 650 Européens seulement. 2U posées en presque totalité d'Hindous et payées par des gouvernements hindous qu'elle a été effectuée. Il pourrait sembler étonnant, au premier abord, que tant de millions d'hommes aient pu être aussi aisément soumis, alors même que les armées conquérantes, au lieu de ne se composer que de quelques milliers d'hommes, en eussent compté un nombre beaucoup plus considérable ; mais ce fait ne saurait sembler singulier au lecteur des précédents chapitres de cet ouvrage. On y a vu, en effet, que le mot Inde n'est qu'une expression géographique ; que cette contrée comprend des peuples fort différents, et qu'on n'y trouve rien de ce qui fait en Europe une nation, c'est-à-dire la communauté de race, de langue, de sentiments, d'où résultent des intérêts communs.
Il n'y a pas de nationalité hindoue, comme il y a une nationalité française, allemande, italienne, etc. Les divers peuples qui vivent dans l'Inde sont des étrangers les uns pour les autres. Le régime des castes qui sépare si profondément, comme nous le verrons ailleurs, les diverses couches d'une même race, contribue à faire considérer par un Hindou quelconque l'immense majorité de ses compatriotes comme des étrangers pour lui. Les Européens sont de simples étrangers comme les autres, à peu près au même titre qu'un habitant du Rajpoutana considère comme un étranger un habitant du sud de l'Inde. Cette absence de sentiment national dans l'Inde est un point sur lequel on ne saurait trop insister, parce qu'il est généralement fort peu compris par les Européens qui n'ont pas étudié la péninsule. <( Si le sentiment d'une nationalité commune commençait à se développer, si faiblement que ce fût, écrit le dernier des écrivains anglais cités plus haut ; si, sans inspirer le désir actif de chasser l'étranger, il créait seulement cette pensée qu'il est honteux de l'aider à maintenir sa domination, à dater de ce jour même notre empire cesserait presque d'exister, car l'armée qui compose les garnisons est formée aux deux tiers de soldats indigènes. »
C'est précisément parce qu'aucune trace de ce sentiment national n'existe dans l'Inde que la puissance anglaise y est si forte et les révolutions si peu redoutables. La révolte des cipayes, en 1857, provoquée CIVILISATIONS DE L'INDE. uniquement par des griefs militaires particuliers , fut regardée avec la plus parfaite indifférence par la masse des peuples hindous , et comprimée simplement par des régiments hindous (Gorkhas , régiments du Pundjab, infanterie locale des Sikhs) restés fidèles, et dirigés par une poignée d'Européens. En dehors d'attaques venues de l'extérieur et conduites par des Européens , la formation d'une nationalité hindoue constitue donc aujourd'hui le seul danger qui menace la puissance anglaise aux Indes ; mais cette formation paraît bien lointaine.
Ce sont les Anglais euxmêmes qui, par un système d'éducation dont nous aurons à examiner ailleurs les effets, se sont chargés d'en préparer la naissance et de préparer du même coup la chute de leur colossal empire. Brahmane du Mysore.
Livre quatrième — Évolution des civilisations de l’Inde. Chapitre premier — Civilisation de la période védique
§ 1. — ÉLÉMENTS DE RECONSTITUTION DES CIVILISATIONS DE L'INDE. DIVISION EN PÉRIODES. ans un précédent chapitre, nous avons indiqué, que, parmi les œuvres laissées par l'Inde ancienne, il n'existe pas un seul livre d'histoire, et que des périodes de près de mille ans resteraient entièrement ignorées si un petit nombre de monuments et d'inscriptions, et quelques rares mentions d'anciens auteurs ne venaient jeter sur elles de faibles lueurs. Les documents qui permettent de reconstituer la civilisation de l'Inde durant la longue période de près de quatre mille ans pendant laquelle elle fut habitée par des peuples arrivés à des degrés divers de civilisation, bien que fort insuffisants , sont plus nombreux cependant que ceux à l'aide desquels on peut retracer son histoire.
Des livres religieux tels que les Védas, de grandes épopées telles que le Ramayana et le Mahabharata, d'anciens codes tels que les lois de Manou , nous mettent à même de nous représenter assez bien l'état social des temps où ces œuvres sont écloses. Les fables, apologues, légendes, que l'Inde ancienne a laissées par centaines, peignent vivement la façon de sentir, de penser et de juger des peuples qui les ont créées. Les monuments , les relations malheureusement fort rares des témoins oculaires, telles que celles de l'ambassadeur grec Mégasthène, des pèlerins chinois Fa-Hian et Hiouen-Thsang, complètent de la façon la plus utile les sources de renseignements qui précèdent. Lorsque l'on étudie l'histoire de la civilisation des peuples européens, on voit qu'elle est caractérisée surtout par une évolution progressive.
Lorsque nous étudions celle des peuples orientaux, Chinois et Hindous notamment, cette évolution apparaît moins clairement. Il est impossible de dire cependant qu'elle n'ait pas existé. Si elle ne se fait guère entrevoir, c'est, d'une part, parce que le passé de ces peuples nous est bien peu connu, et de l'autre parce qu'ils n'ont pas encore dépassé la phase de développement pendant laquelle l'évolution est toujours fort lente. Si notre civilisation.de l'Occident s'était brusquement arrêtée à la fin du moyen âge, sans laisser d'autres œuvres que des documents incomplets analogues à ceux avec lesquels nous jugeons l'Extrême Orient, une observation superficielle pourrait faire croire aussi que l'Occident n'a guère évolué.
C'est pourtant pendant cette longue période qu'ont été préparés les fondements sur lesquels notre civilisation devait ensuite s'élever d'une façon si rapide. Les peuples de l'Orient ont eu, comme nous, une phase de barbarie primitive ; comme nous, ils se sont élevés à une période analogue à notre moyen âge; mais, enfermés dans les liens rigides de coutumes, de traditions, de croyances plus puissantes que les nôtres, ils n'ont pu aussi vite s'y soustraire. Cette phase du moyen âge , dont nous sortons à peine, ils ne l'ont pas encore franchie. Ils en sont donc restés à la période préparatoire pendant laquelle chez aucun peuple l'évolution n'a été rapide. Parmi les causes diverses, telles que le milieu physique, les condi tions d'existence, la constitution mentale des races, etc., qu'on peut invoquer pour expliquer la lenteur d'évolution des peuples de l'Orient, Fig.
90. — Bouddha-Gaya. Groupe d'anciennes sculptures réunies devant le grand temple (La hauteur totale du portique placé aie premier plan est d'environ 5m50.) une des plus importantes est le joug de leurs croyances. Sans doute ce joug n'a pas moins pesé sur nous à une certaine époque ; mais il y a toujours eu entre les religions de l'Occident et celles de l'Orient cette différence fondamentale, que les dogmes des premières n'ont jamais été que des prescriptions religieuses, alors que ceux des secondes cons tituaient des codes à la fois religieux et sociaux. La loi religieuse ayant toujours été considérée comme immuable, les lois sociales contenues dans les prescriptions religieuses devaient, elles aussi, être considérées comme immuables ; ce n'était donc que fort lentement qu'elles pouvaient se transformer.
En étudiant, dans un autre ouvrage, l'histoire de la civilisation des Arabes, nous avons montré que si le Coran, code à la fois religieux et civil comme la plupart des codes orientaux, donna aux Arabes cette unité qui devait faire d'eux un seul peuple animé des mêmes sentiments, des mêmes croyances, poursuivant le' même but, il contribua plus tard à la. décadence de la grande civilisation fondée sur lui. Les croyances religieuses sont dans l'Inde la base de toutes les institutions sociales ; elles le sont même à ce point que toutes les institutions sociales ne sont pour ainsi dire que des institutions religieuses. Le rôle fondamental qu'a toujours joué la religion chez tous les peuples de l'Inde nous a conduit à prendre comme élément de classification des diverses phases de sa civilisation les transformations que la religion a subies.
Ces transformations sont véritablement insensibles si on ne les considère que d'un siècle à l'autre, mais elles sont au contraire fort grandes si, comme nous sommes obligé de le faire, faute de documents assez nombreux, nous ne considérons que des périodes embrassant toujours un certain nombre de siècles. Une histoire des civilisations de l'Inde n'est pas comparable à l'œuvre d'un géographe qui relève une à une toutes les routes d'un pays, depuis les sentiers des bois jusqu'aux rues des villes et des villages, pour en dresser le plan, mais à celle du voyageur qui du haut d'une montagne ferait l'esquisse générale d'une contrée et se bornerait à marquer sur sa carte les grandes cités par des points : indications qu'il compléterait quelquefois lorsqu'il lui serait possible de traverser une des villes qu'il n'a fait que montrer sommairement.
Prenant donc les croyances religieuses pour base de notre classification, nous considérerons les six périodes suivantes dans l'étude des civilisations de l'Inde ; période védique — période brahmanique — période bouddhique — période néo brahmanique — période musul mane, et enfin — faisant l'objet d'une partie distincte de cet ouvrage — période moderne. Cette dernière ne sera pas moins intéressante à étudier que les précédentes, car elle nous présentera le résultat du conflit entre deux civilisations séparées par des abîmes, celle du moyen âge et celle des temps modernes. Frith. Fig. 91. — Ruines du temple de Jlartand (Cachemire), probablement du VIe siècle de notre ère ; art gréco-hindou.
§ 2. — SOURCES DE RECONSTITUTION DE LA CIVILISATION ARYENNE. Afin d'éviter les répétitions, et mettre plus de clarté dans notre description, nous ne donnerons, dans ce chapitre et ceux qui vont suivre , que l'exposé général de la civilisation de chaque période. Les œuvres propres à chacune d'elles : littérature, monuments etc., seront exposées dans des chapitres spéciaux. La civilisation aryenne se manifeste dans le nord-ouest de l'Inde à une époque qu'on fait remonter à quinze siècles environ avant notr e ère. Elle n'a laissé derrière elle aucun monument de pierre, et rien n'indique qu'elle en ait jamais produit un seul. L'unique héritage qu'elle a légué au monde est une vaste encyclopédie religieuse connue sous le nom de Védas.
Ce recueil se compose de livres écrits à des époques fort différentes. Le plus important est le Big Véda dont, suivant Max Muller, il faut faire remonter la composition à un millier d'années au moins avant notre ère. Convenablement interprété, il nous redit assez bien la langue, la religion, l'état social et mental des peuples qui l'ont composé. Il n'y a pas un siècle encore que ces antiques compositions sont connues en Europe. Elles ont inspiré à ceux qui les ont traduites une admiration proportionnée à la peine qu'ils ont éprouvée à mettre en langage intelligible la pensée aux contours flottants de leurs auteurs. Je n'ai pas à juger ici cet immense monument littéraire. Il n'inspirera certainement qu'une admiration modérée à ceux qui aborderont sans parti pris sa lourde lecture.
On finira certainement par reconnaître qu'il n'y faut pas chercher, comme on le fait généralement jusqu'ici « l'œuvre de pasteurs primitifs célébrant leurs dieux tout en menant paître leurs troupeaux )). Ce n'est pas s'avancer beaucoup que d'affirmer qu'il n'a jamais existé, sous aucune latitude, de pasteurs capables de produire des poésies comme celles des Védas. Tout y est artificiel et émane de littérateurs et de théologiens raffinés. Quand la notion d'évolution aura un peu plus pénétré les sciences historiques, on reconnaîtra aisément que de telles œuvres supposent des siècles de préparation antérieure, et ne pouvaient pas plus sortir du cerveau de l'humanité primitive qu'une église gothique ne pouvait sortir des mains de l'homme contemporain du mammouth et du renne.
Nous ne chercherons donc pas dans les Védas la civilisation de l'humanité primitive, mais celle d'un peuple qui avait déjà derrière lui un long passé.
§ 3. — ORIGINES DES ARYENS. On donne le nom d'Aryen à un peuple à peau blanche, à cheveux noirs, parlant une langue, perdue aujourd'hui, nommée faryaque, d'où dérive le sanscrit, et qui, plus de quinze siècles avant notre ère, descendit à travers les passes de Kaboul dans le nord-ouest de l'Inde. C'étaient des tribus demi-nomades, demi-sédentaires, connaissant l'agriculture, douées, comme beaucoup de simples nomades, d'une imagination très vive, et ressemblant par leur genre de vie à ces anciens Perses dont nous parle Hérodote. Fig. 92. — Sculpture gréco-bouddhique des environs de Peshawer. Date inconnue, probablement peu antérieure au cinquième siècle de notre ère. {Hauteur totale 36 cent.~) Ils s'avancèrent lentement de l'Indus au Gange, puis plus tard du Gange au Brahmapoutre, en soumettant les populations à peau noire et à cheveux plats et les populations touraniennes qui occupaient le sol avant eux ; de nomades ils devinrent graduellement sédentaires.
L'origine de ces envahisseurs, qui devaient jouer un si grand rôle dans l'histoire de l'Inde, est enveloppée encore d'un profond mystère. On admet généralement qu'à une époque antérieure de 2,000 ans à CIVILISATIONS DE L'INDE. notre ère, les primitifs Aryens occupaient la région actuelle du Turkestan avoisinant le cours supérieur de l'Oxus. Ils se seraient alors divisés en deux grands courants d'émigration, l'un qui descendit vers l'Europe, l'autre vers l'Iran. Après avoir vécu longtemps dans la Perse, la Bactriane et la Sogdiane, les descendants de ces émigrants auraient continué leur rou te vers le sud, et, franchissant l'Hindou-Kouch, seraient entrés dans l'Inde. Si cette théorie devait être admise, les Européens et les Hindous auraient eu pour ancêtres les mêmes tribus asiatiques.
Mais ce n'est en réalité qu'une pure hypothèse, basée uniquement sur ce fait que nos langues européennes, latin, grec, allemand, etc., ont, aussi bien que l'ancien perse et le sanscrit, une parenté commune révélée par la similitude de leurs racines. Hindous et Européens ont une parenté linguistique incontestable; mais nous savons aujourd'hui que de la similitude des langues il ne faut pas toujours conclure à parenté des races. Or, en dehors de la parenté linguistique, rien absolument ne vient à l'appui de l'origine asiatique des Européens; et le même argument peut aussi bien être invoqué pour prouver que ce sont au contraire les Asiatiques qui viennent de l'Europe. C'est là précisément ce qu'ont récemment essayé de faire plusieurs savants allemands, en s' appuyant sur la présence de quelques individus blonds dans le nord-ouest de l'Inde ; mais cette hypothèse est encore moins soutenable que la précédente, car les quelques individus blonds que l'on rencontre dans le nord-ouest de l'Inde n'y forment qu'une infime minorité, et peuvent être considérés comme des résidus des innombrables conquérants venus de tant de points divers, qui, depuis 3 ou 4,000 ans ont passé par cette région.
S'il est un pays du monde où les blonds soient rares, assurément c'est l'Inde : on peut la parcourir en tous sens, comme je l'ai fait, sans en rencontrer un seul. Les blonds, d'ailleurs, devaient exister déjà sans doute au temps des Aryens, car ils étaient connus de Manou, qui les considère comme appartenant à un peuple inférieur, puisqu'il interdit le mariage avec des femmes « aux cheveux rougeâtres )) aux individus de castes supérieures.' L'origine européenne des Aryens étant écartée, il ne reste que leur origine asiatique. On a cherché leur cantonnement primitif dans des The text on this page is estimated to be only 26.06% accurate CIVILISATION DE LA PÉRIODE VÉDIQUE. 251 Fig. 93. — Sculptures gréco-bouddhiques des environs de Peshawer.
Même date que la précédente. en plein pays mongolique, dans une région qui, d'après les traditions chinoises, appartenait à la race jaune plus de 2,000 ans avant notre ère. A moins donc d'admettre, avec Wheeler, que les Aryens étaient des Mogols, hypothèse que rien d'ailleurs ne justifie, il faut évidemment renoncer à chercher dans des régions mongoliques le premier berceau des Aryens. Je ne tenterai pas de développer ici une hypothèse nouvelle sur leur origine , et me bornerai à dire, ce qui semble le plus probable, que les Aryens sont simplement les primitifs habitants de l'Iran. Lorsqu'ils pénétrèrent dans l'Inde, ils venaient des régions immédiatement voisines. Ils l'envahirent sans doute par poussées successives, comme leurs ancêtres avaient envahi l'Europe, mais l'influence qu'ils exercèrent sur le sang des peuples envahis, me semble, contrairement à l'opinion généralement reçue, avoir été extrêmement faible.
Je ne crois pas qu'il existe aujourd'hui dans le monde de population qui puisse prétendre descendre des Aryens , et voici mes raisons : Le lieu d'habitat primitif des Aryens a toujours été supposé assez restreint, alors que les pays envahis étaient immenses et habités — l'Inde notamment — par des populations nombreuses. Or, l'observation démontre que toutes les fois que deux peuples en nombre très inégal se trouvent en présence, le plus nombreux absorbe rapidement le moins nombreux, au point qu'après quelques générations le type original de ce dernier s'est complètement effacé. Un phénomène semblable peut, comme je l'ai déjà fait remarquer, s'observer en Egypte, dont les habitants ne sont nullement les descendants des Arabes qui les ont conquis, et dont ils professent la religion et parlent la langue, mais ceux des anciens Egyptiens du temps des Pharaons dont, à en juger par les bas-reliefs gravés sur les temples, ils sont la vivante image.
Le rôle des Aryens en Europe, aussi bien que dans l'Inde, dut être analogue, c'est-à-dire qu'ils ajDportèrent aux peuples envahis, non pas leur sang, mais leur civilisation et leur langue. S'ils ne disparurent pas aussi vite que les Arabes en Egypte, c'est que la loi rigoureuse des castes empêcha pendant longtemps, ou du moins rendit très lent, leur mélange avec les noirs et les Touraniens qu'ils avaient conquis. Mais si lent qu'ait été ce mélange, il devait finir cependant dans la suite des siècles par absorber les conquérants. Depuis longtemps il n'existe plus d'Aryens dans l'Inde. Quand, pour la commodité du langage, et pour nous conformer à l'usage, nous dirons d'une population qu'elle est plus ou moins aryenne, nous entendrons dire simplement que cette population est plus ou moins blanche et se rapproche du type des Européens , sans égaler jamais pourtant leur blancheur.
Si nous ne savons rien de précis sur l'origine des Aryens, nous connaissons au moins leur existence par leurs œuvres littéraires, ou du moins par celles de leurs descendants qui pénétrèrent jadis dans l'Inde. Nous avons dit plus haut en quoi elles consistent; il nous reste, en les prenant pour base, à tâcher de nous faire une idée de l'état social et du degré de civilisation de ceux qui les ont produites. C'est ce sujet que nous allons aborder maintenant.
§ 4. — LA FAMILLE CHEZ LES ARYENS. La famille et la race formaient à l'époque védique la double base de la société aryenne. Aucun groupe intermédiaire de tribu, de clan ou de gouvernement, ne les séparait. Au-dessus de la famille, il n'y avait que la race ; au-dessous de la famille, il n'y avait rien, car l'individu n'avait pas d'existence indépendante de celle de ses ancêtres et de ses descendants. L'unité, ce n'était pas l'homme, c'était le père avec la mère et les enfants, ayant derrière eux les générations d'où ils sortaient, et devant eux la longue série d'êtres qui devaient naître de leur sang, et maintenir leur souvenir et leur nom à travers les âges. La religion elle-même tout entière n'était que le culte de la race et de la famille.
Les dieux se confondaient avec les ancêtres. Le mariage et la génération étaient des actes sacrés. La transmission de la vie du père à l'enfant par l'intermédiaire de la mère, c'était le passage mystérieux d'Agni, feu divin, principe fécondant, maître et créateur de l'univers, à travers les entrailles humaines, pour la perpétuation de l'existence éternelle. S'unir à une race étrangère ou mourir sans laisser de fils après soi, tels étaient les plus grands malheurs chez les Aryens. Corrompre la pureté de la race, c'était perdre à jamais la parenté divine qui rattachait tout Aryen à Agni. Le dieu désormais resterait sourd aux prières de celui qui avait osé le mettre, lui, le principe de toute vie pure, circulant pour ainsi dire dans les veines de son peuple , en contact avec les éléments grossiers dont étaient pétries les races inférieures.
L'alliance avec les femmes étrangères constituait donc un crime suivi d'une malédiction éternelle. Mourir sans enfant mâle amenait des conséquences non moins terribles. Le fils en effet assurait l'immortalité aux ancêtres par le culte qu'il leur rendait et les sacrifices qu'il leur offrait; si ce culte, si ces sacrifices venaient à s'interrompre , les mânes des pères tombaient dans le néant et la famille cessait d'exister pour jamais. Quant aux filles, elles adoptaient en se mariant les dieux d'une autre famille ; les aïeux qu'elles priaient étaient ceux de leurs époux; elles ne pouvaient rien par conséquent pour la perpétuation de la lignée paternelle. Un homme qui mourait sans laisser de fils périssait donc tout entier ; il ne devait pas revivre au delà de la tombe, et il entraînait avec lui les générations innombrables de ses ancêtres dans une irrémédiable ruine.
La parenté avec Agni, son rôle comme créateur de la famille, l'importance de la pureté de la race, et la nécessité de laisser après soi des enfants capables d'offrir les sacrifices, tout ceci est exprimé par les citations suivantes du Rig Véda : « Agni est le maître de l'ambroisie ; il est le maître de la richesse. C'est lui qui donne une forte famille. 0 Dieu puissant ! ne souffre pas que nous, tes serviteurs, nous soyons sans enfants, sans beauté, sans sacrifices. » « Puissions-nous être entourés des faveurs du bienveillant Agni ! Puissions-nous jouir d'une opulence continuelle ! 0 Agni, nous ne sommes pas issus d'une race étrangère et impie. Ne choisis que la route qui conduit vers nous. »
« S'il n'était point du même sang que nous, Agni viendrait en vain chercher nos offrandes et nos hommages. Il a des droits à la demeure que nous lui réservons ; qu'il se présente à nous, ce dieu fort , triomphant, adorable. » Pour l'Aryen, tous les bonheurs terrestres et éternels découlent d'une famille unie, prospère et nombreuse. Les joies du foyer dômes tique lui semblent incomparables. 11 ne cesse de les chanter, et, quand il veut peindre la gloire ou la félicité des dieux mêmes, il ne sait prendre ses images que dans la beauté et dans la fidélité de l'épouse, dans la puissance du père, dans sa majesté comme prêtre, dans la grâce et la soumission des enfants. Il fait ses délices de ces choses ; elles le remplissent tout entier, et voilà pourquoi ses chants religieux abondent en détails sur elles et nous ont permis de si bien les connaître.
Rien n'était aussi important chez les Aryens que les sacrifices offerts par chaque famille aux mânes des ancêtres. Nous venons de dire que, du moment où s'interrompaient ces sacrifices, les âmes des morts périssaient et la famille elle-même s'éteignait pour toujours. C'est le père qui remplissait les fonctions de sacrificateur, mais la mère avait le droit et le devoir de l'aider dans sa tâche et en partageait la gloire avec lui. Elle allait recueillir sur le flanc des collines les plantes écloses sous l'influence mystérieuse de la lune, et d'où elle tirait, par une préparation minutieuse et une lente fermentation, le soma, la liqueur céleste. Avec le sorna, le père arrosait l'holocauste; et, comme la flamme prête à s'éteindre jaillissait plus vive au contact de ce liquide spiritueux, comme Agni se révélait alors plus brillant et plus fort, on avait fini par adorer le soma presque à l'égal du feu, et par lui adresser aussi des hymnes et des prières.
Le Rig Véda en est rempli. Fig. 94. — Statue gréco-bouddhique des environs de Muttra. Date inconnue, probablement peu antérieure au sixième siècle de notre ère. (Hauteur totale lm80.) « Célébrez par d'antiques chants ce dieu pur, que vous présentent les œuvres saintes chargées d'honorer les dieux. » « Il coule sur le filtre de laine où il est purifié. Soutien du monde, les sages le louent comme le messager de la prière du matin. y> « Soma, source de pureté et de bonheur, siège dans les vases du sacrifice. Le taureau répand sa fécondité dans le troupeau ; et lui, il semble semer la prière. » La chair des holocaustes était considérée comme devant servir à la nourriture des aïeux. Elle leur était portée par l'intermédiaire d'Agni ; le feu ne la consumait que pour la rendre propre à être offerte aux invisibles conviés du repas mystique.
Laisser les ancêtres sans sacrifices eût été aussi monstrueux que de laisser chez nous son père ou sa mère mourir de faim. Souvent la famille mangeait autour du bûcher fumant, et s'asseyait ainsi avec toute sa race à un même festin. Puisque la mère partageait avec le père les travaux et les honneurs du sacrifice, nous pouvons supposer qu'elle était regardée comme une égale. Il est évident, d'après la façon dont les Védas s'expriment en parlant de la femme, soit comme fille, soit comme fiancée, soit comme épouse, soit comme mère, qu'elle n'était pas considérée comme cet être inférieur et inconscient dont parle plus tard avec tant de dédain le législateur Manou. Les Védas parlent toujours d'elle et de son rôle avec respect.
La jeune fille était libre de choisir son époux, et, même dans le cas où plusieurs champions se la disputaient en champ clos, comme cela arrivait parfois, son autorisation était nécessaire pour combattre, et rien n'était fait si elle refusait de couronner le vainqueur. C'est en des termes délicats que les Védas peignent l'amour naissant et les premiers rapports de jeunes gens avec les jeunes filles. Comme nul bonheur n'existait pour les Aryens, ni dans ce monde ni dans l'autre, Fig. 95. — Udayagiri (province d'Orissa). Façade du monastère bouddhique de Bani-Naur, creusé dans les flancs d'une montagne. ('Deuxième siècle avant notre ère.) en dehors de la famille, des motifs d'intérêt et de religion c'est-à-dire les plus puissants de tous ceux qui puissent agir sur l'âme humaine tendaient à leurfaire attacher la plus grande importance à tout ce qui concernait le mariage.
Les cérémonies qui l'accompagnaient étaient empreintes de ce caractère religieux qui marquait tous les événements de la vie de famille. Elles étaient à la fois imposantes par la solennité des prières et des sacrifices offerts et par celle des vœux prononcés, et joyeuses par l'éclat des costumes, le nombre des assistants, les réjouissances auxquelles on se livrait. Un long hymne du Rig Véda est consacré à leur CIVILISATIONS DE L'INDE. description. Quand on a lu cet hymne, intitulé « les Noces de Souryâ », il semble presque, qu'après avoir franchi des milliers d'années en arrière dans le cours des âges, on ait assisté à l'une de ces antiques fêtes de famille. Il semble qu'on ait entendu l'injonction du prêtre et les paroles que le jeune homme adresse à sa fiancée.
Au caractère imposant du père comme sacrificateur se joint une autorité absolue. Ses enfants lui obéissent, non comme des esclaves, mais avec ce respect profond qu'il a lui-même pour les aïeux. Lorsque les parents sont âgés et incapables de travailler, les fils les nourrissent comme eux-mêmes continuent à nourrir les aïeux par des sacrifices. Cette chaîne de devoirs mutuels n'est jamais interrompue. Aussi tout ce que l'Aryen demande, c'est de vieillir au milieu de ses enfants et de ses petits-enfants. Il ne redoute pas cet âge où il commencera à goûter un peu du bonheur paisible et éternel des ancêtres.
§ 5. — INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES DES ARYENS. Au début de la période védique, alors que les Aryens n'avaient pas encore pénétré dans le bassin du Gange, mais occupaient les vastes plaines du pays des sept rivières, arrosé par l'Indus et ses affluents, il n'existait chez eux nul vestige d'institutions politiques, de castes ou de gouvernement. A la base de leur société, nous l'avons vu, était la famille, et cette société elle-même se composait de toute la race, sans aucune distinction de fonctions ou de classe. Chaque père de famille était à la fois sacrificateur, agriculteur et guerrier. Ces occupations, qui, en se séparant, devaient créer les castes, étaient alors confondues. La richesse, cette autre source des inégalités sociales, n'existait pas encore.
Les héros sans doute devenaient chefs au moment de l'action; le plus intrépide se plaçait tout naturellement à la tête de ses compagnons d'armes. Mais quand on avait conquis un espace de terre, quand il fallait le défricher par la hache et par le feu et le cultiver péniblement ensuite, tous devenaient égaux devant la tâche commune. Sur le nouveau territoire ainsi obtenu, le village se bâtissait. Les primitives demeures faites de terre et de tiges de bambous abritaient séparément les familles, qui se mêlèrent longtemps les unes aux autres dans les champs. Puis chacune voulut avoir son morceau de terre ; le partage commença. Seuls les pâturages restèrent propriété commune, et les troupeaux de tous continuèrent à paître indistinctement.
Fig. 96. — Udayagiri. Détails d'un bas-relief représentant une chasse royale sculpté sur le rocher dans lequel ont été creusés les cellules du monastère précédent. Ce bas-relief, un des plus anciens qui existent dans l'Inde est en même temps un des plus remarquables spécimens connus de l'art hindou. Cette création du village, cette division des seuls biens que possédassent alors les Aryens, c'est-à-dire des champs et des bestiaux, n'engendra encore aucun groupe politique ou social. La commune fut simplement la famille étendue. Les plus âgés parmi les pères de famille se réunirent pour y maintenir l'ordre et décider sur les questions importantes, mais sans prétendre à une autorité proprement dite.
Bientôt, à côté et au-dessus du village, sur le flanc ou sur la crête des coteaux, s'éleva le château-fort, construction grossière et massive, généralement de forme quadrangulaire, dans laquelle s'enferma le chef victorieux qui avait agrandi le territoire et qui devait veiller à sa conservation. Nul lien n'existait d'un village à l'autre, nul pouvoir suprême ne s'imposait à la foule des chefs. Les hasards de la guerre les réunissaient sous un commandement unique s 'étendant parfois sur un grand nombre d'entre eux, mais la notion de roi ne vint que plus tard. On la trouve chez les Aryens lorsqu'ils se furent établis dans le bassin du Gange, et encore, dans les Védas, elle n'est jamais que l'équivalent de celle de chef de guerre.
Le roi ayant des ministres, percevant des impôts réguliers, gouvernant la race entière, n'exista jamais durant la période védique. Il n'exista jamais du reste que nominalement dans l'Inde. Le village aryen, mais plus rigoureusement constitué et formant une petite république organisée -, le chef enfermé dans son château-fort, sous le nom de rajah, exerçant une autorité plus complète, tel est le système politique qui a prévalu dans l'Inde à travers tous les âges, et que les conquérants, quels qu'ils fussent, ont toujours forcément respecté, parce qu'il était inébranlable. Ainsi, à tant de siècles en arrière, et chez une société informe, nous voyons se dégager les premiers éléments d'une organisation fondamentale qui subsiste encore de nos jours.
Nous y surprenons également l'ébauche de ce système des castes, qui, d'abord indistinct et flottant, alors que les classes cherchaient seulement à se distinguer entre elles, va devenir si rigide lorsqu'il se constituera véritablement sous l'influence de raisons ethniques, et creusera entre les races des abîmes infranchissables. On peut suivre dans les Védas, la progression de la distance entre les prêtres et les guerriers, d'abord légère puis s'élargissant de plus en plus par les raisons que nous examinerons tout à l'heure. La division des fonctions ne s'arrête pas là. Tandis que le sacrificateur se consacre toujours plus exclusivement à l'accomplissement des rites sacrés et à la composition des hymnes, que l'homme de guerre passe ses jours dans des expéditions aventureuses ou dans de hardis exercices, que deviendrait la terre et qui la ferait produire, si d'autres ne s'appliquaient pas sans relâche à la cultiver?
Une troisième classe devient distincte : celle des agriculteurs. Fig. 97. — Bhuwaneswar (province d'Orissa). Temple de Parasurarneswara. Détails d'ornementation. ( Sixième siècle de notre ère. ) Dans un des derniers hymnes du Rig Véda, ces trois classes apparaissent absolument séparées et déjà désignées par les trois mots : Brahmanes, Kchatryas, Vaïsyas, qui prendront dans la suite, quand ils désigneront des castes véritables, des significations si absolues et si profondes. Un hymne beaucoup plus ancien contient ce verset significatif et indique déjà clairement la division des classes : « Indra est invoqué par les grands, les petits, les hommes d'une classe intermédiaire ; par celui qui marche et celui qui se repose ; par celui qui garde sa maison et celui qui combat, par tous ceux qui veulent l'abondance. »
La quatrième caste, celle des Soudras, devait se former plus tard, et comprendre la masse des peuples vaincus, lorsque ceux-ci entrèrent enfin dans le cercle de la civilisation aryenne. Tant que se fit la conquête, les indigènes, luttant ouvertement ou se réfugiant dans les montagnes pour y conserver une sauvage indépendance, ne reconnurent pas le joug étranger. Les vainqueurs créèrent pour eux une quatrième caste. Et c'est à ce moment que les classes, jusque-là mal définies, se mêlant dans les repas en commun et s'unissant par des mariages, devinrent de véritables castes profondément séparées. La plus importante de ces divisions, celle qui dut se former la première fut celle entre les prêtres et les guerriers.
Intermédiaires entre les hommes et les dieux, les Brahmanes devinrent bientôt de plus en plus exigeants et finirent par se considérer comme des êtres tout à fait supérieurs et par faire accepter cette croyance. La distinction entre les guerriers et les agriculteurs s'accentua également bientôt. La distinction se fit sans doute bien plus par la différence de fortune que par celle des fonctions. Le chef de guerre qui revenait chargé de butin, se couvrait d'anneaux d'or, de riches vêtements et d'armes étincelantes. Il devenait rajah, c'est-à-dire\ « brillant », car telle est la seule valeur de ce mot à l'époque védique. Les Rajahs et les Kchatryas, titres alors à peu près synonymes, jouent un grand rôle dans les Védas.
Puisque les chantres qui composent les hymnes attendent d'eux les honneurs et les présents, il est tout naturel qu'ils en parlent sans cesse, soit pour célébrer leur vaillance et leur générosité, soit pour blâmer leur avarice. Aucune barrière absolue ne s'élevait cependant entre les classes. Elles se confondaient pour offrir les sacrifices et pour célébrer les repas en commun, actes pour lesquels les castes ne se réunissent jamais lorsqu'elles sont vraiment constituées. Les nations indigènes n'étant pas encore subjuguées en masse fournissaient seulement aux Aryens des prisonniers de guerre. Tout porte Fig. 98. — Bhuwaneswar. Grand temple. (Septième siècle de notre ère.) {Hauteur de la grande tour : environ 52m).
à croire que ces prisonniers étaient simplement réduits en esclavage. « 0 Sonia, disent les Védas, apporte-nous une riche abondance en or, en chevaux en vaches, en hommes. » L'hérédité des fonctions, qui est encore une des marques de la constitution définitive de la caste, ne paraît pas avoir été absolue chez les Aryens védiques. Cependant elle commence à s'établir parmi eux. Certaines familles se transmettaient de père en fils les chants sacrés en même temps que les fonctions de sacrificateur. C'est ainsi que l'on explique d'ailleurs la merveilleuse conservation des Védas. Quant aux biens matériels, les enfants héritaient en général de leurs parents. Les hymnes sacrés font souvent allusion à l'usage de léguer à ses enfants sa fortune.
Telle était cette société des Aryens védiques, dans laquelle s'élaborèrent lentement pendant de longs siècles les germes des institutions qui devaient plus tard s'établir avec tant de force dans l'Inde, et qui y dominent encore au point de paraître immuables. § G. — LA VIE CHEZ LES ARYENS. Il nous est assez facile, en étudiant les Védas, de nous représenter les Aryens dans les détails de leur vie de tous les jours. Leurs poètes, en effet, cherchent volontiers leurs images dans des objets familiers et simples, et qui nous paraîtraient presque trop grossiers pour être choisis par une inspiration religieuse éleA^ée telle que la leur. Mais cette naïveté, qui leur est commune avec la plupart des chantres primitifs, n'abaisse pas le ton de leurs hymnes.
Le Richi, ou poète aryen, sait ennoblir les idées les plus vulgaires, et tirer des comparaisons les plus ordinaires les effets les plus éclatants. La race aryenne était douée d'une imagination très vive. Eprise de l'harmonie des mots, elle aimait à se bercer de ses chants. Il nous en est resté un grand nombre, composés par des centaines d'auteurs différents. Nous pouvons préjuger par là quelle devait être la richesse de la littérature sanscrite à l'époque védique. L'art de la poésie semble avoir été d'ailleurs le seul art cultivé avec succès par les Aryens. Tout au plus pouvons-nous les soupçonner d'avoir eu quelques primitifs instruments de musique, et d'avoir façonné artistement les métaux et le bois.
Ils ne parlent jamais d'images peintes ou sculptées ; quant à l'art architectural, tout prouve qu'il leur fut inconnu. Les métiers qu'ils exerçaient étaient nombreux, et il semble que, dans 1 a plupart, ils aient atteint une certaine habileté. La description des vêtements superbes qu'ils portaient ; de leurs bagues, de leurs bracelets, de leurs aigrettes d'or ; celle de leurs chariots de guerre et des ornements dont ils couvraient leurs chevaux ; l'énumération de leurs armes éclatantes, cuirasses, glaives et carquois, prouvent qu'ils avaient des tisserands, des orfèvres, des charrons et des armuriers. Ils avaient aussi des ouvriers qui travaillaient finement le bois et qui y découpaient les coupes sacrées destinées à contenir le soma.
Ils font mention de divers instruFig. 99. — Bhuwaneswar. Temple de Bajarani. (Dixième siècle de notre ère.) ments de ménage, tels que cuillers, chaudrons, qui, probablement étaient en fer ainsi que leurs armes. Leurs étoffes étaient faites de laine ou de lin, parfois mélangés de fils d'or. C'étaient les femmes qui filaient, et des ouvriers qui tissaient à l'aide de la navette. Ils portaient des chaussures qu'ils attachaient autour de la cheville, comme l'indique le verset où il est parlé d'Indra, le dieu toujours en marche et toujours agissant, celui « dont la chaussure n'est jamais déliée ». CIVILISATIONS DE L'iXDE. C'est dans leur équipage de guerre que les Aryens paraissent avoir déployé le plus grand luxe.
Leurs chars étaient brillamment ornés de plaques de métal. Ils étaient portés sur des roues à jantes et à essieu. Le cheval était attelé au char et conduit par le moyen des rênes, du mors et du fouet. Les guerriers se revêtaient d'armures polies et étincelantes. Montés sur des chars, ils portaient au bras des anneaux d'or qui s'entrechoquaient bruyamment lorsqu'ils brandissaient leurs armes. Celles-ci consistaient en un glaive, un arc et des flèches contenues dans un carquois et garnies d'une pointe de fer. Sur le front, ils portaient une aigrette d'or, et au-dessus des rangs de l'armée flottaient des étendards. L'agriculture était, avec la guerre et les métiers qui s'y rapportent, l'occupation principale des Aryens.
Placés clans ce bassin de l' Indus, si désolé souvent par la sécheresse, ils avaient appris à observer les saisons, à interroger le ciel pour épier l'arrivée des pluies bienfaisantes. Les nuages de la mousson étaient pour eux les vaches célestes, qui pâturaient dans les plaines du firmament, conduites par un divin berger, et dont les lourdes mamelles, en se déversant sur la terre, apportaient le bien-être et la fécondité. Les Aryens labouraient la terre avec la charrue traînée par des bœufs. Ils rentraient la moisson sur des chariots que ces animaux tiraient également. Les trou peaux formaient une des principales sources de richesse des Aryens. La vache, qui fournit le lait, l'aliment par excellence, était tenue en grand honneur.
On la soignait, on la vénérait; peu s'en fallait qu'on ne l'adorât. Le lait et le beurre faisaient le fond de la nourriture des Aryens. On en offrait des libations aux dieux. Le beurre fondu humectait le bûcher et ajoutait à l'éclat d'Agni, c'est-à-dire augmentait la violence du feu. Le miel est à tout instant vanté dans les Védas. A ces aliments préférés, qui, comme tels, étaient offeits aux dieux, il faut ajouter les gâteaux de farine et les beignets d'orge. Les Aryens mangeaient aussi delà chair. Ils étaient grands chasseurs, tuaient le gibier à coups de flèches, ou le faisaient tomber dans des pièges. Ils péchaient avec des filets. Ils devaient avoir quelques notions premières de navigation.
Ils ne se hasardèrent d'abord que sur les larges rivières du Sapta-Sindhou, qui formaient pour eux des voies de communication naturelles. Plus tard, lorsque leur commerce se développa, ils lancèrent leurs bateaux sur la mer. Cependant ils ne s'éloignèrent pas des côtes et portèrent seulement leurs marchandises dans les petits établissements maritimes avoisinant les bouches de l'Indus. La médecine était cultivée chez les Aryens, mais ils paraissent avoir eu moins de confiance dans les remèdes qu'elle fournissait que dans les exorcismes au moyen desquels leurs prêtres prétendaient chasser les maladies. Cette diversité dans les fonctions des hommes, ou, pour parler un langage plus moderne, cette division de travail, s'accentue de plus en plus * chez les Aryens, comme chez tout peuple dont la civilisation se développe.
Dans les hymnes de la dernière époque, on voit les métiers se multiplier ; tout travail a son ouvrier spécial. Le type du barbier de village apparaît même dans les hymnes aryens. Dans cette société qui se compliquait, où le commerce avait pris naissance, l'inégalité entre les fortunes allait s'accentuant toujours davantage. Les descriptions des magnificences des riches et des douleurs des malheureux deviennent très vives. La hideuse pauvreté se personnifie, et on supplie les dieux de l'éloigner. Souvent c'est la sécheresse qui l'amène, et elle s'enfuit devant les premiers torrents de la saison pluvieuse. ce 0 Pauvreté, à l'œil abattu, à la démarche lente, dirige-toi, pour trouver un bienfaiteur, vers la montagne céleste.
Car c'est avec les ondes du nuage que nous te repoussons. » ce La Pauvreté, chassée de ce monde et de l'autre, nuit à tous les germes. 0 Brahmanaspati, viens éloigner cette malheureuse. » De cette inégalité dans les fortunes naît une vertu nouvelle, la charité, fréquemment recommandée dans les Védas. « La charité divine et secourable » enseignent les prêtres, ce est une partie du sacrifice. » ce L'homme bienfaisant, bon pour le malheureux qui a faim et qui vient dans sa maison, trouve de l'honneur dans le sacrifice et des amis parmi les autres. » Une des causes des misères profondes et subites et du renversement des fortunes, était la passion extraordinaire des Aryens pour le jeu. Les jeux de hasard, les dés surtout, les passionnaient au point qu'ils perdaient parfois en un jour leurs trésors , leurs maisons , leurs champs, leurs enfants, leurs femmes et leur propre liberté.
Les malheurs qu'amenait cette passion funeste sont représentés dans les Védas avec les plus sombres couleurs, et spécialement dans un hymne d'une grande beauté : « Le joueur arrive à la réunion. Il se dit, le corps tout échauffé : « Je gagnerai ! » Les dés s'emparent de l'âme du joueur qui leur livre tout son avoir. « Les dés sont comme le conducteur de l'éléphant, armé d'un croc avec lequel il le presse. Ils brûlent le joueur de désirs et de regrets, remportent des victoires, distribuent le butin, font le bonheur et le désespoir des jeunes gens, et, pour les séduire, ils se couvrent de miel. « Ils ne cèdent ni à la colère, ni à la menace. Le roi lui-même se baisse devant eux. « Eoulant par terre, secoués dans l'air, ils sont privés de bras ; et ils commandent à celui qui en a.
Ce sont des charbons célestes qui tombent sur le sol, et qui glacent et brûlent le cœur. » « L'épouse du joueur, abandonnée, s'afflige ; sa mère se désole, ne sachant ce qu'est devenu son fils. Lui-même, poursuivi par un créancier tremble ; la pensée du vol lui est venue ; il ne rentre chez lui que la nuit. Les plaisirs des Aryens n'étaient pas tous aussi dangereux. Ils en Fig. 101. — Bhuwaneswar. Niche sculptée dans le temple de Bhagavati. ( Neuvième siècle environ de notre ère.) Cette figure et les deux suivantes représentant des détails d'ornement, dans l'intérieur de divers temples de Bhuwaneswar, sont la reproduction de dessins exécutés par des indigènes. Ils figurent dans l'ouvrage du Baoou Rnjendrala Mitra. avaient d'innocents , tels par exemple que des représentations de marionnettes sur des théâtres de bois auxquels fait allusion un passage des Védas.
Comme tous les peuples primitifs les Aryens obtenaient le feu par le frottement de deux morceaux de bois. Ils appelaient Arani l'ensemble des deux pièces de bois desquelles jaillissait Agni, le feu considéré comme un dieu. « Yoici le moment d'agiter l' Arani, le moment d'enfanter Agni. Apporte la reine du peuple (l' Arani), et, suivant l'usage, travaillons à produire son fils. « Le dieu qui possède tous les biens est dans les deux pièces de l'Arani ; il y est comme l'embryon au sein de sa mère. » Les Aryens enterraient généralement leurs morts. Plusieurs passages des Védas ont trait aux funérailles. Le suivant, exprime sous une forme très poétique, les adieux d'un vivant à un mort. « Va, y> est-il dit au mort, « va trouver la Terre, cette mère large et bonne, qui s'étend au loin, toujours jeune, qu'elle soit douce comme un tapis pour celui qui a honoré les dieux par ses présents.
« 0 Terre, soulève-toi. Ne blesse point ses ossements. Sois pour lui prévenante et douce. 0 Terre, couvre-le comme une mère couvre son enfant d'un pan de sa robe. « Que la Terre se soulève pour toi. Je forme ce tertre pour que ses ossements ne soient point blessés. Que les ancêtres gardent cette tombe. Qu'Yama creuse ici sa demeure. « Les jours sont pour moi ce que les flèches sont pour la plume qu'elles emportent. » Où trouverait-on une image plus saisissante de la rapidité de la vie que ces jours emportant l'homme comme la flèche emporte la plume?
§ 7. — CONCEPTIONS MÉTAPHYSIQUES ET EELIGIEUSES DES ARYENS. Les conceptions religieuses des Aryens étaient assez vagues. Chez eux, aucune personnalité divine n'était rigoureusement déterminée. Les sentiments et l'imagination personnels pouvaient se donner libre carrière, et la lecture des Védas prouve qu'ils n'y manquèrent pas. En choisissant tel ou tel passage du Rig Véda, on pourrait prouver tour à tour que d'éducation dans nos cerveaux d'Européens nous ont habitués à donner à tous ces mots des sens arrêtés et précis qui nous font considérer comme tout à fait inconciliables et séparées par des abîmes les croyances qu'ils représentent ; mais dans les cerveaux primitifs ces conceptions abstraites n'ont jamais de sens précis.
Idées, croyances, langages ont des contours indécis et flottants constamment changeants. La contradiction ne pouvait exister dans le cerveau de l'Aryen puisque sa pensée changeait aussi vite que la forme des nuages qu'il voyait flotter au firmament. Le Dieu dont parle une hymne est toujours le plus important, mais seulement pendant qu'on en parle ; à la page suivante c'est une autre divinité qui l'emporte. On croirait parfois que les poètes qui composèrent les hymnes y cherchaient surtout matière à dissertations. Comme la plupart des poètes, ils se souciaient sans doute assez peu du sujet chanté et sacrifiaient volontiers une opinion au placement d'une image ou d'une épithète. Les hymnes aryens flottent donc entre les conceptions religieuses les plus diverses.
Adorations des forces de la nature, panthéisme, polythéisme, monothéisme, tout s'y trouve. Rien n'est plus malaisé que de soumettre les divinités aryennes à une classification et à une hiérarchie quelconque. Parmi les dieux ou les symboles aux formes indécises, aux attributs et aux rangs sans cesse confondus dont la mythologie védique est pleine, ceux qui reviennent le plus souvent sont les suivants. Agni, la personnification du feu, et Soma, la liqueur fermentée qui sert à l'activer. Agni a engendré les dieux, engendré les inondes, engendré la vie universelle. Soma rend les dieux immortels et donne la vigueur aux hommes. Il a engendré lui aussi le ciel et la terre, Indra et Vishnou. Uni à Agni il forme le ciel et les étoiles.
Un des dieux les plus invoqués par les Aryens est Indra, roi du ciel. C'est un dieu belliqueux, debout sur son char de guerre, véritable type du chef de clan aryen. Auprès de lui se groupent d'innombrables divinités qui partagent son empire et l'emportent d'ailleurs souvent sur lui. Ce sont les Marouts, dieux de l'ouragan et des éclairs, dispensateurs des pluies. Ils sont fils de Rudra le plus beau des dieux, celui qui lance la foudre mais protège aussi lestroupeaux et guérit les maladies. Ce sont encore Brihaspati qui ordonne l'univers, Varouna qui juge les actions des hommes et, comme Indra, est lui aussi roi du ciel. Certains hymnes le soumettent à Indra, d'autres donnent, au contraire, la prédominance â ce dernier, d'autres encore identifient les deux divinités.
Puis viennent Surya, le Soleil, Vishnou qui parcourt l'espace en trois pas, et qui, du rang un peu effacé qu'il a dans les Védas, devait s'élever un jour au premier rang, et bien d'autres encore. A ces dieux innombrables, dont rémunération serait insipide, se joignent souvent des personnifications abstraites telles que Purandhi, l'abondance; Aramati, la piété ; Mrityu, la mort ; etc., etc. L'idée que se formaient les Aryens des dieux différait d'ailleurs considérablement de celle que le même mot éveille dans l'esprit d'un Européen. Il n'est guère de science qui puisse faire renaître les idées mortes qui se cachent sous la langue d'un peuple mort. Les mots précis de nos langues modernes correspondant à des conceptions tout autres ne sauraient leur convenir.
Ces conceptions particulières des choses propres à des temps évanouis pour toujours, nous ne pouvons arriver à en entrevoir le sens que par la lecture approfondie des œuvres littéraires que ces temps ont laissées. Les grandes épopées du Mahabharata et du Ramayana, bien qu'assez postérieures aux premiers chants védiques, sont encore cependant des œuvres véritablement aryennes. Après les avoir lues, on se rendra compte aisément à quel point les idées de divinités chez les Aryens devaient différer de ce que sont les nôtres. La puissance des dieux y est souvent vantée, mais lorsqu'ils entrent en lutte avec les hommes ou les génies, les plus puissants de ces dieux ne l'emportent pas toujours. C'est ainsi que Ravana, roi des génies nommés Rakchasas, s'adressant à un anachorète, se vante d'avoir vaincu le grand dieu Indra et le dieu Yama.
Dans un autre passage nous entendons Lakshmana, frère de Rama, simple fils d'un mortel, voulant consoler la belle Sitade l'absence de son époux qu'elle suppose être tombé dans une embuscade, lui dire : « Il est impossible que mon frère soit vaincu par les Asuras et tous les dieux, Indra même à leur tête. » La littérature hindoue renferme par centaines des traits analogues. Pour en citer un encore, je rappellerai que, dans Sacountala, drame du poète Kalidasa, probablement composé vers le sixième siècle de notre ère, le « roi des dieux », Indra, envoie un messager vers un simple mortel, le roi Douchanta, pour le prier de l'aider à vaincre Fig. 105. — Jaggeruauth (côte d'Orissa). Entrée principale du grand templq. (Douzième siècle de notre ère.) des démons contre lesquels « il sent son bras impuissant ».
Le roi consent à se charger de la besogne, et réussit à triompher des démons que n'avait pu vaincre le roi des dieux. LES CIVILISATIONS DE L'INDE Ce qui précède montre qu'il est fort difficile d'enfermer dans les cadres arrêtés de définitions précises les croyances aux contours fuyants et mobiles qui se dégagent des Védas. Elles ressemblent à ces êtres incertains, aux caractères mal tranchés, que les anciens naturalistes classaient tantôt parmi les animaux, tantôt parmi les plantes. En essayant d'entreprendre cette tâche de classification ingrate on arrive à dégager à peu près les points suivants de l'ensemble des croyances que les Védas nous exposent. 1° Adoration des forces de la nature ; 2° Personnification de ces forces sous des noms de divinités ; 3° Croyance à l'immortalité de l'âme ; 4° Culte des ancêtres ; 5° Tendance à soumettre la nature , les hommes et les dieux à un dieu plus puissant que tous les autres, généralement à Indra ; 6° Enfin une matérialisation constante de la religion qui la ramène à être simplement un échange intéressé de dons entre les dieux et l'homme, celui-ci offrant ses animaux et ses fruits dans les sacrifices ; ceux-là versant en retour l'abondance, prodiguant la pluie bienfaisante, la santé et les trésors.
Nous allons reprendre ces différents points et les appuyer de quelques citations. La divinisation et par conséquent l'adoration des forces de la nature remplit absolument le Rig Véda. Dans une contrée telle que l'Inde, ou les spectacles de la nature sont empreints d'une si effrayante grandeur ou d'une si sublime beauté, où ses manifestations irrésistibles amènent tour à tour des prospérités inouïes ou d'épouvantables désastres, un tel culte s'imposait à l'âme simple, crédule et craintive d'un peuple ignorant et jeune. Le soleil, les vents, les fleuves, les montagnes, les plantes elles-mêmes, sont invoqués comme autant de puissances. La marche du soleil semblait aux Aryens un étonnant mystère ; les grâces de l'aurore, la douceur du crépuscule, le cours des saisons, tous ces phénomènes les frappaient et peuplaient leur Olympe d'une foule de divinités dont les divers attributs étaient décrits par leurs poètes.
Mais dans ce bassin de l'Indus où la chaleur et la sécheresse sont si redoutables, c'est Vayou, le vent, ce sont les Marouts, ses messagers et ses serviteurs, ce sont les vaches célestes, les nuages Fig. 106. — Jaggèraauth. Porte latérale du grand temple. chargés de pluie, qui sont invoqués le plus souvent et avec le plus d'éloquence. Voici un fragment d'hymne qui chante le Soleil et qui est en même temps un bel exemple de la poésie védique. « Le divin Savitri siège dans l'astre lumineux qui se lève et répand sa clarté sur tous les mondes. Le soleil vivifie le ciel, la terre, l'air qu'il remplit de ses rayons. » « Ses rouges coursiers l'amènent. Avec la lumière arrive la grande et belle Aurore qui anime tout de ses splendeurs.
La déesse, éveillant l'homme pour un utile travail, vient sur un char magnifique. » « Le soleil, ce dieu qui n'a point de guides, qui n'a point de lien, comment faitil pour monter, pour descendre sans tomber ? Qui peut savoir quelle force le maintient ? Compagnon de Eita, il est le gardien, le soutien de la voûte céleste. » Le feu, sous le nom d'Agni, est une des principales divinités du Panthéon védique. Il n'y a guère qu'Indra, créateur suprême, qui lui soit supérieur. Le feu existe partout, il circule partout, dans les veines des êtres vivants, dans le sein de la terre, dans les rameaux des plantes et surtout dans les rayons du Soleil. Il se manifeste par la volonté du prêtre, quand celui-ci allume le bûcher.
« Lorsque je pense que cet être lumineux est dans mon cœur, les oreilles me tintent, mon œil se trouble, mon âme s'égare en son incertitude. Que dois-je dire ? Que dois-je penser ? « Quand ton âme visite au loin la contrée de la mort, nous la rappelons ici à ton habitation, à la vie. « Ton âme visite au loin le Ciel et la Terre, nous la rappelons ici à ton habitation, à la vie. « Ton âme visite au loin le Soleil et l'Aurore, nous la rappelons ici à ton habitation, à la vie. Etc. De cette croyance à l'immortalité de lame résulte le culte des Pitris ou ancêtres. Nous avons vu ailleurs que, suivant les Aryens, les aïeux morts ne subsistent et ne sont heureux dans le séjour éternel que tant que leur famille se perpétue ici-bas et leur offre régulièrement des prières et des sacrifices.
« 0 Agni, viens avec ces pieux, ces grands, ces antiques Pitris, avec ces mille serviteurs des dieux, qui montent sur le même char qu'eux, qui boivent la libation, qui mangent avec Indra l'holocauste, qui vont s'asseoir près du foyer. » L'idée d'un Dieu suprême, créateur de tous les êtres mortels ou immortels, et dominant la foule immense des hommes, des ancêtres et des dieux, se rencontre aussi, mais un peu à l'état d'ébauche, dans les Védas. Chaque dieu célébré par un hymne semble, pour l'auteur, le plus important des dieux ou même le dieu unique. Il arrive parfois que tous les dieux sont considérés comme le même dieu sous des noms différents. « L'esprit divin qui circule au ciel, on l'appelle Indra, Mitra, Varouna, Agni.
Les sages donnent à l'être unique plus d'un nom ; c'est Agni (le feu), Yama (la mort), etc. Cet être unique a, comme on le voit, des propriétés assez vagues, puisqu'il est tantôt le feu, tantôt la mort ou toute autre abstraction. Le passage suivant est un peu plus précis. ce Celui qui est notre père, qui a engendré et qui contient tous les êtres, connaît chaque monde. Dieu unique, il fait les autres dieux. Tout ce qui existe le reconnaît pour maître. » Mais cette affirmation est parfois obscurcie par un vague sentiment de l'impuissance humaine à connaître l'origine et la fin des choses : « Vous connaissez celui qui a fait toutes ces choses ; c'est le même qui est au-devant de vous. Mais à nos yeux tout est couvert comme d'un voile de neige.
Nos jugements sont obscurs ; etles hommes s'en vont, offrant des holocaustes et chantant des hymnes. » Dans ces cerveaux primitifs germaient déjà ces lueurs de scepticisme qui devaient se développer plus tard à un si haut degré dans les livres sacrés de l'Inde. Nous en trouvons la preuve dans un passage du Rig Véda déjà cité par Max Miiller dans ses Leçons sur T origine et le développement de la Beligion. € Qui le sait, qui le dira d'où est sortie cette création ? Les dieux sont venus plus tard qu'elle. Qui donc dira d'où elle vient ? Nous terminons ici l'esquisse rapide de la société aryenne, esquisse que nous avons dessinée aussi fidèlement que possible d'après le grand tableau d'ensemble que nous offrent les Védas.
Nous avons cherché à mettre en évidence la civilisation et le rôle des Aryens. Sans leur reconCrvILISATIOXS DE L'iXDE. naître les qualités supérieures qu'on s'est trouvé porté à leur attribuer quand on a découvert leur existence; sans leur accorder surtout ce rôle extraordinaire qu'on leur a fait jouer dans la formation des races, et qui placerait en eux la source de tout ce qu'il y a d'élevé dans notre Occident, nous dirons A^olontiers que, parmi les civilisations équivalentes à la leur en développement, nulle ne paraît avoir été aussi débarrassée des restes de la sauvagerie primitive. Si on compare le peuple aryen à un autre qui a joué un grand rôle dans le monde — le peuple juif — on ne peut contester que le premier fut à tous les points de vue supérieur au second.
L'histoire des Israélites est pleine de mensonges, d'ingratitude, de servilité craintive et de révoltes arrogantes, de brutalités sanguinaires et de superstitions féroces, que les livres aryens ne renferment jamais. Au point de vue du style poétique, l'appréciation serait moins inégale entre les deux races : le Rig Véda n'est pas plus beau que le livre de Job. Quant aux tendances philosophiques, manifestées exceptionnellement d'ailleurs chez les uns comme chez les autres, il faut reconnaître que les aspirations vers la vérité, vers l'inconnu, vers l'infini , que le sentiment de la misère humaine et de la fragilité des choses de ce monde, se rencontrent dans la Bible plus souvent et plus vivement que dans les Védas.
Pour la façon d'envisager la vie, on peut, en général, dire de la Bible qu'elle est un peu trop pessimiste et des Védas qu'ils présentent le défaut contraire. L'Aryen est essentiellement optimiste et se trouve aisément satisfait. Dans ces braves pères de famille, se réjouissant dans leurs enfants, leurs troupeaux et leurs moissons, et ne demandant rien d'autre à leur grand ciel d'azur, nous reconnaissons difficile. ment nos prétendus ancêtres, nous autres Occidentaux pleins d'aspirations mal satisfaites et qui ne vivons, pour ainsi dire, qu'en notre désir éternel.
Livre quatrième — Évolution des civilisations de l’Inde. Chapitre II — Civilisation de la période brahmanique
§ 1. — DOCUMENTS QUI PERMETTENT DE RECONSTITUER L'ÉTAT DE LA SOCIÉTÉ HINDOUE, TROIS SIÈCLES ENVIRON AVANT NOTRE ÈRE. La civilisation aryenne, dont la description a fait l'objet du chapitre précédent, eut pour siège le bassin de l'Indus. C'est dans le bassin du Grange que nous allons assister au complet développement de la civilisation brahmanique. Durant la période de près de mille ans environ qui sépare les deux époques culminantes de ces deux civilisations, les conquérants de l'Inde ont continué leurs progrès vers l'orient. Ils sont maîtres à présent de tout l'Hindoustan proprement dit, c'est-à-dire de toute la région comprise de la mer d'Oman au golfe du Bengale, entre l'Himalaya et les monts Vindhya.
Les anciennes populations de cette vaste et opulente contrée sont définitivement soumises ; elles ont cessé la lutte , accepté le joug des étrangers, et se sont mêlées à leurs vainqueurs. Pour éviter que Ce mélange purement extérieur devienne trop intime et amène la fusion des races, les Aryens ont complété et établi dans toute sa rigueur le système des castes, que nous avons vu s'ébaucher à peine pendant la période védique. C'est à trois ou quatre siècles environ avant notre ère qu'il faut placer l'apogée de la civilisation brahmanique. C'est vers ce moment sans doute que fut composé le recueil des lois de Maiiou, le Manava-DharmaSastra, qui devint le code civil et politique de l'Inde. On a cru d'abord que ce recueil était plus ancien; W.
Jones le faisait remontera 800 ans avant Jésus-Christ, et d'autres auteurs à 500. Une opinion plus récente et qui paraît plus fondée ne le fait dater que de deux ou trois siècles avant notre ère. Le Manava-Dharma-Sastra est la source d'information la plus sûre que nous possédions pour la période brahmanique. Il est l'équivalent du Rig Véda pour la période védique. Nous exécuterons sur les lois de Manou le même travail que sur le Véda, y puisant toutes les citations propres à donner une idée exacte des temps auxquels cet ouvrage fondamental se rapporte. Cependant, l'es livres sacrés ne sont plus seuls à nous éclairer lorsque nous arrivons à la période brahmanique. L'histoire commence, elle aussi, à jeter, sinon des clartés bien vives, au moins quelques lueurs sur l'Inde ancienne, lorsqu'on dépasse le moment de l'expédition d'Alexandre.
Cette expédition elle-même n'avait pas appris beaucoup aux Occidentaux ; mais il avait suffi qu'ils eussent entrevu la terre mystérieuse qui s'étend au delà de l'Indus pour que souvent ensuite leurs regards et leurs pensées se tournassent vers elle. Un des princes qui se partagèrent l'empire d'Alexandre, Séleucus Nicator, conçut le projet de recommencer la tentative du conquérant macédonien, espérant être plus heureux. Ce fut le contraire de son espoir qui arriva. Les rois de l'Inde septentrionale se tenaient cette fois sur leurs gardes et possédaient des forces immenses contre lesquelles il n'osa se risquer. Mais il avait conquis la Bactriane, et, se trouvant ainsi leur voisin, il leur offrit de traiter.
Chandragupta, le Sandrokottos des Grecs, un des plus puissants souverains, accepta son alliance, et, chose extraordinaire à la fois pour les Grecs et pour les Hindous, il prit au nombre de ses femmes la propre fille de Séleucus. La jeune princesse alla rejoindre son époux dans sa capitale, Pataliputra, située sur le Gange, non loin de la tête du Delta. Elle était accompagnée par l'ambassadeur Mégasthène. Pendant le long séjour qu'il fit à Pataliputra, ce dernier occupa ses loisirs en décri vant les mœurs si étranges pour lui des peuples parmi lesquels il se trouvait transporté. La relation de Mégasthène, très complète et très détaillée, paraît-il, ne nous est malheureusement pas parvenue. La compilation qu'au moyen âge un certain Annius de Viterbe donna pour le récit authentique de l'ambassadeur de Séleucus est considérée aujourd'hui comme Fig.
108. — Jaggernautli. Bas-relief sculpti rlans l'intérieur du temple précédent. (Échelle : 73mm pour lra.) Ces sculptures, d'un dessin fort grossier, sont, de même que toutes celles de Jaggernautli, extrêmement inférieures à celles des temples La relation de Mégasthèrie et les lois de Manou constituent d'ailleurs les seuls documents où l'on puisse puiser avec quelque certitude des renseignements sur la période brahmanique. Les grandes épopées, telles que le Ramayana, le Mahabharata, sont trop mêlées de légendes et l'on est trop peu fixé sur l'époque de leur composition, remaniée évidemment du reste bien des fois, pour qu'elles poissent servir à l'établissement de faits précis et constituer autre chose que des monuments exclusivement littéraires, utiles sans doute à consulter parfois, mais toujours avec une grande réserve.
§ 2. — DIVISION DE LA SOCIÉTÉ HINDOUE EN CASTES. DROITS ET DEVOIES DE CHACUNE D'ELLES. Vers la fin de la période védique, nous avons vu les fonctions se diviser et tendre à devenir héréditaires. Nous avons indiqué cette cause comme préparant l'établissement du régime des castes. Mais, à elle seule, elle n'aurait pas été suffisante à le fonder. La nécessité de maintenir la pureté de leur race , le respect scrupu leux de la généalogie et le maintien des anciennes familles , préoccupaient déjà les Aryens védiques. Cette préoccupation devint le principal souci de leurs législateurs lorsque la soumission définitive de l'Inde septentrionale dispersa le nombre relativement faible des vainqueurs au sein de l'immense population des vaincus.
Des vérités ethnologiques, que l'expérience a depuis transformées en axiomes, étaient déjà évidentes pour les Aryens. Ils savaient sans doute que des envahisseurs sont rapidement absorbés s'ils s'unissent avec le peuple envahi, et disparaissent sans laisser de traces après quelques générations. Ils savaient également que, dans l'union de l'homme et de la femme, lorsqu'il y a une très grande inégalité entre les deux types, les enfants sont souvent d'un type moyen physiquement et moralement très inférieur. Voici ce que dit à ce sujet la loi de Manou : « Toute contrée où naissent des hommes de race mêlée qui corrompent la pureté des classes est bientôt détruite, ainsi que ceux qui l'habitent. « Quelque distinguée que soit la famille d'un homme, s'il doit sa naissance au mélange des classes, il participe à un degré plus ou moins marqué du naturel pervers de ses parents.
« Le manque de sentiments nobles, la rudesse des paroles, la cruauté et l'oubli des devoirs, dénotent ici bas l'homme qui doit le jour à une mère digne de mépris. » Les Aryens avaient sans doute appris ces choses à leurs dépens, et la décroissance déjà commencée de leur race les effraya probablement au Fig. 109. — Khajurao. Ruines du temple de Ganthai. (Probablement du vinc siècle.) (La hauteur de la 4e colonne du côté gauche est d'environ de 4m40, de la base au sommet du chapiteau.) point de leur faire élever les rigides barrières qui devaient la défendre et qui subsistent encore. Les prescriptions que contiennent les lois de Manou pour conserver la pureté de la race aryenne prouvent que l'on avait reconnu la nécessité de préserver cette pureté, mais elles ne prouvent pas qu'elle fût jusque-là demeurée intacte.
Il n'y a pas de loi qui puisse lutter contre certaines nécessités physiologiques ; des croisements se produisirent infailliblement, et le type aryen dut s'altérer bientôt. Cette vue théorique est confirmée d'ailleurs par l'étude des basreliefs des anciens monuments. Tous ceux de cette époque, ceux de Bharhut, par exemple, nous donnent la reproduction d'un type que nous retrouvons à travers les siècles suivants et dans les régions de l'Inde les plus éloignées les unes des autres, à Bhaja et à Sanchi, notamment, et ce type n'a rien de caucasique. La face large, aplatie, révèle la prédominance de l'élément touranien. Les Aryens purs, s'ils subsistaient encore, ne formaient plus sans doute qu'une infime minorité appartenant exclusivement à la caste des Brahmanes.
L'étude de la société à cette époque nous montre que la transformation subie n'avait pas été seulement physique mais encore morale. Le système des castes, fondé pour sauver ce qui restait de la pureté et de la fierté primitives, ajoutait son poids effrayant au joug de traditions rigides dans lesquelles la civilisation hindoue s'était enfermée pour n'en plus sortir. Les dieux s'étaient matérialisés. La brillante poésie aryenne était remplacée par les sèches recommandations de Manou. L'essor de l'imagination ne s'était pas complètement arrêté, mais il était devenu à la fois lourd et désordonné, et ne produisait plus que d'interminables légendes diffuses, au lieu des éloquentes prières ou des images radieuses des Védas.
Les castes, telles qu'on les trouve décrites dans Manou, étaient au nombre de quatre : celle des Brahmanes, ou prêtres ; celle des Kchatryas, ou guerriers ; celle des Vaïsyas, cultivateurs , usuriers ou marchands ; et celle des Soudras, les derniers des hommes , qui n'avaient même pas de profession spéciale et dont la seule fonction reconnue était de servir les autres. Un homme devait se marier dans sa caste, ou, à la rigueur, dans une caste inférieure. Mais celui qui épousait une Soudra était déshonoré, perdait sa caste, encourait le mépris universel dans ce monde et les peines éternelles dans l'autre. Les Soudras ne pouvaient se marier qu'entre eux. Un Brahmane pouvait épouser la fille d'un Kchatrya ou même celle d'un Vaïsya; mais ni un Vaïsya, ni un Kchatrya ne pouvaient épouser la fille d'un Brahmane.
D après la croyance des Aryens, un père de caste The text on this page is estimated to be only 24.33% accurate CIVILISATIONS DE L'iXDE. supérieure transmettait en partie ses qualités à son fils, même si la mère était de caste inférieure ; mais un homme inférieur ramenait sa femme et ses enfants à son niveau, et la vraie mésalliance, au point de vue des descendants, était celle de la femme. Voici, d'après Manou, quels étaient les devoirs spéciaux à chaque caste et les préceptes relatifs aux mariages. Nous donnons d'abord le fameux symbole brahmanique d'après lequel chacune des castes serait issue d'une partie du corps de Brahma. ce Pour la propagation de la race humaine, de sa bouche, de son bras, de sa cuisse et de son pied, le souverain maître produisit le Brahmane, le Kchatrya, le Vaï'sya et le Soudra.
Pour la conservation de cette création entière, il assigna des occupations différentes à ces classes différentes. « Il donna en partage aux Brahmanes l'étude et l'enseignement des Védas, l'accomplissement du sacrifice, la direction des sacrifices offerts par d'autres, le droit de donner et celui de recevoir. « Il imposa pour devoir au I^chatrya de protéger le peuple, d'exercer la charité, de sacrifier, de lire les livres sacrés et de ne pas s'abandonner aux plaisirs des sens. « Soigner les bestiaux, donner l'aumône, sacrifier, étudier les livres saints, faire le commerce, prêter à intérêt, labourer la terre sont les fonctions allouées au Vaïsya. « Mais le souverain maître n'assigna au Soudra qu'un seul office, celui de servir les classes précédentes sans déprécier leur mérite.
« On doit reconnaître à ses actions l'homme qui appartient à une classe vile, qui est né d'une mère méprisable, mais qui n'est pas bien connu, et qui a l'apparence d'nn homme d'honneur, quoiqu'il ne soit pas tel. « Celui quia été engendré par un homme honorable et par une femme vile, peut se rendre honorable par ses qualités ; mais celui qui a été engendré par une femme d'une classe distinguée et par un homme vil, doit lui-même être regardé comme vil; telle est la décision. « De même qu'un Soudra engendre avec une femme de la classe sacerdotale un fils plus vil que lui, de même un de ces êtres vils, avec une femme de l'une des quatre classes pures, engendre un fils encore plus vil c^ue lui. « Le Brahmane qui n'épouse pas une femme de sa classe, et qui introduit une Soudra dans son lit, descend au séjour infernal ; s'il en a un fils, il est dépouillé de son rang de Brahmane. »
La supériorité de la caste des Brahmanes sur le reste du peuple était immense. Le pouvoir et les droits qu'ils s'étaient attribués, le respect que .l'on avait pour eux, faisaient des Brahmanes des demi-dieux plutôt que de simples mortels. L'excellence de leur race, l'influence supposée de leurs prières sur les volontés divines, l'autorité de la science qu'ils passaient leur vie à acquérir, leur avait valu cette situation exceptionnelle. Les privilèges dont ils jouissaient étaient, il est vrai, compensés par Fig. 111. — Khajurao. Vue de la porte postérieure de l'édifice précédent. des devoirs. Leur vie se divisait en quatre parties : l'enfance, consacrée à l'étude des livres saints et des mystères de la religion, sous des maîtres spéciaux ; la jeunesse, pendant laquelle le Brahmane se mariait, devenait père et chef de famille, car, ses fonctions étant héréditaires, son premier devoir était d'avoir des fils; l'âge mur, passé dans la retraite, le célibat et les pratiques austères ; la vieillesse, durant laquelle le Brahmane, devenu parfait et propre à entrer en communication directe avec les dieux, s'adonnait à la contemplation et se préparait à la mort.
Cette existence, partagée ainsi entre les quatre ordres du novice, du maître de maison, de l'anachorète et du dévot ascétique, devait être celle de tout Hindou né deux fois, c'est-à-dire ayant été admis à l'initiation. Tous les hommes des trois premières castes étaient des hommes deux fois nés. Au sortir de l'enfance, on leur avait passé au cou le cordon symbolique, dans une cérémonie qui marquait pour eux la naissance spirituelle et en faisait des enfants de Brahma. Mais les Brahmanes seuls exerçaient dans toute leur rigueur les devoirs des quatre ordres. En cas de pauvreté, il était permis aux Brahmanes de remplir certaines fonctions et même de faire le commerce. Mais le plus généralement ils vivaient des générosités des Kchatryas.
Faire des dons aux Brahmanes était l'acte le plus méritoire que pût accomplir un Hindou. « Le don fait à un homme qui n'est point Brahmane, dit la loi de Manou, n'a qu'un mérite ordinaire ; il en a deux fois autant s'il est offert à un homme qui se dit Brahmane ; adressé à un Brahmane avancé dans l'étude des Védas, il est cent mille fois plus méritoire ; fait à un théologien consommé, il est infini. Voici les plus importants passages de Manou relatifs aux droits des Brahmanes. « Le Brahmane, en venant au monde, est placé au premier rang sur cette terre ; souverain seigneur de tous les êtres, il doit veiller à la conservation du trésor des lois civiles et religieuses. « Un Brahmane par sa seule naissance est un objet de vénération même pour les dieux et ses décisions sont une autorité pour le monde ; c'est la sainte écriture qui lui donne ce privilège.
« Tout ce que ce monde renferme est en quelque sorte la propriété du Brahmane ; par sa primogéniture et par sa naissance éminente, il a le droit à tout ce qui existe. « Un Brahmane, s'il est dans le besoin, peut en toute sûreté de conscience s'approprier le bien d'un Soudra, son esclave, sans que le roi doive le punir ; car un esclave n'a rien qui lui appartienne en propre, et ne possède rien dont son maître ne puisse s'emparer. 293 de leur philosophie avec admiration, trouvant qu'elle se rapprochait de celle de Socrate et de Pythagore. Les Kchatryas ou guerriers se livraient exclusivement aux fonctions militaires, et n'exerçaient en dehors aucun métier, aucune industrie. Le temps de paix était pour eux un temps d'oisiveté.
Ils devaient être toujours prêts à la guerre, et accourir au premier appel. Leur mission spéciale était de protéger le peuple. Les sachant à la frontière , le Vaïsya cultivait son champ sans inquiétude. Les Kchatryas formaient avec les Brahmanes les soutiens inséparables de la société, mais les premiers étaient considérés comme fort inférieurs aux derniers. Voici comment s'exprime la loi de Manon : « Les Kchatryas ne peuvent pas prospérer sans les Brahmanes ; les Brahmanes ne peuvent pas s'élever sans les Kchatryas : en s'unissant, la classe sacerdotale et la classe militaire s'élèvent dans ce inonde et dans l'autre. « Un Brahmane âgé de dix ans, et un Kchatrya parvenu à l'âge de cent années, doivent être considérés comme le père et le fils ; et des deux c'est le Brahmane qui est le père, et qui doit être respecté comme tel. »
On voit, d'après ce dernier passage, quelle était la distance entre les deux premières castes. Cependant cette distance n'était rien en comparaison de l'abîme qui les séparait du reste de la nation. Le Kchatrya allait encore, à certains égards , de pair avec le Brahmane , et la citation qui précède montre quelle étroite alliance existait entre leurs deux castes. Au-dessous, le Vaïsya s'agitait à des profondeurs incommensurables, et quant au Soudra, nous savons que, socialement, il n'existait même pas. La caste des Vaïsyas comprenait tous les cultivateurs, les marchands, les prêteurs à gages. C'étaient encore des hommes deux fois nés ; mais ils recevaient l'initiation plus tard que les Kchatryas, qui déjà y étaient admis plus tard que les Brahmanes.
Si modeste que fût la profession exercée par un Vaïsya, il ne s'abaissait jamais jusqu'à servir. Il avait sa maison, sa famille, dont il était le chef respecté. Pour un Hindou brahmanique, rien n'était plus humiliant que de se louer aux gages des autres. Obéir servilement était bon pour les bêtes de somme et pour les Soudras. Voici quelques passages des lois de Manou relatifs aux Vaïsyas : « Le Vaïsya, après avoir reçu l'investiture du cordon sacré et après avoir épousé une femme de la même caste que lui, doit toujours s'occuper avec assiduité de sa profession et de l'entretien des bestiaux. ce Qu'il soit bien instruit de la manière dont il faut semer les graines et des bonnes ou mauvaises qualités du terrain ; qu'il connaisse aussi parfaitement le système des mesures et des poids.
« Il doit connaître les gages qu'il faut donner aux domestiques et les différents langages des hommes, les meilleures précautions à prendre pour conserver les marchandises et tout ce qui concerne l'achat et la vente. » Pig. 113. — Khajurao. Plan du temple de Khandaria (Xe siècle). D'après le général Cunningham. Plusieurs détails de ce temple , exécuté d'après nos photographies , font reproduits dans les planches suivantes. Dans' les veines des Vaïsyas coulaient sans doute encore quelques gouttes de sang aryen, mais ce sang devait y être très fortement mélangé. Quant aux Soudras, c'étaient les aborigènes, les êtres vils avec lesquels on ne pouvait s'allier sans déchoir à toujours; c'était le rebut de la création, plus méprisé que les brutes elles-mêmes.
Et, au point de vue brahmanique, cela se comprend; car le chien ou le cheval n'offraient pas à l'avenir de la race aryenne cet effroyable péril, cet engloutissement final, dont la noire multitude des Soudras menaçait sans cesse ses vainqueurs. Dès l'instant où l'on ne tiendrait plus les vaincus à distance, leur envahissement pacifique effacerait promptement jusqu'à la dernière trace de cette antique race dont les Brahmanes étaient si fiers. S'il cessait de couler dans son dur lit de granit, le filet d'eau pure se perdrait bientôt dans la fange de l'immense marais et serait absorbé par elle. On peut juger par les passages suivants, extraits des lois de Manon, dans quelle profondeur d'abjection vivait l'infortuné Soudra.
« Une obéissance aveugle aux ordres des Brahmanes versés dans la connaissance des saints livres, maîtres de maison et renommés pour leur vertu, est le principal devoir d'un Soudra, et lui procure le bonheur après sa mort (une naissance plus relevée). ce Servir les Brahmanes est déclaré l'action la plus louable pour un Soudra ; toute autre chose qu'il peut faire est pour lui sans récompense. « Un Soudra ne doit pas amasser de richesses superflues, même lorsqu'il en a le pouvoir ; car un Soudra lorsqu'il a acquis de la fortune vexe les Brahmanes par son insolence. « Un homme de la basse classe qui s'avise de prendre place à côté d'un homme appartenant à la classe la plus élevée, doit être marqné au-dessous delà hanche et banni." ce S'il a levé la main ou un bâton sur un supérieur, il doit avoir la main coupée ; si, dans un mouvement de colère, il lui a donné un coup de pied, que son pied soit coupé. ce S'il le désigne par son nom et par sa classe d'une manière outrageuse, un stylet de fer, long de dix doigts, sera enfoncé tout brûlant dans sa bouche. ce Que le roi lui fasse verser de l'huile bouillante dans la bouche et dans l'oreille, s'il a l'impudence de donner des avis aux Brahmanes relativement à leurs devoirs.
« Celui qui a des relations avec un homme dégradé est dégradé lui-même au bout d'un an ; non pas en sacrifiant, en lisant la sainte Ecriture, ou en contractant une alliance avec lui, ce qui entraîne la dégradation sur-le-champ, mais simplement en allant dans la même voiture, en s'asseyant sur le même siège, en mangeant au même repas. »
§ 4. — VILLES ET MONUMENTS. Durant la période brahmanique, les Hindous construisaient des monuments, des villes entières, qui s'élevaient fastueusement sur les bords du Gange. Il y avait loin de ces cités splendides aux humbles villages des Aryens védiques. Les débris qui subsistent encore des édifices de cette époque sont fort peu nombreux; mais les mieux conservés, tels que les bas-reliefs de Bharhut et les piliers d'Asoka, prouvent que les Hindous devaient être devenus très habiles dans l'architecture. Il paraît probable que les premiers édifices de l'Inde étaient construits en bois et en briques, et que les monuments de pierre n'en sont qu'une copie. Le fait me paraît confirmé, non seulement par la descripTig.
114. — Khajurao, Portique du temple précédent; vue prise de l'intérieur du sanctuaire. tion de Mégasthène, mais encore par les observations que j'ai faites au Népal; j'ai trouvé en effet dans ce pays, qui a si bien conservé les mœurs de l'Inde ancienne, quantité de colonnes de pierre dont les sculptures ont été copiées fidèlement sur celles de colonnes de bois. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'au temps de Mégasthène, les Hin.. CIVILISATIONS DE L'iNDE. dous possédaient des villes importantes. L '-ambassadeur grec décrit la grande cité de Pataliputra dans des termes qui donnent une haute idée de son étendue, de sa force et de sa splendeur. Elle formait, sur les bords du Gange , un parallélogramme très allongé.
Elle était protégée par une enceinte de murailles au pied desquelles courait un large fossé. Le palais du roi, les bazars, les boutiques pleines d'objets précieux, les cortèges brillants qui parcouraient les rues, excitèrent l'admiration de Mégasthène. La description de cet auteur n'est d'ailleurs pas la seule au moyen de laquelle nous puissions tenter de reconstituer en imagination une ville hindoue au troisième siècle avant notre ère. Nous en trouvons une autre plus détaillée encore dans la grande épopée du Ramaj^ana, dont la composition est même sans doute antérieure. En voici la traduction : « Il est une vaste contrée, grasse, souriante, abondante en richesses cle toutes sortes, en grains comme en troupeaux, assise au bord de la Sarayou et nommée Koçala.
Là était une ville, célèbre dans tout l'univers et fondée jadis par Manou, le chef du genre humain. Elle avait nom Adjodhya. « Heureuse et belle cité, large de trois yaudjanas, elle étendait sur douze yaudjanas de longueur son enceinte resplendissante de constructions nouvelles. Munie de portes à des intervalles bien distribués, elle était percée de grandes rues, largement développées, entre lesquelles brillait aux yeux la rue Royale, où des arrosements d'eau abattaient le vol de la poussière. De nombreux marchands fréquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient le sol, embelli par des bocages et des jardins publics. Des fossés profonds, impossibles à franchir, l'environnaient ; ses arsenaux étaient pleins d'armes variées ; et des arcades ornementées couronnaient ses portes, où veillaient continuellement des archers.
« Un roi magnanime, appelé Dacaratha, et de qui la victoire ajoutait journellement à l'empire, gouvernait alors cette ville, comme Indra gouverne son Amaravali, cité des Immortels. « Abritée sous les drapeaux flottant sur les arcades sculptées de ses portes, douée de tous les avantages que lui procurait une multitude variée d'arts et de métiers, toute remplie de chars, de chevaux et d'éléphants, bien approvisionnée en toute espèce d'armes, de massues, de machines pour la guerre, elle était bruissante et comme troublée par la circulation continuelle des marchands, des messagers et des voyageurs, qui se pressaient dans ses rues, fermées de portes solides, et dans ses marchés, bien répartis à des intervalles judicieusement calculés.
Elle voyait sans cesse mille troupes d'hommes et de femmes aller et venir dans son enceinte ; et, décorée avec de brillantes fontaines, des jardins publics, des salles pour les assemblées et de grands édifices parfaitement distribués, il semblait encore, à ses nombreux autels pour tous les dieux, qu'elle était comme la remise où stationnaient ici-bas leurs chars animés. »
§ 5. — GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION. Le gouvernement pendant la période brahmanique était la royauté absolue. Le souverain devait être obéi comme un dieu ; et, en réalité, à peine était-il sur le trône, y fût-il d'ailleurs parvenu par un crime, qu'il était regardé comme un représentant de la volonté et du pouvoir divins. « On ne doit pas, dit la loi de Manou, mépriser un monarque, même encore dans l'enfance, en se disant : C'est un simple mortel. Car c'est une grande divinité qui réside sous cette forme humaine. » Ce gouvernement semble d'ailleurs avoir été assez paternel, et ne pesait pas bien durement sur les sujets. Les Brahmanes se trouvaient presque au-dessus de lui par la dignité de leur caste.
Le roi était tenu de suivre leurs conseils, de leur faire des présents, et eux-mêmes, par leurs prières, avaient le pouvoir de rendre son règne prospère et glorieux ou de faire tomber sur sa tête toutes les colères et toutes les malédictions du ciel. Quant aux Kchatryas, c'était de leur caste que sortait le roi ; ils étaient ses compagnons d'armes et avaient pour lui le respect des soldats pour leur chef. C'était donc sur la caste des Vaïsyas que s'exerçait plus absolument la domination du roi. Tous les hommes de cette caste n'étaient guère autre chose que ses fermiers. C'était pour lui qu'ils cultivaient la terre et qu'ils faisaient le commerce. Pour lui, ou plutôt pour l'État; car, si tout le produit des impôts allait directement au roi, celui-ci en revanche devait sur ses propres fonds entretenir l'armée et accomplir tous les travaux d'utilité publique.
Des inspecteurs dispersés dans les provinces, dans les villes, dans les moindres villages, devaient surveiller les productions du sol, contrôler la valeur des marchandises et le prix auquel on les vendait, pour fixer et percevoir sur chaque opération la part du souverain. Cette sorte d'administration nous paraît essentiellement arbitraire et tracassière, mais les Hindous semblent l'avoir supportée facilement. Mégasthène les peint comme des enfants très aisés à conduire ; il considère ce peuple comme le plus doux et le plus satisfait du monde. C'est du reste ce qu'il est encore, enfantin et docile. Les rois, tout absolus qu'ils étaient, ne pouvaient guère abuser de leur situation. Enfermés dans leur palais, astreints à une grande régularité d'existence et aux nombreux devoirs de leur charge, qu'indiquent formellement les lois de Manon, leur principale préoccupation semble avoir été d'échapper au poignard et au poison.
Tout périlleux et pénible qu'il fût, leur poste était envié. L'assassin heureux qui les remplaçait étant considéré comme un être divin sitôt qu'il tenait la couronne et le sceptre, et craignant seulement jusque-là de ne pas réussir, il s'ensuivait que des précautions rigoureuses et incessantes défendaient seules la vie du souverain. Ces précautions lui sont recommandées par la loi même de Manou. Le roi ne doit choisir pour les attacher â sa personne que des gens faibles et timides qui craindraient d'organiser contre lui un complot ; il doit changer très souvent la place de son lit ; il ne doit jamais s'enivrer, car il pourrait, pendant l'ivresse, être tué par une de ses femmes, qui épouserait impunément ensuite son successeur.
Personne, du reste, n'avait le droit d'habiter à l'intérieur du palais en dehors du roi et de ses épouses; la garde elle-même logeait à l'extérieur. De temps en temps, un brillant cortège d'éléphants richement caparaçonnés, de femmes armées, d'archers et de gardes sortait en pompe et se dirigeait à travers les rues entre des cordes tendues destinées à arrêter les curieux. C'était le roi et ses femmes qui se rendaient à la chasse. On voyait encore le souverain lorsqu'il allait offrir des sacrifices solennels ou rendre la justice, ou enfin lorsqu'il se mettait à la tête de ses troupes. Selon les lois de Manou, un roi sage devait être toujours prêt à la guerre, mais il ne devait la faire que lorsqu'il avait la presque certitude de vaincre.
L'art des négociations, l'espionnage, la division habilement semée entre les ennemis, étaient des moyens auxquels il fallait recourir avant de prendre les armes. Fig. 115. — Khajurao. Détails d'ornementation du temple de Khandaria. « Qu'il attire à son parti ceux qui peuvent seconder ses desseins, comme des parents du prince ennemi ayant des prétentions au trône, ou des ministres mécontents ; qu'il soit informé de tout ce qu'ils font ; et lorsque le ciel se montre favorable, qu'il combatte pour faire des conquêtes, libre de toute crainte. » L'espionnage ne servait pas seulement contre les ennemis , il était préconisé comme un moyen légal de gouvernement. C'était par ses espions que le roi découvrait les complots formés contre lui, qu'il s'assurait de l'intégrité de ses inspecteurs, et qu'il surveillait les récoltes et les marchés, afin qu'on ne pût frauder sur la part réservée au trésor royal.
Cette part changeait suivant que l'année était bonne ou mauvaise, augmentant dans les moments de disette et diminuant dans les périodes d'abondance. Ces variations sont indiquées parles citations suivantes de Manou : « L'impôt sur la classe commerçante qui, dans les temps de prospérité, est seulement du douzième des récoltes et du cinquantième des bénéfices pécuniaires, peut être dans des cas de détresse de la huitième et même de la quatrième partie des récoltes et du vingtième des gains en argent ; les Soudras, les ouvriers et les artisans doivent assister de leur travail un jour par mois, et ne payer aucune taxe. « Que le roi prenne la sixième partie du bénéfice annuel fait sur les arbres, la viande, le miel, le beurre clarifié, les parfums, les plantes médicinales, les sucs végétaux, les fleurs, les racines et les fruits. »
On remarquera, d'après la première de ces citations, que les Soudras, ayant leur travail pour toute ressource , ne donnaient au trésor en fait d'impôts qu'une journée par mois de ce travail. L'inspection générale du pays était très régulièrement organisée. Chaque village, chaque ville avait son inspecteur qui portait son rapport à l'inspecteur d'un certain groupe de villes; l'inspecteur du groupe remettait le sien à l'inspecteur de la province , et enfin les inspecteurs de province rendaient compte directement aux ministres du roi, choisis parmi les plus savants Brahmanes. Il y avait pour l'armée des inspecteurs spéciaux, également divisés en plusieurs classes, suivant leur importance.
§ 6. — ADMINISTRATION DE LA JUSTICE, LOIS ET COUTUMES. En principe, c'était le roi qui devait rendre la justice. Mais comme il lui eût été naturellement impossible d'entendre toutes les causes, il se faisait remplacer par des Brahmanes. « Un roi désireux d'examiner les affaires judiciaires, dit Manou, doit se rendre à la cour de justice dans un humble maintien étant accompagné de Brahmanes et de conseillers expérimentés. « Lorsque le roi ne fait pas lui-même l'examen des causes, qu'il charge un Brahmane instruit de remplir cette fonction. « Que ce Brahmane examine les affaires soumises à la décision accompagné de trois assesseurs. « Que le prince choisisse, si telle est sa volonté, pour interprète de la loi un homme de la classe sacerdotale, qui n'en remplit pas les devoirs et qui n'a d'autre recommandation que sa naissance, ou bien un homme qui passe pour Brahmane ou même au défaut de ce Brahmane un Kchatrya ou un Vaïsya, mais jamais un homme de la classe servile. »
Il n'y avait pas de code proprement dit, répondant à toutes les difficultés de la vie sociale, et, d'après la citation suivante empruntée, comme la précédente, à Manou, on verra que la coutume établie avait généralement force de loi : « Un roi vertueux, après avoir étudié les lois particulières des classes et des provinces, les règlements des compagnies de marchands et les coutumes des familles, doit leur donner force de loi, lorsque ces lois, ces règlements et ces coutumes ne sont pas contraires aux principes des livres révélés. » Les débats entre particuliers étaient peu fréquents. Contrairement à ce que l'on observe aujourd'hui, les Hindous avaient l'horreur des procès. Les délits et les crimes étaient jugés avec beaucoup de soin et avec une grande solennité.
C'était souvent l'espionnage qui les révélait. Ce système était appliqué tout aussi bien pour la justice que pour la politique. Les courtisanes en étaient les principaux agents. Un étranger, dès son arrivée dans le pays, se trouvait, sans qu'il s'en doutât, entouré d'espions qui ne le quittaient plus. En revanche, le faux témoignage était considéré comme un des plus grands crimes, sévèrement puni dans ce monde lorsqu'il était découvert, et, en tous cas, menacé des pires châtiments dans l'autre. « Qu'un homme sensé ne fasse jamais un serment en vain, même pour une chose de peu d'importance, car celui qui fait un serment en vain est perdu dans l'autre monde et dans celui-ci. «c Les séjours de tourments réservés au meurtrier d'un Brahmane, à l'homme qui tue une femme ou un enfant , à celui qui fait tort à son ami et à celui qui rend le mal pour le bien, sont également destinés au témoin qui fait une déposition fausse. ce La tête la première, il sera précipité dans les gouffres les plus ténébreux de l'enfer le scélérat qui, interrogé daus une enquête judiciaire, fait une fausse déposition. »
On prenait également soin, comme nous le faisons clans nos tribunaux, que le témoin n'eût aucun lien de parenté ou autre avec l'accusé. On s'informait de son honorabilité avant d'accepter son témoignage. « On doit choisir comme témoins pour les causes, dans toutes les classes, des hommes dignes de confiance, connaissant tous leurs devoirs, exempts de cupidité, et rejeter ceux dont le caractère est tout l'opposé. « Il ne faut admettre ni ceux qu'un intérêt pécuniaire domine, ni des amis, ni des domestiques, ni des ennemis, ni des hommes dont la mauvaise foi est connue, ni des hommes coupables d'un crime. » Lorsque le crime était grand et flagrant, aisé à constater, on se montrait plus facile en ce qui concernait les témoins.
« Toutes les fois qu'il s'agit de violences, de vol, d'adultère, d'injures et de mauvais traitements , on ne doit pas examiner trop scrupuleusement la compétence des témoins. » Tous ces préceptes et bien d'autres que nous n'avons pas la place nécessaire pour citer ici, témoignent du profond souci qu'avaient les Hindous brahmaniques de rendre la justice d'une façon scrupuleuse et éclairée. Au milieu de tant de précautions sages et minutieuses pour arriver à la constatation complète de la vérité , on rencontre aussi de superstitieuses coutumes, d'autant plus curieuses qu'elles se rapprochent tout à fait de nos jugements de Dieu du moyen âge occidental. « Que le juge fasse jurer un Brahmane par sa véracité; un Kchatrya, par ses chevaux, ses éléphants ou ses armes ; un Yaïsya, par ses vaches, ses grains et son or ; un Soudra, par tous les crimes.
« Ou bien, suivant la gravité du cas, qu'il fasse prendre du feu avec la main à celui qu'il veut éprouver, ou qu'il ordonne de le plonger dans l'eau, ou lui fasse toucher séparément la tête de chacun de ses enfants et de sa femme. « Celui que la flamme ne brûle pas, que l'eau ne fait pas surnager, auquel il ne survient pas de malheur promptement, doit être reconnu comme véridique dans son serment. » Fig. 116. — Khajurao. Détails du temple de Laksmangi (Xe siècle). {Largeur de la portion représentée : environ 13'".) Tout le livre huitième et tout le livre neuvième des lois de Manou sont remplis par les prescriptions relatives à l'instruction des fautes et des crimes et aux peines qui doivent être appliquées aux coupables.
Ces préceptes sont directement adressés au roi, qui est le justicier suprême dans l'État et qui est responsable de tous les délits, petits ou grands, qui s'y commettent. Nous avons vu*que le roi possédait le sixième de tous les revenus ; en lisant les deux versets qui suivent, on jugera de la solidarité qui existait, moralement aussi bien que matériellement, entre le souverain et son peuple. CIVILISATIONS DE L'iXDE. f 306 LES CIVILISATIONS DE L'INDE. « La sixième partie du mérite de toutes les actions vertueuses revient au roi qui protège ses peuples ; la sixième partie des actions injustes est le partage de celui qui ne veille pas à la sûreté de ses sujets. « La sixième partie de la récompense obtenue par chacun pour des lectures pieuses, des sacrifices, des dons et des honneurs rendus aux dieux, appartient à juste titre au roi pour la protection qu'il accorde. »
Les Hindous de cette époque, dous l'avons dit, n'aimaient pas les procès.. Toutes sortes d'arrangements à l'amiable, et même certaines mesures de violence, leur sont en effet recommandées avant qu'ils en arrivent à recourir à la justice. « Un créancier, pour forcer son débiteur de le satisfaire, peut avoir recours aux différents moyens en usage pour recouvrer une dette. « Le créancier qui force son débiteur à lui rendre ce qu'il lui a prêté, ne doit pas être réprimandé par le roi pour avoir repris son bien. » Les « différents moyens en usage pour recouvrer une dette » étaient la persuasion, l'intervention des amis, une contrainte imposée au débiteur, que l'on suivait partout et jusque dans sa maison, la détention de sa femme ou de ses enfants chez le créancier, et même enfin les coups.
Des facilités étaient accordées au débiteur ; il pouvait se libérer par son travail ou petit à petit. Lorsqu'un arrangement, un échange, une vente, avaient été conclus, dix jours étaient donnés pour se rétracter; l'acte n'était irrévocable qu'après ces dix jours écoulés. L'intérêt de l'argent était fixé par la loi. Il variait suivant la caste ; le Brahmane payait moins d'intérêt qu'un Kchatrya; celui-ci, moins qu'un homme de caste inférieure. On voit que tout tendait à rendre souples et bienveillants les rapports entre les particuliers. La violence faisait horreur à ce peuple, si endurant et si doux. Le premier devoir du roi était de la réprimer partout où elle se produisait et de la punir avec la plus grande énergie.
« Que le roi qui aspire à la souveraineté du monde, ainsi qu'à une gloire éternelle et inaltérable, ne souffre pas un seul instant l'homme qui commet des violences, comme des incendies, des brigandages. « Celui qui se livre à des actions violentes doit être reconnu comme bien plus coupable qu'un diffamateur, qu'un voleur, et qu'un homme qui frappe avec un bâton. « Le roi qui endure un homme commettant des violences se précipite vers sa perte, et encourt la haine générale. » L'importance du crime, et par suite le châtiment qui devait le suivre, étaient proportionnés, non pas au dommage causé, mais au rang de celui qui en a vait souffert. Jamais, sous aucun prétexte, un Brahmane ne pouvait encourir des peines aussi rigoureuses que les membres des trois autres castes.
« Pour les crimes commis par un Brahmane jusqu'alors recommandable par ses bonnes qualités, l'amende moyenne doit lui être infligée; ou bien, s'il a agi avec préméditation, qu'il soit banni du royaume, et prenne avec lui ses effets et sa famille ; « Mais les hommes des autres classes ayant commis ces crimes sans préméditation, doivent perdre tous leurs biens et être exilés, ou même mis à mort si le crime a été prémédité. » Les peines infligées par le code de Manou sont, pour les grands crimes tels que le meurtre ou l'adultère, la confiscation des biens, l'exil ou la mort ; pour le vol, c'est l'amende, la mutilation ou l'emprisonnement. Le rapt, la violence faite aux jeunes filles, l'adultère étaient des crimes capitaux, parce qu'ils risquaient d'amener le mélange des castes, que les lois de Manou ont pour premier objet de prévenir.
Dans le paragraphe consacré à la condition des femmes, nous reviendrons sur ce sujet avec plus de détails. Pour achever ce court aperçu de l'organisation judiciaire, disons un mot des héritages. Les enfants se partageaient également les biens de leur père lorsque celui-ci mourait. Il arrivait quelquefois que l'aîné se trouvant doué de qualités particulières , son père lui laissait le patriFig. 117. — IChajurao. (Détails d'un chapiteau du temple de Laksniangi.) moine entier ; il prenait alors la place du père mort. A défaut d'enfants , les frères ou les parents du défunt héritaient. Quand ceux-ci manquaient, le roi et les Brahmanes recueillaient la succession.
§ 7. — ARMÉE ET TACTIQUE MILITAIRE. L'armée, chez les Hindous brahmaniques, était formée par la classe des Kchatryas tout entière. Un Kchatrya dérogeait s'il se livrait à tout autre métier que celui des armes, et il n'y était autorisé par la loi qu'en cas d'extrême nécessité. Même en temps de paix, le Kchatrya vivait en soldat. Mégasthène parle du camp qui réunissait tous les guerriers, et il estime leur nombre à quatre cent mille. Ils passaient leur journée à exercer leur force et leur adresse, à jouer, à dormir ou à boire. De temps à autre, le roi les passait en revue. Mégasthène admira le bon ordre qui régnait clans ce camp de quatre cent mille hommes, et surtout la parfaite honnêteté des Hindous ; parmi tous ces soldats qui vivaient pêle-mêle, il n'entendit jamais dire que l'un d'eux eût dérobé quelque chose à l'autre.
Au premier appel, les guerriers se levaient en masse. Ils n'avaient ni équipement à préparer, ni chevaux, ni chars à mettre en état. Le roi fournissait tout ; nous avons vu qu'il y consacrait la plus grande partie des impôts. Le luxe et la force des armées consistaient en éléphants, en chevaux et en chars. Un éléphant était monté par quatre hommes, trois archers et le conducteur; sur un char se tenaient trois hommes, deux archers et le conducteur. « Ce qui fait la principale force d'une armée c'est l'éléphant ; il n'y a rien qui l'égale; l'éléphant dans ses membres seuls possède, dit-on, huit armes. Le cheval lui aussi fait la force des armées, car c'est un rempart mobile ; aussi le roi qui a le plus grand nombre de chevaux est-il vainqueur dans une bataille en rase campagne.
« Pour combattre en plaine il faut se servir des chars et des chevaux ; dans les endroits où il y a de l'eau, il faut se servir des bateaux et des éléphants ; dans les lieux couverts d'arbres et de buissons, il faut faire usage de l'arc ; en rase campagne, il faut employer l'épée , le bouclier et les autres armes. » La citation qui précède n'est pas extraite de Manou, mais de l'Hitopadésa, recueil de fables très postérieur, dans lequel pourtant les déPig. 118. — Khajurao. Temple de Moosardhara. Détails d'ornementation. tails de mœurs militaires sont conformes aux coutumes de l'époque brahmanique. Nous en tirerons encore le passage suivant, qui se rapporte plutôt'à une guerre d'invasion en masse qu'à une expédition ordinaire, puisqu'on y parle des femmes et de tout ce qu'il y a de précieux accompagnant l'armée.
« Le général en chef doit marcher à la tête de l'armée avec les plus braves ; au centre, on doit placer les femmes, le prince, le trésor et tout ce qu'il y a de précieux ; aux deux ailes, il faut placer les chevaux; près des chevaux, les chars; à côté des chars, les éléphants, les fantassins. « Le général doit marcher à l'arrière-garde, et encourager ceux qui sont fatigués. Le roi, entouré de ses ministres et de ses guerriers, doit conduire le principal corps d'armée. » Enfin , au point de vue de la tactique , nous rapprocherons les recommandations suivantes, extraites, la première de l'Hitopadésa, les deux autres des lois de Manon, et qui indiquent absolument la même conduite à suivre. « Celui qui veut remporter la victoire doit harceler l'armée de l'ennemi et la détruire peu à peu : une armée ennemie est facile à vaincre lorsqu'on l'a fatiguée longtemps.
« Lorsqu'il a bloqué son ennemi, il doit asseoir son camp, ravager le territoire étranger et gâter continuellement l'herbe des pâturages, les provisions de bouche, l'eau et le bois de chauffage de son adversaire. « Qu'il détruise les pièces d'eau, les remparts, les fossés ; qu'il harcèle l'ennemi pendant le jour, et l'attaque à l'improviste pendant la nuit. » Si toutes les ruses de guerre et tous les artifices de la diplomatie sont préconisés dans les livres hindous, on doit y remarquer d'autre part des préceptes pleins d'humanité, tels que la défense d'employer des armes faisant des blessures compliquées et cruelles, telles que des flèches empoisonnées, et celle de frapper un ennemi momentanément hors d'état de se défendre, celui qui est tombé, par exemple, ou celui qui lutte déjà contre un autre adversaire.
Voici comment s'exprime à cet égard le code de Manon : « Un guerrier ne doit jamais, dans une action, employer contre ses ennemis des armes perfides, comme des bâtons renfermant des stylets aigus, ni des flèches barbelées, ni des flèches empoisonnées, ni des traits enflammés. « Qu'il ne frappe ni un ennemi qui est à pied, si lui-même est sur un char, ni un homme efféminé, ni celui qui joint les mains pour demander merci, ni celui dont les cheveux sont défaits, ni celui qui est assis, ni celui qui dit : Je suis ton prisonnier. » La générosité envers les vaincus est hautement recommandée par Manon : elle est même indiquée comme une excellente politique ; car, dit-il, « En gagnant des richesses et un accroissement de territoire, le roi n'augmente pas autant ses ressources qu'en se conciliant un ami fidèle, qui, bien que faible, peut un jour devenir puissant. »
Après une expédition heureuse, le roi pouvait s'emparer du butin, à la condition d'en offrir une bonne part aux Brahmanes; cependant, et en vue de son intérêt même, il ne devait pas trop fouler les peuples dont il s'était rendu maître. « Enlever des choses précieuses, ce qui produit la haine, ou les donner, ce qui concilie l'amitié, peut être louable ou blâmable suivant les circonstances. » Une sage recommandation, qui rappelle la politique des plus habiles dominateurs de peuples, des Romains, conseillait au vainqueur de respecter les lois et la religion des vaincus. Fig. 119. — Khajurao. Statues occupant le fond du sanctuaire de la chapelle de la déesse Parvati (xe siècle;. {Échelle : 52mm pour lm.) « Après avoir conquis un pays, que le roi honore les divinités qu'on y adore et les vertueux Brahmanes ; qu'il distribue des largesses au peuple, et fasse des proclamations propres à éloigner toute crainte, qu'il fasse respecter les lois de la nation conquise comme elles ont été promulguées, et qu'il offre en présent des pierreries au prince et à ses courtisans. »
La guerre elle-même, en général, était considérée comme hasardeuse et funeste, et le souverain ne devait y avoir recours qu'après avoir épuisé tous les moyens de conciliation. « Qu'il fasse tous ses efforts pour réduire ses ennemis, par des négociations, par des présents, et en fomentant des dissensions ; qu'il emploie ces moyens à la fois ou séparément, sans avoir recours au combat. « Gomme on ne prévoit jamais d'une manière certaine pour laquelle des deux armées sera la victoire ou la défaite dans une bataille, le roi doit, autant que possible, éviter d'en venir aux mains. « Mais lorsqu'il ne peut se servir d'aucun des trois expédients indiqués, qu'il combatte vaillamment afin de vaincre l'ennemi. »
§ 8. — AGRICULTURE ET COMMERCE. L'agriculture et le commerce étaient exercés par les Vaïsyas. Mais les gens de cette caste, bien que pouvant posséder et s'enrichir, ne travaillaient pas pour leur compte. Leur maître direct à tous et le vrai propriétaire du sol, c'était le roi. Un agriculteur négligent ne courait pas seulement le risque de se ruiner, mais il tombait sous le coup de la loi, car il faisait un tort direct au souverain. « Lorsque le champ, dit Manou, est dévasté par la faute des bestiaux du fermier luimême, ou lorsqu'il néglige de semer en temps convenable, il doit être puni d'une amende égale à dix fois la valeur de la part de la moisson qui revient au roi, laquelle se trouve perdue par sa négligence, ou seulement de la moitié de cette amende si la faute vient de ses gens à gages, sans qu'il en ait eu connaissance. »
Toutes les conditions des achats et des ventes, le prix des marchandises, la valeur des poids et des mesures, les importations et les exportations, étaient minutieusement réglés par le roi. « Après avoir considéré, pour toutes les marchandises, de quelle distance on les apporte, si elles viennent d'un pays étranger ; à quelle distance elles doivent être envoyées, dans le cas de celles qu'on exporte ; combien de temps on les a gardées, le bénéfice qu'on peut faire, la dépense qu'on a faite, que le roi établisse des règles pour la vente et pour l'achat. « Tous les cinq jours, ou à chaque quinzaine, suivant que le prix des objets est plus ou moins variable, que le roi règle le prix des marchandises en présence des experts.
« Que la valeur de3 métaux précieux, ainsi que les poids et mesures soient exactement déterminés par lui, et que tous les six mois il les examine de nouveau. » Les plus usités parmi ces poids et ces mesures monétaires étaient en or, en cuivre, ou en argent. Les peines les plus sévères étaient appliFig. 120. — Khajurao. Statue provenant d'un ancien temple (xc siècle). {Hauteur : environ 60om.) quées à ceux qui fraudaient sur la taxe à payer ou sur la qualité de la marchandise. « Celui qui fraude les droits, qui vend ou achète à une heure indue, ou qui donne une fausse évaluation de ses marchandises, doit subir une amende de huit fois la valeur des objets. « On ne doit vendre aucune marchandise mêlée avec une autre comme non mêlée, ni une marchandise de mauvaise qualité comme bonne, ni une marchandise d'un CIVILISATIONS DE L'ES'DE. poids plus faible que celui dont on est convenu, ni une chose éloignée, ni une chose dont on a caché les défauts. »
Cette surveillance incessante, la tyrannie des inspecteurs royaux et sans doute leurs fréquentes exactions, les lourdes taxes qui pesaient sur l'agriculteur et sur le commerçant, toutes ces pénibles entraves étaient supportées sans la moindre idée de révolte par un peuple ignorant et paisible, habitué d'ailleurs à se courber sous un joug religieux bien plus dur encore que le joug administratif. Il avait du reste des compensations, et se rendait bien compte qu'il obtenait en échange de son argent le premier des biens, la paix. La plus grande partie des impôts, en effet, devait couvrir les dépenses de la guerre ; le Vaïsya était absolument exempté de tout service militaire ; le métier des armes était d'ailleurs trop noble pour lui.
Tandis que les Kchatryas défendaient les frontières, il cultivait son champ dans la plus complète sécurité. Lorsque les années étaient bonnes, il pouvait amasser des richesses, et, dans les temps de disette, il savait que le trésor royal lui viendrait en aide, puisque le roi était son maître et son père et ne devait pas le laisser périr. «Il avait ses fêtes champêtres; il était chef de maison et se réjouissait dans la beauté et dans la prospérité de sa famille. Enfin, il était un homme deux fois né, et, comme tel, il commandait aux Soudras et ne s'abaissait jamais à des ouvrages serviles. Les serviteurs ne lui manquaient pas ; la loi de Manon en compte sept espèces, qui étaient de véritables esclaves, n'ayant pas même le droit de posséder. ce II y a sept espèces de serviteurs, qui sont : le captif fait sous un drapeau ou dans une bataille, le domestique qui se met au service d'une personne pour qu'on l'entretienne, le serf né d'une femme esclave dans la demeure du maître, celui qui a été acheté ou donné , celui qui a passé du père au fils, celui qui est esclave par punition , ne pouvant pas acquitter une amende.
« Une épouse, un fils et un esclave sont déclarés par la loi ne rien posséder par eux-mêmes ; tout ce qu'ils peuvent acquérir est la propriété de celui dont ils dépendent. » La loi , malgré ses exigences étroites et multipliées , ne laissait pas d'être humaine ; ceux qui se trouvaient dans l'impossibilité de travailler étaient exemptés de l'impôt. « Un aveugle, un idiot, un homme perclus, un septuagénaire, et un homme qui rend de bons offices aux personnes très versées dans la sainte Ecriture, ne doivent être soumis par le roi à aucun impôt. » . Fig. 121. — Khajurao. Groupe de statues d'origines diverses. {Echelle 70ma pour lm.) Ce groupe de statues provenant de divers temples se trouve réuni dans la cour d'un temple jaïna relativement moderne, situé près des anciens temples de Khajurao.
Elles se trouvent probablement parmi les moins anciennes de toutes celles qu'on rencontre par milliers à Khajurao. Les plus pauvres artisans ne devaient, en fait de taxes, qu'un jour de travail par mois. Parmi des lois généralement équitables et bien comprises , on pourrait être surpris de lire celles qui concernent l'intérêt de l'argent; cet intérêt était énorme; souvent de 20 ou 24 pour cent, il s'élevait dans certains cas jusqu'à quatre et cinq cents pour cent. Voici comment la loi de Manou règle ce qui concerne l'intérêt de l'argent : « Un prêteur d'argent, s'il a un gage, doit recevoir, en sus de son capital, la quatre Heath. del. vingtième partie du cent par mois, ou un et un quart. « Ou bien, s'il n'a pas de gage, qu'il prenne deux du cent par mois , se rappelant le devoir des gens de bien ; car en prenant deux du cent, il n'est pas coupable de gains illicites.
« Qu'il reçoive deux du cent pour intérêt par mois (mais jamais plus) d'un Brahmane, trois d'un Kchatriya, quatre d'un Vaïsya, et cinq d'un Soudra, sui vant l'ordre direct des classes. « L'intérêt d'une somme prêtée, reçu en une seule fois, et non par mois ou par jour, ne doit pas dépasser le double de la dette, c'est-à-dire ne doit pas monter au delà du capital que l'on rembourse en même temps, et pour du grain, du fruit, de la laine ou du crin, des bêtes de somme, prêtés pour être payés en objets de même valeur, l'intérêt doit être, au plus, assez élevé pour quintupler la dette. » Nous ne pouvons donner une meilleure idée de la classe industrielle et commerçante de l'Inde à l'époque brahmanique, qu'en copiant dans Manou quelques passages ayant rapport aux obligations de cette classe. ce Le Vaïsya, après avoir reçu le sacrement de l'investiture du cordon sacré, et après avoir épousé une femme de la même classe que lui, doit toujours s'occuper avec assiduité de sa profession et de l'entretien des bestiaux.
« En effet, le Seigneur des créatures, après avoir produit les animaux utiles, en confia le soin au Vaï'sya, et plaça toute la race humaine sous la tutelle du Brahmane et du Kchatrya. « Qu'il ne prenne jamais à un Vaïsya la fantaisie de dire : « Je ne veux plus avoir soin des bestiaux. ï> Et lorsqu'il est disposé à s'en occuper aucun autre homme ne doit jamais en prendre soin. « Qu'il soit bien informé de la hausse et de la baisse du prix des pierres précieuses, des perles, du corail, du fer, des tissus, des parfums et des assaisonnements. « Qu'il soit bien instruit de la manière dont il faut semer les graines, et des bonnes ou mauvaises qualités des terrains; qu'il connaisse aussi parfaitement le système complet des mesures et des poids, « La bonté ou les défauts des marchandises, les avantages et les désavantages des différentes contrées, le bénéfice ou la perte probable sur la vente des objets, et les moyens d'augmenter le nombre des bestiaux. ce II doit connaître les gages qu'il faut donner aux domestiques et les différents langages des hommes, les meilleures précautions à prendre pour conserver les marchandises, et tout ce qui concerne l'achat et la vente.
« Qu'il fasse les plus grands efforts pour augmenter sa fortune d'une manière légale, et qu'il ait bien soin de donner de la nourriture à toutes les créatures animées. » Heath. del.
§ 9. — CONDITION DES FEMMES. La femme, durant la période brahmanique, n'est plus, comme aux temps védiques, la fiancée courtisée à qui il fallait plaire par des hauts faits, ou la maîtresse de maison, flère et respectée, qui partageait avec son époux les honneurs du sacrifice. Son rôle est devenu plus modeste. Il est traité de la façon suivante par Manou : « Mettre au jour des enfants, les élever lorsqu'ils sont venus au monde, s'occuper chaque jour des soins domestiques, tels sont les devoirs des femmes. » Elle doit, toujours d'après Manou, être en tutelle perpétuelle, et sa vie se passe à obéir. « Une petite fille, une jeune femme, une femme avancée en âge, ne doivent jamais rien faire suivant leur propre volonté, même dans leur maison.
« Une femme est sous la garde de son père pendant son enfance, sous la garde de son mari pendant sa jeunesse, sous la garde de ses enfants dans sa vieillesse ; elle ne doit jamais se conduire à sa fantaisie. » Comme un nouveau principe fondamental a été posé à la base de la société : — la distinction absolue des castes et l'interdiction de tout mélange entre elles, — la femme, qui, par sa légèreté, peut ruiner ce principe, a perdu toute sa liberté. On se méfie de son coeur et de ses sens. Ses entraînements rendraient toutes les lois inutiles, car la femme n'attend guère pour aimer les arrêts de la politique. Aussi on ne l'abandonne plus à elle-même. « Que les maris, quelque faibles qu'ils soient, considérant que c'est une loi suprême pour toutes les classes, aient grand soin de veiller sur la conduite de leurs femmes.
« En effet un époux préserve sa lignée, ses coutumes, sa famille, lui-même et son devoir, en préservant son épouse. « Quoique la conduite de son époux soit blâmable, bien qu'il se livre à d'autres amours et soit dépourvu de bonnes qualités, une femme vertueuse doit constamment le révérer comme un dieu. «. Une femme infidèle à son mari est en butte à l'ignominie ici-bas ; après sa mort, elle renaît dans le ventre d'un chacal, ou bien elle est affligée d'éléphantiasis et de consomption pulmonaire. » Nul crime n'est plus coupable que l'adultère, car, dit Manon : ce C'est de l'adultère que naît dans le monde le mélange des classes, et du mélange Fig.-124. — ■ Mont Abou. Temple de Vimala sau. Intérieur. (XIe siècle.) Une vue générale des temple3 du Mont Abou se trouve représentée page 9 de cet ouvrage. des classes provient la violation des devoirs, destructrice de la race humaine et qui cause la perte de l'univers. »
Aussi les châtiments qui frappent la femme coupable et sou complice sont effroyables, surtout si l'épouse adultère appartient à une classe élevée. « Si une femme, fière de sa famille et de ses qualités, est infidèle à son époux, que le roi la fasse dévorer par des chiens dans une place très fréquentée. ce Qu'il condamne l'adultère son complice à être brûlé sur un lit de fer chauffé à rouge et que les exécuteurs alimentent sans cesse le feu avec du bois, jusqu'à ce que le pervers soit brûlé. » La loi de Manou, qui tient compte de l'extrême faiblesse et de l'inconstance du caractère féminin, et qui en parle souvent avec une pitié un peu méprisante, est du moins logique avec elle-même en faisant supporter ordinairement les conséquences de la faute bien moins à la femme qu'à celui qui n'a pas su la garder et à celui qui l'a séduite. ce Lorsqu'un mari a des affaires en pays- étranger, qu'il ne s'absente qu'après avoir assuré à sa femme des moyens d'existence ; car une femme, même vertueuse, affligée par la misère, peut commettre une faute.
« Que le roi bannisse, après les avoir punis par des mutilations flétrissantes, ceux qui se plaisent à séduire les femmes des autres, » La fidélité du mari envers sa femme et les égards qu'il doit à celleci sont prescrits par la loi de Manou non moins exactement que les devoirs de l'épouse. Le bonheur présent et la prospérité de la race dans l'avenir ont pour fondement l'union parfaite de l'homme et de la femme dans le mariage. De nombreuses recommandations sont faites au jeune homme afin qu'il choisisse une compagne assortie; il ne peut ensuite la quitter que si elle le prend en haine, si elle est stérile ou si elle ne lui donne que des filles. ce Mais celle qui, bien que malade, est bonne et de mœurs vertueuses, ne peut être remplacée par une autre qu'autant qu'elle y consent, et ne doit jamais être traitée avec mépris. »
Le premier devoir du mari est de rendre sa femme heureuse, et une idée presque superstitieuse voue à la ruine une maison où la femme souffre de quelque dureté ou simplement du manque d'égards de ceux qui l'entourent. « Partout où les femmes sont honorées, les divinités sont satisfaites, mais lorsqu'on ne les honore pas, tous les actes pieux sont stériles. « Dans toute famille où le mari se plaît avec sa femme et la femme avec son mari, le bonheur est assuré pour jamais. « Les femmes mariées doivent être comblées d'égards et de présents par leurs pères, leurs frères, leurs maris, et les frères de leurs maris, lorsque ceux-ci désirent une grande prospérité. » La mère n'est pas séparée du père dans le respect dû par les enfants ; CIVILISATIONS DE L'INDE. il semble même qu'à cet égard elle soit placée au-dessus de lui.
L'obéissance, la vénération pour leurs parents sont enseignées aux fils et aux filles. « Que le jeune homme fasse constamment et en toute occasion ce qui peut plaire à ?. es parents, ainsi qu'à son instituteur; lorsque ces trois personnes sont satisfaites, toutes les pratiques de dévotion sont heureusement accomplies et obtiennent une récompense. « Un instituteur est plus vénérable que dix sous-précepteurs ; un père que cent instituteurs ; une mère est plus vénérable que mille pères. » Le mariage n'était point une affaire ; le père de la jeune fille ne devait ni donner ni recevoir de l'argent. Il devait s'attacher surtout aux qualités du fiancé. « Un Soudra même, dit Manou, ne doit point recevoir de gratification en donnant sa fille en mariage ; car le père qui reçoit une gratification vend sa fille d'une manière tacite : « Il vaut mieux pour une fille en âge d'être mariée rester dans la maison paternelle jusqu'à sa mort, que d'être jamais donnée par son père à un époux dépourvu de bonnes qualités. »
En somme, si la loi de Manou se montre très sceptique à l'égard de la vertu et de la force de caractère des femmes, si elle ne parle point d'elles dans les termes poétiques et délicats du Rig Véda, si elle ne leur donne pas dans la famille la place qui leur était accordée par les anciens Aryens, elle leur fait cependant une part importante au foyer comme dans la société. La famille est solidement constituée ; les droits et les devoirs sont réciproques entre ses membres. « Qu'une fidélité mutuelle se maintienne jusqu'à la mort, tel est, en somme, le principal devoir de la femme et du mari.
§ 10. — CROYANCES RELIGIEUSES DES HINDOUS TROIS OU QUATRE SIÈCLES AVANT NOTRE ÈRE. A l'époque dont nous nous occupons, le bouddhisme avait déjà pris naissance dans l'Inde, mais commençait à peine à acquérir quelque importance. Mégasthène parle des moines bouddhiques, de leurs doctrines nouvelles qui déjà faisaient du bruit de son temps, et de l'opposition qu'ils rencontraient de la part des Brahmanes. Mais ce ne fut qu'un peu plus tard, sous le règne d'Asoka, deux siècles et demi avant J.-C, que le bouddhisme devint la religion officielle de l'Inde et prit une rapide extension, ainsi que nous le verrons dans un prochain chapitre. Nous ne nous occuperons dans celui-ci que de l'état de la religion brahmanique quelques siècles avant notre ère.
La religion est toujours, en théorie du moins, celle des Védas. Ils sont restés les livres sacrés par excellence, ceux dont l'autorité est toujours invoquée. Le vieux Panthéon subsiste encore, mais les croyances ont subi des transformations profondes. D'un côté, on voit naître des spéculations métaphysiques nouvelles sur les destinées futures de l'homme, les fins de l'univers et ses causes; de l'autre on constate que la constitution sacerdotale est devenue très rigide ; les rites et les sacrifices prennent une telle importance qu'on peut dire que la puissance magique qu'on leur suppose est devenue supérieure à celle des dieux. Ce qui importe avant tout, c'est l'observance des pratiques, et jamais religion n'eut un rituel aussi sec et aussi compliqué.
Il semble qu'un souffle glacé ait passé sur le vieux monde védique. Il est évanoui pour jamais ce panthéon merveilleusement varié qui apparaît dans les Védas avec l'éclat de la brillante nature dont il était la personnification et l'image. L'aurore gracieuse et douce ne rougit plus à l'orient, alors que l'astre du jour monte sur son char de victoire; les vents propices ne conduisent plus dans les célestes pâturages les vaches divines dont les mamelles inondent la terre d'une pluie bienfaisante. Toute cette mythologie gracieuse est morte et mortes aussi sont ses images. Il serait au-dessus des limites de ce paragraphe de faire une analyse détaillée de la vieille théologie brahmanique encombrée par les détails des rites et la pratique des sacrifices.
Nous la retrouverons d'ailleurs, bien que modifiée encore, dans le chapitre de cet ouvrage consacré aux religions modernes de l'Inde. Tout ce que nous pouvons faire ici, c'est d'indiquer les tendances philosophiques nouvelles les plus répandues. Elles se trouvent très nettement résumées dans le livre de Manou, qui ne fait que répéter d'ailleurs ce que nous disent les Brahmanas et les Upanishads d'une façon beaucoup plus diffuse. Les dieux déjà si vagues du Rig Vécla, et qui ne devaient que plus tard prendre des formes arrêtées dans les personnages de Siva et de Vishnou, ont des contours plus vagues encore qu'aux temps védiques. Ce sont de froides abstractions, manifestations d'un principe suprême, Brahma, dont l'âme anime tous les êtres.
Celui-ci même n'est plus le maître souverain entrevu dans les Védas, créateur des choses et des êtres, imposant à tout sa volonté. Loin de diriger le monde, il n'en est pas même indépendant. Dispersé dans toutes les créatures, depuis les plus nobles jusqu'aux plus viles, il partage leur existence et suit fatalement la longue chaîne de leurs fautes , de leurs douleurs , de leurs renaissances, de leur lent et laborieux perfectionnement. « L'Ame suprême, dit Manou, réside dans les êtres de l'ordre le plus élevé et de l'ordre le plus bas. « De la substance de cette Ame suprême, s'échappent, comme les étincelles du feu, d'innombrables principes vitaux qui communiquent sans cesse le mouvement aux créatures des divers ordres. »
C'est à cause de ce dogme , c'est parce que l'homme reconnaît dans toute manifestation de la vie l'Ame suprême, qu'il doit respecter l'existence de tous les êtres, même celle des animaux nuisibles ou celle des plus frêles insectes. « Ainsi l'homme qui reconnaît dans sa propre âme l'Ame suprême, présente dans toutes les créatures, se montre le même à l'égard de tous, et obtient le sort le plus heureux, celui d'être à la fin absorbé dans Brahma. « Si un Brahmane se trouve dans l'impossibilité d'expier par des dons la faute d'avoir tué un serpent ou quelque autre créature, qu'il fasse chaque fois la pénitence pour effacer son péché. Fig. 128. — Gwalior. Temple Téli Mandir (probablement du Xe siècle). {Hauteur environ 34m.) « Pour avoir tué mille petits animaux ayant des os, ou une quantité d'animaux dépourvus d'os suffisante pour remplir un chariot, qu'il se soumette à la même pénitence que pour le meurtre d'un Soudra. »
La conception de l'âme n'est pas séparée de l'idée de Dieu. Dans tout être animé elle est une parcelle du principe suprême. L'assemblage de toutes les âmes individuelles de dieux, d'hommes ou de bêtes, constitue l' Ame suprême, le Dieu multiple et impersonnel à la fois d'où procèdent tout acte, toute vie, tout changement. « L'âme est l'assemblage des dieux ; l'univers repose dans l'Ame suprême ; c'est l'âme qui produit la série des actes accomplis par les êtres animés. » Le souverain maître du monde n'est pas un être que l'imagination puisse se représenter, c'est un principe immatériel et irrésistible , qui circule dans l'univers et qui l'anime, comme l'antique Agni des Aryens, le feu tout-puissant et présent partout, que le Brahmane, tremblant de respect, sentait rouler mystérieusement dans ses propres veines.
Voici comment le code deManou s'exprime sur ce point : ce On doit se représenter le grand Être comme le souverain maître de l'univers; comme plus subtil qu'un atome, comme aussi brillant que l'or le plus pur, et comme ne pouvant être conçu par l'esprit que dans le sommeil de la contemplation la plus abstraite. « Les uns l'adorent dans le feu élémentaire, d'autres dans Manou, seigneur des créatures, d'autres dans Indra , d'autres dans l'air pur, d'autres dans l'éternel Brahma. « C'est ce Dieu qui, enveloppant tous les êtres d'un corps formé des cinq éléments, les fait passer successivement de la naissance à l'accroissement, de l'accroissement à la dissolution, par un mouvement semblable à celui d'une roue. »
En somme, c'est le panthéisme. Mais ce n'est plus le panthéisme matériel, éclatant et visible des Aryens, les forces de la nature devenues divines tout en gardant leurs vêtements de nuages et de rayons, leur haleine de parfums, leurs voix murmurantes ou terribles. C'est un panthéisme plus abstrait et plus fatal; les contours splendides et les couleurs éclatantes ne montrent plus le Dieu, mais le cachent ; il est s ous les éléments, mais il y est comme en prison. Sa vraie gloire est de n'avoir ni forme, ni apparence, ni volonté, ni vie, et tous ceux qui auront dépouillé le péché lui deviendront semblables, ou plutôt seront absorbés en lui. Avant d'en arriver à cette béatitude finale, l'homme doit supporter le mal de vivre pendant un temps que l'imagination toute-puissante de l'Hindou fait d'une effroyable longueur.
La durée d'une vie humaine n'est rien ; l'enfant qui vient au monde a traversé déjà bien des états antérieurs , et le vieillard qui meurt va repasser encore par bien des enfances et par bien des vieillesses dans toutes sortes de corps divers. Le principe de la transmigration des âmes, — dogme fondamental de toutes les sectes religieuses de l'Inde, y compris le bouddhisme, — et la doctrine du Karma, d'après laquelle la conduite de l'homme pendant cette vie détermine la condition dans laquelle il renaîtra, principe égaFig. 129. — Gwalior. Grand temple de Sàs Bhao (xie siècle). {Hauteur totale environ 21"'. Avant que la partie supérieure *'ût démolie, la hauteur du temple devait être d'environ 30m.) lement commun à toutes les sectes religieuses qui se développeront par la suite sur le sol de l'Inde, sont exposés de la façon la plus claire dans Manou.
Suivant qu'une existence a été bien ou mal remplie, celle qui suivra sera plus noble ou plus basse, et l'âme s'en ira animer soit un Brahmane, un saint ou un dieu, soit un Tchandala *, le plus vil des hommes, une vache, un pourceau, un serpent. * Tchandala , celui qui est issu de l'union d'un homme de haute caste avec une Soudra. Il est audessous des Soudras eux-mêmes. CIVILISATIONS DE L'INDE. « Si l'âme pratique presque toujours la vertu et rarement le vice, revêtue d'un corps tiré des cinq éléments, elle savoure les délices du paradis. « Mais si elle s'est adonnée fréquemment au mal et rarement au bien, dépouillée après la mort de son corps, tiré des cinq éléments, et revêtue d'un autre corps formé de particules subtiles des éléments, elle est soumise aux tortures infligées par Yama.
Après avoir enduré ces tourments d'après la sentence du juge des enfers, l'âme dont la souillure est entièrement effacée revêt de nouveau des portions de ces cinq éléments, c'est-à-dire prend un corps. « Que l'homme, considérant par le secours de son esprit que ces transmigrations de l'âme dépendent de la vertu et du vice, dirige toujours son esprit vers la vertu. « Après avoir passé de nombreuses séries d'années dans les terribles demeures infernales, à la fin de cette période, les grands criminels sont condamnés aux transmigrations suivantes, pour achever d'expier leurs fautes. les pénitences raffinées et parfois terribles que la loi attribue à chaque espèce de péché. La lecture des prescriptions sévères contenues dans les lois de Manou Fig.
130. — Gwalior. Temple précédent. Portique donnant accès à la salle représentée dans la planche suivante. montre à quel point était rigide le joug qui pesait sur les Hindous et se faisait sentir dans les moindres actes de leur vie à l'époque dont nous essayons de reconstituer l'histoire, et combien grande était la différence avec la morale large et aisée des Aryens védiques. Les temps sont bien changés, et le peuple libre et heureux des anciens âges est devenu un troupeau craintif marchant sans trêve dans l'épouvante et la douleur. Telle était cette société brahmanique ancienne. Nous en retrouverons les principaux traits dans la société néo-brahmanique et même dans l'Inde contemporaine. Seulement ces traits reparaîtront adoucis par l'influence bienfaisante du bouddhisme.
L'antique brahmanisme, dans sa rigidité sévère, avait trop tendu ses liens autour des âmes ; elles se brisaient sous l'étreinte. Il fallait une délivrance. La rigueur du joug appesanti sur les moindres actions des hommes écrasait l'esprit. L'imagination ne voyait plus que l'horreur et la malédiction de l'existence. Tout était mauvais, sauf le néant. Les tortures dépeintes par le Dante dans son Enfer peuvent seules donner l'idée de celles que les anciens Brahmanes voyaient partout, et qui, commencées sur la terre, devaient s'accroître ensuite pendant de fantastiques durées de siècles, jusqu'à ce qu'elles aient enfin rendu l'homme digne de l'absorption finale dans le sein de l'univers, c'està-dire en réalité dans le sein du néant.
L'invincible désir de soulagement montant de cette masse de peuples oppressés devait forcément s'incarner et trouver le remède dans sa propre intensité même. Ce fut un peu plus tard, et pour des causes très différentes, l'état du monde romain, et c'est alors que le Christ parut. Dan s l'Inde aussi, un libérateur, apportant la douce parole dont les âmes avaient soif, allait se faire entendre et éveiller à travers toute l'Asie un prodigieux écho. Les millions d'êtres courbés sous le joug des castes, meurtris par les entraves d'airain de la loi religieuse, éperdus dans l'attente de tourments inévitables et éternels, allaient sentir à sa parole passer sur leurs fronts un grand souffle de charité et de pitié.
Ce libérateur était le Bouddha Çakya-Mouni , et la bonne nouvelle qu'il apportait au monde, c'était la religion bouddhique.
Livre quatrième — Évolution des civilisations de l’Inde. Chapitre III — Civilisation de la période bouddhique
§ 1. — DOCUMENTS QUI PERMETTENT DE RECONSTITUER LE TABLEAU DE LA SOCIÉTÉ HINDOUE VERS LE IVe OU LE Ve SIÈCLE DE NOTRE ÈRE. La période bouddhique s'étend du troisième siècle avant J.-C. jusqu'au septième de notre ère, et enferme ainsi un espace d'un millier d'années environ. Pendant ces mille ans la religion se transforme et l'Inde se couvre de monuments merveilleux. Les débris de ces monuments et des écrits religieux récemment retrouvés, permettent de suivre durant cette période le développement de la civilisation hindoue ; mais les événements historiques proprement dits demeurent enveloppés cle la nuit la plus profonde. Il y a cinquante ans, l'auteur qui aurait voulu écrire un chapitre ayant le titre que nous avons mis en tête de celui-ci, n'aurait pas trouvé une ligne pour le remplir.
C'est à peine si on soupçonnait alors en Euro pe le rôle et la nature du bouddhisme , cette religion qui est pourtant la loi suprême d'un demi-million d'hommes. Les documents qui permettent de faire surgir de la poussière des siècles quelques linéaments de ces mille ans d'histoire, ne sont pas fort nombreux. En première ligne viennent les monuments splendides qui nous apprennent les progrès des arts et la magnificence des souverains. Parmi les plus anciens, et en même temps parmi les plus précieux comme source de renseignements, se trouvent les piliers dont le roi Asoka couvrit ses vastes Etats , et sur lesquels il fit graver, trois siècles avant notre ère, les préceptes d'un code alors tout nouveau pour les Hindous.
Comme source d'informations, nous possédons encore la nombreuse collection des manuscrits du Népal, traitant presque tous de la religion bouddhique. Le Lotus de la Bonne Loi et le Lalita Vistara sont les plus importants qui aient passé dans nos langues européennes. A ces documents on peut ajouter les Chroniques des rois de Magadha, récits légendaires dont la chronologie est tout à fait absente ; et enfin les relations des pèlerins chinois, Fa-Hian et Hiouen-Thsang, qui visitèrent l'Inde, le premier au cinquième siècle, le second au septième siècle de notre ère.
§ 2. — LA LÉGENDE BOUDDHIQUE. Dès que l'on jette les yeux sur les premiers des documents cités plus haut, c'est-à-dire sur les inscriptions d'Asoka, tracées environ deux siècles et demi avant notre ère, on s'aperçoit bien vite qu'une transformation profonde est en train de se produire au sein du vieux monde brahmanique. La lecture des lois de Manou montre des générations d'hommes soumises à un joug religieux minutieux et rigide. Elle permet de pressentir de quelle angoisse devait être pleine la vie d'êtres pour lesquels la moindre erreur du coeur ou des sens entraînait d'affreuses expiations, d'êtres dont la misère n'était pas même supportée en commun, mais qui se regardaient de loin par-dessus les barrières des castes, et pour lesquels, suivant les circonstances, accepter un verre d'eau d'un de leurs semblables ou lui dire une parole de douceur et d'espérance était un crime suivi de longues expiations.
Mais voici qu'un grand souffle de pitié, de miséricorde et de bienveillance a passé, et soudain les chaînes tombent, les cœurs s'ouvrent, et la face du vieux monde va changer. A la voix d'un grand réformateur, une loi de charité et d'amour s'établit. Elle enveloppe d'une sympathie universelle tous les êtres, rapproche non seulement les castes mais encore toutes les créatures. La vie du célèbre réformateur dont 500 millions d'hommes vénèrent encore le nom et la mémoire, ne nous est connue que par les fictions poétiques dont les légendes l'ont enveloppée. Ce n'est donc qu'à ces légendes que nous pouvons nous adresser pour tâcher de la reconstituer. La plus ancienne est le Lalita Vistara, composé au Népal probablement dans le commencement de notre ère.
C'est en nous appuyant sur elle que nous essaierons de retracer la vie de Bouddha. La critique moderne a fortement attaqué l'histoire légendaire de Bouddha. Elle n'a pas eu de peine à montrer le caractère fictif du cycle que constitue la légende bouddhique, et à prouver que Çakya-Mouni bénéficia des traditions antérieures empruntées à la légende de Vishnou et à celle de Krishna. Son histoire, comme l'ajustement fait remarquer M. Sénart, n'est en grande partie qu'une adaptation de mythes bien plus anciens. Sa religion elle-même peut être considérée comme une sélection opérée dans une masse préexistante de dogmes et de pratiques. Il nous importe assez peu en réalité de connaître la vie réelle de Bouddha.
Il n'est guère de fondateurs cle religion, à l'exception de Mahomet peut-être, dont la vie nous soit exactement connue. Leurs biographies ne sont composées généralement que bien longtemps après leur mort. Ce qu'il nous importe de connaître, c'est le Bouddha fictif ou réel tel qu'il est vénéré par tant de millions d'hommes depuis plus de vingt siècles. Bien que la religion de Bouddha n'apparaisse guère dans l'histoire qu'au troisième siècle avant notre ère, le réformateur naquit cinq siècles avant J.-C, à Kapilavastou, au sud du Népal. Des ressemblances frappantes existent entre les faits légendaires de sa vie et certains récits des Évangiles. Comme le Christ, Bouddha naquit d'une vierge et sa venue au monde fut miraculeusement prédite.
Bouddha, dont le nom véritable fut Gautama et le surnom Çakya Mouni, appartenait à une race royale, comme Jésus à celle de David. Cependant l'enfance et la jeunesse des deux réformateurs se passèrent de façons toutes différentes. Gautama lut élevé en prince héritier d'un trône, tandis que le fils de Marie partageait le travail de Joseph le charpentier. Le jeûne de Jésus dans le désert après lequel il fut tenté à trois reprises par l'esprit du mal, le jeûne et la triple tentation de Çakya Mouni dans la solitude des jungles, se ressemblent extraordinairement par toutes leurs circonstances ; telle aventure du sage Hindou avec une pauvre femme à laquelle il demande à boire, rappelle la fameuse entrevue du Christ avec la Samaritaine et les paroles qu'il lui adressa.
Fig. 132. — Gwalior. Petit temple Sâs Bhao (xie siècle). Vue prise dans le sanctuaire. De tels rapprochements ne peuvent être considérés comme dépourvus d'importance , si l'on songe que dans le fond les deux religions ont bien plus d'analogie encore que dans la forme. Toutes deux ont prêché la charité, l'égalité, le renoncement ; toutes deux ont placé la faute dans l'intention autant que dans les actes ; toutes deux ont donné naissance aux ordres monastiques ; toutes deux ont gagné par le même esprit, par les CIVILISATIONS DE L'iNDE. mêmes moyens, des millions d'âmes humaines. L'une a régénéré l'Occident et l'autre l'Orient. Elles correspondaient toutes deux à une même aspiration de l'humanité et ne sont que les deux faces d'un même événement capital dans l'histoire morale du monde.
Que l'une doive quelque chose à l'autre, ou que chacune soit née spontanément et d'une façon absolument indépendante, le fait nous importe peu et nous n'avons pas à l'étudier ici. G-autama goûtait depuis l'enfance, dans le palais cfe son père, toutes les jouissances que le pouvoir, la richesse, la beauté, la santé, la jeunesse peuvent procurer. Arrivé à l'âge d'homme, il avait épousé une belle jeune fille qu'il adorait et qui venait de lui donner un fils. C'est à ce moment, à l'apogée de son bonheur, que Gautama fit un jour trois rencontres successives qui devaient décider de sa destinée : celle d'un vieillard courbé par l'âge et marchant avec peine sous le poids de ses infirmités; celle d'un homme frappé de la peste, horrible à voir et se tordant au milieu d'affreuses souffrances; enfin celle d'un mort, blême et défiguré, que ses parents désolés allaient ensevelir. — Pourquoi la vieillesse? se dit Gautama.
Pourquoi la maladie? Pourquoi la mort? — Je suis riche , puissant, heureux et fort, se dit-il encore. Pourtant ma fortune et mon pouvoir n'empêcheront pas mes cheveux de blanchir, mon visage de se rider hideusement, mes membres d'être tordus par la douleur, ni ceux qui m'aiment de pleurer sur mon tombeau. Comment pourrais-je donc me réjouir dans mes trésors, dans ma santé, dans ma belle jeune femme et dans mon enfant, puisque je sais si bien ce qui m'attend. Pourtant j'ai autant de bonheur qu'un homme peut en avoir. Quelle doit donc être l'existence pour la multitude de ceux qui travaillent, qui sont pauvres, qui sont méprisés et qui ont faim? Ces réflexions le conduisirent à la conclusion que le monde n'est qu'un immense amas de douleurs. — Mais d'où vient la douleur ? se demauda-t-il encore.
Quelle est sa cause ? Et comment peut-on la combattre ? C'est alors que Bouddha fut pris de l'invincible désir de découvrir les sources de la douleur inséparable de toute existence, et d'y apporter un remède. S'imaginant qu'il ne pouvait plus être heureux, puisqu'il savait que son bonheur devait finir, et que même cet éphémère bonheur était une exception splendide , il abandonna sa femme chérie, son fils nouveau-né. son vieux père, son palais, ses serviteurs et ses trésors, se vêtit d'une robe misérable, prit dans sa main le vase à aumônes des religieux mendiants, puis s'en alla à pied de village en village, vivant de charités, contemplant la vie sous tous ses aspects et continuant la série de ses méditations.
Ces méditations ne l'ayant pas encore conduit à la solution qu'il cherchait, il s'isola du reste des hommes, s'enfonça dans des jungles écartées, et consacra ses jours et ses nuits à songer. Cependant les années se passèrent, et Çakya-Mouni voyait s'éloigner toujours devant sa pensée éperdue le but mystérieux qu'il cherchait. En vain avait-il soumis son esprit et son corps aux plus rudes épreuves ; en vain avait-il jeûné jusqu'à rester sans connaissance et passer un moment pour mort; en vain s'absorbait-il dans les raisonnements les plus abstraits sur la nature et sur la fin des choses. Il n'était pas encore arrivé à l'état de Bouddha, qui devait faire de lui un être supérieur à l'humanité et le rendre capable d'éclairer et de soulager les hommes.
Tandis qu'il essayait péniblement d'arriver à la science suprême et que déjà il y touchait, survint la tentation terrible par laquelle l'esprit du mal, Mara, le prince des démons, chercha à déjouer ses efforts et à faire retomber le sage au rang des pécheurs. D'étranges visions, dont le Lolita Vistara nous décrit minutieusement le sinistre tableau, troublèrent son esprit. Ce furent d'abord, dans le silence du désert, des légions de génies malfaisants qui tourbillonnèrent autour de lui et murmurèrent tour à tour à son oreille les paroles du doute, l'éternel : A quoi bon? qui précipite les âmes les plus intrépides dans l'abîme de l'indifférence et du découragement. Puis, lorsque par ses fermes paroles, il eut mis en fuite l'armée des démons aux corps flamboyants , livides , noirs , aux yeux déformés , creux comme des puits, enflammés, arrachés ou regardant de travers"", * On voit une curieuse représentation de cette scène dans une des fresques d'Ajunta reproduite dans cet ouvrage. monstres couronnés de guirlandes faites avec des doigts d'hommes, monstres qui n'avaient pas de tête et monstres qui en avaient cent mille, tout à coup une lueur mystérieuse et charmante emplit la foret rafraîchie comme après une pluie d'orage.
La tentation prit une forme séduisante. Le sage plongé dans sa méditation se vit entouré de l'essaim innombrable et charmant des Apsaras, filles des génies. Des formes ravissantes flottèrent entre les branches et s'enlacèrent en grouFig. 134. — Gwalior. Palais de Man Mandir. Galerie de l'une des cours intérieures. {Hauteur totale des piliers jusqu'à l'architrave : 2m, 90.) pes voluptueux. Des femmes hardies ou modestes, brillamment vêtues ou dévoilant une nudité splendide, les unes dardant sous leurs longs cils des prunelles provocantes, les autres levant un regard profond et d'une irrésistible tendresse, entourèrent le sage et cherchèrent à l'enivrer par des paroles d'amour, par des attitudes lascives, par des promesses de plaisirs inouïs.
« Viens, disaient ces filles ravissantes du démon, regarde-les donc, toi qui as un visage de lune, elles qui ont un visage pareil au lotus nouveau ; leurs voix sont douces et vont au cœur, leurs dents sont blanches comme la neige et l'argent; leurs pareilles, difficiles à trouver, même dans le séjour des dieux. Où pourraient-elles être obtenues par toi dans le séjour des hommes, elles qui sont sans cesse les objets du désir des premiers des dieux ? » Mais Çakya-Mouni, se raidissant contre la tentation enchanteresse, leur répondait — toujours suivant la légende que nous résumons : ce Je vois le corps malpropre et impur, rempli d'une famille de vers, combustible qui se consume, fragile et enveloppé de douleur.
J'obtiendrai la dignité impérissable et révérée par les gens sages, qui produit le bonheur suprême du monde mobile et immobile. » Et la douce voix reprenait : « Après avoir montré les soixante-quatre magies du désir, elles font résonner leur ceinture et les anneaux de leurs jambes, les vêtements en désordre, enivrées et le visage riant ; quelle faute ont-elles donc commise envers toi que tu les dédaignes ? » Mais Çakya-Mouni, bravant la tentation, leur tint ce discours : « Dans toutes les créatures est le péché; il le sait, celui qui a secoué la passion. Les désirs sont pareils à des épées, à des dards, à des piques , semblables à un rasoir enduit de miel, pareils à la tête du serpent, à un sillon de feu ; ils sont bien connus de moi comme tels.
« Et, ajoute la légende, il ne regardait ces créatures ni avec amour ni avec le sourcil froncé. Les montagnes seraient ébranlées, la mer serait desséchée, le soleil et la lune tomberaient, que celui qui voit les péchés des trois mondes ne tomberait pas au pouvoir des femmes! » C'est alors que le chef des démons lui-même vint, comme Satan à Jésus-Christ, montrer au futur Bouddha tous les royaumes du monde et leur gloire, lui promettant les succès, les triomphes et la puissance, s'il renonçait à chercher la sagesse. ce Je suis, disait le démon, le seigneur du désir dans le monde entier ; les dieux, la foule des dieux, les hommes et les bêtes, assujettis par moi, marchent tous par ma volonté. Lève-toi, toi qui es dans mon domaine, fais entendre ta voix.
« Si tu es le seigneur du désir, répondit Çakya-Mouni, tu n'es pas le seigneur du monde visible. .Regarde-moi , c'est bien moi qui suis le seigneur de la loi. Si tu es le seigneur du désir, ne t'engage pas dans la mauvaise voie. J'obtiendrai l'intelligence malgré toi, à ta vue. » Renonçant à la lutte , la redoutable armée des démons poussa des hurlements de fureur et disparut dans l'ombre. Çakya-Mouni avait Fig. 135. Chittor. — Tour de la Victoire (xve siècle). {Hauteur environ : 36m.) remporté la victoire. Une pluie de fleurs rafraîchit le front du sage ; une voix céleste se fit entendre. Elle disait : « Les dieux offrent des guirlandes de perles, des étendards, des bannières ; ils font pleuvoir des fleurs et de la poudre de santal ; ils font résonner les instruments de mu sique en prononçant ce discours : après avoir enveloppé ton arbre, ô héros, les troupes d'ennemis ont été vaincues.
« Ici même, sur le meilleur des sièges, tu obtiendras aujourd'hui l'intelligence sans mélange de passion, et aussi tout le domaine d'un Bouddha, ô héros, après avoir, par la douceur, complètement vaincu les partisans du démon astucieux. » L'arbre dont il est question dans ce passage était celui sous lequel se tenait Çakya-Mouni dans la solitude. Il se trouvait situé dans l'endroit que l'on nomme aujourd'hui Bouddha Gaya, devant le temple représenté dans cet ouvrage. On le vénère encore comme on vénère les oliviers de Gethsemani sous l'ombre desquels Jésus sentit couler de son front la sueur sanglante. Ils sont depuis longtemps réduits en poussière les rameaux qui protégèrent les méditations de Bouddha, mais la piété des fidèles a toujours remplacé l'arbre lorsqu'il arrivait à la fin de son existence.
Dès qu'il eut surmonté la tentation, le sage, en possession désormais de l'intelligence suprême , atteignit enfin la solution des redoutables problèmes qu'il s'était proposés. « Alors, dit le Lolita Yistara, sa pensée étant ainsi recueillie, complètement pure, parfaite, lumineuse, exempte de souillure, débarrassée de toute corruption, souple, fixée sur l'œuvre qu'il convient d'accomplir et arrivée à l'immobilité, à la première veille de la nuit, afin de produire la perception de la science de la vue de la sagesse qui vient de l'œil divin, il prépara bien sa pensée et la dirigea. « Et, avec l'œil divin parfaitement pur, dépassant de beaucoup l'œil humain, vit les êtres transmigrant, renaissant, de bonne caste, de mauvaise caste, dans la bonne voie, dans la mauvaise voie, infinies ou relevés, ayant une récompense en rapport avec leurs œuvres. »
Et de nouveau , il vit apparaître à ses yeux l'immensité de la misère humaine, mais cette fois il allait, croyait-il, en découvrir la cause et les moyens de la vaincre définitivement. Remontant la série des effets et des causes , il reconnut qu'à la base de tout mal est le désir, et à son faîte, l'illusion. Le désir qui s'empare de l'homme dès sa naissance et lui ronge le cœur comme une hydre toujours renaissante et jamais assouvie. Et comment en effet le monstre pourrait-il être assouvi? Toutes les pâtures qu'on lui jette, gloire, CIVILISATION DE LA PÉRIODE BOUDDHIQUE 345 puissance, fortune, honneurs, ivresse des sens, plaisirs de l'esprit, jeunesse, beauté, amour, ne sont que des formes fugitives, de décevantes illusions.
L'homme aspire à tout , et rien n'existe que de vains fantômes. Puisque dans l'univers tout change incessamment ; puisque tout être et toute chose se détruit et se renouvelle, et n'est pas même pour un seul jour identique à lui-même, qu'y a-t-il d'autre que des illuFig. 136. — Nagda (près d'Odeypour). Ruines d'anciens temples dans les jungles. sions créées et poursuivies par un incessant désir? Dès lors que pourrions-nous faire de mieux que de tuer en nous le désir, détruisant ainsi l'illusion et par suite la douleur. « Ainsi devint manifeste pour le Bouddha la lumière de la religion, inconnue auparavant, qui s'étend toujours par l'application de l'esprit et qui produit le jugement, la vision, la science, la compréhension, la mémoire et la connaissance.
« Ainsi ai-je appris, ô hommes religieux, ce qu'est la douleur, l'immensité de la douleur, et quels sont les moyens d'éloigner la douleur. Je connus quelle est la misère du désir, la misère de l'existence, la misère de l'ignorance, la misère de la vue, comment toutes ces misères peuvent être finalement vaincues et comment elles disparais CIVILISATIONS DE L'iXDE. sent sans laisser de traces. J'appris aussi ce qu'est l'illusion, l'immensité de l'illusion, comment on peut la détruire et comment elle disparaît sans laisser de traces derrière elle. y> Ainsi donc, l'anéantissement de tout désir, le détachement des choses de ce monde, et, comme espoir suprême, la destruction de la forme, c'està-dire de l'illusion, et l'entrée dans le domaine du Nirvana où la conscience et la pensée même disparaissent, telle était la doctrine que Çakya-Mouni allait prêcher lorsqu'il se leva de dessous l'arbre de la sagesse et qu'il retourna vers ses frères.
Si Çakya-Mouni n'avait apporté au monde que les abstractions philosophiques mises dans sa bouche parla légende, son nom ne fût jamais sorti de l'obscure poussière où dorment tant de générations d'hommes. Les raisonnements philosophiques n'émeuvent guère les foules. Seule la voix du sentiment peut agir sur elles. Pour toucher les hommes, il faut partager leurs aspirations, leurs souffrances et ébranler leur cœur. Comme l'a dit justement un profond poète : Ce que nous adorons, nous, si pleins de détresse, A toujours, femme ou dieu, partagé nos douleurs. C'est là qu'il faut chercher le secret du prodigieux ascendant qu'exerça Bouddha. Ce fils de roi, devenu volontairement mendiant pour partager la misère des foules et leur apprendre à s'y soustraire, sut émouvoir leur cœur.
Comme le Christ, Bouddha comprit et partagea la douleur des hommes et leur apprit la valeur de la charité et de l'espérance. C'est pour cela qu'il est encore leur maître. Après avoir rapidement résumé la vie de Bouddha telle que l'a faite la légende, il nous reste à parler de sa religion, non pas sans doute telle qu'il l'apporta pour la première fois au monde lorsqu'il quitta l'arbre de la sagesse, mais telle que ses disciples l'ont comprise et établie ensuite et telle qu'elle apparaît dans les livres qu'ils nous ont laissés.
§ 3. — LA RELIGION BOUDDHIQUE. Ce n'était pas, à proprement parler, une religion nouvelle que le boud dhisme apportait au monde. C'était une nouvelle morale. Quant aux dogmes, il n'en avait qu'un, puisque sa seule affirmation était l'affirmation de l'illusion et du néant. Dans la pratique, il ne renversa rien, et il ne combattit rien. Il laissa subsister le brahmanisme avec ses dieux et ses castes ; seulement les dieux et les démons, le Brahmane et le Soudra, ne furent Fig. 137. — Nagda. Temple de Banka (probablement du Xe siècle). (Échelle des piliers situés au preinier plan : 25mm pour lm.) plus que des formes éphémères se transformant sans cesse, et qui, plus tôt ou plus tard, aboutissaient à un anéantissement suprême précédé par l'état de Bouddha.
Devenir Bouddha, c'est-à-dire posséder l'intelligence absolue, voir comme en un éclair la longue série des existences antérieures, le but de la vie, le long enchaînement des effets et des causes, puis entrer dans la paix suprême et éternelle du Nirvana, tel était le but auquel marchaient, à travers les transmigrations et les incarnations innombrables, toutes les créatures vivantes, les plantes, les animaux, les dieux et les hommes. La nature, éternelle, ayant subsisté de tout temps et formant l'essence de tout, était considérée comme un néant sans fond, comme un vide incommensurable. Quelquefois cependant, par l'effet fatal du désir, ce vide prenait une apparence, devenait susceptible de sensations, de conscience, de volonté, vivait en un mot.
Dès lors, la série des transformations commençait. Le principe suprême incarné, désormais capable d'accomplir certains actes , bons ou mauvais, ne pouvait plus retrouver sa jpaisible essence que par le mérite de ses actes. Son passage d'un état inférieur à un état supérieur était déterminé par le Karma, c'està-dire par l'ensemble et comme la résultante de toutes ses actions , de toutes ses paroles, de toutes ses pensées pendant une de ses vies. Enfin il parvenait à l'état d'homme, puis à celui de religieux, de là à celui de Bodhisattva, et enfin, après être devenu Bouddha, il retombait dans l'abîme éternellement muet et calme duquel le désir l'avait fait sortir. Mais tant qu'il avait vécu, ce désir l'avait accompagné , entraînant à sa suite le cortège de toutes les douleurs.
Anéantir en soi le désir pour gagner plus tôt le repos suprême, tel était le but de tout vrai bouddhiste. A côté de cet effort constant et efficace, viennent les bonnes actions qui tendent au même but. Actions de fait, d'intention, de parole ou de pensée, elles comptent toutes et il n'en est pas une qui ne porte son fruit. La doctrine du Karma, dans laquelle les œuvres de chacun déterminent les formes sous lesquelles il revivra plus tard, constitue également comme nous l'avons vu, l'essence même du brahmanisme. Mais dans le bouddhisme la morale est bien plus élevée. D'abord elle tient compte de la vie intérieure, de tous ces actes qui se commettent chaque jour au dedans de l'homme, dans le mystère de son for intérieur.
Comme l'Evangile, Bouddha répute meurtrier celui qui veut du mal à son semblable, et comme coupable de sensualité celui qui convoite seulement le fruit défendu. Puis il n'admet pas le rachat des fautes par la pénitence ; nulle expiation, volontaire ou involontaire, ne peut empêcher l'effet de suivre la cause, l'action d'amener ses résultats. Enfin la différence fondamentale consiste dans l'ardent esprit de charité qui anime cette morale nouvelle, dans son humilité, dans sa douceur, dans sa bienveillance, dans sa tolérance universelle. Une réforme religieuse qui relevait les malheureux opprimés par le régime des castes, qui les rendait, sinon politiquement, du moins théoriquement , les égaux par leur nature et par leur avenir de leurs maîtres orgueilleux; une réforme qui apportait de tendres paroles et de doux préceptes dans une société pliée par un régime de fer ; qui surtout se vantait de montrer les causes de la douleur, de faire remonter jusqu'à ses sources, de donner les moyeu s de la détruire à une race amollie par un climat trop fort et épouvantée par les cauchemars d'une religion farouche, comme par les soudaines fureurs des éléments impitoyables, une telle réforme avait des chances incomparables de succès.
Elle était née de besoins évidents et elle était faite pour y répondre. Qu'on n'aille donc pas chercher dans les subtilités de ses docteurs et dans leurs dernières déductions philosophiques, des raisons de s'étonner du triomphe du bouddhisme , et des contradictions entre sa morale et sa doctrine. La doctrine vint plus tard, et le peuple d'ailleurs ne l'entendit jamais. Ce qu'il entendit, ce fut le grand cri de charité et d'espérance qui tout à coup traversa son ciel et auquel il répondit aussitôt par tous les échos de son âme. Des causes matérielles vinrent en aide aux causes spirituelles pour faciliter la propagation du bouddhisme dans l'Inde. Toute la partie septentrionale de la péninsule, constituant l'Hindoustan proprement dit, se trouva réunie, deux siècles et demi avant notre ère, en un seul empire, dont le chef était Asoka.
Dans une monarchie absolue, il suffit que le souverain adopte une religion pour qu'on la voie aussitôt fleurir et se répandre. Ce fut ce qui arriva pour le christianisme dans l'empire romain lorsque Constantin s'y convertit. Asoka, suivant une expression que plusieurs auteurs ont déjà employée avec justesse, fut le Constantin bouddhique de l'Inde. Les précieux documents qu'il a laissés , et qui consistent en inscriptions gravées sur des colonnes et des rochers dans toutes les parties de son vaste empire, montrent à la fois avec quelle ardeur il s'appliqua à faire triompher les nouvelles doctrines , et combien il est vrai que le côté vraiment populaire et accessible de ces doctrines, celui qui les fit accepter tout d'abord par les ignorants aussi bien que par les sages, par les Parias comme par les Brahmanes, ce fut leur morale bienfaisante et leur esprit de charité.
La philosophie bouddhique avait ses sources plus haut, jusque dans les anciennes sectes contemporaines du brahmanisme primitif et elle ne devait se développer que plus tard. L'Église bouddhique elle-même, avec ses congrégations religieuses, sa confession, ses reliques, son Bouddha déifié, n'était pas encore fondée. La légende du Bouddha ne circulait pas encore, et c'est à peine si, une ou deux fois, Asoka nomme le grand réformateur. La seule révolution qu'on peut faire dater du règne de ce prince, révolution fondamentale qu'il contribua de toutes ses forces à accomplir, ce fut la transformation de la morale, le nouvel aspect des devoirs des hommes les uns envers les autres , le renverse ment du pesant joug brahmanique, l'aube de cette ère de douceur et de profonde charité qui renouvela de fond en comble le vieux monde asiatique.
Peu à peu cependant, le bouddhisme devint une religion régulièrement constituée, ayant ses dieux, ses cérémonies, son culte et sa philosophie. Malheureusement pour son triomphe définitif, elle manqua de divinités, et, sans en proposer aucune en particulier à l'adoration de la Fig. 139. — Nagda. Ruines d'un portique sur le bord d'un lac (probablement du xe siècle). {Hauteur totale : 5m25.) foule qui ne peut s'en passer, elle laissa subsister toutes celles du brahmanisme. En vain les plaça-t-elle au-dessous de l'homme religieux et surtout de l'homme parvenu à l'état de Bouddha. Leur multitude ne perdit jamais que bien faiblement ses droits dans l'esprit superstitieux des masses, et, plus tard, cette foule de dieux, écrasant le bouddhisme et l'absorbant, le força de se fondre avec le brahmanisme.
Ainsi peut-on expliquer que le pays où il avait pris naissance fut justement celui où il disparut à jamais. Il avait accepté la religion de ce pays, et il devait être absorbé par elle. Pour le reste de l'Asie, il arriva avec le cortège des dieux brahmaniques, qui plurent à l'imagination et contribuèrent à le faire triompher. Dans l'Inde, où ces dieux avaient régné si longtemps, ils ne pouvaient être renversés pour toujours par une religion qui avait seulement la prétention de les reléguer à un rang secondaire, mais qui ne les remplaçait point. Les sectes bouddhiques se multiplièrent bientôt comme s'étaient multipliées aussi les sectes brahmaniques, et tandis que, dans les temples, le Bouddha fut bientôt un dieu parmi les autres, dont peu à peu la légende fixa les traits, il devint pour certaines sectes un état supérieur vers lequel tendent toutes les créatures , auquel elles parviennent par leur mérite après des milliers de renaissances et des périodes de t emps. incommensurables; état dans lequel elles deviennent capables d'exercer une mission de salut pour les autres habitants de l'univers, après quoi elles rentrent pour jamais dans le repos éternel du Nirvana, leur fin bienheureuse et suprême.
Le Bouddha Çakya-Mouni n'était pas pour les sectes nouvelles le seul qui dût apporter la vérité au monde. Un autre viendrait, puis un autre, apportant de nouvelles lumières, de nouvelles forces, montrant des chemins plus courts pour arriver à la perfection. Seulement , desnombres fabuleux de siècles sépareraient ces apparitions, car il faut bien longtemps pour former un Bouddha, et l'imagination hindoue, q ue rien ne trouble ou ne déconcerte, entassait dans ses calculs des série s de kalpas, période déjà presque impossible à évaluer pour nos modestes facultés de conception occidentales. L'état qui prépare le mieux à l'état de Bouddha est celui d'ascète. Et de là vint le système monastique qui bientôt couvrit l'Inde de monastères.
Tuer en soi le désir, cause de la vie et de la douleur, voilà qu el était le plus prompt moyen de devenir un Bouddha. C'est là ce qu'enseignent les quatre grandes vérités qui sont le fondement de la loi bouddhique. Vérités qui s'adressaient aux religieux et non à la foule ; car il fallait être déjà bien avancé dans la voie de la perfection pour les comprendre et pour les pratiquer. « Voici, religieux, dit le Lolita Vistara, les quatre vénérables vérités : La douleur, l'origine de la douleur, l'empêchement de la douleur, la voie qui conduit à l'empêchement de la douleur. ce Et qu'est-ce que la douleur ? C'est la naissance même qui est la douleur, la vieillesse, la maladie, la mort, la séparation d'avec ce qu'on aime et l'union avec ce qu'on n'aime pas, voilà la douleur.
Ce qu'on désire et ce qu'on n'obtient pas en le recherchant avec ardeur, cela même est la douleur. En un mot, l'objet des cinq prises de possession par les sens étant douleur, c'est ce qu'on appelle la douleur. Fig. 140. — OmkargL. Colonnes du temple de Siddeswahra (probablement du XIIe siècle). (Echelle des colonnes du second plan : 16n"u pour lnl.) « Et quelle est l'origine de la douleur ? C'est ce désir qui se renouvelle sans cesse, qui va avec la passion du plaisir, qui çà et là réjouit ; voilà l'origine de la douleur. « Et quel est l'empêchement de la douleur ? C'est l'apaisement sans qu'il en reste rien et l'empêchement de ce désir qui se renouvelle sans cesse, qui va avec la passion du plaisir et réjouit çà et là, se reproduit et est satisfait.
Voilà l'empêchement de la douleur. « Et quelle est la voie qui conduit à l'empêchement de la douleur ? C'est la vénérable voie, composée de huit parties, telle3 que : la vue parfaite, jusqu'à la contemplation parfaite. Ainsi est dite la vénérable vérité de la voie qui conduit à l'empêchement de la douleur. « Ce sont là, religieux, les quatre vénérables vérités. » CIVILISATIONS DE L'iXDE. Outre le désir de tuer la douleur et d'atteindre bientôt au glorieux état de Bouddha, puis au repos parfait, une autre raison précipita une foule de disciples dans la vie retirée des couvents. C'est que l'égalité, proclamée en principe par le bouddhisme, régnait en fait au fond des monastères : Soudras, Parias, Tchandalas valaient le Brahmane et mangeaient avec lui lorsqu'ils étaient entrés dans la même sainte congrégation.
Les femmes elles-mêmes eurent leurs couvents, et cessèrent d'être les êtres faibles , soumis à une constante tutelle, que décrivait Manou. La vie était sévère pourtant au fond de ces monastères, taillés dans les profondeurs des montagnes, que l'Inde construisit pendant mille ans, et dont l'architecture merveilleuse nous frappe aujourd'hui d'étonnement. Il fallait pour y être admis faire vœu de pauvreté et de chasteté. Femme, enfant, fortune, devaient être abandonnés pour se consacrer à une existence nouvelle. Le moine ne devait rien posséder, vivre d'aumônes, niais sans en demander, et ne pas recevoir des mains charitables plus qu'il ne lui fallait pour un repas. Il devait enseigner la paix et la vérité aux hommes , fonder des hôpitaux et des asiles pour les pauvres et les voyageurs, tâcher d'empêcher les guerres et professer la plus grande tolérance pour toutes les religions, les considérant comme des formes inférieures d'une même vérité.
Il élevait les enfants et leur apprenait à avoir le plus grand respect pour leurs parents, car, disent les livres bouddhiques , « quand même un enfant prendrait sa mère sur une épaule et son père sur l'autre et les porterait ainsi pendant cent ans, il ferait moins pour eux qu'ils n'ont fait pour lui. » Le bouddhisme apporta au vieux monde asiatique un esprit de charité et une morale d'une élévation inconnue jusqu'alors. Un savant éminent, Max Muller, le proclame hautement dans le passage suivant, conforme d'ailleurs à ce que plus d'un missionnaire avait écrit avant lui. « La morale la plus pure qui ait été enseigné à l'humanité avant l'avènement du christianisme (c'est un chrétien convaincu qui parle) fut enseigné par des hommes aux yeux desquels les dieux étaient des ombres vaines, par des hommes qui n'élevaient pas d'autels, qui n'en élevaient pas même au Dieu inconnu. )) La dernière partie de cette assertion, confirmant les idées qu'on se fait encore en Europe du bouddhisme, est tout à fait erronée, comme nous le prouverons bientôt en montrant par les monuments que jamais religion n'eut en réalité plus de dieux que le bouddhisme.
Ce qui concerne l'élévation de la morale bouddhique est au contraire parfaitement exact. Aucune religion n'eut de morale plus pure, de plus douces paroles pour toutes les créatures, de compassion plus profonde pour la condition humaine. Bouddha a cherché les moyens de soustraire les hommes Fig. 141. Onikargi. Ruines du temple précédent. Soubassement et piliers. {Les éléphants ont environ l"1 50 de hauteur.) à leur dure destinée, et les hommes sont venus à lui. Ce fils de roi devenu mendiant pour partager la misère des foules et leur enseigner la charité, est un des plus grands charmeurs qui aient régné sur le monde. Partout où s'est implanté la religion qui devait porter son nom, elle a conquis les âmes et les a conquises surtout par la douceur, la charité et l'abnégation des missionnaires qui l'enseignaient.
Elle a adouci les mœurs de l'Asie et transformé en hommes paisibles des barbares sanguinaires. Les farouches Mogols, qui édifiaient jadis des pyramides avec des têtes humaines, sont devenus sous son influence cultivés et lettrés. On pourrait dire du bouddhisme qu'il est le plus élevé des enseignements religieux qu'a connus le monde s'il n'était pas en même temps celui qui a le mieux plié les hommes à la servitude. Nous pouvons conclure de ce qui précède que le bouddhisme se différencie du brahmanisme, en premier lieu par l'élévation de sa morale et son esprit de tolérance et de charité ; en second lieu par la place immense qu'il attribue à l'homme dans l'univers, place qu'aucune autre religion ne lui attribua jamais.
La nature, changeant sans cesse et créant des formes de plus en plus parfaites, aboutissait à l'homme, et celui-ci, par l'effort de sa vertu et de sa volonté, pouvait devenir à la fin, non pas un dieu, mais plus qu'un dieu; il pouvait devenir un Bouddha, c'est-à-dire l'être accompli, l'être qui n'en est plus un, à la fois le principe et la fin, tout et rien, l'immensité et le néant, la conscience de l'univers; et, comme l'univers, suite d'états transitoires, n'est qu'une illusion, la conscience de l'illusion — un être tout ensemble si vague et si grand qu'il faut renoncer à le définir si l'on n'a point la prodigieuse hardiesse des théologiens hindous ni leur invention affolante et démesurée dans les images et dans les nombres.
Ces spéculations formidables, qui déconcertent nos cerveaux occidentaux, ne furent pas même entrevues, nous le répétons encore, par les millions de disciples que Bouddha compta dans la suite des siècles parmi les rangs les plus obscurs de la société , parmi les ignorants, les petits et les humbles. Ceux-là entrèrent dans ses temples, fiers d'y coudoyer l'orgueilleux Brahmane, se prosternèrent devant son image divinisée, adorèrent ses reliques, célébrèrent des fêtes solennelles en l'honneur de son vase à aumônes. Ils ne comprirent de lui que sa douce charité, et se rappelèrent avec délices qu'un des compagnons de Bouddha ayant demandé à boire à l'une des dernières femmes du peuple, — Seigneur, avait humblement répondu la pauvre créature — sachant qu'un homme de caste aimerait mieux mourir que d'accepter une goutte d'eau de sa main s'il connaissait qui elle était — Seigneur, je suis une Tchandala. — Je ne te demande pas si tu es ou non une Tchandala, avait répliqué le sage avec douceur, mais j'ai soif et je te demande de me donner à boire.
Fait bien simple en apparence, mais miracle de charité pour un Hindou et signal de relèvement profond pour des multitudes de créatures humaines ! Tel fut le bouddhisme. Et, que sa philosophie se perdît plus tard dans des abstractions voisines de l'hallucination, ou que son culte se noyât dans les rites, les cérémonies et les symboles brahmaniques, il n'en deFig. 142. — Binderabun. Temple de Gobindeo (xvie siècle). (Hauteur de la façade : 14m.) vait pas moins, par son insondable bienveillance, devenir un principe régénérateur d'une puissance et d'une efficacité telles que l'histoire de l'humanité n'en présente point qui l'égale.
§ 4. — LE CULTE BOUDDHIQUE D'APRÈS LES MONUMENTS. Lorsque le bouddhisme fut révélé à l'Europe, il y a bien peu d'années encore, par la traduction d'écrits philosophiques postérieurs de six siècles au moins à Bouddha, on éprouva un étonnement profond en croyant constater qu'une religion qui avait soumis 500 millions d'hommes à sa loi ne reconnaissait aucun dieu, considérait le monde comme une illusion vaine, et n'offrait que le néant aux aspirations des hommes. Avant de visiter l'Inde, je ne savais naturellement du bouddhisme que ce qu'en disent les livres auxquels je viens de faire allusion, et dont je parlerai plus loin. Il me restait cependant des doutes sérieux sur la possibilité de convertir des millions d'hommes demi-barbares avec de froides négations philosophiques.
Une religion n'ayant pour base que de tels principes, apparaissant brusquement dans le monde, et disparaissant aussi brusquement du pays où elle avait pris naissance, me paraissait un phénomène contraire â tout ce que nous apprend l'histoire. J'espérais donc que l'étude des monuments bouddhiques, si négligée par les savants européens qui se sont occupés du bouddhisme, éclairerait de lueurs nouvelles l'histoire de cette religion. Cet espoir n'a pas été déçu. L'examen des bas-reliefs dont les anciens monuments de l'Inde sont couverts, m'a bientôt prouvé que la religion bouddhique, telle qu'elle fut pratiquée par les Hindous pendant 1000 ans, différa complètement de ce que nous apprennent les documents écrits.
Ce n'est pas en effet dans les livres, mais bien dans les monuments, qu'il faut étudier ce que fut autrefois le bouddhisme, et ce que les monuments nous disent diffère absolument de ce que les livres européens nous enseignent. Les monuments nous prouvent que cette religion, dont les savants modernes ont voulu faire un culte athée, fut au contraire le plus polythéiste de tous les cultes. Sans doute dans les premiers monuments bouddhiques, vieux de dixhuit à vingt siècles, tels que les balustrades de Bharhut, Sanchi, Bouddha-Gaya, etc., le réformateur ne figure qu'à l'état d'emblème. On adore l'empreinte de ses pieds, l'image de l'arbre sous lequel il arriva à la suprême sagesse ; mais bientôt nous voyons Bouddha devenir dieu et figurer dans tous les sanctuaires.
Il est d'abord seul ou presque seul comme dans les plus anciens temples d'Ajunta, puis il se mélange graduellement aux dieux brahmaniques : Indra, Kali, Sarasvati, etc., comme on peut le voir dans les temples bouddhiques de la série des monuments d'Ellora. Noyé plus tard dans la foule des dieux qu'il domi liait jadis, il finit, après quelques siècles, par ne plus être considéré que comme une incarnation de Vishnou. Ce jour-là le bouddhisme était mort dans l'Inde. Fig. 143. — Binderabun. Détails du temple précédent. {Hauteur du pilier à gauclie : 14m.) La disparition, ou plutôt la transformation qui vient d'être indiquée en quelques lignes, demanda un millier d'années pour s'accomplir. Les monuments nombreux qui en retracent l'histoire furent édifiés du troisième siècle avant J.-C. au septième de notre ère.
Pendant cette longue période, Bouddha ne cessa d'être adoré comme un dieu tout-puissant par ses fidèles. Les légendes nous le montrent apparaissant à ses disciples et leur accordant des faveurs. Un des hommes qui fut le plus versé dans le culte bouddhique, grâce à une longue initiation dans l'Inde, le pèlerin Hiouen Thsang, qui visita la péninsule au septième siècle de notre ère, raconte avoir vu, dans une grotte sacrée, Bouddha apparaître devant lui. Légendes et monuments sont donc parfaitement clairs, et, si l'étude du bouddhisme s'était d'abord appuyée sur eux, on se ferait assurément de cette religion une idée tout autre que celle qui règne aujourd'hui. Malheureusement l'étude des monuments de l'Inde a été complètement négligée jusqu'ici par les savants européens.
Les Indianistes qui nous ont fait connaître le bouddhisme n'avaient jamais visité l'Inde. Ils n'avaient étudié cette religion que dans les livres, et un hasard malheureux les fit tomber sur des ouvages de sectes philosophiques, écrits cinq ou six siècles après la mort de Bouddha, et absolument étrangers à la religion pratiquée réellement. Les spéculations métaphysiques, qui ont tant étonné les Européens par leur profondeur, n'avaient d'ailleurs absolument rien de nouveau. Depuis que les livres de l'Inde sont mieux connus, on les a retrouvées dans les œuvres des sectes philosophiques qui se développèrent pendant la période brahmanique. L'athéisme, le mépris de l'existence, la morale indépendante des croyances religieuses, le monde considéré comme une vaine apparence, etc., apparaissent dans les livres philosophiques connus sous le nom d'Upanishads, dont il existe près de deux cent cinquante, datant de toutes les époques.
On rencontre dans quelques-uns les mêmes doctrines que dans les écrits philosophiques des bouddhistes. Leurs auteurs professent également la doctrine du Karma, base fondamentale du bouddhisme comme de toutes les sectes religieuses de l'Inde, doctrine d'après laquelle les actes accomplis dans cette vie déterminent la condition de l'homme dans les futures existences et qui forme également la base du code de Manou. La fin ultime de ces renaissances est l'absorption dans le principe universel des choses, le Brahma dont parle Manou, bien proche parent du Nirvana bouddhique. L'âme est alors, et seulement alors, soustraite aux renaissances. i i i— r 1 i Heath. Fig. 144. — Détails d'un pilier de la face latérale du temple précédent.
CIVILISATIONS DE L'iXDB. Pour arriver à cet état final d'absorption, bouddhistes et brahmanistes enseignent également qu'il faut supprimer le désir, renoncer aux biens de ce monde, et mener la vie de contemplation des anachorètes. Les théories philosophiques de l'âge bouddhique furent donc les mêmes que celles de l'âge brahmanique qui l'avait précédé. Ce sont des théories qui se développèrent parallèlement à la religion enseignée par les prêtres et pratiquée par la foule, mais qui en diffèrent essentiellement. Considérer ces doctrines comme le bouddhisme lui-même , serait commettre une erreur aussi grande que de confondre les théories de certains Upanishads avec celles du brahmanisme. Le bouddhisme n'ayant été connu d'abord en Europe que par les spéculations philosophiques de quelques-uns de ses disciples, on a pris naturellement ces spéculations pour le bouddhisme lui-même.
Il était facile d'imaginer pourtant que ce n'est pas avec de froides spéculations philosophiques qu'on fonde une religion comptant cinq cent millions de sectateurs. De telles erreurs sont excusables d'ailleurs chez des savants qui, ayant consacré leur temps à étudier les livres, n'en ont pas eu pour étudier les hommes. Dans deux mille ou trois mille ans, quand le centre de la civilisation se sera déplacé, que nos livres et nos langues seront oubliés, il se rencontrera probablement alors quelque professeur qui, ayant découvert la langue anglaise et traduit les premiers ouvrages qui lui seront tombés sous la main, tels que les Premiers principes de Spencer ou Y Origine des Espèces de Darwin, les donnera comme l'exposé des doctrines que professaient les peuples chrétiens au dix-neuvième siècle.
Il faut d'ailleurs n'avoir jamais pris la peine d'observer des Hindous pour supposer qu'ils aient pu pratiquer une religion sans divinités. Pas de dieux pour l'Hindou! Mais le monde en est plein pour lui. Il adresse ses prières au tigre qui dévore ses troupeaux, au pont du chemin de fer construit par l'Européen, et au besoin à l'Européen lui-même. Vous lui ferez, pour peu que vous y teniez, apprendre par cœur ce catéchisme des bouddhistes du sud, récemment composé avec l'assistance d'Européens, qui enseigne que le monde n'a pas de créateur, que tout n'est qu'illusion ; mais cela ne l'empêchera pas d'éprouver le besoin d'adorer le grand Bouddha et tous les dieux du panthéon où il règne. Le plus ancien des livres bouddhiques, le Lolita Vistara, vieux d'environ dixhuit cents ans et déjà postérieur par conséquent de six siècles environ à Bouddha, contient un certain nombre de dissertations sur les illusions et la vanité des choses de ce monde.
Mais à qui Bouddha enseigne-t-il ces vérités? Aux dieux d'abord, à ces dieux innombrables dont il est question à chaque page du livre, et qui, Brahma à leur tête, président à la naissance du réformateur qui devait devenir dieu à son tour, l'accompagnent partout, et finissent par l'adorer. Naturellement les contradictions pleuvent à chaque page du livre, mais ces contradictions n'en sont pas pour l'Hindou. Sa pensée est moulée dans une forme tout au tre que la nôtre. Notre logique européenne n'existe pas pour lui. Il n'y a pas un seul de ses livres, depuis les antiques épopées duRamayana et Fig. 145. — Temple de Madan-Mohan à Binderabun ( xvnc siècle), {hauteur de la tour : 21"' 40.) du Mahabharata jusqu'aux œuvres philosophiques auxquelles nous faisions allusion plus haut, qui ne soit plein de prodigieuses contradictions.
La logique ne manque pas toujours sans doute, mais cette logique est toute féminine. Poussée parfois à l'extrême dans ses déductions, elle ne se préoccupe jamais des contradictions. Il faut donc, quand on veut comprendre le bouddhisme, considérer, à côté des spéculations philosophiques qui s'y sont superposées, la multitude des dieux dont les religions de l'Inde ne sauraient se passer. Bouddha n'essaya pas plus d'ébranler le panthéon brahmanique qu'il n'essaya, contrairement à l'erreur tant de fois répétée, de toucher au régime des castes. Cette pierre angulaire de la constitution sociale de l'Inde , aucun réformateur n'aurait jamais été assez puissant pour l'ébranler. Ce qui précède montre facilement que le bouddhisme ne fut qu'une simple évolution du brahmanisme , puisqu'il en conserva tous les dieux et n'en changea que la morale.
Ce n'est sans doute qu'au bout de plusieurs siècles qu'il se différencia un peu nettement de l'ancien culte, et il est douteux qu'à ses débuts on l'ait considéré comme un culte nouveau. Rien n'indique qu'Asoka ait jamais cru professer une religion nouvelle; c'est à peine si Bouddha est mentionné une ou deux fois dans les nombreux édits religieux dont ce roi couvrit l'Inde, et dont un grand nombre nous sont restés. Il y recommande la plus grande tolérance pour toutes les sectes religieuses, et le bouddhisme devait alors se présenter simplement à lui comme l'une d'elles, estimable surtout par l'esprit charitable du célèbre fils de roi qui l'avait fondée. Nous prouverons bientôt que le bouddhisme disparut dans l'Inde par absorption graduelle dans l'ancien brahmanisme.
Dans les contrées autres que l'Inde où il s'établit, Cambodge, Birmanie, etc., le panthéon brahmanique l'accompagna également; mais ce panthéon n'y ayant jamais régné auparavant, il n'y avait pas de Brahmanes intéressés Fig. 146. — Muttra. Tour du Sati-Buri. (xvie siècle.) (Hauteur : environ 17m.) 3G5 à lui rendre la suprématie, et Bouddha y conserva toujours la place prépondérante qu'il perdit dans l'Inde. On a discuté pendant longtemps pour savoir si les célèbres monuments d'Angkor étaient bouddhiques ou brahmaniques, en raison du mélange d'emblèmes bouddhiques et sivaïques qu'on y observe. Ces discussions ne se seraient certainement pas produites, si les savants qui ont observé les monuments du Cambodge avaient d'abord étudié ceux de l'Inde, du Népal surtout.
Ils y Fig. 147. — Odeypour. Palais du Maha-Rana (xviie siècle). Détails de la façade donnant sur la grande cour. auraient retrouvé le même mélange des deux cultes. Ils l'auraient d'ailleurs remarqué également dans une contrée voisine, la Birmanie. M. Wheeler, ancien fonctionnaire anglais dans cette contrée, fait observer que les Birmans, bouddhistes comme on le sait, adorent aussi les dieux védiques et notamment Indra et Brahma, et que le roi de Birmanie entretient des Brahmanes à sa cour. 11 fait également remarquer que les khans mogols de l'Asie, dans le voisinage du mont Altaï, adorent encore les dieux védiques. Les faits que nous venons d'exposer montrent visiblement que l'abîme profond qu'on supposait autrefois séparer le bouddhisme du brahmanisme, alors qu'on ne connaissait le premier que par les livres, n'a jamais existé.
Ce n'est que l'idée préconçue de cette séparation qui a pu empêcher de voir le lien profond qui les rattache. Un des plus pénétrants observateurs européens qui aient habité l'Inde, Hogdson, citant certaines images sivaïques qu'on observe dans des temples bouddhiques de l'Inde, se donne beaucoup de mal pour tâcher d'expliquer leur présence. On ne pourrait admettre un instant, dit-il, de fusion entre deux cultes aussi profondément séparés — suivant lui — que le sont le ciel et la terre. Hogdson était alors pourtant résident anglais au Népal, et il n'avait qu'à jeter les yeux autour de lui pour voir à quel point les dieux bouddhiques et brahmaniques étaient mélangés dans les temples de la contrée qu'il habitait.
Mais à cette époque les deux religions étaient considérées comme trop distinctes pour que l'idée qu'elles eussent quelque chose de commun pût naître dans l'esprit. Cet exemple d'une doctrine préconçue masquant l'évidence est d'autant plus curieux, que cette doctrine est précisément exposée dans un travail {On the extrême resemb lance that prevails behoeen many of tke symhols of buddhisme and sivaïsm) où l'auteur montrait, par de nombreux exemples, combien les lettrés hindous eux-mêmes confondent les images brahmaniques et bouddhiques que contiennent les anciens temples (*). La raison de cette confusion est facile à comprendre si on se reporte à ce que j'ai dit de la fusion qui finit par se produire entre le bouddhisme et le brahmanisme.
§ 5. — DISPARITION DU BOUDDHISME DANS L'INDE. Personne n'ignore qu'après s'être répandu de l'Inde dans le reste de l'A sie, avoir envahi la Chine, la Tar tarie russe, la Birmanie, etc., le (*) L'analogie entre les images et les emblèmes des deux cultes se présente dans des cas innombrables. On trouvera par exemple dans une des plancbes de cet ouvrage une statue que j'ai prise à Badami, dans un temple du sixième siècle de notre ère, représentant Vishnou sur le serpent Ananta, tout à fait identique à la représentation de Bouddha assis sur un serpent telle qu'on la voit sur des bas-reliefs d'Amravati, du cinquième ou sixième siècle de notre ère. J'ai visité à Gaya un temple brahmanique, dit de Vishnou Pad (temple du pied de Vishnou) où on adore l'empreinte supposée du pied de Vishnou absolument comme les bouddhistes adorent l'empreinte du pied de Bouddha.
Dans ce dernier cas, il y a eu simple substitution d'un nom à un autre. Les exemples de cette sorte existent par milliers dans l'Inde. bouddhisme, devenu aujourd'hui la religion de cinq cent millions d'hommes, c'est-à-dire du tiers du genre humain, a disparu presque entièrement du pays qui lui avait donné naissance, vers le septième ou huitième siècle de notre ère. Il ne continue à subsister dans l'Inde que sur les deux frontières extrêmes de ce vaste empire : au Népal dans le Nord, et à Ceylan dans le Sud. Les livres hindous se taisant absolument sur cette disparition, on a eu recours jusqu'ici pour l'expliquer à l'hypothèse de persécutions violentes. En admettant que le caractère si Fig. 148. — Odeypour.
Palais précédent (façade donnant sur le lac). tolérant des Hindous soit compatible avec l'idée de persécutions religieuses, et que les persécutions puissent détruire une religion au lieu de faciliter sa propagation, conformément à tout ce que nous apprend l'histoire ; en admettant, dis-je, ces hypothèses invraisemblables, on se trouverait encore en présence de cette difficulté : pourquoi, dans un pays divisé, comme l'était autrefois l'Inde, en une centaine de petits royaumes, tous les princes à la fois se seraient-ils brusquement décidés à renoncer à la religion pratiquée par leurs ancêtres depuis des siècles et auraient-ils obligé leurs sujets à en pratiquer une autre? J'ai commencé à entrevoir la cause de la transformation du bouddhisme aussitôt que je me suis mis à étudier les monuments de l'Inde ; j'en ai compris clairement le mécanisme dès que j'ai visité le Népal, et j'ai reconnu alors combien étaient erronées les explications proposées jusqu'ici.
Après avoir étudié attentivement la plupart des monuments importants de l'Inde, je suis arrivé à cette conclusion, basée sur l'étude de monuments nombreux, que le bouddhisme a disparu tout simplement parce qu'il s'est graduellement fondu dans la religion d'où il était né. Cette transformation s'est faite d'une façon très lente; mais dans un pays où il n'y a pas d'histoire, où l'on rencontre parfois des périodes de cinq à six siècles desquelles nous ne savons absolument rien, il n'existe aucun moyen de rattacher les termes extrêmes des phases qui nous apparaissent brusquement. Nous sommes à leur égard dans la situation des anciens géologues, qui, voyant les transformations considérables qu'ont subies les diverses couches du globe et ses habitants, et ne voyant pas les périodes intermédiaires de ces transformations, supposaient qu'elles étaient le résultat de violents cataclysmes.
Une science plus avancée leur a montré pourtant que c'est par une série d'évolutions insensibles que se sont produites ces transformations gigantesques. Les monuments de l'Inde nous disent clairement, lorsqu'on examine avec quelque soin les bas-reliefs et les statues dont ils sont couverts, l'histoire de la transformation du bouddhisme. Ils nous montrent comment le fondateur de la religion qui dédaignait tous les dieux devint dieu lui-même, et finit, après n'avoir figuré dans aucun temple, par figurer dans tous les sanctuaires. Comment il se confondit graduellement avec les anciennes divinités brahmaniques, et comment, après avoir dominé leur foule, il finit par n'être plus un jour qu'une divinité accessoire et disparaître finalement dans leur nombre.
Afin de rendre indiscutable la théorie qui vient d'être exposée pour expliquer le mécanisme de la transformation, et par suite de la disparition, du bouddhisme dans l'Inde, il faudrait pouvoir se reporter au septième siècle environ de notre ère, ou bien découvrir une contrée qui fût à une phase correspondante à celle que traversa l'Inde à cette époque. Or le Népal, un des berceaux du bouddhisme, se trouve être la région où il a le mieux résisté aux causes de transformation qui le menacèrent partout lorsqu'il se trouva en contact avec l'antique brahmanisme. Cette contrée traverse précisément maintenant la phase où le bouddhisme s'était déjà mélangé avec le brahmanisme, sans s'être encore fusionné avec lui.
Les dieux hindous et bouddhiques sont tellement mélangés dans les temples du Népal qu'il est souvent impossible de dire à quel culte un temple appartient. C'est là ce qu'ont reconnu d'ailleurs, mais sans parvenir à l'expliquer, les savants anglais qui ont étudié le Népal. Le fait, qui semble si inexplicable quand il n'est pas éclairé par l'étude des anciens monuments de l'Inde, est au contraire très aisé à concevoir lorsqu'on les a examinés avec soin. On constate en effet, comme je le disais plus haut, que la même confusion de divinités s'est produite partout à une certaine période , et on comFig. 149. — Odeypour. Palais dans une île du lac prend aisément alors comment d'anciens temples peuvent être attribués, même par des savants indous, tantôt à un culte, tantôt à un autre.
La même explication nous fait comprendre le fait, si bizarre en apparence, de temples bouddhiques, jaïniques ou brahmaniques construits à côté les uns des autres pendant les mêmes périodes. Si l'on se reporte à la phase où les deux cultes , déjà bien mélangés , étaient près de se confondre, on comprend aisément qu'un souverain leur ait distribué ses libéralités avec autant d'impartialité que pouvait le faire un roi du moyen-âge à l'égard des églises consacrées à divers saints. Il ne nous reste qu'un seul récit d'un voyageur dans l'Inde, relatif à l'époque à laquelle nous faisons allusion, celui du pèlerin chinois Hiouen Thsang, et nous y voyons précisément un souverain hindou, à l'occasion d'une fête, partager également ses libéralités entre les CIVILISATIONS DE L'iSDE.
47 I cultes dominant alors, faisant des présents, le premier jour aux sectateurs du bouddhisme, le second jour aux sectateurs du brahmanisme. On était donc déjà à cette phase où ces cultes divers étaient très conciliâmes ; phase qui précéda celle où ils se réunirent en un seul. L'étude de la religion actuelle du Népal montre facilement comment s'opéra cette fusion. La date de l'introduction du bouddhisme au Népal est très ancienne. Suivant les traditions, Bouddha y serait venu lui-même. C'est, en tout cas, dans les anciens monastères du Népal qu'ont été découverts les plus vieux manuscrits sur la religion bouddhique. Suivant les mêmes traditions, Asoka, roi de Magadha, qui régnait dans le troisième siècle avant Jésus-Christ, aurait fait un pèlerinage au Népal pour visiter les temples de Sambunath, Pashpatti, etc.
Il serait, suivant elles, le fondateur de la cité de Patan, dont le nom newar est Lalita Patan, corruption supposée de Pataliputra, nom que portait dans l'Inde la capitale d' Asoka. Plusieurs temples en forme de tumulus lui sont attribués depuis un temps immémorial. Le Népal fut donc un des berceaux du bouddhisme, et cette religion y règne depuis plus de deux mille ans. Si l'isolement de cette région de l'Inde a préservé le bouddhisme de la disparition observée dans le reste de la péninsule, il ne l'a pas empêché — les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets — de subir des transformations analogues à celles qui l'ont fait disparaître ailleurs. En raison des circonstances où se trouvait le Népal, le processus de la disparition a été plus lent, et c'est grâce à sa lenteur que nous pouvons nous rendre compte de ce qu'était le bouddhisme dans l'Inde vers le septième ou huitième siècle de notre ère, alors que ses antiques institutions monacales avaient disparu, que les fonctions sacerdotales étaient redevenues héréditaires, et que les anciennes divinités avaient repris leur empire.
Bouddhisme et brahmanisme forment aujourd'hui au Népal, ainsi que dans l'Inde au septième siècle, deux religions nominalement distinctes; mais ayant l'une pour l'autre cette tolérance qui, d'après les faits signalés plus haut, devait exister dans le reste de l'Inde avant la phase de disparition du bouddhisme. Cette tolérance, qu'explique ........... suffisamment l'analogie des deux croyances, va si loin, que les sectateurs des deux cultes ont, comme nous le verrons, un certain nombre de pagodes, de divinités et de fêtes communes. Au lieu de considérer, avec certaines sectes philosophiques bouddhiques, le monde comme formé uniquement d'une matière éternelle, douée de propriétés créatrices et constituant la seule divinité de l'univers, le bouddhisme du Népal propose à l'adoration de ses fidèles une trinitë suprême.
Elle comprend : 1° Adi-Bouddha, qui en est le principal personnage : il représente l'esprit ; 2° Dharma, représentant la matière ; 3° Sangha, représentant le monde visible, produit par l'union de l'esprit et de la matière. Cette trinité, assez parente, comme on le voit , de la trinité brahmanique, Brama, Vishnou^et Siva, a pour symbole un triangle ayant un point à son centre. Ce centre est l'emblème d' AdiBouddha, considéré en définitive comme la première cause. Au-dessous de cette trinité supérieure se trouvent placés les dieux de l'ancien panthéon brahmanique, Vishnou, Siva, Ganesa,Laksmi, etc. Simples émanations de la puissance suprême, ils sont créés par elle pour gouverner le monde. Descendus du rang supérieur qu'ils possédaient dans la religion brahmanique, ils occupent cependant encore un rang assez élevé pour avoir droit à l'adoration de tous les mortels.
Les théories des bouddhistes du Népal sur l'âme humaine ne diffèrent pas sensiblement des anciennes théories brahmaniques. L'âme est considérée, ainsi d'ailleurs que celle de tous les animaux, comme une émanation d' Adi-Bouddha, et, après de nombreuses transmigrations, elle doit retourner dans le sein de l'être suprême dont elle émane. La délivrance de cette longue série de transmigrations par l'absorption dans le sein d' Adi-Bouddha, est le but suprême proposé comme récompense à tous les fidèles. Le nombre et la nature de ces transmigrations dépendent entièrement de la conduite pendant la vie , les actes des hommes déterminant fatalement leur future destinée. Quant au fondateur du bouddhisme lui-même, il est envisagé, de même que les autres Bouddhas qui sont supposés l'avoir précédé, comme un saint personnage purifié par de longues existences antérieures et sur le point d'arriver à l'absorption suprême.
Les plus importants des temples du Népal , celui de Sambunath notamment, sont dédiés à Adi-Bouddha. Dans tous, la trinité bouddhique ( Bouddha, Dharma, Sangha) est représentée sous forme de statues assises les jambes croisées sur une feuille de lotus ; Bouddha a deux bras, Dharma et Sangha en ont généralement quatre. De cette trinité, Dharma seule, la déesse de la matière, est représentée sous les traits d'une femme. Après la trinité bouddhique, les objets d'adoration les plus fréquents sont les images du fondateur du bouddhisme et de ses prédécesseurs divins ou mortels. Puis viennent les dieux du panthéon indou, Mahenkal, avatar de Siva, Kali, épouse de Siva, Indra, roi du cie], Garuda , dieu à tête d'oiseau, souverain des oiseaux, Ganesa, dieu à tête d'éléphant, divinité de la sagesse, etc.
Ce dernier est un des plus vénérés, son image se trouve à l'entrée de tous les temples, et c'est par l'adoration de cette divinité purement brahmanique que commencent toutes les cérémonies bouddhiques. Le lingam hindou a été également adopté par les bouddhistes du Népal, mais en altérant entièrement sa signification. Au lieu de le considérer comme le symbole du pouvoir créateur mâle de Siva, on l'envisage comme l'emblème du lotus dans lequel Adi-Bouddha s'est manifesté sous forme d'une flamme aux bouddhistes. Sa forme est modifiée également. Quatre figures de bouddhas sont s culptées sur ses parties latérales et son sommet est orné comme les chaityas bouddhiques. On voit, d'après ce qui précède, combien le bouddhisme du Népal est mélangé de brahmanisme.
La religion de la population qui se dit brahmanique, est également mélangée d'influences bouddhiques. Bouddha est fréquemment représenté dans des temples dédiés à Siva, et plusieurs temples contenant des divinités communes aux deux religions sont fréquentés également par les sectateurs des deux cultes. Cette fusion des deux religions qu'on observe dans les temples, on la retrouve aussi dans les légendes dont la littérature du Népal fourmille et dans les fêtes religieuses. Il en est de ces dernières dont il est vraiment impossible de dire si elles sont bouddhiques ou brahmaniques. Les pèlerins visitent d'ailleurs avec une égale confiance les temples des deux religions. Tel est actuellement le bouddhisme au Népal ; et on peut pressentir facilement par ce qui précède qu'avant deux ou trois siècles il se sera fondu dans le brahmanisme.
Le voyageur de l'avenir qui ignorerait la phase d'évolution que ce pays traverse maintenant pourrait, comme le font les écrivains modernes à l'égard du bouddhisme de l'Inde, attribuer sa disparition à des causes violentes. Les ruines de temples dont sera sans doute alors couvert le Népal pourraient être invoquées également aussi pour démontrer combien la persécution supposée fut violente. Mais si le voyageur que j'imagine ne s'est pas borné à étudier une seule région de l'Inde et a eu la patience de parcourir les diverses contrées de l'immense péninsule, la notion d'évolution religieuse aura trop pénétré dans son esprit pour qu'il soit tenté de commettre une telle erreur. Ace point de vuel'étucle de l'Inde l'emporte incomparablement sur celle de tous les livres d'histoire.
Elle est le seul pays du globe où, par un simple déplacement, on puisse revoir toute la série des formes successives qu'a traversées l'humanité depuis les âges préhistoriques jusqu'aux temps modernes. Cette vivante étude révèle rapidement à l'observateur les transformations antérieures subies par des institutions et des croyances dont les livres ne nous montrent le plus souvent que des phases extrêmes.
§ 6. — LES SPÉCULATIONS PHILOSOPHIQUES DU BOUDDHISME. Parallèlement au bouddhisme se sont développées des sectes philosophiques, analogues à celles qui se développèrent pendant les temps bra hmaniques. Les doctrines de ces sectes ne présentent, comme nous l'avons déjà dit, aucune idée nouvelle ; mais comme quelques-unes de leurs oeuvres ont eu la fortune d'être traduites en Europe et prises pour le bouddhisme lui-même, il ne sera pas sans intérêt d'en résumer rapidement l'esprit. Le fond général de ces spéculations est la proclamation de l'universelle vanité des choses ; vanité des choses de la terre et vanité des choses The text on this page is estimated to be only 27.72% accurate CIVILISATION DE LA PÉEIODE BOUDDHIQUE.
377 du ciel. Tous les êtres sont de simples apparences, des phénomènes en train de disparaître, semblables à lecume qui se forme pour un instant Fig. 153 Ahmedabad. Mosquée de la reine à Saringpore (xve siècle). {Hauteur de la portion du minaret représentée dans le dessin : 5™ 65.) la surface de l'eau. c< Il n'y a ni hommes, ni femmes, ni création, ni vie, m personne ; ces conditions n'ont aucune réalité. Toutes sont le produit de l'imagination. Toutes sont semblables à une illusion, semblables CIVILISATIONS DE L'INDE. 4q <( à un songe, semblables à quelque chose de factice, semblables à Fi« mage de la lune réfléchie dans l'eau. )) Dans cette doctrine philosophique, dont la hardiesse n'a jamais été dépassée par les Européens, il n'y a point de dieu créateur et antérieur au monde.
La nature est un enchaînement infini — infini en avant, infini en arrière — de naissances et de destructions , de décompositions et de recompositions perpétuelles, de causes mobiles qui sont des effets et d'effets qui sont des causes, de phénomènes qui n'ont pas eu de commencement et qui n'auront pas de fin. Après avoir supprimé l'idée de création, les philosophes bouddhistes ont supprimé également la conception fataliste du destin, qui domine toutes les religions helléniques. Il n'y a pas de destin gouvernant les êtres. La destinée future de chaque créature est déterminée uniquement par sa conduite. La loi morale enchaîne les événements. Les actes seuls, ou du moins les conséquences de ces actes, sont éternels.
Après une longue série de renaissances, on peut, par le mérite, arriver au bien suprême du non être , devenir insensible aux larmes et à la douleur, entrer dans le Nirvana, et se trouver ainsi définitivement soustrait à la nécessité de revêtir des formes nouvelles. Les livres de philosophie bouddhique indiquent la série de réflexions par laquelle on arrive à se convaincre de l'illusion des choses. Après s'être élevé au-dessus de l'idée de forme, de résistance et de diversité, le bouddhiste atteint dans sa méditation la région de l'infinité en espace. S'étant élevé au-dessus de l'idée de l'infinité en espace, il atteint l'idée de l'infinité en intelligence ; s'étant élevé au-dessus de l'idée de l'infinité en intelligence, il atteint la région où il n'existe rien; s'étant élevé au-dessus de la région où il n'existe rien, il atteint la région où il n'y a ni idée ni absence d'idées ; s'étant élevé au-dessus de la région où il n'y a ni idées, ni absence d'idées, il atteint la cessation de l'idée et de la perception.
Il est alors neutre à l'égard des idées, neutre à l'égard de la conception des idées, il ne conçoit plus, il n'affirme même plus qu'il n'y a rien, car cette affirmation serait encore quelque chose. Dans la région sereine où il s'est ainsi élevé, ce le nom de Bouddha n'est qu'un mot, et Bouddha lui-même est semblable à une illusion, semblable à un songe.)) Ces assertions philosophiques, dont je ne contesterai certainement pas la profondeur, conduisent parfois leurs auteurs à des thèses qui ne sont Fig. 154. — Ahmedabad. Mosquée Moafiz-KUan (quinzième siècle). {Sauteur de la portion du minaret représentée sur le dessin : 12nl70.) évidemment que de purs exercices de logique. A toutes les questions les philosophes bouddhistes arrivent à répondre d'abord par l'affirmation, puis par la négation, puis d'une façon qui n'est ni la négation, ni l'affirmation.
A une question comme celle-ci par exemple : (( Le Bouddha existe-t-il ou n' existe-t-il pas après la mort? )) Il est répondu : « Le Boud« dha existe après la mort, le Bouddha n'existe pas après la mort; le (( Bouddha n'est pas plus existant qu'il n'est non existant après la <( mort. » Des Européens persuadés, comme les apôtres de Çakya Mouni, que le monde doit devenir bouddhiste — ce qui d'ailleurs n'aurait rien d'impossible — ont extrait des spéculations des philosophes bouddhistes un catéchisme qui, bien qu'approuvé par le grand prêtre de Sripada dans l'île de Ceylan, jjorte visiblement l'empreinte d'idées modernes. Je ne suis pas bien sûr que le grand prêtre qui l'a approuvé y ait compris grand' chose, et j'imagine qu'on lui aurait fait approuver, sans beaucoup de difficulté, des thèses contraires prises également dans les livres bouddhiques ; mais comme en définitive ce petit travail représente en style clair ce que l'on peut extraire de plus précis des thèses philosophiques bouddhiques , et que ces thèses paraissent avoir été adoptées par une secte bouddhiste importante dite bouddhisme du sud, nous en reproduirons les passages les plus essentiels.
57. Quelle est la lumière qui peut dissiper notre ignorance et éloigner toutes nos peines ? C'est la connaissance de ce que Bouddha a appelé les ce quatre nobles vérités ». ô8. Dites ces quatre nobles vérités*! 1° La misère de l'existence ; 2" La cause de la misère, qui est le désir de se satisfaire, toujours renouvelé, jamais satisfait ; 3° La destruction ou l'éviction de ce désir ; 4° Les moyens d'obtenir cette destruction du désir. 65. Lorsque le salut est atteint,, à quoi arrivons-nous ? Au Nirvana. 66. JSt qu'est-ce que le Nirvana ? Une condition où tout changement cesse, où le repos est parfait, avec absence de désirs, d'illusions et de peines, avec oblitération totale de tout ce qui fait l'homme physique.
Avant d'atteindre le Nirvana, l'homme renaît constamment ; dès qu'il l'a atteint, il ne renaît plus. 69. Nos mérites ou nos démérites ont-ils de l'influence sur l'état, la condition ou la forme dans lesquels nous devons renaître ? Oui, la règle générale est que si nous avons un excès de mérites, nous renaissons bien et heureusement ; au cas contraire, notre réincarnation ultérieure est tourmentée, pleine de souffrances. 122. En quoi les prêtres bouddhistes diffèrent-ils des prêtres des autres religions? Dans les autres religions, les prêtres se disent les intercesseurs entre les hommes et Dieu pour aider à obtenir le pardon des péchés ; les prêtres bouddhistes ne reconnaissent ni n'attendent rien d'un pouvoir divin, mais ils doivent gouverner leur vie selon la doctrine de Bouddha, et montrer le vrai chemin aux autres.
Les bouddhistes tiennent l'idée d'un Dieu personnel pour une ombre gigantesque jetée sur le vide de l'espace par l'imagination des hommes ignorants. 128. En quoi le bouddhisme diffère-t-il essentiellement de ce qui à proprement dire est une religion ? Le bouddhisme du sud enseigne la plus haute bonté sans un Dieu ; la continuité de l'existence sans ce qui porte le nom d'âme ; le bonheur sans un ciel objectif ; une méthode de salut sans un sauveur délégué ; la rédemption par soi seul, sans rites, prières, pénitences, prêtres ou saints intercesseurs ; en un mot le summum bonum à atteindre dans cette vie et dans ce monde. 135. Le bouddhisme enseigne- t-il V immortalité de Pâme? L'école du sud considère Y « âme » comme un mot employé par l'ignorant pour exprimer une idée fausse.
Si tout est sujet à changement, l'homme y est compris, et chacune de ses parties matérielles doit changer. Ce qui est sujet à changer n'est pas permanent. Il ne p3ut donc émaner une survivance immortelle d'une chose changeante. 136. Si l'idée d'une âme humaine doit êtrerejetée, qu'est-ce qui donne à l'homme l'impression de sa permanente individualité ? C'est Tanha, le désir inassouvi de vivre. L'être ayant fait ce qu'il faut pour être récompensé ou puni dans l'avenir, et possédant le Tanha, se réincarne sous l'influence de Karma. 137. Qu'est-ce qui renaît? Une autre agrégation de sîcandas, ou une personnalité nouvelle procédant des dernières dispositions morales de la personne mourante. 144.
Cette nouvelle agrégation deskandas, cette nouvelle personnalité est-elle le même être que celui de la naissance précédente reporté à l'existence terrestre par Tanha? Dans un sens, oui ; dans un autre, non. Pendant le cours même de notre vie actuelle, les skandas changent complètement, et tandis que A, âgé de quarante ans, par exemple, est la même personne qu'à dix-huit, cependant, par les pertes et les réparations continuelles de son corps, par le changement de son intelligence et de son caractère, il est si l'on veut un être différent. Et cependant encore l'homme âgé subit justement les conséquences bonnes ou mauvaises des actes qu'il a perpétrés dans les premiers temps de sa vie. De même, l'être nouveau, provenant d'une renaissance, étant en somme le même individu qu'antérieurement, avec un simple changement de formes, ou une nouvelle r CIVILISATION DE LA PÉRIODE BOUDDHIQUE.
383 agrégation de slcandas, supporte justement les conséquences des actions qu'il a accomplies dans sa précédente existence. Fig. 156. — Ahniedad. Détail des mihrabs de marbre scuplté de la mosquée précédente. {Hauteur totale de la portion sculptée à droite du dessin : 2m85.) En terminant ces extraits et comme conclusion de tout ce qui précède, je répéterai encore ce que je disais plus haut : que le bouddhisme tel qu'il exista dans l'Inde pendant la période bouddhique et tel que les monuments nous le révèlent, fut tout à fait différent des doctrines philosophi ques que nous venons d'exposer. Ces dernières ont certainement moins de parenté avec lui que le christianisme n'en a avec le paganisme grécoromain.
Le véritable bouddhisme fut le plus polythéiste de tous les cultes de l'Inde, puisqu'il ne fit en réalité qu'ajouter des divinités nouvelles au panthéon brahmanique. Le bouddhisme tel que nous le révèlent les monuments estime religion, le bouddhisme tel que nous l'expliquent certains livres postérieurs de six siècles au moins à Bouddha est une doctrine philosophique. Ces deux conceptions, séparées par un abîme aussi profond que celui qui sépare le déisme de l'athéisme, n'ont absolument de commun que le nom.
§ 7. — LA SOCIÉTÉ BOUDDHIQUE. Si nous voulons nous rendre compte de l'influence bienfaisante que la morale bouddhiste exerça sur la société, nous n'avons qu'à parcourir les édits d'Asoka. Ils sont remplis de préceptes tendant à faire régner la concorde, la paix et la charité parmi les hommes. Ce n'est point là un code politique, tel qu'on le comprend de nos jours; c'est une série de lois ayant un caractère religieux, où la volonté du prince régente jusqu'aux cœurs même de ses sujets, et les veut simples, bons et bien disposés comme le sien, qui brûle d'amour pour les dieux et pour toutes les créatures. Trois traits caractéristiques séparent les édits d'Asoka des lois de Manou. Ce sont : 1° une bienveillance universelle s'étendant jusqu'aux aimaux et défendant leur meurtre ; 2° l'esprit d'égalité appelant toutes les castes à écouter la prédication religieuse et à recevoir ses promesses ; 3° enfin la tolérance qui voit clans la multitude des sectes religieuses l'effort varié de l'humanité vers l'idéal absolu, et qui les respecte toutes.
Dans la société brahmanique, les animaux étaient l'objet de certains égards, comme animés eux aussi à quelque degré par l'âme suprême, et comme représentant les formes sous lesquelles les fautes des hommes les condamnaient souvent à renaître. Cependant on ne se faisait guère scrupule de les tuer. La chasse était une des principales distractions des rois et des Kchatryas , et les sacrifices sanglants étaient généralement pratiqués. Asoka mit fin à cet état de chose. ce Chaque jour, dit un de ses édits, des centaines d'animaux sont mis à mort dans des intentions louables, et ce pieux édit reconnaît qu'on a le droit en effet de les tuer dans un but utile. Mais comme il est difficile de déterminer l'intention et le but, le mieux est de s'abstenir , et désormais pas un seul animal ne doit être immolé. »
Des mesures sont prises pour assurer le bien-être des animaux en même temps que celui des hommes. « Les herbes utiles aux hommes comme celles qui sont utiles aux animaux seront transportées et plantées dans les lieux où elles ne croissent pas naturellement ; il en sera de même des arbres fruitiers ; et, le long des voies publiques, des puits seront creusés et des arbres seront plantés pour la jouissance des hommes et pour celle des animaux. » Sous le brahmanisme primitif, les hommes deux fois nés, c'est-à-dire ceux des trois premières castes, étaient seuls appelés à jouir des bienfaits de la religion et en entendre les enseignements. Le Soudra qui écoutait la prédication d'un Brahmane ou la lecture des livres saints devait avoir les oreilles remplies d'huile bouillante.
Voici maintenant comment s'exprime Asoka : « Des ministres de la religion iront prêcher aux guerriers , aux Brahmanes, aux mendiants, aux destitués et aux autres, sans aucun obstacle, pour la joie de ceux qui sont bien disposés, pour élargir ceux qui sont enfermés dans des liens, et rendre la liberté à ceux qui sont prisonniers. Et les pieux prédicateurs porteront les paroles de sagesse et de sanctification à mes frères et à mes sœurs, encourageant ceux qui sont charitables et délivrant ceux qui gémissent sous le joug du péché, jusqu'aux plus extrêmes limites de mon empire. » Enfin les plus admirables préceptes de tolérance sont inscrits dans les lois d'Asoka. « Or, dit-il, voici la racine et la substance de notre doctrine : suivre sa propre religion et ne point injurier ou déprécier la religion d'autrui.
Que le respect des choses religieuses subsiste malgré la différence des croyances ; car en agissant ainsi on augmente sa propre foi et on fortifie celle des autres. Dans chaque forme de religion se trouvent des enseignements bons à mettre en pratique. Le bien-aimé des dieux considère que nul don n'est égal à l'augmentation de la foi et de la perfection. Or ceci est l'objet de toutes les religions. » Le bouddhisme ne paraît pas être demeuré longtemps religion d'État, comme sous le règne d'Asoka. Un siècle après ce prince, on voit quelques-uns de ses successeurs revenus au brahmanisme. Pourtant la nouvelle religion dut rester dominante et populaire pendant six ou sept siècles. Elle florissait encore au moment du voyage entrepris dans l'Inde par le pèlerin chinois Fa-Hian, de 399 à 414 après J.-C.
Deux cents ans après, Hiouen-Thsang, qui le suivit, constata la décadence dans laquelle le bouddhisme était tombé, et vit de toutes parts ses temples et ses couvents abandonnés et en ruines. Environ mille ans après Asoka, le brahmanisme l'avait définitivement emporté, et le bouddhisme, comme religion, avait disparu de l'Inde. Comme principe de morale, pourtant, il ne devait pas périr. Son influence s'est maintenue jusqu'à nos jours. C'est elle qui a donné naissance au néo-brahmanisme, religion actuelle des Hindous , que nous* étudierons bientôt. C'était pour visiter les lieux vénérés où Bouddha était né, avait vécu, avait subi la tentation et avait prêché , pour consulter les savants docteurs et pour copier les livres saints, que le Chinois FaHian entreprit son voyage dans l'Inde, quatre siècles après J.-C.
Le bouddhisme était alors à son apogée. Le Pundjab, la vallée du Fig. 158. — Ahniedabad. Minarets d'une mosquée détruite, ("quinzième siècle). {Hauteur totale : environ 30 mètres.) wamm Gange, étaient couverts de viharas ou couvents, dans lesquels des moines venaient par milliers s'instruire dans tous les mystères de la religion et se livrer à la méditation continuelle et profonde, avant-goût du Nirvana. Ces établissements étaient maintenus par les dons abondants des fidèles et par la générosité des rois. C'étaient les centres de l'autorité et du savoir. Un silence austère y régnait, ainsi qu'un ordre parfait et une régularité absolue dans les habitudes journalières. Fa-Hian, qui reçut l'hospitalité dans un de ces monastères , vit les trois riïille moines qui l'habitaient se réunir pour leurs repas sans entendre le son de leurs voix ou le bruit des ustensiles dont ils se servaient; leur dignité, la décence et la gravité de leur maintien, le frappèrent d'admiration.
Des sectes nombreuses s'étaient formées. Elles se rattachaient à deux grandes écoles, celles du Petit et du Grand Véhicule. Le Grand Véhicule représentait plutôt la philosophie bouddhique et le Petit Véhicule sa morale. Les légendes se formaient, grossissaient, devenaient articles de foi. Un culte s'organisait, et, bien que nulle religion ne prêtât moins aux cérémonies extérieures , les fêtes , les processions se multipliaient; les images, les reliques, les fleurs, les parfums, donnaient peu à peu un corps à ce vide, impossible à concevoir pour l'imagination populaire, qui fait le fond de la philosophie bouddhique. Dans la constitution sociale et dans les mœurs, la nouvelle religion se manifestait par l'adoucissement des peines , par la diminution des impôts, par une grande facilité dans les rapports, par une sorte d'épanouissement général dans lequel se montrait sous son meilleur jour la nature paisible et heureuse de l'Hindou.
Les castes subsistaient comme autrefois, aussi séparées dans le fait, mais spirituellement fondues dans un grand esprit de tolérance et de douceur. Les misères étaient soulagées; des hôpitaux s'élevaient partout; et, signe touchant de la profonde fraternité qui réunissait tous les êtres, plusieurs de ces établissements étaient destinés aux animaux. Ces traits principaux de la société hindoue, telle qu'elle apparut à Fa-Hian, sont ceux qui caractérisent encore tous les pays bouddhiques. Ils se sont plus tard atténués dans les Indes, sous l'influence du brahmanisme renaissant, et ils avaient déjà perdu la fraîcheur gra cieuse des premiers jours lorsque Hiouen-Thsang, à son tour, accomplit son pèlerinage au septième siècle.
L'orgueil des Brahmanes l'avait alors emporté sur les tendances égalitaires de la nouvelle religion. La lutte morale qu'ils livraient au bouddhisme tournait déjà à leur avantage ; le besoin qu'ont tous les peuples, et surtout le peuple hindou, de divinités Fig. 159. — Ahmedabad. Fenêtre en marbre sculpté à jour d'une ancienne mosquée (quinzième siècle). {Hauteur totale de la partie sculptée : environ 2m15.) personnelles et visibles ramenait peu à peu les masses à l'ancien culte. Dans bien des provinces les viharas et les temples bouddhiques tombaient en ruines, et Bouddha prenait dans les pagodes une place, qui n'était pas toujours prédominante, à côté de Vishnou et de Siva. Pataliputra, l'ancienne métropole du bouddhisme, était dévastée et déserte, et Bouddha-G-aya même, le lieu sacré par excellence, n'était habité que par des Brahmanes.
Des changements s'étaient produits dans le même sens en ce qui concernait l'organisation sociale. Tandis que Fa-Hian parle de la liberté des laboureurs et de l'insignifiance des charges qui pesaient sur eux, Hiouen-Thsang mentionne l'impôt d'un sixième, rétabli sans doute depuis lors comme au temps de Manou. A l'égard de la justice, les peines cependant étaient restées légères ; on recourait souvent aux épreuves de l'eau, du feu et du poison, analogues à nos jugements de Dieu du moyen-âge. Quant au caractère des Hindous, Hiouen-Thsang admire l'honnêteté scrupuleuse qui en fait le fond. La bienveillance et la charité que le bouddhisme avait développées parmi toutes les classes portaient encore leurs fruits.
Il en donne comme exemple les grandes réjouissances publiques qui réunissaient par milliers des hommes de toutes sectes et de toutes castes, et pendant lesquelles le roi distribuait à tous, aux Brahmanes comme aux Soudras, aux bouddhistes comme aux hérétiques, d'abondantes largesses. Pour s'instruire complètement dans la philosophie bouddhique, Hiouen-Thsang demeura cinq années dans le vihara de Nalanda, le plu s renommé de l'Inde, et qui comptait jusqu'à dix mille moines. Le pèlerin chinois traversa ensuite l'Inde jusqu'à Ceylan, puis remonta à travers toute la péninsule pour revenir dans son pays, en suivant un itinéraire à peu près semblable à celui de Fa-Hian. A partir de cette époque, c'est-à-dire du septième siècle après J.-C, le bouddhisme devait décliner rapidement dans l'Inde et bientôt disparaître presque entièrement.
Les temples bouddhiques élevés après le septième siècle sont extrêmement rares. Une des causes qui favorisa la disparition de cette religion dans la péninsule fut la multitude des sectes dans lesquelles il se divisa. Hiouen-Thsang en compte jusqu'à dix-huit et compare le bruit de leurs discussions passionnées à celui des flots de la mer. Aujourd'hui encore, au dix-neuvième siècle, le bouddhisme est loin d'avoir atteint à l'unité de culte et de doctrine. Deux grandes écoles, celle du nord et celle du sud, prétendent toutes deux à l'orthodoxie et se disent chacune seule dépositaire de l'héritage de Bouddha. Nous résumerons maintenant en quelques lignes les idées principales qui peuvent se dégager de ce chapitre. --«assis.
F'; >'---, >-;a J: < 1 - - La première et la plus importante consiste en ceci que le bouddhisme primitif ne constitua nullement une religion nouvelle, mais fut une simple phase du brahmanisme et n'en différa que par son système de morale. Ce fut très postérieurement à sa naissance que se développa parallèlement à lui un système philosophique. Sa morale au contraire date de ses débuts. Elle semble avoir germé tout à coup de l'excès des souffrances humaines. Bouddha fut un de ces grands solitaires dont la voix remue profondément le monde , parce qu'ils incarnent en eux le rêve d'une race. Quant à la philosophie, ses racines s'enfonçaient dans un sol plus ancien. Elle était née déjà quand les ascètes brahmaniques, épuisés et maigris, se tenaient immobiles au pied des arbres, essayant d'absorber tout leur être dans une contemplation d'une incroyable fixité.
Eux aussi, et bien avant Bouddha, ils avaient donné le néant comme but suprême aux efforts du sage. Puisque le bouddhisme n'était pas une religion, et puisque nulle race au inonde ne peut moins que la race hindoue se passer d'une religion, le brahmanisme devait fatalement reprendre faveur et finir par triompher dès que le bouddhisme aurait opéré sur lui son oeuvre de transformation. Quant au bouddhisme que pratiquent aujourd'hui encore 500 millions d'hommes, il ne faut voir en lui qu'une forme du brahmanisme, s'éloignant d'autant plus de son type primitif qu'elle se développe plus en dehors du monde brahmanique, c'est-à-dire du inonde hindou. Les différences se sont accentuées Fig. 160. — Dabhoi.
Porte de Baroda, probablement du treizième siècle. (Hauteur environ: 9,u50.) avec le temps chez les races étrangères; elles se sont au contraire effacées de plus en plus chez la race qui a conçu à la fois et le brahmanisme et sa réforme. Relativement à l'hypothèse de persécutions violentes qui auraient fait disparaître le bouddhisme de l'Inde, il est difficile que cette ancienne hypothèse puisse subsister encore après les documents exposés dans ce chapitre, et si l'on a bien compris par quel mouvement d'enthousiasme spontané le bouddhisme est sorti du brahmanisme, puis par quel lent et naturel travail des esprits il s'y est de nouveau replongé.
Livre quatrième — Évolution des civilisations de l’Inde. Chapitre IV — Civilisation de la période néo-brahmanique
§ 1. — ÉLÉMENTS DE RECONSTITUTION DE LA PÉRIODE NÉO-BRAHMANIQUE. La période que nous allons décrire maintenant commence vers le huitième siècle de notre ère, alors que le bouddhisme a presque complètement disparu. Après avoir régné mille ans sur le sol de l'Inde, la religion de Bouddha a perdu son empire sur les âmes ; et, par le fait seul que la vieille religion est morte, nous pouvons pressentir que la société a changé. La croyance qui a remplacé le bouddhisme est le brahmanisme des vieux âges, mais profondément modifié par le culte auquel il s'est substitué. A l'époque où nous sommes arrivés maintenant, la constitution politique qui avait favorisé la propagation du bouddhisme, c'est-à-dire la réunion de la plus grande partie de la péninsule sous un seul maître, a disparu depuis longtemps.
L'Inde s'est divisée en de nombreux petits royaumes, monarchies absolues, indépendantes, et le plus souvent rivales. Au point de vue purement historique, la période étudiée dans ce chapitre, et qui s'étend du huitième au douzième siècle de notre ère, c'est-à-dire de la disparition du bouddhisme jusqu'à l'époque des invasions musulmanes, est des plus obscures. Sans les monuments, qui nous redisent la splendeur des royaumes qui florissaient alors, nous n'en sauCIVILISATIOXS DE L'iNDE. rions que bien peu de chose. Des édifices en ruines, quelques rares inscriptions, quelques monnaies, des œuvres littéraires dont la chronologie est totalement absente, voilà les seuls documents qui soient restés de cette période.
Us suffisent cependant à prouver que cet âge nouveau ne fut pas moins brillant que celui qui l'avait précédé. Les éléments de reconstitution de la société hindoue vers le dixième siècle de notre ère sont donc bien peu nombreux; ils permettent cependant de retracer les grandes lignes de la civilisation dont nous allons aborder l'étude. Les plus importants documents de cette période sont les merveilleux monuments dont l'Inde continue à se couvrir, et qui ne le cèdent en rien à ceux des premiers siècles de notre ère. On a pu voir dans notre dernier chapitre, de quelle clarté sont ces livres de pierre qui se déploient sur le sol de l'Inde en pages gigantesques. C'est uniquement par eux que nous pouvons nous rendre compte de la transformation profonde que subirent les religions de l'Inde.
Les cro}rances nouvelles, que nous allons étudier, sont constituées par le fond des antiques doctrines sur lesquelles le bouddhisme avait obtenu pendant plusieurs siècles la suprématie. La religion primitive reparaît, mais profondément modifiée, d'une part par le bouddhisme, et de l'autre par l'esprit des générations nouvelles. Cette religion, dite néo-brahmanique, est celle qui règne encore aujourd'hui ; elle est toujours la religion officielle de la plus grande partie de l'Inde moderne. La pratique l'a transformée sensiblement, mais les dogmes en eux-mêmes n'ont pas changé. En les étudiant tels qu'ils se présentent à nous aujourd'hui, nous pouvons savoir à peu près ce qu'ils furent il y a huit siècles.
La religion de cette époque nous est donc suffisamment connue par les monuments et par les livres. Les monuments nous fournissent également des documents précieux sur l'état de la civilisation hindoue dans les siècles qui précédèrent l'invasion musulmane; ils ne nous donnent malheureusement que bien peu de renseignements sur les institutions politiques et sociales de cette période obscure, pendant laquelle l'Inde achevait d'élaborer le réseau de coutumes et de croyances qui l'enserre encore aujourd'hui. A défaut des indications que ne fournissent ni les monuments ni les livres, il ne nous reste qu'un moyen de nous représenter la constitution politique et sociale de la société hindoue de cette époque, c'est de reFig.
161. — ■ Ellora. Portion de la façade du temple souterrain d'Indra (sixième siècle de notre ère). (Hauteur totale de la façade: 11M20.) chercher s'il ne resterait pas dans l'Inde quelque région préservée par son isolement de toute influence étrangère, et ayant conservé sans altération sensible l'organisation des anciens âges. Heureusement pour nous cette région existe, et nous pouvons étudier son organisation précisément au moment où elle est en voie de disparaître. En dehors de quelques parties du Dekkan, habitées par des races plus ou moins inférieures, on ne trouve dans l'Inde entière qu'une seule contrée qui, par sa situation géographique, et le caractère indépendant de ses habitants, ait été soustraite aux influences étrangères, et ait conservé, sans altération sensible, ses vieilles institutions et ses coutumes.
Cette région est la vaste contrée montagneuse que nous avons décrite sous le nom de Rajpoutana. C'est la seule partie de l'Inde gouvernée encore par les descendants de ses anciens rois, la seule dont les institutions primitives se soient conservées à travers les âges et portent les traces visibles d'un passé lointain. En étudiant ces institutions telles qu'elles se montrent encore à l'observateur, nous aurons donc toutes les chances possibles d'avoir un tableau fidèle de l'organisation des royaumes de l'Inde, habités par des populations aryennes, vers le dixième siècle de notre ère.
§ 2. — LA CIVILISATION HINDOUE VERS LE DIXIÈME SIÈCLE DE NOTRE ÈRE. Si nous pouvions juger de la civilisation hindoue du huitième au douzième siècle de notre ère par le développement de ses arts, développement révélé par les grands monuments qui nous sont restés de cette époque et par quelques oeuvres littéraires, nous la comparerions volontiers à la civilisation européenne vers la fin du moyen-âge. L'art atteint alors dans l'Inde sa pleine floraison; les merveilleux monuments de Khajurao, du Mont Abou, etc., que nous examinerons ailleurs, valent nos plus belles productions de l'art gothique ; ce sont des œuvres splendides qui ne pouvaient naître qu'au sein d'une société riche , policée , encourageant les arts et possédant de grands artistes.
La date des monuments de cette époque nous est parfaitement connue. Ils sont relativement nombreux dans le nord de l'Inde, du Rajpoutana aux côtes d'Orissa, et forment en définitive les plus sûrs documents que nous possédions. Les œuvres littéraires — drames et poésies — sont également remarquables; mais il ne faut pas trop s'appuyer sur elles, car il est difficile souvent de savoir, à sept ou huit siècles près, à quelle époque elles ont été écrites. Si nous considérons cependant que, dans un pays qui change si peu, les siècles ne comptent quelquefois guère plus que des années, nous pouvons emprunter aux livres quelques renseignements en les limitant d'ailleurs à des généralités, dont nous chercherons ensuite le complément dans des sources plus certaines.
Bien qu'on puisse presque dire des grandes épopées hindoues, le Ramayana et le Mahabharata, qu'elles sont de tous les âges, car elles furent remaniées et complétées par des additions successives pendant une dizaine de siècles, leur fonds principal est certainement très antérieur à notre ère, et ne nous fournirait pas par conséquent des renseignements qu'on pût appliquer sûrement à l'époque dont nous nous occupons. Les seuls auxquels il soit permis d'avoir recours se trouvent surtout dans les pièces de théâtre, colles notamment de Kalidasa et de Sandraka. La date exacte de leur production est encore inconnue; mais il paraît certain qu'elles furent postérieures au premier siècle de notre ère et antérieures au dixième ; d'ailleurs dans ce que nous leur emprunterons, il n'est rien qui ne soit conforme à ce que nous pouvons déduire de l'étude d'autres sources.
Nous nous bornerons à y puiser la description sommaire d'une grande ville hindoue et de la société hindoue. Cette description se trouve précisément dans le drame remarquable de Sandraka [Le chariot de terre cuite), qui se passe à Ojein, capitale du Malwa, dont les monuments sont aujourd'hui en ruines. La peinture des palais, des maisons et des temples donne l'idée du luxe le plus éblouissant ; elle ne saurait paraître exagérée à ceux qui ont visité les monuments de Gwalior, de Khajurao et du Mont Abou. L'auteur déroule sous nos yeux un féerique tableau de palais de marbre émaillés de pierres précieuses, dont les salles sont garnies de panneaux d'or constellés de diamants, d'arcades d'ivoire sculpté, et dont les murs sont entourés de jardins pleins de fleurs éclatantes et de bancs ombragés; il nous parle de temples majestueux reflétés dans les eaux du fleuve, abritant des sanctuaires mystérieux peuplés de prêtresses sans voiles, dont les chevilles et les bras, entourés de cercles d'argent et d'or garnis de grelots sonores, s'agitent harmonieusement lorsqu'elles dansent devant les dieux.
Une des plus riches demeures de la cité est celle de Vasantaséna, la grande hétaïre, un des personnages les plus importants de la ville, car alors les hétaïres jouaient dans l'Inde un rôle aussi considérable que dans la société grecque au temps de Périclès. La description de sa ci 'Fig. 163. — Ellora. Temple monolithe de Kailâsa (huitième siècle de notre ère). Le temple de Kailâsa étant le plus célèbre de l'Inde et ayant été étudié par plusieurs générations d'archéologues, nous avons jugé inutile de le mesurer, supposant que nous trouverions ses dimensions clans plusieurs ouvrages. Malheureusement lorsqu'à notre retour de l'Inde nous ,les avons cherchées dans les livres, nous avons vu qu'elles différaient considérablement d'un auteur à l'autre, et nous n'avons pu par conséquent les utiliser.
Les dimensions de monuments qui figurent dans cet ouvrage ont été obtenues avec des instruments nouveaux, que nous avons décrits dans nn mémoire spécial (L'Inde monumentale. La Méthode). Ils donnent les dimensions avec une erreur de quelques centièmes. Ces dimensions étant obtenues automatiquement, on évite entièrement les fautes de lecture et de calcul qu'entraînent les méthodes classiques, inutilisables d'ailleurs pour tous les monuments entourés de constructions qui empêchent de mesurer une base. demeure, dont j'emprunte le résumé au texte de M. Soupé, ferait paraître assez mesquin le luxe de nos plus riches courtisanes modernes. « Huit cours différentes, d'élégantes mosaïques, des tapis éclatants, des arceaux incrustés d'ivoire et ornés de drapeaux, des colonnes surmontées de vases en cristal, des panneaux étincelants d'or, des pavillons peints , des escaliers de marbre, des croisées garnies de cordons de perles ; dans les écuries, des bœufs, des buffles, des béliers, des chevaux, des singes et des éléphants ; des tables de jeu où vient s'asseoir l'élite des libertins cl'Ojein; des musiciens de tous genres, des chanteurs, des danseuses, des comédiens, des lecteurs, tous au service de la maîtresse du lieu; des cuisines vastes et constamment en activité, qui offrent au gourmand Mêtréya une image du paradis d'Indra ; des boutiques de parfumeurs et des ateliers de joailliers, qui dépendent de la maison et en font comme un bazar ; une troupe de domestiques ou de parasites qui causent et rient ensemble, mâchent du musc ou du bétel et boivent des liqueurs fortes ; des bassins d'eau safranée ; des volières dorées où s'agitent des perroquets, des geais, des coucous, des perdrix, des cailles, des paons, des cygnes; un parc verdoyant où sont suspendues des escarpolettes de soie . »
La société, telle que nous la retrouvons à Ojein, repose, comme au temps de Mégasthène et comme de nos jours, sur le régime des castes. Les professions sont héréditaires et forment toute une hiérarchie compliquée, à la tête de laquelle se trouvent toujours les Brahmanes : parmi eux on rencontre des ascètes, mais aussi d'élégants viveurs prenant la vie gaiement, grands amateurs de plaisirs et de jolies femmes, genre de vie dont ne souffre nullement d'ailleurs leur considération. Le souverain est toujours, bien entendu, un roi absolu dont le pouvoir suprême n'est tempéré que par les conspirations qui le menacent sans cesse, et dont les Kchatryas qui l'entourent ne réussissent pas toujours à le préserver.
La justice semble être rendue avec assez d'équité, à condition cependant que l'une des parties en cause ne soit pas un trop gros personnage, auquel cas, dans l'Inde, comme en Europe, c'est généralement le droit du plus fort qui l'emporte. Une énumération qui figure dans le prologue de la pièce , prologue composé du reste à une époque postérieure, nous montre quelles étaient les connaissances les plus estimées : un roi y est vanté pour sa connaissance des Védas, des mathématiques et des beaux-arts, et son talent à élever des éléphants. Nous pouvons nous représenter assez bien, sinon d'après le drame précédent, au moins d'après d'autres récits hindous de la période brahmanique, notamment Les 32 récits du trône enchanté, quelles étaient les occupations journalières d'un roi, et par conséquent des grands seigneurs, qui essayaient naturellement de l'imiter.
Kéveillé le matin au son des instruments, il se livrait d'abord à des pratiques religieuses et à des libéralités. Puis, après quelques instants consacrés au maniement des armes, il réunissait ses ministres et expédiait les affaires. Vers midi, il prenait un repas précédé d'invocations religieuses et suivi d'une sieste. Ensuite il se promenait dans les jardins ombragés du palais, entouré de ses femmes et de bavadères, cueillant des fleurs, chantant, se faisant balancer sur des escarpolettes de soie , etc. Le soir, nouveaux actes religieux, repas et distractions consistant en chant, danses et musique, jusqu'à l'heure où le souverain se retirait dans l'intérieur du harem. La religion officielle de la cité d'Ojein, d'après le Chariot de terre cuite, est le brahmanisme.
Le bouddhisme existe encore, mais n'apparaît guère que comme secte de moines mendiants ; ce qui semble bien prouver que la pièce n'a pas l'antiquité qu'on lui supposait d'abord, mais CIVILISATIONS DE L'INDE. remonte seulement à l'époque où le bouddhisme était sur son déclin, c'est-à-dire du septième au huitième siècle. La tolérance entre les différents cultes paraît d'ailleurs complète. Nous n'avons besoin du reste d'aucun livre pour savoir clairement quelle était la religion de l'Inde vers le dixième siècle de notre ère : les temples de cette époque nous le disent clairement. Le bouddhisme avait disparu et avait été remplacé par l'ancien brahmanisme. De grandes divinités, très effacées dans le brahmanisme primitif, telles que Siva et Vishnou, sont devenues prédominantes, et c'est entre elles que se partagent les temples.
Ces divinités brahmaniques ont d'ailleurs pour rivaux les dieux du jaïnisme, secte très analogue au bouddhisme, et qui devait jouer au dixième siècle un rôle considérable, à en juger par la magnificence de ses temples. Jaïnisme, sivaïsme et vishnouisme vivaient d'ailleurs en parfaite intelligence et avaient une importance égale, comme le prouve le fait qu'on peut constater aujourd'hui dans les ruines de Khajurao, que leurs temples, aussi importants les uns que les autres, s'élèvent côte à côte, comme en Europe des églises dédiées à différents saints. Nous ne nous étendrons pas davantage sur la religion hindoue au dixième siècle de notre ère ; elle a trop d'analogie avec la religion actuelle de l'Inde, pour que son étude en soit séparée.
Je renverrai donc le lecteur au chapitre consacré à cette dernière dans une autre partie de cet ouvrage. Après ce simple coup d'oeil jeté sur les côtés extérieurs de l'ancienne civilisation hindoue, du huitième au douzième siècle de notre ère, nous allons essayer de pénétrer dans la constitution politique de la plus grande partie de l'Inde aryenne à cette époque. Nous prendrons pour base de ce travail, comme nous l'avons dit plus haut, la constitution des seuls Etats qui aient conservé cette antique organisation, c'està-dire ceux du Rajpoutana.
§ 3. — CONSTITUTION POLITIQUE ET SOCIALE DES ROYAUMES DE L'INDE ARYENNE VERS LE DIXIÈME SIÈCLE DE NOTRE ÈRE. Le pays qui s'étend entre l'Indus, la presqu'île de Kattywar, le Chambal et le Gange, et qui porte le nom de Rajpoutana, est couvert dans sa moitié occidentale par le désert du Thar, dans sa moitié orientale par des hauteurs arides et boisées dont la chaîne des Aravulli forme l'arête culminante. C'est dans cette région montagneuse que se sont maintenus presque absolument indépendants jusqu'à nos jours les descendants supposés des Kchatryas aryens, les Rajpouts ou fils de rois. Ils forment la race la plus belle et probablement la plus pure de l'Inde. Leur haute stature, leurs traits réguliers, leur peau généralement assez claire, la fierté de leur physionomie, la magnificence de leurs vêtements et de leurs armes, les rendent digne d'être comparés à cette brillante chevalerie du moyen-âge qui quittait l'Europe pour aller faire la conquête du Saint-Sépulcre.
Les ornements somptueux et les riches étoffes dont ils parent leurs coursiers, les étendards qu'ils déploient sur leur front de bataille, les emblèmes qu'ils adoptent et qui distinguent les différentes familles, rappellent non moins vivement nos mœurs féodales et l'origine des armoiries. Il est donc facile de comprendre que les premiers Européens qui aient étudié l'organisation du Rajpoutana aient cru y voir l'image du moyen âge féodal et n'aient pas saisi les différences profondes qui séparent cette organisation de celle de notre ancienne féodalité. La ressemblance apparente entre l'organisation du Rajpoutana et celle de la féodalité n'est pas limitée d'ailleurs aux points que nous avons énumérés.
Le Rajah rajpout comme autrefois le duc, le comte ou le baron, vit dans un château-fort, d'où il commande en maître absolu sur ses domaines. Parfois il se dessaisit d'une partie de ses terres en faveur d'un de ses parents, qui devient alors son vassal et dont il est le suzerain. Les vassaux doivent au seigneur le service militaire. Lorsque l'un d'eux refuse l'obéissance ou forfait à l'honneur, il est dégradé et chassé; dans ce cas son domaine revient au suzerain. Au-dessous de cette aristocratie mi litaire vit le peuple nombreux des agriculteurs, gens de caste inférieure, qui doivent aux Rajpouts une redevance sur les biens de la terre et certains travaux ou corvées. Ce sont les Soudras, analogues à nos serfs du moyen âge.
Fig. 16C. — Ellora. Groupe de statues dans le Kailàsa. * Comme aux temps de la chevalerie européenne, la femme occupe chez les Rajpouts une place très haute et joue un rôle important. C'est presque toujours pour elle que des guerres éclataient entre les suzerains rivaux. Qu'une femme ait été lésée dans ses droits ou offensée dans son honneur, il lui suffisait pour trouver un champion d'envoyer son bracelet à LES CIVILISATIONS DE L'INDE celui qu'elle jugeait le plus vaillant; il embrassait sa querelle avec joie et courait immédiatement aux armes. Des sièges de villes ont été soutenus pour défendre une beauté poursuivie par un amoureux ennemi. Des prodiges de valeur y étaient déployés, et jamais, quelle que fût la fortune des armes, la femme ne tombait aux mains de l'adversaire.
Lorsque ses défenseurs voyaient sa cause perdue, ils lui préparaient un bûcher sur lequel elle montait volontairement avec ses compagnes, puis ils se faisaient tous tuer dans une sortie désespérée pendant qu'elle expirait au milieu des flammes. La femme rajpoute ne le cédait en rien par le courage aux héros de sa race. Plus d'une fois elle a combattu à leurs côtés et toujours elle a su mourir plutôt que de se rendre. Pendant les deux sièges mémorables de Chittor, les femmes montèrent pas milliers sur les bûchers pour ne pas tomber entre les mains de l'ennemi. La polygamie existe dans le Rajpoutana, comme dans toutes les autres régions de l'Inde ; mais il y a toujours une épouse préférée, et c'est celle-là qui se brûlait autrefois sur le bûcher de l'époux lorsqu'il venait à mourir.
Parfois des contestations s'élevaient entre les femmes, chacune voulant avoir occupé le premier rang dans le cœur du défunt, et être appelée à l'honneur de périr à ses funérailles. Pour le roi, il était de règle qu'à sa mort toutes ses femmes se brûlassent. On voit encore parmi les tombes royales d'Odeypour le mausolée, qui renferme les cendres de Sangram Singh et des 21 femmes qui, en 1733, se brûlèrent sur son bûcher. A la polygamie près , ce respect et presque ce culte de la femme est encore un point de rapprochement entre les coutumes rajpoutes et le moyen-âge européen. Comme trait final, nous indiquerons le rôle du barde, identique à celui des troubadours et des trouvères qui chantaient aux banquets des seigneurs chrétiens, et célébraient les tournois, les" cours d'amour, la beauté des dames et les grands coups d'épée.
Rien d'étonnant donc, nous le répétons, qu'une société ainsi organisée ait paru tout d'abord aux observateurs le pendant achevé de la société féodale telle qu'elle florissait en Europe au moment des croisades. Nous allons voir maintenant quelles différences profondes se cachent sous ces analogies apparentes. Letat de la société rajpoute correspond, non point à la féodalité, mais au degré de civilisation qui la précède immédiatement dans l'évolution naturelle d'une société. Kg. 167. — Ellora. Groupe de statues dans le temple souterrain de Dumar Lena (huitième siècle). (£a grande statue a 5m de hauteur.) Le travail de groupement qui part de l'individu isolé et sauvage pour arriver à nos grands États modernes si compactes et si compliqués, passe en général par une série de phases dont les principales sont : la famille, la tribu, le clan, l'organisation féodale, et enfin la nation.
Le système rajpout est, non pas celui de la féodalité, mais bien celui du clan. Le clan n'est, en principe, que la famille agrandie; mais il est presque impossible à la famille de devenir le clan sans passer par la tribu. Supposons que dans une société sauvage, et simplement divisée en familles , une de ces familles produise un individu hardi , aventureux et fait pour dominer. Supposons qu'au moment où il arrive à l'âge d'homme, une querelle survienne, que la terre soit trop encombrée, ou simplement qu'il désire chercher fortune ailleurs. Naturellement il ne va pas partir seul. Il commence par faire appel aux hommes de sa famille, sur lesquels il a déjà su prendre de l'autorité, et qui le suivront avec enthousiasme; des voisins, des aventuriers, des déclassés, des criminels repoussés par leur entourage, vont certainement se joindre à ce petit noyau.
On s'éloigne ; on s'empare par force ou autrement d'un morceau de terre sur lequel on s'établit ; on élève autour une barrière, et, pour se distinguer des populations avoisinantes et hostiles, tous les membres de la petite bande prennent le nom du chef, comme si tous étaient ses enfants. C'est l'histoire de Romulus et de ses compagnons ; celle de David dans la caverne d'Adullam. La tribu artificielle ainsi formée par la réunion d'aventuriers d'origines diverses sous la direction d'un chef, ne deviendra un clan proprement dit que le jour plus ou moins lointain où, les différences d'origines ayant été oubliées, les descendants de ces aventuriers pourront se dire et se croire les descendants du fondateur primitif du groupe.
Le chef naturel sera alors l'aîné des héritiers véritables de ce fondateur. Ce n'est donc, comme on le voit, que par une pure fiction que les individus d'un même clan se considèrent comme descendants d'un ancêtre commun. Mais toute fictive qu'elle soit, cette conception suffit à profondément différencier le clan rajpout du duché ou du marquisat féodal. Alors que les vassaux du duc et du marquis étaient les inférieurs de leur suzerain et ne tenaient à lui que par leur faiblesse qui les avait poussés à chercher son appui mais aussi à subir son joug, les membres du clan rajpout se considèrent comme les frères et les égaux de leur suzerain. Leur noblesse est aussi antique que la sienne. Ils ont droit à tous ses égards et le considèrent un peu comme un frère aîné parlant à ses frères cadets, dont les intérêts sont les mêmes que les siens, et qui ne lui prêtent leurépée que pour la protection de ces intérêts communs.
Ce n'est qu'en cas de guerre, en face de l'ennemi, que son autorité, comme celle d'un général en chef dans tous les pays, devient absolue. Cette fonction de chef d'armée, la première de toutes dans un État militairement organisé, ne pouvant être laissée aux mains d'un enfant , il arrive parfois que la succession par l'hérédité est interrompue dans les clans raj ponts lorsqu'elle amène au trône un roi incapable de commander effectivement. C'est là la principale raison qui peut donner le pouvoir à des membres de branches cadettes. Souvent c'est le roi mourant, ou ses veuves lorsqu'il a expiré, qui choisissent l'héritier en Kg. 168. — Ellora. Groupe de statues dans le temple précédent. {Largeur totale de la partie représentée dans le dessin : 6m 70.
La statue donnant la main au personnage du fond a 3m de hauteur.) l'adoptant. Mais il faut que ce choix soit ratifié par les autres membres du clan. Cette organisation solide d'après laquelle les Eajpouts de chaque clan se considèrent comme les membres d'une même famille, leur bravoure, la nature montagneuse de leur territoire, leur ont toujours permis de conserver leur indépendance. Les Mogols, malgré la prise de leur capitale Chittor, les considérèrent beaucoup plus comme alliés que comme sujets, et les Anglais les traitent avec les plus grands ménagements. Le Maharana d'Odeypour, le descendant de ce fier souverain qui osa refuser toute alliance matrimoniale avec des souverains mogols au temps de leur toute-puissance, fut le seul prince de l'Inde qui, lors de CIVILISATIONS DE L'INDE.
52 ■ la proclamation de la reine d'Angleterre comme Impératrice des Indes, osa refuser d'assister à la réunion générale des princes indigènes et renvoya au vice-roi le grand cordon de l'Etoile de l'Inde en déclarant avec mépris « qu'aucun de ses ancêtres n'avait jamais porté d'emblème de servitude ». Bien qu'il ne soit pas militairement un prince très important, le Maharana d'Odeypour jouit, non seulement parmi les rois des clans rajpouts mais dans l'Inde entière, d'une suprématie due à l'antiquité de sa race*, et au soin avec lequel elle s'est conservée pure de tout mélange. La loi fondamentale, du mariage chez les Rajpouts, est l'exogamie, c'est-à-dire le mariage hors du clan. Cette loi est absolue, et c'est pour la maintenir plus visible et plus forte qu'on pratique aujourd'hui encore le rapt simulé de la fiancée.
Autrefois, en effet, les jeunes gens d'un clan allaient enlever leurs épouses dans le clan voisin à la pointe de l'épée. La difficulté de préserver ses filles d'une mésalliance, — puisqu'elles pouvaient être capturées par un clan de noblesse moins pure et moins ancienne, — et les grands frais que le père de la fiancée était tenu de faire pour célébrer les noces, amenèrent chez les Rajpouts la coutume barbare de l'infanticide des filles, qui commence à peine à disparaître aujourd'hui. Quoique nous puissions considérer les Rajpouts comme des Hindous qui, protégés par la situation géographique de leur pays, ont pu conserver et fortifier les habitudes de leur race à l'abri des invasions étrangères, il ne faudrait pas croire cependant que toute l'Inde offrirait aujourd'hui le spectacle des États rajpouts si elle avait suivi librement son évolution sans être soumise au joug des conquérants étrangers. * Au point de vue légendaire, le clan des Sisodias, clan de la famille régnante d'Odeypour, appartient à la race solaire et est supposé descendre de Rama, incarnation de Vishnou, le Dieu-soleil ; mais en dehors de cette origine fabuleuse, il a une antiquité historique très haute.
D'après les renseignements que m'a fournis le pandit Rana Pratap, qui m'a servi de guide pendant mon séjour à Odeypour, renseignements conformes d'ailleurs à ceux que donne Todd dans son Histoire du Radjestan, le fondateur du clan des Sisodias , aurait été un certain Bâppâ Rawïïl. Ce premier roi du Meywar aurait d'abord établi vers l'an 700 de notre ère sa capitale dans la ville aujourd'hui ruinée de Nagda, dont j'ai représenté quelques monuments dans cet ouvrage. — Il se serait ensuite emparé de Chittor, qui resta capitale du Meywar jusqu'à sa prisa par les Mogols. Odeypour devint ensuite et est restée la capitale de cet État. La famille du Maharana règne donc authentiquement depuis douze siècles.
Il n'existe en Europe aucune famille souveraine d'une antiquité semblable. Il en existe moins encore dans l'Inde, où toutes les dynasties actuelles sont presque modernes, puisqu'elles se formèrent à la chute de l'empire mogol. En raisonnant ainsi, on oublierait en effet l'influence d'un facteur, l'esprit de secte, peu important encore à l'époque de la renaissance générale du brahmanisme, mais qui n'aurait pas manqué d'agir par la suite, indépendamment de toute intervention étrangère, pour altérer le système du clan. Cette disposition régulière qui pourrait faire comparer les Etats rajpouts aux cellules d'une ruche se juxtaposant dans une Fig. 169. — Éléphanta. Entrée de l'un des temples souterrains (huitième siècle). {Hauteur de la statue du dernier plan : 4mS0.) construction géométrique, s'est maintenue dans le Rajpoutana, non seulement parce que l'ennemi n'y a point apporté sa loi, mais aussi grâce à la tiédeur religieuse de ce peuple belliqueux, tiédeur tenant sans doute à ses occupations militaires, dans un milieu assez âpre ne prédisposant guère aux rêveries métaphysiques.
Il est facile de mettre en évidence l'influence dissolvante qu'aurait exercée par la suite l'esprit religieux dans le reste de l'Inde sur la constitution du clan , en montrant que cet esprit produit dans l'ordre moral un effet tout semblable à celui qui, dans l'ordre civil et militaire, amène la naissance du clan. Les innombrables sectes qui éclosent journellement dans l'Inde depuis des siècles se forment chacune à peu près comme peut se former un clan. Un outlaw, un homme déclassé, ayant perdu sa caste, se lance hardiment dans quelque réforme religieuse, fait des prosélytes, et s'il est habile ou heureux, s'il sait toucher dans les coeurs quelque fibre sensible, il devient fondateur de secte.
Aussitôt que la secte est suffisamment reconnue et établie, elle devient une caste. Voici donc un nouveau cercle d'affinité, la caste, qui se crée en dehors du premier cercle d'affinité, le clan, avec des lois différentes et parfois contraires. Tout véritable Hindou appartient à la fois aune caste et à un clan. Il ne lui est pas permis de se marier en dehors de sa caste, ni à l'intérieur de son clan. On voit à quel organisme compliqué aurait pu aboutir l'Inde, et quel confus et étrange tableau elle présenterait aujourd'hui à nos yeux européens, si les circonstances lui avaient permis de poursuivre en liberté à la fois son idéal social et son idéal religieux. Elle n'a guère atteint que le dernier, et la diversité infinie du système des castes est déjà suffisante pour confondre nos imaginations occidentales.
L'espèce de cristallisation qui tend, lorsqu'elle n'est pas troublée, à transformer une multitude confuse de barbares en clans distincts, n'a pu se produire régulièrement et se maintenir chez les Rajpouts qu'en raison de la tiédeur religieuse que nous avons mentionnée plus haut. Cette cristallisation peut être observée encore à son début chez certains peuples sauvages de l'Inde, comme les Bhils. Mais chez eux, le clan n'est pas rigoureusement fermé, et n'est guère que la tribu, à l'intérieur de laquelle les mariages pourtant sont interdits. Tout nous autorise à penser que la plus grande partie de l'Inde aryenne présentait, au dixième siècle, le tableau qu'offrent encore de nos jours les Etats indépendants du Rajpoutana, et c'est pourquoi nous les avons choisis comme types de l'organisation politique et sociale de l'Inde avant la conquête musulmane.
Nous ne pouvons, comme nous l'avons fait dans un autre chapitre, compléter les indications qui précèdent par les récits de voyageurs étrangers. Les relations de voyageurs arabes à une époque un peu posté rieure, telles que celle d'Ibn Batoutah, ne nous apprennent que fort peu de chose. Celle de Marco-Polo, le seul Européen qui ait visité l'Inde au treizième siècle, n'est pas plus complète. Elles méritent d'être mentionnées cependant, car ce sont en définitive les seuls documents étrangers que nous ayons sur l'Inde méridionale au treizième siècle. Fig. 170. — Éléphanta. Colonnes du grand temple souterrain (huitième siècle). {Hauteur des colonnes jusqu'à l'entablement 5m.) Les renseignements que nous fournit Marco-Polo ont trait surtout à la civilisation dravidienne du sud de l'Inde, dont nous n'avons pas, faute de documents suffisants, parlé dans ce chapitre.
Le célèbre voyageur rencontra sur la côte de Coromandel des populations noires qui vivaient nues et adoraient les vaches. Elles étaient divisées en castes. Les parias seuls mangeaient de la viande de bœuf ; on les employait comme bouchers pour tuer les autres animaux, car le meurtre de tout être vivant était regardé comme un crime. Marco-Polo admira la splendeur des pierreries dont s'ornaient ces noirs, et qui venaient probablement des mines de Golconde. Ces peuples parlaient la langue tamoule ; ils étaient divisés en cinq royaumes, dont nous avons parlé dans notre exposé historique, s'étendant à l'intérieur du Dekkan, et dont les cinq rois étaient à ce moment tous frères. Les rois tamouls se faisaient gloire du nombre de leurs femmes ; ils en avaient jusqu'à cinq cents; toutes expiraient sur le bûcher lorsque leur époux mourait.
Marco-Polo se rendit également sur la côte de Malabar, alors habitée par de hardis pirates, et dans le Konkan, où il rencontra des populations de mœurs douces, remarquables pour leur honnêteté et leur véracité. Dans le Guzerat, il admira le nombre et la richesse des villes, le commerce florissant, et les industries spéciales, telles que celle du cuir brodé et incrusté, que les habitants fabriquaient avec un art merveilleux. Il fut frappé du respect que l'on avait pour les animaux et pour les Brahmanes. Il vit des Brahmanes qui allaient nus et vivaient d'aumônes ; c'étaient des Yoguis, comme on en rencontre encore de nos jours ; êtres hideux à voir, qui négligent les soins les plus élémentaires du corps, laissent pousser leur barbe, leurs cheveux et leurs ongles, se martyrisent en public, et présentent le plus répugnant des spectacles.
Marco-Polo s'attache surtout à des détails extérieurs. Ce n'était point un observateur comme Hiouen-Thsang ou Fa-Hian. Le récit de son voyage nous apprend en somme peu de chose. Malgré le manque de données historiques, nous sommes parvenus à reconstruire en grande partie l'édifice de la société hindoue au dixième siècle. C'est que, pour le faire, nous avions mieux que des mémoires contemporains; nous possédions, dans les États du Pajpoutana, comme une page vivante détachée de l'histoire de l'Inde pendant les temps que nous voulions décrire et conservée intacte jusqu'à nos jours. Cette page, il fallait se hâter de la déchiffrer et de la comprendre, car la civilisation moderne, moins brutale que les conquêtes, mais pourtant plus destructive, ne tardera pas à l'effacer.
Livre quatrième — Évolution des civilisations de l’Inde. Chapitre V — Civilisation de la période hindo-musulmane
TABLEAU DE LA SOCIÉTÉ MUSULMANE DANS L'iNDE , VERS LE QUINZIÈME SIECLE.
§ 1. - INFLUENCE EXERCÉE PAR LES MUSULMANS DANS L'INDE. — LES RACES MUSULMANES DE L'INDE. Le période musulmane de l'histoire de l'Inde commence au onzième siècle de notre ère et ne se termine politiquement qu'au dix-huitième. Grâce aux historiens musulmans, elle est beaucoup plus connue qu'aucune de celles qui l'ont précédée. Pendant les 700 ans que dura la domination musulmane, l'Inde fut soumi se plus ou moins complètement à des conquérants de races diverses, Arabes, Afghans, Turcs et Mogols, mais professant tous la religion et les institutions de Mahomet et de ses successeurs. Ces conquérants lui firent subir dans sa langue, ses croyances et ses arts, des transformations profondes et dont on peut dire qu'elles durent encore, puisque cinquante millions d'Hindous suivent aujourd'hui la loi du Coran, et que, dans une grande partie de la péninsule, on parle une langue dérivée principalement de celle des anciens maîtres.
J'ai déjà insisté, dans un des chapitres de cet ouvrage consacré à l'histoire de l'Inde, sur l'influence considérable qu'ont exercée les Musulmans dans toutes les régions où ils ont planté leur drapeau. En Egypte, par exemple, ils ont accompli une tâche devant laquelle avaient échoué les Grecs et les Romains, celle de transformer entièrement la langue, la religion et les arts d'un peuple qui possédait la plus vieille civilisation du monde. A leur contact, les fils des Pharaons oublièrent à ce point leur passé qu'il fallut depuis tous les efforts de la science moderne pour le reconstituer. La transformation d'une partie de l'Inde sous l'action des Musulmans fut loin d'être aussi profonde que l'avait été celle de l'Egypte.
L'action des vaincus sur les vainqueurs eut plus de force dans la péninsule que dans aucun des pays qui subirent le joug des sectateurs de Mahomet. La civilisation nouvelle que les Afghans , puis les Turcs et les Mogols apportèrent dans les bassins de l'Indus et du Gange, après avoir fortement influencé celle qui y subsistait déjà, se trouva modifiée par elle à son tour. Du mélange de ces deux civilisations en naquit une troisième, tenant presque autant de l'une que de l'autre, et que nous désignerons par le nom de civilisation hindo-musulmane. La période hindo-musulmane n'a pas manqué d'historiens. Mais, alors même que nous ne posséderions sur elle aucun document écrit, les nombreux monuments qu'elle a laissés dans la péninsule nous montreraient assez l'influence, variable suivant les régions, que les Musulmans ont exercée.
Ces monuments suffiraient à nous apprendre où cette influence se montra prédominante, et où elle fut, au contraire, victorieusement combattue par le génie hindou. Les différents styles des temples et des palais nous indiqueraient encore de quelles contrées diverses les différentes dynasties musulmanes qui régnèrent sur l'Inde avaient apporté leur idéal artistique. L'histoire des musulmans de l'Inde pourrait se lire clairement dans les planches de cet ouvrage consacrées à leur architecture. Les peuples musulmans qui envahirent l'Inde à plusieurs reprises, sous Mahmoud deGhazni, sous Tamerlan, sous Baber etc., n'appartenaient pas à une race unique. Les premiers étaient Afghans et Turcs, les derniers Mogols, bien que sans doute déjà plus ou moins mélangés.
Quant aux premiers disciples de Mahomet, les Arabes, ils ne fondèrent jamais d'établissements importants dans la péninsule, bien qu'ils y fussent venus- souvent de leur pays par la mer d'Oman, et qu'ils eussent entretenu un commerce suivi, fondé des comptoirs, et parfois même conquis des territoires par la force des armes, le long des côtes occidentales et vers l'embouchure de l'Indus. Les grands flots d'envahisseurs musulmans qui se précipitèrent durant trois ou quatre siècles sur l'Inde par la trouée toujours ouverte de Kaboul, constituent la dernière invasion touranienne. C'étaient bien des Touraniens surtout, ces compagnons de Baber, ces Mogols au visage Fig. 171. — Éléphanta. Colonnes dans l'intérieur du temple précédent. aplati , au teint bistré , aux petits yeux vifs et enfoncés quoique horizontaux, aux pommettes saillantes, aux cheveux plats et noirs, à la barbe rare.
Frères des Huns d'Attila et des Kalmoucks de l'Oural, ils différaient profondément des Afghans, aux joues étroites, au nez busqué, et des Tares aux grands yeux bien ouverts, au teint blanc, à la physionomie régulière et impassible. Les Mogols avaient déjà conquis presque toute l'Asie et menacé l'Europe, lorsqu'ils arrivèrent dans l'Inde. Jamais plus vaste empire n'avait été plus rapidement fondé. Un souffle d'ambition étrange et folle CIVILISATIONS DE L'INDE. avait passé sur ce peuple tandis qu'il gardait ses troupeaux dans les pâturages immenses et monotones de la Sibérie. Il s'était tout à coup précipité sur le monde pour s'en emparer, poursuivant un rêve qui différait de la froide et méthodique avidité de la république romaine autant que de l'enthousiasme religieux des Arabes ; rêve de domination universelle pour la seule jouissance de la domination, pour voir les peuples se courber devant leur drapeau, pour les entendre proclamer la gloire du nom Mogol, et reconnaître la suzeraineté du grand Khan, leur chef suprême, sur le genre humain tout entier.
Gengiskan , Tamerlan , ces noms se dressent dans l'histoire comme de sombres fantômes au front ceint d'une auréole couleur de feu et de sang. Il y a, dans leur rôle effroyable et gigantesque, un côté incompréhensible qui le grandit encore. C'est le contraste entre la férocité et la tolérance, entre l'orgueil qui punissait par des massacres la moindre résistance et la douceur qui faisait s'incliner les conquérants farouches devant les dieux des vaincus, entre la froide barbarie qui leur faisait dresser des pyramides avec les têtes des vaincus et leur amour des lettres, des arts et des sciences, qui transforma plusieurs de ces impitoyables vainqueurs en littérateurs et en savants. La religion primitive des Mogols était, comme presque tous les cultes primitifs, l'adoration des forces de la nature.
Le soleil, la terre et le cheval étaient les principaux dieux devant lesquels ils s'inclinaient. Ils adoptèrent successivement ensuite la plupart des croyances des peuples dont ils devinrent les maîtres, ajoutant ces croyances les unes aux autres. S'ils comptent parmi les envahisseurs musulmans de l'Inde, c'est parce que, au moment où ils pénétrèrent dans la péninsule, ils venaient de se trouver longuement en contact avec des peuples professant l'islamisme, Perses, Afghans et Turcs, et qu'ils s'étaient fortement imprégnés de la civilisation arabe dominant alors dans tout l'ouest de l'Asie. Leur extrême tolérance religieuse se rencontrait très heureusement avec celle des Hindous. Pendant toute leur domination, des efforts furent tentés chez la race conquérante comme chez la race conquise, pour fondre tant de croyances diverses et pour en dégager une religion unique.
Ce fut l'œuvre entreprise par le réformateur Nanak, fondateur de la secte des Sikhs , par l'empereur Akbar lui-même, et par bien d'autres. Toutes les tentatives de ce genre ne réussirent pas d'ailleurs à donner à l'Inde une religion unique, mais les multitudes de sectes continuèrent à vivre côte à côte en bonne intelligence. Nous verrons en étudiant les religions modernes de l'Inde ce que devint l'islamisme dans cette contrée, et quelles transformations profondes Fig. 172. — Éléplianta. Colosses sculptés dans l'intérieur du temple précédent. {Hauteur des statues : 4m60.) dut subir une religion monothéiste pour s'adapter au génie polythéiste des peuples qui l'adoptèrent. Nous voulons dans ce paragraphe nous attacher seulement aux influences ethnographiques résultant des invasions musulmanes.
Il est impossible de dire que ces invasions aient provoqué la naissance d'aucune race nouvelle. Les envahisseurs étaient en trop petit nombre pour ne pas se fondre bientôt* dans la masse des peuples vaincus. Ils étaient d'ailleurs eux-mêmes de sang très mélangé. Avec leur esprit de conciliation et de tolérance, les Mogols se hâtèrent de s'unir aux populations qu'ils trouvèrent établies dans l'Inde. Ils recherchèrent avec empressement les mariages avec les filles des Rajpouts. Leur physionomie, déjà modifiée par leurs alliances avec les Afghans et les Turcs, se transforma bientôt complètement. Les portraits des empereurs mogols, tels qu'ils nous sont restés en grand nombre dans les manuscrits, nous montrent généralement des traits plus allongés, plus réguliers, que les faces plates, au nez écrasé, aux grosses lèvres, des Mogols proprement dits.
Parmi les nombreux groupes de mahométans qui subsistent encore dans l'Inde, et forment un total d'environ 50 millions, il faut distinguer ceux qui descendent plus ou moins de familles musulmanes et ceux qui descendent d'Hindous autrefois convertis. Les premiers, de beaucoup les moins nombreux, se rapprochent plus ou moins du type turc. Ils forment une classe turbulente et misérable , passant sa vie à regretter le temps où ils étaient les maîtres du pays et à espérer le jour où la loi du prophète triomphera de nouveau. Quant aux Musulmans hindous, ils sont beaucoup plus nombreux et diffèrent peu par le type et par les moeurs de leurs frères brahmaniques. Pour résumer en quelques lignes ce qui précède, on peut dire que si l'influence ethnographique des Musulmans dans l'Inde fut faible, leur influence intellectuelle fut au contraire considérable.
Dans les monuments et les œuvres artistiques elle fut puissante; dans la religion et la langue elle se fait encore sentir. Ces points ressortiront clairement non-seulement de ce chapitre mais surtout de ceux que nous consacrerons aux monuments, aux religions et aux langues de l'Inde.
§ 2. — LA CIVILISATION MUSULMANE DANS L'INDE. Nous avons résumé, dans notre chapitre de l'histoire de l'Inde, les principaux faits historiques relatifs aux royaumes musulmans de cette contrée. Rappelons seulement que sur les sept cents années de la domination mahométane, l'empire mogol, le seul généralement dont on parle dans les livres, ne dura que deux siècles. Pendant une partie de ces deux siècles plusieurs royaumes musulmans du Dekkan continuèrent même à subsister. Ce ne fut que pendant quelques années , et précisément à la veille de la chute de l'empire mogol, que la totalité de l'Inde fut réunie sous la loi d'un souverain mogol. ~ " : ' ■ • _i ' ■ : -"7 :-:;JtMiàaiÊitéSÊÊm Fig. 173. — Élépuanta.
Sculptures dans l'intérieur du même temple. {Hauteur de la grande statue placée au dernier plan : 3™ 60.) Retracer ici l'histoire de la civilisation musulmane dans l'Inde serait refaire l'histoire de cette civilisation arabe à l'étude de laquelle nous avons déjà consacré un volume. Les Musulmans de l'Inde ne firent qu'apporter dans la péninsule la civilisation des Arabes, plus ou moins modifiée par son passage à travers la Perse, et qui se transforma encore par son mélange, à des degrés divers suivant les lieux et les temps, avec celle des peuples envahis. Les institutions politiques que les Musulmans apportaient avec eux furent également celles des anciens royaumes arabes. Elles possédaient les qualités qui avaient assuré la prospérité de ces royaumes, et aussi les défauts qui avaient amené leur décadence.
Tous les Etats musulmans, dans l'Inde et ailleurs, furent toujours des monarchies absolues, dans lesquelles le souverain réunissait entre ses mains tous les pouvoirs religieux, militaires et civils, pouvoirs qu'il déléguait à des gouverneurs sans contrôle, qui tâchaient bientôt de se rendre indépendants et de fonder à leur tour des royaumes. Toutes ces grandes monarchies absolues, où tous les pouvoirs sont réunis en une seule main, sont parfaitement adaptées aux besoins de populations barbares , et offrent une puissance formidable pour conquérir; mais elles ne peuvent se maintenir qu'à la condition d'être conduites par des hommes supérieurs. Tant que l'empire mogol en eut à sa tête, il atteignit un haut degré de prospérité.
Il tomba aussitôt qu'il n'en posséda plus. Les hommes supérieurs étant partout très rares, la destinée fatale de ces grands empires orientaux fut toujours d'avoir une durée éphémère. Avec la civilisation des Arabes, les Musulmans apportèrent dans l'Inde un goût éclairé pour les sciences , les lettres et les arts. Les monuments de leurs anciennes capitales, Ahmedabad, Gaur, Delhi, Bijapour, etc., prouvent avec quel soin ils protégeaient les arts. Les biographies des souverains musulmans nous les montrent encourageant également les lettres et les sciences et les cultivant eux-mêmes, non seulement dans les plus grandes cités, mais encore dans des royaumes de peu d'importance. C'est ainsi, par exemple, qu'au commencement du quinzième siècle, Firuz Shah, roi du petit royaume de Golconde, malgré les guerres qu'il avait à soutenir contre l'empire de Bijanagar, cultivait la botanique, la géométrie, la poésie, et ne s'entourait que de savants, de poètes et d'historiens.
Les souverains mogols continuèrent ces traditions , communes à tous les empires musulmans de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, ainsi que nous l'avons montré dans un précédent ouvrage. Ne pouvant retracer l'histoire des diverses civilisations musulmanes dans l'Inde , nous nous bornerons à faire le tableau sommaire de celle qui a jeté le plus vif éclat, c'est-à-dire de celle des Mogols. Les récits de leurs historiens et ceux des Européens qui visitèrent l'Inde sous Fig. 174. — Aniberuath. Sculptures d'une des façades latérales du temple (probablement du neuvième siècle). {Hauteur de la portion représentée dans le dessin : i"1 50.) leur règne, nous permettent de no as rendre parfaitement compte de leur administration et de l'organisation de leur empire.
Les monuments qu'ils nous ont laissés permettent de juger de l'état des arts pendant leur domination. L'empire mogol de l'Inde commence lorsque Baber s'empare, en * 1526, d'Agra, gouverné alors par un prince afghan de la dynastie des Lodi. Il y mourut souverain de l'Hindoustan et de Kaboul. Son fils Humayoun eut beaucoup de luttes à soutenir pour maintenir son empire. Ce ne fut que sous le troisième empereur, Akbar, qui monta sur le trône en 1556, et régna cinquante ans, que la puissance mogole atteignit tout son éclat. Ce prince, une des plus grandes figures de l'histoire, traita les Hindous et les Musulmans sur le même pied, favorisa les mariages entre les deux peuples en donnant lui-même l'exemple de ces unions ; et, s'il ne réussit pas dans sa tentative de fondre les deux religions, il réussit au moins à combiner les architectures des peuples soumis à sa loi.
Il étendit ses conquêtes et les administra fort sagement , comme on peut le voir par le grand ouvrage que publia par son ordre son vizir Abul Fazl. Il fit recenser le territoire et estimer la surface et la qualité du sol de chaque province, et basa l'impôt sur sa production : un tiers seulement des produits devait revenir à l'État, le reste appartenait au cultivateur. Il abolit beaucoup de taxes, et paya ses officiers en argent au lieu de leur assigner des territoires. Sous ses successeurs, Jehangir, Shah Jehan et Aurengzeb, l'empire continua à prospérer ; mais l'intolérance du dernier , ses guerres contre les royaumes musulmans du Dekkan, préparèrent la chute de la puissance mogole; et lorsque Aurengzeb mourut en 1707, l'Inde, comme nous l'avons vu dans un précédent chapitre, tomba dans une profonde anarchie.
Le nom de Grand Mogol est resté synonyme en Europe de puissance absolue et de faste éblouissant. Cette appréciation est parfaitement fondée. Le pouvoir de l'empereur mogol était absolu, et il en usait pour faire affluer à sa co ur les trésors de toute sorte d'un pays alors extrêmement riche, et les dépenser ensuite dans des magnificences qui n'ont jamais été surpassées. Le souverain avait auprès de lui des ministres qu'il était censé consulter dans toutes les affaires importantes. En réalité son seul caprice était la loi de l'empire. Les pouvoirs civils, militaires et religieux étaient, comme chez tous les souverains musulmans, réunis dans sa * main. C'était l'ombre vivante et redoutable de Dieu sur la terre, le toutpuissant représentant d'Allah.
Ses ministres, les administrateurs de ses provinces, ses chefs d'ar mée, en un mot tous les omrahs ou grands seigneurs mogols, étaient ses créatures, qu'il élevait et renversait d'un mot. Il n'existait pas d'aristocratie mogole héréditaire. Les titres et les biens étaient distribués au gré de l'empereur, qui les retirait à volonté et qui en héritait lorsque celui qui les avait reçus de sa main venait à mourir. Un homme qui avait possédé la faveur du souverain , qui avait CIVILISATIONS DE L'iXDE. joui du revenu de provinces entières, qui avait exercé le droit de vie et de mort, et qui avait vécu dans la splendeur, laissait en expirant sa femme et ses enfants dans un dénûment absolu. Tout ce qu'il pouvait faire pour eux était de les pousser à la cour tant qu'il vivait et d'attirer sur eux les bonnes grâces de l'empereur, qui parfois leur continuait la faveur accordée au père, ou du moins leur faisait une petite pension.
L'empereur mogol vivait beaucoup en public, et, s'il dépouillait trop souvent ses sujets, du moins il ne leur marchandait pas le plaisir des yeux et leur offrait une représentation presque continuelle. Le matin , il paraissait à son balcon et se laissait contempler et acclamer par la foule. L'apparition au balcon tous les matins n'était supprimée qu'en cas de maladie grave du souverain. Il reparaissait de nouveau sur la même terrasse à midi, pour assister à des combats d'éléphants et à différents exercices militaires ou autres qui avaient lieu sur la place du palais. L'après-midi, il tenait le durbar, sorte de réception oii l'empereur était censé recevoir et écouter tous ceux qui avaient quelque chose à lui dire.
En réalité, il était assez difficile de l'approcher; deux ou trois enceintes entourées de balustrades dorées et remplies de seigneurs et de gardes vêtus de leurs éclatants costumes, séparaient la foule du trône impérial. Mais le spectacle de cette magnifique assemblée et du monarque, dont la physionomie semblait presque surnaturelle dans le ruissellement des pierreries, suffisait au peuple et lui faisait oublier à quel prix il payait un moment d'éblouissement et d'enthousiasme mêlé d'un respect voisin de l'effroi. Dans l'empire mogol, ainsi d'ailleurs que de la plupart des royaumes musulmans, toutes les richesses artistiques étaient concentrées dans la capitale. Opprimées par des gouverneurs avides, les provinces vivaient dans un état assez misérable et se soulevaient fréquemment.
L'empereur Jehangir, fils d'Akbar, écrit dans ses mémoires : (( À Delhi, j'appris qu'une rébellion éclatait à Kanoudje. J'envoyai des forces pour l'écraser. Trente mille rebelles furent mis à mort ; dix mille têtes furent envoyées à Delhi ; dix mille corps furent pendus la tête en bas le long des arbres de plusieurs grand'routes. Malgré de fréquents massacres, les révoltes se renouvellent constamment dans l'Hindoustan. Il n'y a pas une province de l'empire dans laquelle un demi-million de gens n'aient été tués durant mon règne ou celui de mon père. » La nécessité où se trouvaient les empereurs de connaître à tout instant ce qui se passait dans les provinces, leur fit organiser un système de postes qui fonctionnait avec rapidité et régularité et qui continue d'ailleurs sur un grand nombre de points à fonctionner encore.
Les facteurs étaient des coureurs à pied se relayant de distance en distance tout le long des principales routes ; le bord des chemins mal frayés était indiqué par des pierres blanches visibles la nuit, afin d'empêcher les coureurs de s'égarer. L'état des routes paraît d'ailleurs avoir été excellent sous les Mogols. Tavernier, qui voyagea dans l'Inde vers le milieu du dix-septième siècle, prétend que les voies y étaient mieux entretenues qu'en France ou en Italie. On se faisait transporter d'un lieu à l'autre, soit dans un palanquin, porté par des coureurs agiles, soit dans un char traîné par des bœufs. Ces moyens de transports sont encore les seuls usités dans les régions où les chemins de fer n'ont pas pénétré, c'est-à-dire dans la plus grande partie de l'Inde.
La sûreté des voyageurs était assurée par des escortes de soldats, responsables auprès de leurs capitaines habitant les grandes villes de tout accident arrivé à ceux que ces escortes accompagnaient. Les hommes qui avaient mal soigné ou mal défendu un voyageur n'étaient plus recommandés comme gardes par leur chef et perdaient ainsi leur gagne-pain. Le bon état des routes, la facilité des communications se rencontraient surtout dans le nord de la péninsule. Le Dekkan, plus éloigné du centre de l'empire, et qui lui fut toujours d'ailleurs très incomplètement soumis, ne fut jamais aussi bien partagé. Toutes les terres de l'empire mogol étaient considérées comme la propriété personnelle du souverain.
Elles étaient divisées en deux catégories : les unes étaient données par l'empereur à ses chefs d'armée à la condition d'y entretenir leurs troupes et de payer en outre une somme annuelle au trésor ; les autres étaient louées à des fermiers moyennant une rente annuelle. Les fermiers comme les vice-rois exerçaient un Fig. 177. — Badanii. Piliers et statue gigantesque dans l'intérieur du temple précédent. pouvoir absolu sur les populations qu'ils gouvernaient. Leurs exactions étaient naturellement fréquentes. Le paysan, las de travailler toujours pour le compte d'autrui, se désintéressait de la culture, ne labourant et ne moissonnant que par force et sous le fouet. Celui qui parvenait à amasser quelque bien l'enfouissait dans le sol, et affichait la plus grande misère dans la crainte d'être arbitrairement dépouillé.
Le voyageur Francis Bernier, qui résida douze années à Delhi au milieu du dix-septième siècle, sous le règne de Shah Jehan, et à qui nous empruntons ces détails , peint avec de très sombres couleurs la tyrannie et la vénalité des gouverneurs de province ainsi que le misérable état du peuple. La justice était assez mal rendue ; les juges , tout comme les ministres du roi, ses courtisans et ses femmes, étaient persuadés surtout par des présents. Akbar, il est vrai, avait fait suspendre dans son palais des cloches que chacun pouvait venir sonner pour se plaindre à lui d'un tort quelconque subi injustement. Mais on savait qu'on s'exposerait aux redoutables représailles de personnages puissants en ayant recours à ce moyen, et il ne servit que bien rarement à remédier aux abus.
L'empereur étant dans l'impossibilité de gouverner par lui-même ses vastes États et de surveiller ses vice-rois envoyait partout des inspecteurs qui devaient ensuite lui rendre compte; mais ceux-ci ne dénonçaient guère que les gouverneurs trop pauvres ou trop avares pour payer leur bon témoignage. L'organisation de l'armée laissait également beaucoup à désirer. Le système d' Akbar de payer les soldats en argent ayant été remplacé par des donations de terres à des émirs à condition d'entretenir un certain nombre de soldats et ces donations étant temporaires, il en résultait que ceux qui en étaient titulaires ne songeaient qu'à s'enrichir rapidement en dépensant le moins possible pour les troupes.
Les soldats étaient souvent licenciés et les chevaux vendus. Lorsqu'il fallait se présenter à une revue, l'émir louait des chevaux, habillait et armait des esclaves. L'empereur n'ignorait pas ces supercheries, mais il fermait les yeux, et se contentait de changer souvent ses gouverneurs et ses généraux, afin qu'ils n'eussent pas le temps d'acquérir trop de richesses et de devenir assez puissants pour songer à se révolter. Malgré cette organisation imparfaite , les succès répétés des armées musulmanes sur les armées hindoues prouvent que les premières étaient très supérieures aux secondes. Au moment des premières conquêtes dans The text on this page is estimated to be only 3.50% accurate {rang •'. le Dekkan, au quinzième siècle, on voit le Rajah de Bijanagar s'étonner de ne jamais vaincre les Musulmans, et réunir une assemblée de Kchatryas et de Brahmanes pour découvrir la cause de ses constantes défaites, alors qu'il avait plus de soldats, plus de terres et plus d'argent.
Les Brahmanes parlèrent les premiers et déclarèrent que c'était sans doute la volonté divine. Mais les Kchatryas reconnurent que les Musulmans étaient de bien meilleurs archers que les Hindous , et ajoutèrent que leurs chevaux persans ou arabes formaient une tout autre cavalerie que les poneys du Dekkan. Dès lors, tous les efforts des Rajahs hindous tendirent à attirer des Musulmans dans leurs armées. Ils réussirent à en incorporer un grand nombre et à infliger quelques échecs aux royaumes musulmans du Dekkan toujours déchirés par leurs luttes intestines. Les succès des Hindous ne durèrent d'ailleurs que jusqu'au jour où les royaumes musulmans oublièrent un instant leurs querelles pour se liguer contre eux.
Ce ne fut que vers la fin de l'empire mogol, alors que les guerres devinrent plus rares, que les armées musulmanes se désorganisèrent et tombèrent dans le mauvais état que nous avons indiqué, par suite de l'indifférence et de l'avidité de ses chefs. Elles devinrent un instrument insuffisant entre les mains des empereurs lorsque les révoltes des indigènes et celles des vice-rois musulmans commencèrent à ébranler le colosse de la puissance mogole. Aurengzeb, qui vécut dans des guerres continuelles, avait pris le parti de ne plus quitter son camp. Il parvint, en épuisant le trésor secret de ses prédécesseurs, à s'entourer de forces immenses, d'une artillerie considérable et d'une cavalerie bien organisée.
Il passa ses jours au milieu de cette armée, aussi brillante que formidable. Ses femmes, ses joyaux, ses vêtements splendides étaient transportés à sa suite à dos d'éléphant, protégés par les canons et les rangs épais des guerriers, et précédés de brûleurs de parfums. Lorsque l'empereur faisait halte, on dressait les tentes avec une rapidité surprenante. Une ville semblait sortir de terre, avec ses rues bien alignées, ses places, ses carrefours et ses fortifications. Le plan en était fait d'avance, et chaque tente y avait sa place marquée. Des palais mouvants offraient au monarque tous les conforts des plus splendides édifices. Le camp d'Aurengzeb était devenu la vraie capitale de l'empire. Les femmes jouèrent un rôle fort important à la cour des grands mogols.
Fritti. Fig. 1T9. — Mahavellipore. Temple monolithe (sixième siècle). Par leurs unions avec des princesses hindoues et surtout avec les filles des chefs rajpouts, les empereurs mogols — les premiers du moins — tentèrent de fusionner des deux races ; ils encouragèrent les unions de ce genre contractées à leur exemple par les Musulmans. Le nombre des femmes était illimité pour les Grands Mogols, qui, en ceci comme sur bien d'autres points , ne respectaient guère la loi de Mahomet. Shah Jehan eut jusqu'à deux mille femmes dans son harem ; ce chiffre élevé ne lui paraissait pas d'ailleurs suffisant puisqu'il ne CIVILISATIONS DE L'ISDE. craignit pas de chercher parfois ses maîtresses parmi les femmes de ses émirs.
Il excita ainsi de vifs mécontentements, car l'adultère était en horreur chez les Mogols. Si les grands seigneurs redoutaient pour leurs épouses les attentions trop empressées de l'empereur, ils en étaient très flattés dès que ces attentions s'adressaient à leurs filles. Placer une de ses filles dans le mahal ou harem impérial était la grande ambition de chacun des hauts fonctionnaires. Comme concubine , elle pouvait y exercer le rôle utile d'espionne ; si elle parvenait à plaire plus complètement, et si elle devenait begum ou reine, elle acquérait une grande influence et assurait la fortune de sa famille. De vieilles femmes, employées comme duègnes ou surveillantes du harem , étaient souvent des puissances avec lesquelles les vice-rois et même les souverains étrangers apprenaient à compter.
Vénales comme tout ce qui possédait le moindre pouvoir au sein de l'empire, elles vendaient aisément leur protection. La magnificence déployée dans le harem était prodigieuse. Chaque femme avait ses esclaves et ses danseuses; chacune mettait tous les jours une robe et une parure nouvelles. Les unes, les begums, dont le nom signifie « libre de tout soin », étaient nourries par les cuisiniers de l'empereur; les autres, les concubines, devaient pourvoir ii leur entretien sur les dons qu'elles recevaient. C'est pour la plus chérie et la plus regrettée de ses nombreuses épouses que l'empereur Shah Jehan fit construire ce mausolée splendide le Taje Mahal, qui n'a pas encore épuisé l'admiration. C'est en effet un des plus merveilleux monuments que le monde possède.
Les Mogols, comme les autres Musulmans dont ils continuèrent la civilisation, eurent toujours un goût très vif pour les lettres, les sciences et les arts. Artistes, savants, poètes étaient, quelle que fût leur origine toujours les bien venus à leur cour. Les monuments que les Mogols ont laissés, et dont l'Occident n'a guère dépassé la magnificence, frappent encore d'admiration. Les sciences n'étaient pas moins cultivées dans leur empire; ils fondèrent des écoles et des observatoires astronomiques. Ce goût de l'astronomie était d'ailleurs développé chez eux de vieille date. En 1259, le khan des Mogols, Houlagou, avait fait venir à sa cour les savants arabes les plus distingués et élevé à Mégarali un grand observatoire.
Quand Tamerlan fixa à Samarkand le siège de son gigantesque empire, il s'y entoura également de savants, et, au milieu du quinzième siècle , son petit-fils Oloug-Beg y fit construire un observatoire muni de Fig. 180. Mahavellipore. Bas-relief sur un rocher représentant le combat de Durga avec le monstre Mahasura ( huitième siècle de notre ère ). magnifiques instruments, parmi lesquels un quart de cercle ayant, diton, la hauteur de Sainte-Sophie, et grâce auquel il fit lui-même des observations astronomiques fort précises. Il les publia dans un ouvrage important où sont discutées les plus hautes questions de l'astronomie , et qui contient des positions très exactes d'étoiles *. (*) Un des observatoires construits pendant la période mogole se voit encore à Delhi, Il fut élevé vers 1720, pour l'empereur mogol Mohamed Shah, par Jai Singh, Rajah de Jaipur, qui à sa qualité de Rajah joignait celles d'astronome, d'ingénieur et de mathématicien.
Il contient un gnomon ayant 17ra 25 de hauteur et 31m,72 de base. Ci même Rajah compléta l'observatoire dont on voit encore les ruines à Bénarès et publia des tables d'étoiles. Les instruments de ces observatoires étaient assuré Les Grands Mogols ne se montrèrent pas seulement protecteurs des lettres et des sciences; plusieurs d'entre eux, comme on vient de le voir, les cultivaient avec succès. Le goût des lettres, et en particulier de la poésie, était fort répandu chez eux; quelques-uns écrivirent des livres remarquables. Le célèbre Tamerlan, qui fit, dit-on, édifier à Bagdad une pyramide avec cent mille têtes humaines, fondait des écoles, cultivait les sciences et écrivait des ouvrages importants.
Ses descendants, Baber, Jehangir, etc. , eurent les mêmes goûts. Les Mémoires de Baber, qu'on a justement comparés aux Commentaires de César, peuvent être considérés comme un des meilleurs types de cette littérature. Ils nous en apprennent plus à eux seuls sur ce mélange de barbarie et de civilisation qui fait le fond du caractère mogol, que tous les livres des historiens. Rien n'est plus curieux à étudier que la figure de cet empereur Baber, fondateur de la puissance mogole dans l'Inde, telle qu'elle apparaît dans ses Mémoires. Ce descendant de Gengis-Khan et de Tamerlan, ce rude guerrier qui élevait comme ses ancêtres des pyramides de têtes coupées, était en même temps un lettré raffiné. Il parlait le mogol, l'arabe et le persan, et composait des vers en cette dernière langue.
C'était un lecteur assidu de livres de sciences, de littérature et d'histoire, goût qui ne l'empêchait pas d'être grand joueur, grand buveur, et à l'occasion un brave et joyeux compagnon, toujours prêt à se dévouer pour ses amis, bien qu'il ne leur ménageât pas les propos narquois et les plaisanteries. Tout en sachant fort bien se montrer grand seigneur à l'occasion, il invitait parfois les ambassadeurs venus à sa cour à laisser là toutes leurs cérémonies et à venir faire une partie de plaisir avec lui. Il acceptait aussi bien une nuit d'orgie qu'une discussion sur une question de science, de loment primitifs si on les compare à ceux des observatoires modernes; mais grâce à leurs dimensions, ils permettaient des observations précises avec des méthodes très simples.
Soit, pour en donner une idée, à déterminer, au moyen d'un gnomon formé d'un mur vertical divisé en degrés sur lequel le soleil projette l'ombre d'un style fixé perpendiculairement à ce mur, l'obliquité de l'écliptique et la latitude d'un lieu. Des observations du soleil, répétées journellement, ayant donné en degrés la plus grande et la plus petite hauteur zénithale de l'astre, la moitié de la différence entre ces deux nombres sera la plus grande déclinaison du soleil, et par conséquent l'obliquité de l'écliptique. En retranchant ce chiffre de la plus grande distance zénithale, on aura la latitude du lieu. C'est ainsi que l'astronome cité plus haut trouva pour la plus grande déclinaison du soleil 23°,28', chiffre sensiblement exact, à moins d'une demi-minute près. * gique ou de théologie.
A chaque page de son livre, plein des plus fines remarques critiques et d'une inaltérable bonne humeur, il fait preuve, et sans aucune pédanterie, des connaissances les plus étendues. Il ne perd jamais d'ailleurs l'occasion d'une plaisanterie ou d'un bon mot. Serré un jour de près par trois cavaliers qui le poursuivaient depuis quarante-huit heures à la suite d'une bataille perdue, il s'arrête, se retourne, et se campe fièrement devant eux en leur disant d'un air goguenard et hautain : « Je voudrais vraiment voir, braves gens, lequel de Fig. 181. — Mahavellipore. Sculptures gravées sur le roc (huitième siècle). vous osera me toucher le premier. )) L'aplomb ironique du vaillant capitaine déconcerta tellement les trois assaillants, qu'ils battirent immédiatement en retraite.
Cet homme audacieux, spirituel et savant, l'un des plus puissants conquérants du monde, incarne vraiment le génie à la fois aventureux, raffiné et barbare de sa race. Souverain d'un village à douze ans, il mourait à cinquante ans empereur des Indes, qu'il avait conquises avec douze mille hommes. Tout parallèle entre les peuples de l'Orient et ceux de l'Occident étant toujours trompeur, il serait bien difficile de rapprocher la période mogole d'aucune de celles que l'Europe a traversées. On ne pour rait assurément la comparer à la période féodale. Un chevalier mogol et un baron chrétien avaient sans doute des goûts aussi absolus et aussi sanguinaires, mais le premier l'emportait immensément sur le second par sa culture intellectuelle et par son amour éclairé des lettres, des sciences et des arts.
Je ne vois guère que la période de la Renaissance qui puisse être mise en parallèle avec l'époque mogole. Un grand seigneur mogol et un ligueur français se seraient entendus dans leur amour des aventures sanglantes, des grands coups d'épée, des entreprises galantes, des joyaux, des riches étoffes, des vers subtils, comme dans leur mépris profond de ce bétail surmené qu'on appelait en Europe les serfs, et dans l'Inde les Soudras.
Livre cinquième — Les œuvres des civilisations de l’Inde. Chapitre premier — La littérature et les langues de l’Inde
§ 1. — VALEUR DES ANCIENNES PRODUCTIONS LITTÉRAIRES DE L'INDE. 'Inde a beaucoup écrit, et un nombre considérable de ses oeuvres sont venues jusqu'à nous. Lorsque, il y a un siècle à peine, l'étude du sanscrit permit à quelques Européens de soulever le voile qui cachait une littérature jusqu'alors inconnue , on crut qu'un monde de choses merveilleuses et nouvelles allait sortir des ténèbres de ce passé mystérieux. On crut surtout qu'on avait découvert la source de toutes les civilisations et de toutes les religions humaines, et que, remontant jusqu'aux véritables traditions de notre race, on allait retrouver l'âge d'or perdu et le secret de nos destinées. Cet enthousiasme tomba bien vite. On reconnut, si intéressantes que fussent la vie et les idées des anciens peuples de l'Inde, que ces peuples avaient, comme nous, abordé bien des grands problèmes, mais ne fournissaient la solution d'aucun.
Ce n'était pas des bords du Gange que nous viendrait le dernier mot destiné à satisfaire pour jamais nos âmes. La curiosité passionnée qu'avaient éveillée les premières études des livres hindous fit bientôt place à de l'indifférence. Ce n'est pas plus au point de vue de leur valeur philosophique, qu'à celui des documents qu'elles peuvent fournir pour l'histoire et la peinture des mœurs, que nous étudierons dans ce chapitre les productions écrites de l'Inde; ce sera au point de vue purement littéraire seulement. A cet égard aussi leur importance avait tout d'abord été fort exagérée. On n'avait pas craint de les mettre au-dessus des chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome. Pourtant quelques-unes des qualités que nous admirons dans les écrits de l'antiquité classique devaient nous rendre presque rebutante la lecture des livres hindous.
L'ordre, la clarté, la mesure, l'harmonie, la sobriété si élégante et si parfaite qui régnent dans les ouvrages des poètes comme des prosateurs grecs et romains, nous ont rendus difficiles ; notre scepticisme moderne a augmenté notre horreur de l'exagération et du merveilleux ; et, pour des lecteurs ainsi formés, il devient presque impossible d'admirer les productions gigantesques, interminables, désordonnées, encombrées de surnaturel, que nous a léguées l'antiquité hindoue. Cependant, au milieu de cette intempérance, de ce dévergondage de l'imagination, de ces grossissements prodigieux, la simple réalité, le sentiment pur et sincère, le jeu des passions, l'image de l'âme ou celle de la nature, apparaissent parfois avec une vivacité et une fraîcheur merveilleuses.
Je comparerais volontiers la littérature hindoue à une rivière dont le limon charrie un petit nombre de paillettes d'or : il faut souvent réunir plusieurs mètres cubes de boue pour extraire quelques parcelles du précieux métal. Dans les extraits que nous allons offrir au lecteur, nous ne lui présenterons que les paillettes d'or. Mais s'il en concluait que toutes les productions de l'Inde sont aussi élevées, s'il oubliait qu'elles renferment The text on this page is estimated to be only 10.50% accurate r -*»»». j> CIVILISATIONS DE L'iXDE. un entassement énorme de choses lourdes et diffuses, il se tromperait autant que s'il imaginait que la rivière dont nous parlions tout à l'heure ne charrie que des paillettes d'or.
Il ne faut d'ailleurs considérer ce chapitre consacré à la littérature de l'Inde, que comme une simple indication des œuvres les plus connues. Le lecteur qui voudra se former une opinion solidement fondée devra se reporter aux ouvrages mêmes dont on lui donne ici des extraits, et qui sont pour la plupart traduits en anglais ou en français. S'il n'est pas indianiste de profession, et par conséquent condamné par métier à l'admiration forcée de tout ce qui a une origine sanscrite, je doute qu'il éprouve un bien vif enthousiasme à la lecture des productions hindoues. Il conclura sans doute comme nous, qu'adaptées parfaitement à des cerveaux hindous, et fort remarquables assurément pour eux, puisqu'ils les admirent depuis des siècles, elles sont, par leurs défauts de composition, leurs exagérations, leurs interminables longueurs, leur absence complète de logique, le manque d'enchaînement entre leurs diverses parties , presque tout à fait illisibles pour des Européens.
Nous nous bornerons, dans les paragraphes qui vont suivre, à analyser fort sommairement les œuvres littéraires les plus célèbres de l'Inde, et à en donner quelques courts extraits. Pour mettre un peu de clarté dans un sujet si étendu nous avons classé ces productions littéraires sous les rubriques suivantes : Hymnes et poésies religieuses, — Épopées, — Fables et apologues, — Théâtre, — Œuvres diverses.
§ 2. — HYMNES ET POÉSIES KELIGTEUSES. En dehors des grandes épopées que nous étudierons dans un autre paragraphe, la littérature védique proprement dite se compose surtout d'hymnes et de traités religieux connus sous le nom de Yédas. Nous avons eu déjà occasion de nous étendre assez longuement sur les hymnes védiques ; nous en avons cité plusieurs passages et indiqué les tendances générales. Malgré l'incontestable beauté d'un petit nombre d'entre eux, nous partageons volontiers l'avis du savant Colebrooke qui, après s'être fait initier par les Brahmanes de Bénarès à la connaissance des Védas, et avoir eu la patience de les lire en totalité, déclarait ce que ce qu'ils renferment ne vaut pas la peine que le lecteur prend pour les lire, ni surtout la peine d'une traduction. »
Il est heureux cepenFig. 183. — Tanjore. Détail des sculptures de la grande tour (onzième siècle). dant que ces livres sacrés soient connus en Europe ; ils fournissent en effet, comme nous l'avons vu au point de vue de l'histoire de la civilisation, des renseignements précieux. Ce sont les seuls documents qui nous restent sur une époque qui, sans eux, serait ignorée. On pourrait remarquer, il est vrai, qu'à ce point de vue, tout ce qui peut être extrait d'utile des Védas est facile à condenser en quelques pages. La littérature védique ne se compose pas uniquement, comme on le sait, du Rig-Véda ; elle comprend des hymnes, des sentences, des traités (Soutras). Nous avons dit déjà que c'étaient des œuvres lentement élaborées, et qu'il était véritablement puéril d'y chercher, avec certains auteurs « de libres effusions du cœur, de sereines contemplations de <( la nature, des élans instinctifs vers l'idéal ».
Commencés mille ans au moins avant Jésus-Christ, les livres védiques furent continués pendant plus de six siècles, et remaniés bien des fois sans doute. Jusqu'au jour où ils furent fixés par l'écriture, on peut les comparer à une encyclopédie collective que les éditeurs remanient et complètent à chaque édition, en s'assurant des collaborateurs nouveaux. La littérature védique porte clairement d'ailleurs la trace de ce lent enfantement; les œuvres qui la composent ne constituent pas un ensemble homogène. Il y a loin de la poésie de certains hymnes aux laconiques maximes des Soutras, dont les auteurs semblent avoir eu présente à la mémoire cette règle d'un écrivain hindou : ce qu'un auteur doit se réjouir d'économiser même la moitié d'une voyelle brève autant que de se voir naître un fils. »
En général, d'ailleurs, les Hindous abusent peu de cette règle, et ce n'est pas la "concision, mais la diffusion extrême qui est leur défaut. Les mille et quelques prières contenues dans le Rig-Véda sont les plus intéressantes parties des Védas, au point de vue littéraire. Une moitié environ est consacrée à Indra, le dieu du ciel, et à Agni, le dieu du feu, l'autre aux divinités les plus diverses : le soleil, la nature, les nuages, etc. J'ai cité quelques extraits de ces hymnes et me bornerai à mentionner encore ici quelques-uns des plus remarquables, tout en répétant ce que j'ai dit plus haut, que ce n'est nullement avec de tels extraits qu'on pourrait avoir la prétention de juger de la valeur littéraire d' œuvres aussi considérables.
Pour ne pas nous borner uniquement à des passages des Védas, nous y ajouterons un hymne à Brahma du poète Kalidasa, qu'on suppose avoir vécu vers le sixième siècle de notre ère, et un hymne sanscrit, extraits des manuscrits bouddhiques du Népal publiés par M. Hogdson. Ce dernier n'avait pas encore été traduit en français. Il a un caractère de majesté biblique, fort rare d'ailleurs dans les écrits bouddhiques , lesquels sont généralement d'une diffusion extrême et d'une lecture particulièrement insipide. Hymne, védique à Indra. ce Le dieu qui naquit le premier, celui qui, justement honoré, a embelli les autres dieux par ses œuvres, celui dont la force et la grandeur infinies font trembler le ciel et la terre, ce dieu-là, peuples, c'est Indra !
Le dieu qui a consolidé la terre ébranlée, qui a déchiré les nuages orageux, qui a agrandi la plaine des airs, qui a raffermi les cieux, ce dieu-là, peuples, c'est Indra ! Le dieu par qui vivent tous les êtres, qui a refoulé ses lâches adversaires dans des grottes ténébreuses, qui s'empare de leurs dépouilles comme un chasseur de sa proie, ce dieu-là, peuples, c'est Indra ! Le dieu que sollicite la prière, la prière du riche ou du pauvre, à qui s'adresse le prêtre dans ses invocations et le poète dans ses chants, ce dieu à la face sublime qui accepte nos dons, ce dieu-là, peuples, c'est Indra ! Le dieu à qui appartiennent les coursiers, les campagnes fertiles, les génisses, les villes, les chars remplis de richesses, celui qui a produit le soleil et l'aurore, celui qui dirige les eaux, ce dieu-là, peuples, c'est Indra !
Le dieu par qui les peuples obtiennent la victoire, que les guerriers, en combattant, appellent à leur secours, qui a été le modèle de l'univers, qui anime les êtres inanimés, ce dieu-là, peuples, c'est Indra ! Le dieu qui n'emploie sa puissance qu'à frapper sans cesse le méchant et l'impie, qui ne pardonne jamais à l'insolence dédaigneuse, qui immole les monstres, ce dieu-là, peuples, c'est Indra ! Le dieu devant qui s'inclinent avec vénération le ciel et la terre, devant qui frémissent les montagnes, qui arme de la foudre sa main terrible, ce dieu-là, peuples, c'est Indra! Le dieu qui accueille les libations, les offrandes, les hymnes, les prières, celui qui protège les mortels pieux, celui que réjouissent nos sacrifices et nos présents, ce dieu là, peuples, c'est Indra ! »
Hymne védique à l'Aurore. ce Éclatante interprète des saintes paroles, l'aurore étale toutes ses parures pour nous ouvrir les portes du jour ; en illuminant l'univers, elle nous en montre tous les trésors ; elle a réveillé tous les êtres. De sa puissante main elle invite à se mouvoir le monde endormi; elle pousse l'homme à goûter la joie, à accomplir les rites sacrés, à travailler à sa fortune. Les ténèbres nous empêchaient de voir ; elle nous permet de regarder au loin. Cette fille du ciel se révèle à nous, favorable, resplendissante, couverte de son manteau de lumière, maîtresse de toutes les richesses que renferme la terre. Elle ranime par sa clarté tout ce qui existe ; elle ressuscite tout ce qui est mort.
Depuis quand nous vient-elle visiter ? Celle qui va nous éclairer maintenant ne fait qu'imiter celles qui ont déjà lui pour nous et devancer celles qui luiront encore ; elle nous arrive aussi éclatante que les autres. Ils ne sont plus, les humains qui jadis ont vu l'aurore étinceler comme elle le fait aujourd'hui ; c'est à notre tour de la voir à cette heure, et ils devront mourir aussi ceux qui reverront plus tard l'aurore matinale !... A l'abri de la vieillesse et de la mort, elle s'avance déployant toutes ses splendeurs ; elle en inonde les plages célestes. Déesse de la lumière, elle dissipe l'obscurité sinistre. Du haut de son char magnifique, conduit par des coursiers au poil rougeâtre, elle vient régénérer la nature !
Levez-vous ; un esprit nouveau recommence à nous animer ; l'ombre s'éloigne, le jour s'approche, l'aurore a frayé la route que le soleil doit suivre; marchons vers la clarté, vers la vie! » Hymne védique au Soleil. « Voici qu'à la vue du monde entier, les rayons de la lumière annoncent le dieu qui sait tout, le soleil. Devant ce soleil qui vient tout éclairer, les étoiles disparaissent à la manière des voleurs, en même temps que les ombres de la nuit. Étincelants à l'égal du feu, ses rayons saluent toutes les créatures. Tu passes, tu te montres aux yeux de tous les êtres, tu produis la lumière, ô soleil, et de ta splendeur tu remplis les airs ; tu te lèves devant la troupe des dieux, devant les hommes, devant le ciel, pour que chacun te voie et t'admire.
0 Dieu qui purifies et qui soulages, de cette même clarté dont tu couvres la terre chargée d'hommes, tu inondes les cienx et l'air immense, créant les nuits et les jours et contemplant tout ce qui vit. Sept cavales au poil fauve traînent le char qui te porte, radieux soleil ! Dieu qui regardes tout, ta belle chevelure est couronnée de rayons... Et nous, après le départ des ténèbres, revoyant une lumière plus belle chaque jour, nous venons nous prosterner en face de celui qui brille entre tous les dieux, et qui est le plus éclatant de tous les astres. » L'âme suprême (hymne védique). « Autrefois rien n'existait : ni l'être, ni le néant, ni le monde, ni le ciel, ni l'éther. Où était donc l'enveloppe de toutes choses, le réceptacle de l'eau, l'emplacement de l'air ?
Alors point de mort ni d'immortalité, point de jour ni de nuit. L'Être seul respirait sans rien inspirer, absorbé dans sa propre pensée : il n'y avait rien en dehors de lui. Les ténèbres étaient enveloppées d'autres ténèbres ; l'eau n'avait nul éclat : tout était confondu en lui. L'Etre, reposait dans le vide qui le portait; enfin, par la force de sa volonté, l'univers fut produit. En son esprit un désir se forma, première semence de tout. Ainsi l'ont proclamé les sages, méditant avec leur cœur et leur intelligence : leur regard a pénétré en haut, en bas , partout, parce qu'ils avaient en eux des germes féconds, de grandes pensées. L'essence de l'Être suprême survivra à tous, comme elle a tout précédé.
Mais qui connaît exactement ces mystères ? qui peut les révéler ? d'où viennent ces êtres et cet univers ? Les dieux sont nés parce qu'il a bien voulu, lui, les faire naître. Mais qui saura d'où il est sorti lui-même, d'où est émanée cette création immense?... » Hymne à Brahmapar Kalidasa. ce Honneur à toi, divinité à triple forme, qui, avant la création, n'avais qu'une nature unique et qui depuis t'es divisée en trois personnes pour mieux manifester tes trois qua lités principales : la puissance, l'intelligence et la bonté. Principe incréé, ta semence s'est répandue sur les eaux, et tous les objets mobiles ou immobiles én sont nés; on te célèbre comme l'auteur de toutes choses. Bévélant ta grandeur sous trois aspects, tu es la seule cause possible dè formation, de durée et de ruine.
L'élément féminin et l'élément masculin sont les deux principes constitutifs de ta nature, et de là est venue la propagaFig. 184. — Tanjore. Détail des sculptures du temple de Soubranianya dans l'enceinte de la pagode (quinzième siècle). tion successive de tous les êtres. Tu as partagé le temps en jour et en nuit : ton sommeil ou ta veille amène l'extinction ou la renaissance des créatures. Toi qui n'as ni origine ni fin, tu es la fin et l'origine du monde : tu existais avant la création et nul n'existait avant toi ; tu ne connais pas de maître et tu es le maître universel. Tu te connais toi-même ; tu te crées par toi-même ; tu t'abîmes en toi-même ! Tu es le père des pères, le dieu des dieux, l'auteur et l'objet de la science, le contemplateur et le but de la contemplation! »
Hymne bouddhique à Adi-Bouddha. « 1. Au commencement il n'y avait rien, tout était vide, les cinq éléments n'existaient pas. Alors Adi-Bouddha, l'immaculé, se révéla sous la forme de flamme ou de lumière. 2. Lui en qui sont les trois gunas, qui est le Maha-Murti et le Visvarupa (forme de toutes choses) se manifesta : il est le grand Bouddha existant par lui-même, le Adinatha, le Mahesivara. * 3. Toutes les existences renfermées dans les trois mondes ont leur cause en lui, et c'est aussi lui qui les fait subsister. Par lui et de sa profonde méditation a surgi l'univers. 4. Il existe par lui-même, il est l'Isivara, le composé de toutes les perfections, l'infini, qui n'a ni membres ni passions.
Toutes les choses sont son image, et pourtant il n'a point d'image ; il est la forme de toutes choses et pourtant il n'a point de forme. 5. Il ne peut être subdivisé, il n'a point de figure visible, il est la source de sa propre force, la douleur ne peut pas l'atteindre ; il est éternel dans sa nature, mais il n'est point éternel dans ses manifestations. Je me prosterne devant lui. 6. Adi-Bouddha n'a point de commencement. Il est parfait, essentiellement pur, il est l'essence de la sagesse et de l'absolue vérité. Il sonde le passé et ses paroles sont immuables. 7. Nul ne lui est semblable. Il est présent partout. Il est terrible aux méchants comme un lion dévorant l'est pour le daim timide...
11. Les délices d' Adi-Bouddha consistent à rendre heureuses toutes les créatures sensibles ; il aime tendrement ceux qui le servent. Sa majesté remplit les cœurs d'épouvante et de respect. Il est le consolateur de ceux qui sont dans le tourment. 12. Il possède les dix vertus et il les donne à ceux qui l'honorent ; il règne sur les dix régions du ciel ; il est le seigneur de l'Univers. Il remplit de sa présence toute l'étendue des cieux... 15. Il est le créateur de tous les Bouddhas et des Bodhisattwas qu'il chérit. Avec l'assistance de Prajna ou Dharma {un des -personnages de la trinitè bouddhique), il a créé le monde. Lui-même n'a point eu de créateur. Il est l'auteur de la vertu. Il fait tout rentrer dans le néant. »
§ 3. — GRANDES ÉPOPÉES HINDOUES. Le Mahâbhârata. — La gigantesque épopée du Mahâbhârata est une des œuvres les plus volumineuses de l'Inde ancienne, et même du monde. Elle comprend deux cent quinze mille vers, alors que Y Iliade n'a que quinze mille vers, 1' Odyssée douze mille et Y Énéide dix mille. Elle forme la valeur de quinze volumes ordinaires de cinq cents pages. Le Mahâbhârata se compose d'un noyau primitif, auquel ont été successivement faites après coup des additions nombreuses. Cette vaste épopée est l'oeuvre des siècles, et non celle d'un seul homme ; un millier d'années, au moins, s'est écoulé entre l'établissement du texte primitif et les derniers remaniements. Son âge exact ne saurait donc être fixé ; mais il est douteux que les parties les plus modernes soient postérieures au troisième siècle de notre ère.
Le Mahâbhârata a une importance très grande aux yeux des Hin dous. Il y est dit du reste que les quatre Védas ayant été mis d'un côté d'une balance, et le Mahâbhârata de l'autre, devant les dieux assemblés, ceux-ci reconnurent que le dernier l'emportait sur les premiers ; on y assure également que tous les péchés de celui qui en lit seulement une partie sont effacés. En fait, le Mahâbhârata est, pour les Hindous, aussi sacré que la Bible pour les chrétiens et le Coran pour les musulmans. Fig. 185. — Chillambaram. Entrée d'un temple à colonnes (quinzième siècle) dans l'intérieur de la grande pagode. Les parties les plus anciennes de la pagode remontent au dixième siècle, mais elles ont presque entièrement disparu sous des constructions des quinzième et seizième siècles. {Hauteur des colonnes jusqu'à l'entablement : 3'" 55.) Ils ne doutent pas d'ailleurs que le livre ne fût composé dans le ciel et donné par les dieux comme présent aux hommes.
Le titre de Mahâbhârata, ou grand Bhârata est une abréviation pour « grande histoire de la race Bhârata )) ; c'est le récit de la lutte entre les Pandavas et les Kourâvas, branches rivales de la dynastie lunaire des Bharatides, établie dans l'ancienne cité d'Hastinapoura, près de Delhi. Le poème débute par des invocations, prologues, généalogies, et se CIVILISATIONS DE L'INDE. continue par un récit entremêlé d'interminables digressions, amplifications et répétitions d'une lecture terriblement lourde pour un Européen. Récits accessoires et légendes se trouvent mélangés sans que les auteurs paraissent avoir eu le moindre souci de rattacher entre elles toutes les parties de cette mosaïque. Le fond principal du récit est la lutte des cinq fils de Pandou, — les Pandavas, — contre les cent fils de Dhritàrâchtra (les Kourâvas).
Semblables à l'Hercule et au Thésée de la tradition hellénique, aux chevaliers errants du moyen âge, les Pandavas proscrits parcourent l'Inde, la délivrent des monstres qui l'infestent et accomplissent toutes sortes de fabuleux exploits. Ils luttent contre les Rakchasâs, ces démons des bois de la mythologie hindoue, qui dévorent les hommes, savent prendre toutes les formes et traversent à volonté les airs. Un des Pandavas, le gigantesque Bhîmasena ce aux grands bras et au ventre de loup », est le plus terrible des cinq frères; il extermine les Rakchasâs mâles, séduit leurs filles par sa beauté et remporte les prix dans tous les tournois de chevalerie. Un des cinq frères conquiert sur de nombreux rivaux la belle Draupadi, fille du roi Draupada, en bandant un arc que personne ne pouvait ployer.
Les dieux sortent, comme d'habitude, de leur demeure céleste pour assister à la lutte. Les cinq frères inséparables épousent collectivement leur belle conquête, — preuve, en passant, de l'ancienneté de la polyandrie dans l'Inde. Remontés ainsi au faite du pouvoir, les cinq frères en retombent bientôt par la faute de l'un d'eux qui perd au jeu ses richesses et ses palais. Réduits de nouveau à la pauvreté, ils recommencent leur existence de voyageurs, toujours suivis de l'inséparable Draupadi. Comme distraction, ils écoutent les légendes miraculeuses, mais interminables, que leur racontent les anachorètes ou les génies qu'ils rencontrent. Audition de récits merveilleux, luttes terribles, telle est leur vie.
L'un des cinq frères, Ardjouna, livre même combat au dieu Siva déguisé en chasseur : il est battu, mais sa défaite est bien excusable si l'on considère qu'il se livrait depuis plusieurs mois à un régime consistant à se nourrir d'air et de feuilles sèches, en se tenant debout les bras levés et le corps reposant seulement sur la pointe du gros orteil. On sait que, dans les idées hindoues, de telles austérités peuvent conduire l'ascète à Fig. 186. — CUillambarain. Temple à colonnes dans l'intérieur de la grande pagode (seizième siècle). {Hauteur des colonnes jusqu'à l'entablement : 5,u30.) prendre dans le ciel la place d'un dieu. Aussi n'est-ce pas sans inquié tude que l'assemblée des dieux voit les hommes se livrer à des pénitences trop sévères.
Pour charmer leurs loisirs, Ardjouna, celui-là même qui a combattu Siva, va , comme les héros du Dante, faire un voyage dans le ciel ; le gigantesque Bhîmasena, — l'homme aux longs bras et au ventre de loup, — lutte de dialectique avec un reptile surnaturel, qui l'a enveloppé, et qui, comme le Sphynx d'Œdipe, ne consent à le lâcher qu'à la condition qu'il résolve ses énigmes. Grâce à leurs armes magiques, les cinq héros ne reculent pas devant les plus formidables exploits. Ils défont à eux seuls une armée qui venait attaquer un roi au service duquel ils s'étaient mis en cachant leurs noms. On ne trouve pas d'ailleurs que des aventures héroïques dans le Mahâbhârata, la métaphysique s'y mêle fortement : le sixième livre, entr'autres, contient de longues dissertations religieuses.
On y voit Krishna, incarnation de Vishnou, apprendre à un des cinq frères, le vaillant Ardjouna, qu'il est, lui aussi, une incarnation de Vishnou, l'être suprême ; il lui fait en même temps, au beau milieu d'une bataille, un long discours sur la vanité des choses terrestres, la destinée des créatures, leurs migrations successives jusqu'à l'absorption dans le sein de Brahma, la nécessité de détruire le désir, et autres théories assez proches parentes des idées bouddhiques. Ces démonstrations métaphysiques n'empêchent pas d'ailleurs les grands coups d'épée. Bien qu'un des Pandavas soit l'incarnation même de Vishnou, il ne triomphe de ses ennemis, les Kourâvas, qu'après une formidable bataille qui dure dix-huit jours.
Définitivement vainqueurs, les Pandavas peuvent enfin régner en paix. Lorsqu'ils sentent venir leur dernière heure, ils se dirigent, — toujours suivis de leur épouse collective , la charmante Draupadi, — sur l'Himalaya, où ils meurent successivement, niais pour s'élever immédiatement dans le séjour des dieux immortels. On apprend alors que ce n'était pas uniquement un des Pandavas qui était une incarnation de Vishnou. Non-seulement les quatre frères, mais encore leurs ennemis, les Kourâvas étaient, eux aussi des incarnations de diverses divinités. Tel est, très rapidement indiqué, le fond de cette interminable épo pée. On l'ajustement qualifiée d'aristocratique et de sacerdotale, car il n'y est question que de dieux, de prêtres et de rois.
Le peuple, l'artisan, le marchand, etc., n'y sont même pas mentionnés. Ce gigantesque poème contient plusieurs passages remarquables, qui peuvent être comparés aux plus beaux des poèmes homériques. Sa morale est assez élevée et fort supérieure assurément à celle de Y Iliade et de Y Odyssée, Fig. 187. — Tripetty. Colonnades placées à l'entrée de la montagne sacrée. {Hauteur des colonnes de leur base à l'entablement : 2m55.) La pagode est vraisemblablement du treizième sièele, mais les constructions représentées dans ce dessin sont beaucoup plus modernes. mais ses défauts sont trop visibles pour que sa lecture puisse intéresser un Européen. Il nous transporte dans une humanité disparue où la façon de penser, de sentir et de raisonner diffère entièrement de la nôtre et présente tout un monde de conceptions fantastiques propres sans doute à charmer l'humanité dans son enfance, mais que l'homme moderne ne comprend plus.
Nous terminerons ce très sommaire exposé par quelques extraits du Mahâbhârata choisis parmi ceux où se manifeste le moins l'intempérance de l'imagination. Descente de Youdhichthira aux enfers. a Youdhichthira, du fond de l'empirée, suivait à pas rapides le messager céleste. Quelle descente sinistre ! quel effrayant voyage ! C'était la retraite des âmes coupables, enveloppée de sombres ténèbres, couverte d'une végétation impure, exhalant l'odeur pestilentielle du péché, de la chair et du sang. C'étaient des lieux remplis de milliers de cadavres, parsemés d'ossements et de chevelures, infectés de vers et d'insectes, d'où jaillissent des flammes dévorantes, où planent des corbeaux, des vautours et d'autres monstres ailés qui s'abattent sur des montagnes de corps mutilés et privés de pieds et de mains.
Au milieu de ces cadavres et de cette odeur fétide, le roi marchait, les cheveux hérissés de frayeur et l'âme désolée. Devant lui, un fleuve infranchissable roulait ses ondes ardentes et une forêt de glaives agitait ses branches acérées ; des roches de fer, des cuves pleines de lait bouillant et d'huile bouillante, des buissons meurtriers, offraient plus d'un supplice pour les méchants. Troublé par ces miasmes funestes, Youdhichthira allait reculer en arrière, lorsque ces paroles plaintives s'élevèrent des gouffres de la nuit : « Hélas ! monarque illustre et équitable, arrête-toi un instant pour adoucir nos peines. Autour de toi voltige comme un zéphir délicieux ; c'est le parfum de ton âme pieuse : il nous rend le calme, ce calme longtemps attendu.
Beste ici, puissant fils de Bhârata, reste, car, en ta présence, nous cessons de souffrir. » Vivement ému de ces clameurs lamentables, le héros soupire ; ces voix chéries et si souvent entendues, il ne parvenait pas à les distinguer dans leur expression douloureuse. Enfin il les reconnaît ; et tout à coup, éclairé, consterné, accusant la justice divine, s'agitant au sein de cette atmosphère étouffante, il crie au messager: « Va, remonte vers ceux dont tu remplis les ordres ; quant à moi, je renonce à y retourner; ceux que j'aime sont ici ; je demeurerai près d'eux, et, en me voyant, ils souffriront moins. » Le guide, entendant ces paroles, regagne le palais d'Indra et apprend au maître des dieux la volonté du descendant de Bhârata.
Après que Youdhichthira eut été laissé quelque temps dans la région des châtiments, Indra, Yama et toutes les autres divinités descendirent dans l'abîme infernal. Aussitôt la lumière, émanée de tant de vertus réunies, dissipe les ténèbres, et les tortures des méchants disparaissent. Plus de fleuve enflammé, de forêt épineuse, de lacs de feu, de rochers d'airain ; plus de cadavres affreux : un souffle doux et embaumé se répandit sur les traces des dieux ; l'enfer fut illuminé de l'éclat radieux du ciel. » Visite d'Ardjouna au paradis d'Indra. ce Après avoir fait ses adieux à la montagne, Ardjouna, rayonnant de joie,- s'élance dans l'équipage divin qui remonte à travers les airs ; ainsi parvenu à ces régions qui sont inaccessibles aux enfants de la terre, il y rencontre des myriades de chars étin celants.
Ils ne sont illuminés ni par le soleil, ni par la lune, ni par aucune flamme ; ces corps aériens brillent de leur propre éclat ; beaucoup trop éloignés pour que nous mesurions leur grandeur, ils semblent à nos regards n'être que des lampes pâlissantes. Mais le héros, libre des liens terrestres, put admirer de près leur éblouissante splendeur, leur sublime harmonie. Devant lui passaient par centaines les rois équitables, les vrais sages, les victimes de la guerre, les solitaires qui ont conquis les cieux. Il aperçut enfin le séjour délicieux des saints et des pénitents, semé de fleurs aux nuances délicates d'où s'exhale, soulevé par la brise le parfum des plus douces vertus. Il vit la forêt Fig.
188. — Tripetty. Étang sacré situé au pied de la montagne. Maudana, où les chœurs des nymphes se déroulent à l'ombre d'arbustes toujours verts : abri réservé aux cœurs fidèles, où jamais ne pénétreront ceux qui ignorent le repentir, qui négligent les offrandes, qui fuient lâchement le champ de bataille, qui se dispensent des sacrifices, des abstinences, de la récitation des Yédas ; empire que ne contempleront jamais ceux qui ne fréquentent point les lieux saints, ceux qui dédaignent les ablutions et les aumônes, les impies, les profanateurs du culte, ceux qui s'enivrent, ceux qui se gorgent de viande, les adultères. Il fallut traverser cette radieuse forêt, résonnant d'une divine mélodie, pour entrer dans la cité d'Indra, où des milliers de chars animés s'élançaient ou s'arrêtaient devant lui, où ses louanges étaient répétées par la voix des chantres et des nymphes, tandis qu'un ravissant zéphyr l'inondait de senteurs embaumées.
Là, les divinités et les bienheureux accueillirent avec allégresse ce guerrier, aux bras athlétiques; salué parleurs bénédictions mêlées au bruit des instruments célestes, aux sons des conques et des cymbales, il suivit la route étoilée, le lumineux sentier des soleils ; entouré des génies du ciel, de la terre et de l'air, de l'élite des Brahmanes et des rois, il arriva, comblé d'honneurs, en présence du souverain des dieux. » , Le Râmâyana. — Le Râmâyana est en importance le pendant du Mahâbhârata ; ces deux épopées sont, avec les Védas, les trois productions les plus considérables de la littérature sanscrite. Bien qu'antérieur sans doute de plusieurs siècles à notre ère, le Râmâyana est de date un peu plus récente que le Mahâbhârata et présente ainsi moins d'interpolations.
Il n'a que quarante-huit mille vers et est par conséquent quatre fois moins long que ce dernier. Suivant les Hindous il aurait pour auteur le dieu Vishnou. Le Râmâyana est le récit des combats que soutient Râma pour reconquérir la belle Sitâ, son épouse, que lui a enlevée le démon Râvana, roi des Rakchasâs, génies malfaisants habitant l'île de Lanka (Ceylan). De même que l'un des héros du Mahâbhârata, Râma est un dieu fait homme, une incarnation de Vishnou. Il a pour auxiliaires dans ses luttes les singes et les vautours. Les événements, comme ceux du Mahâbhârata, se passent dans un monde fantastique. Le sens général du poème paraît être une lutte entre le principe du bien et celui du mal. Les aventures qui s'y déroulent ont pour point de départ les persécutions que le farouche Râvana faisait subir aux prêtres, et les empêchements qu'il mettait aux sacrifices.
Les dieux irrités tiennent conseil et décident qu'un d'entre eux s'incarnera pour sauver les hommes. Par ordre de Brahma, Vishnou , une des personnes de la trinité hindoue, se dévoue à cette tâche et naît sous la forme du héros Râma. Son père, qui ignore son origine, l'exile, à l'instigation de l'une de ses femmes. Pour obéir à l'ordre paternel, Râma va se cacher dans les bois avec sa belle épouse, Sitâ. La forêt de Dandaka, qu'il choisit pour retraite, est peuplée de génies et de monstres fantastiques. L'ogresse Soûrpanakhâ, sœur de Râvana, roi des Rakchasâs, devient amoureuse du beau Râma, et Sitâ lui faisant obstacle, elle tâche de la dévorer, mais elle est repoussée par Rama et son compagnon Lakshmana qui lui coupe le nez et les oreilles.
Désireuse de se venger, Soûrpanakhâ revient avec quatorze mille démons, que Rama, grâce à ses flèches magiques, met en fuite. Furieuse de sa défaite, l'ogresse s'envole vers Ceylan et demande l'assistance de son frère Râvana « le roi aux dix visages et aux vingt bras )), pour enlever Sitâ. Afin de satisfaire à son désir, le roi traverse les airs sur un char enchanté et essaie de s'emparer de Sitâ par ruse, avec le concours d'un ami qui se change en gazelle et entraîne Rama hors de sa demeure. Il enlève alors Sitâ en se transformant lui-même en anachorète et l'entraîne avec lui sur son char magique. Le roi des oiseaux, le vautour Djatâyouchâ, ami de Rama, s'efforce de l'arrêter; mais après une lutte formidable, dans laquelle Râvana est fort maltraité, le vautour est tué; le ravisseur continue sa route et conduit CIVILISATIOXS DE L'iXDE.
Fig. 189. — Vellore. Grande pagode. Détails d'un pilier (xive s.) . sa conquête dans son palais, où il tente vainement cle la séduire. Grâce au singe Hanouman, Râma découvre la demeure de Sitâ, et, avec l'aide du roi Sougriva et d'une armée de singes et d'ours, il part pour la reconquérir et va assiéger Lanka, capitale de Râvana. L'assaut est terrible, on déracine montagnes et forêts pour se les jeter à la tête. Râma soutient une lutte formidable contre le frère de Râvana, qui, en tombant vaincu, écrase simplement par sa chute deux mille singes. Râma lui-même finit par être blessé. Le roi des ours sait, heureusement, qu'il existe sur le mont Kêlâsa des plantes magiques qui peuvent guérir le héros, et charge Hanouman de se les procurer.
Pour ne pas perdre son temps à les chercher, le brave singe déracine la montagne et la rapporte sur son dos ; le prince est alors guéri, les guerriers ressuscitas, et naturellement la bataille recommence. Finalement, Râvana est tué par une flèche magique que Brahmâ avait donné à Râma, et les dieux immortels applaudissent à la victoire qui rend Sitâ à son époux. Elle prouve en traversant les flammes d'un bûcher qu'elle n'a pas appartenu à Râvana, et Indra découvre alors à Râma qu'il est une incarnation de Vishnou. Le héros monte avec Sitâ dans un char magique et regagne Adjodhya, sa capitale, où il règne onze mille ans. On remarquera que tous les héros de ces épopées sont généralement des incarnations de divinités, années de pouvoirs surnaturels et d'armes magiques, qui rendent leurs exploits aussi faciles que peu dangereux.
La logique hindoue se préoccupant fort peu de ces subtilités, nous n'y insisterons pas et terminerons par quelques courts extraits du poème. La descente cle la Ganga. « Etant monté sur la cime de l'Himalaya, Mahéwara, adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit à la Ganga : Descends ! Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son djâta, formant un bassin large de plusieurs jaud janas et semblable à la caverne d'une montagne. Alors, tombée des cieux, la Ganga, ce fleuve divin, précipita ses flots avec une grande impétuosité sur la tête de Si va, infini dans sa splendeur. La Ganga, troublée, -immense, rapide, erra sur la tête du grand dieu le temps qu'il faut à l'année pour décrire sa révolution.
Ensuite, pour obtenir la délivrance du Gange, Bhagiratlia de nouveau travailla à mériter la faveur de Mahadéva, l'immortel époux d'Oumâ. Alors cédant à sa prière, Siva mit en liberté les eaux de la Ganga ; il baissa une seule natte de ses cheveux , ouvrant ainsi de lui-même un canal, par où s'échappa le fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands dieux, le purificateur du monde, le Gange enfin. A ce spectacle assistaient les dieux, les Richis, les Gandharvas et les différents groupes des Siddhas, tous montés les uns sur des chars de formes diverses, les autres sur les Fig. 190. — Conjeveram. Gopura d'une pagode (probablement du quinzième siècle). plus beaux des chevaux, sur les plus magnifiques éléphants, et les déesses venues aussi là en nageant, et l'aïeul originel des créatures, Brahma lui-même, qui s'amusait à suivre le cours du fleuve.
Toutes ces classes des immortels à la vigueur infinie s'étaient réunies là, curieuses de voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Ganga dans le monde inférieur. Or, la splendeur naturelle à ces troupes des immortels rassemblés et les magnifiques ornements dont ils étaient parés illuminaient tout le firmament d'une clarté flam■ boyante, égale aux lumières de cent soleils ; et cependant le ciel était alors enveloppé de sombres nuages. Le fleuve s'avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et sinueux ; tantôt il se développait en largeur, tantôt ses eaux profonde? marchaient avec lenteur et tantôt il heurtait ses flots contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces variées des reptiles et des poissons.
Le ciel était enveloppé comme d'éclairs jaillissants çà et là, l'atmosphère, toute pleine d'écumes blanches par milliers, brillait comme brille dans l'automne un lac argenté par une multitude de cygnes'; l'eau tombée de la tête de Mahadéva se précipitait sur le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois en tourbillons , avant de suivre un cours régulier sur le sein de Prithivi. Alors on vit lesGrahas, les G-anas et les Grandharvas, qui habitaient sur le sein de la terre, nettoyer avec les Mgas la route du fleuve à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux limpides ondes, qui s'étaient rassemblées sur le corps de Siva, et, l'ayant répandue sur eux, ils devinrent à l'instant même lavés de toute souillure.
Ceux qu'une malédiction avait précipités du ciel sur la terre, ayant reconquis par la vertu de cette eau leur ancienne pureté, remontèrent dans les palais éthérés. Tout au long de ses rives les Eichis divins, les Siddhas et les plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les dieux et les Gandharvas chantaient, les chœurs des Apsaras dansaient, les troupes des anachorètes se livraient à la joie, l'univers entier nageait dans l'allégresse. » Le lever de la lune. « La lune, comme si elle lui eût prêté son ministère, s'était levée, environnée d'une troupe étoilée , et, couronnée d'une foule de rayons, elle inondait les mondes de ses lueurs pénétrantes. L'illustre Hanouman vit monter dans le ciel, avec la splendeur de la nacre, cet astre nocturne, qui illuminait les plages éthérées, et qui, plus blanc que le lait ou que les fibres du Lotus, nageait au milieu du firmament, de même qu'un cygne sur un lac.
Il l'admirait parvenu à la moitié de sa carrière, scintillant, radieux, versant à l'horizon ses flots de lumière et se promenant parmi le troupeau des étoiles, pareil à un taureau qui erre, enflammé d'amour, dans le parc des génisses. Il le regardait, tandis qu'il éteignait peu à peu les chaleurs dont la terre avait souffert pendant la journée, tandis qu'il soulevait les eaux de la vaste mer et éclairait toutes les créatures. Chasse de la gazelle inagique, Mârîtcha, par Râma. « Un moment, on voit la gazelle ; un moment, on ne la voit plus ; elle passe d'un pied que hâte la peur du trait, alléchant par ce manège le plus grand des Eaghouides. Tantôt elle est visible, tantôt elle est perdue ; tantôt elle court épouvantée, tantôt elle s'arrête ; tantôt elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette avec rapidité.
Mârîtcha, plongée dans une profonde terreur, allait donc ainsi par toute la forêt. Dans un moment où Rama vit cette gazelle, création de la magie, marcher et courir 4G1 devant lui, il banda son arc avec colère; mais à peine l'eût-elle vu s'élancer vers elle son arc à la main qu'elle disparut et s'éclipsa plusieurs fois pour se laisser voir autant de fois par les yeux du chasseur. Tantôt elle se montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait, éloignée par une longue distance. Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna assez loin celui qui la poursuivait. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande forêt cette gazelle, visible un moment, l'autre moment invisible dans toutes les régions du bois, comme le disque de la lune qui paraît et disparaît sous les nuages déchirés dans un ciel d'automne, Rama, Fig.
191. — Conjeveram. Construction à colonnes dans l'intérieur de la grande pagode devant le sanctuaire (probablement du quinzième siècle). {Hauteur des colonnes jusqu'à l'entablement : 6m50.) son arc à la main et se disant à lui-même : « Elle vient ! Je la vois ! Elle disparaît encore ! » parcourut çà et là toutes les parties du bois immense. Enfin le héros qu'elle trompait à chaque instant, arrivé sous la voûte ombreuse d'un lieu tapissé d'herbes nouvelles, s'arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau, se montra non loin sa gazelle, environnée d'autres gazelles, immobiles, debout près d'elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de la peur. A sa vue, bien résolu à la tuer, ce héros à l'immense vigueur, ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ses flèches.
Soudain, visant la gazelle, Râma tira sa corde jusqu'au bord de son oreille, ouvrit le poing et lâcha ce trait acéré, brûlant, que Brahma lui-même avait travaillé de ses mains, et le dard, habitué à donner la mort, fendit le cœur de Mârîtcha. Déclaration d'amour de Sitâ. « J'irai, dit-elle à son époux Rama, partout où tfu iras ; séparée de toi, je ne voudrais pas habiter le ciel même, noble descendant de Raghou ; je te le jure, par ton amour, par ta vie! Tu es mon seigneur, mon maître, mon guide, ma divinité; j'irai avec toi; c'est là ma résolution suprême. Puisque tu es si pressé d'entrer dans ces forêts touffues et impraticables, j'y marcherai la première, brisant sous mes pieds, afin de t'y frayer un passage, les hautes herbes et les ronces épineuses.
Pour une femme de bien, ce n'est ni un père, ni un fils, ni une mère, ni un ami, ni son propre cœur qui font loi ; c'est son époux. Ne m'envie pas cette félicité ; chasse cette pensée mauvaise, de même qu'on rejette les dernières gouttes de la coupe que l'on a vidée; cher prince, emmène-moi sans défiance ; tu es sûr de ma fidélité. Accorde-moi cette faveur, que j'aille en ta compagnie vivre au sein de ces bois, que fréquentent seulement les sangliers et les lions, les ours et les tigres ; je m'y nourrirai, ainsi que toi, de fruits et de racines ; je ne serai nullement pour toi un fardeau incommode. Quelle sera ma joie d'habiter aussi ces forêts ombragées, délicieuses, embaumées par les senteurs les plus diverses !
Là, plusieurs milliers d'années, écoulées près de toi, me sembleraient n'avoir duré qu'un jour. Le paradis sans toi me serait un séjour odieux ; l'enfer, si nous le partagions ensemble, vaudrait pour moi le ciel. » L'armée de Siva. « Alors apparurent les troupes célestes des serviteurs de Siva, lançant le feu par les yeux et par la bouche, ayant beaucoup de pieds, de bras et de têtes, portant des bracelets ornés de pierres précieuses, levant tous les mains en l'air, pareils à des éléphants ou à des montagnes. Ils ont des formes de chiens, de sangliers, de chameaux, des membres de chevaux, de chacals, de vaches, des figures d'ours et de chats ; d'autres ont des muffles de tigres ou de panthères, des becs de corneilles ou de perroquets, des têtes de plongeons ; ceux-ci ressemblent à des boas gigantesques, ceux-là ont des becs de cygnes, de pies, de geais, des aspects de tortues, de crocodiles, de dauphins, de singes.
Les uns imitent le héron, la grenouille, la baleine ; les autres ont une foule d'yeux, de larges oreilles , de gros ventres. Tel n'a pas de tête, tel a une tête d'ours, de bélier ou de chien : ils jettent des flammes par tous les pores, et chacun des cheveux de leur front ou des poils de leur corps est enflammé. »
§ 4. — APOLOGUES ET PROVERBES. — CONTES ET LÉGENDES. Les apologues et les proverbes peuvent être rangés parmi les productions les plus remarquables de l'Inde. Dans ce genre, les Hindous sont assurément nos maîtres. Leur Pantcliatantra est le plus célèbres recueil de fables et de maximes. Il se compose d'apologues dans lesquels les animaux servent à faire la leçon aux hommes. Les récits s'enchevêtrent un peu, mais ils sont généralement assez intéressants, et les maximes nombreuses qu'ils contiennent à chaque page souvent fort curieuses. Fig. 192. — Bijanagar. Intérieur de la deuxième cour de la grande pagode de Si va (quinzième siècle). La composition de ce recueil doit être très ancienne ; plusieurs érudits admettent même que quelques-unes des fables qu'il contient furent imitées par Esope; mais l'ouvrage sanscrit qui les renferme se rattache évidemment à plusieurs époques, puisqu'on y cite un astronome qui vivait vers le sixième siècle après Jésus-Christ.
Dans la première moitié du sixième siècle de notre ère, la réputation des fables et apologues indiens s 'étant répandue en Perse, Khosrou Nourshivan, de la dynastie des Sassanides, qui régna de 531 à 579, envoya un savant médecin faire la traduction du Pantchatantra, en langue pehlvi. Les successeurs du roi persan conservèrent précieusement le livre jusqu'à la destruction de leur empire par les Arabes, en 652. Cent ans plus tard le khalife abasside Almansour en trouva un exemplaire qui avait échappé à la destruction de la bibliothèque persane, et le fit traduire en arabe. A mesure que les siècles s'écoulaient le succès de ces fables ne fit que grandir. Au dixième siècle , le Pantchatantra fut traduit en vers persans, puis en turc vers la même époque par l'ordre de Soliman.
Il fut également traduit en grec vers la fin du onzième siècle , en hébreu et en espagnol au treizième, en allemand au quatorzième. Au commencement du quatorzième siècle, Raymond de Béziers en fit une traduction en latin, d'après un texte espagnol traduit lui-même de l'arabe, pour la reine Jeanne de Navarre, femme de Philippe-le-Bel. II n'est guère d'ailleurs de langue dans laquelle cet immortel ouvrage n'ait été plus ou moins fidèlement transcrit. Il joua un grand rôle dans la littérature du moyen-âge. La plupart des fables et des proverbes européens — y compris les fables de La Fontaine — en dérivent. A côté du Pantchatantra se place un recueil aussi célèbre bien que beaucoup plus moderne, Y Hitopadésa.
Il n'est du reste qu'une nouvelle édition du Pantchatantra, abrégée sur certains points, complétée sur d'autres par l'addition de nouvelles fables provenant d'un recueil inconnu probablement fort ancien. L'Hitopadésa a été également traduit dans la plupart des langues de l'Europe. Nous aurons occasion de donner dans un autre chapitre quelques extraits des maximes dont il est parsemé. Il existe beaucoup d'autres recueils analogues, mais moins célèbres , qu'il serait sans intérêt de mentionner ici. Quant aux contes et légendes, on peut dire que les livres de l'Inde en fourmillent. A vrai dire toute la littérature hindoue historique ou religieuse peut être considérée comme une collection de contes et de légendes.
4G5 Beaucoup de contes hindous sont connus en Europe par le livre les Mille et une Nuits. Bien que la plus grande partie de ce recueil soit d'origine arabe, il renferme plusieurs contes hindous; mais ces derniers ont été tellement remaniés qu'il est souvent assez difficile de déterminer ceux qui prirent naissance dans l'Inde. Les légendes hindoues proprement dites, dont les livres religieux Fig. 193. — Bijanagar. Entrée du temple de Vitoba (xvie siècle). ou historiques sont pleins, mériteraient une étude spéciale, non assurément en raison de leur intérêt, généralement très faible, mais pour les indications psychologiques qu'elles peuvent fournir sur la constitution mentale — si difficilement compréhensible pour l'Européen — du peuple hindou.
Il faut absolument lire quelques douzaines de ces légendes pour arriver à se faire une idée de la logique spéciale de l'Hindou, de sa pensée aux contours mobiles, de sa façon de relier entre elles des choses dont l'analogie est purement apparente. J'avais traduit pour cet ouvrage quelques légendes du Népal fort caractéristiques à ce point CIVILISATIONS DE L'iXDE. de vue, mais leur reproduction tiendrait trop de place ici. Je recommanderai aux indianistes de profession que le sujet pourrait intéresser la légende de Birupaksha, auquel un oracle avait prédit, comme jadis à Œdipe, qu'il épouserait sa mère, et qui, malgré tous ses efforts, ne put se soustraire à sa destinée ; celle de la fondation du temple de Buddnath par un prince qui avait tué son père par erreur, légende contenant des détails qui montrent que les sacrifices humains ne durent pas être rares dans l'Inde à une certaine époque ; la légende du voyageur Sinbal qui vit ses 500 compagnons dévorés par 500 démons féminins pendant un voyage à Ceylan, etc.
§ 5. — THEATRE HINDOU. Les pièces du théâtre hindou sont généralement écrites partie en vers, partie en prose ; la langue elle-même varie suivant les personnes en scène. Les individus de castes supérieures s'expriment habituellement en sanscrit, ceux de castes inférieures en pracrit. Bien que ces pièces soient parfois d'un langage assez licencieux, leur morale est en définitive plus élevée que celle qui paraît sur nos scènes modernes. L'adultère, si souvent le ressort principal de notre théâtre, est exceptionnel dans les pièces hindoues. Sans doute l'amour y joue toujours un grand rôle, mais c'est l'amour suivi de mariage. Convoiter l'épouse d'autrui était sévèrement interdit par les règles sociales.
Les courtisanes y jouent, il est vrai, un rôle aussi important que dans nos pièces modernes; mais ces courtisanes tenaient alors dans la société hindoue, comme nous l'avons expliqué ailleurs, une situation élevée, analogue à celle qu'occupaient les hétaïres du monde grec, et jouissaient en raison de leur instruction et de leur éducation d'une tout autre considération que chez nous. Les pièces hindoues appartiennent presque invariablement à la classe que nous appellerions aujourd'hui des féeries. Les événements sont toujours surnaturels, les dieux y apparaissent constamment, les déesses s'unissent aux simples mortels. Quand une situation est trop compliquée , on invoque les dieux, et les dieux la dénouent.
Au point de vue de la composition, les pièces hindoues sont singulièrement faibles; l'ensemble est toujours sacrifié aux détails ; les personnages en jeu sont généralement de grands discoureurs, et leurs discours sentent toujours l'artifice et l'affectation. Il est vraiment bien Pig. 194. — Bijanagar. Temple précédent. Détails des piliers monolithes. difficile de voir dans le théâtre hindou l'ombre d'une parenté avec le théâtre grec, dont quelques érudits ont voulu le faire venir. La faiblesse de ces pièces ne tient pas d'ailleurs au défaut de règles précises; leur composition était soumise, au contraire, à des règles nombreuses et compliquées. Nous possédons plusieurs livres où elles sont longuement développées, et des érudits de profession ont consacré beaucoup de temps à les traduire.
Les acteurs étaient autrefois chez les Hindous plus estimés qu'aujourd'hui. Quant aux auteurs, ils de vaient jouir d'une grande considération, puisque les rois eux-mêmes ne dédaignaient pas d'écrire des pièces de théâtre; une des meilleures que nous possédions, Le Chariot de terre cuite, a pour auteur Soudraka, roi de Maghada, et paraît avoir été écrite vers le début de notre ère. Parmi les nombreuses pièces de théâtre hindoues qui sont connues en Europe, nous ne mentionnerons que celles de Kalidasa, auteur qu'on suppose avoir vécu vers le sixième siècle de notre ère, mais sans que cette date présente aucune certitude. De toutes les pièces qu'il a écrites {Le Nuage messager, L'Origine du jeune dieu, Ourvaci aimée par un héros, etc.), Sacountala est la plus célèbre; elle a été traduite en une dizaine de langues, et nous en possédons plusieurs traductions françaises.
Elle a fait l'admiration de Goethe, de Lamartine et d'autres éminents écrivains, à l'époque, déjà éloignée, où la découverte de la littérature sanscrite semblait devoir ouvrir à l'homme des horizons entièrement nouveaux. Bien que ne justifiant qu'assez faiblement les éloges enthousiastes qui lui furent d'abord prodigués, cette pièce est certainement une de celles où les qualités des auteurs hindous l'emportent le plus sur leurs défauts. Elle est plus simple, moins extravagante et moins exagérée que beaucoup d'autres compositions analogues. Le sujet en est très humain et très touchant ; les personnages presque naturels. Les discours y sont courts et point trop surchargés de métaphores et de traits prétentieux.
Quelques passages sont d'un sentiment émouvant et d'une grâce exquise. Le sujet peut être raconté d'ailleurs en quelques lignes. Le roi Douchanta rencontre à la chasse, dans un ermitage sacré, la jeune Sacountala, fille d'un ermite et d'une déesse. Suivant une coutume fréquente chez les héros hindous, il en tombe instantanément amoureux, et, suivant une autre coutume non moins fréquente, il s'unit presque immédiatement à elle. Cette forme de mariage simplifiée était reconnue d'ailleurs par la loi, mais à condition qu'elle fût d'abord reconnue par les deux parties intéressées. Satisfait par la possession, et par conséquent un peu refroidi, le roi retourne à Hastinapoura, sa capitale, sans que Sacountala, à en juger par le silence de l'auteur de la pièce, paraisse s'en affecter beaucoup.
Ce n'est que lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle va devenir mère qu'elle se décide à aller retrouver son époux de passage. Peu convaincue sans cloute qu'elle sera reconnue, elle emporte avec elle pour établir son identité un anneau que le roi lui a donné. Malheureureusement un ermite, que Sacountala a blessé en oubliant par distraction de répondre à une de ses questions, lui jette un sort; le roi perd la mémoire à son endroit et ne la reconnaît pas. Cet oubli est i'ig. 195. — Bijanagar. Même temple. Détails d'autres piliers. d'autant plus fâcheux pour la jeune fille qu'elle a précisément perdu son anneau dans une rivière. L'anneau, il est vrai, est bientôt retrouvé par un pêcheur dans le corps d'un poisson ; mais le roi ayant refusé de reconnaître Sacountala, elle est partie, et il est impossible de savoir ce qu'elle est devenue.
Douchanta ne la retrouve avec son fils qu'au bout de quelques années. La rencontre est d'ailleurs tout à fait surnaturelle : le roi du ciel, Indra, impuissant à se débarrasser d'une armée de démons, charge cle leur destruction Douchanta, ce qui, en passant, nous donne une juste idée du pouvoir respectif qu'on attribuait alors aux dieux et aux mortels. Douchanta ayant exterminé les ennemis d'Indra, le dieu reconnaissant lui fait retrouver sa femme et son fils ; et la pièce se termine par une apothéose un peu confuse.
§ 6. — ŒUVRES LITTÉRAIRES DIVERSES. A l'exception de l'histoire proprement dite, genre pour lequel les Hindous se sont montrés d'une incapacité telle qu'on peut dire qu'ils ne possèdent pas un seul livre d'histoire, il n'est guère de sujets sur lesquels ils n'aient écrit. Philosophie, religion, législation, etc., ont été l'objet d'ouvrages nombreux; les sciences elles-mêmes ont été étudiées dans plusieurs traités, généralement d'ailleurs fort médiocres. Une simple énumération de ces œuvres nous entraînerait beaucoup trop loin ; nous ne mentionnerons parmi elles que les Pouranas, en raison de l'importance que les Hindous leur attribuent. Le mot Pourana (ancien) est le terme sous lequel on désigne des livres religieux d'âges divers, qu'on a qualifiés assez justement de dépôt de la mythologie populaire.
Ils renferment en même temps l'histoire légendaire des principales dynasties anciennes de l'Inde. Ils comptent plus de huit cent mille vers et forment dix-huit véritables encyclopédies d'une lecture absolument indigeste pour un cerveau européen. Les seuls livres hindous qu'il y aurait un intérêt véritable à analyser ici sont, en dehors de ceux mentionnés dans ce chapitre, les œuvres philosophiques exposés dans les Upanishads. Nous en avons parlé à propos du bouddhisme et nous y reviendrons dans le chapitre consacré aux religions actuelles de l'Inde. Leur hardiesse philosophique n'a jamais été dépassée, et il faut bien reconnaître que l'Inde a abordé depuis deux mille ans les grands problèmes que l'Occident n'a guère mis en question que depuis un siècle, et qu'elle n'a pas reculé devant les solutions les plus hardies.
Les œuvres artistiques des Hindous sont trop importantes, en dehors de leurs productions littéraires, pour que nous nous attachions plus longtemps à celles-ci. Après un court paragraphe consacré aux langues de l'Inde, nous aborderons le sujet beaucoup plus intéressant et beaucoup plus instructif à mon sens , quoique bien moins connu , de leur architecture.
§ 7. — LES LANGUES DE L'INDE. Il serait tout à fait hors du but et des limites de cet ouvrage d'entreprendre ici une étude, même sommaire, des langues de l'Inde. C'est à des renseignements statistiques extrêmement succincts, destinés surtout à montrer leur diversité, que se bornera ce paragraphe. Le voyageur qui voudrait visiter l'Inde avec des chances sérieuses d'être compris presque partout, devrait commencer par apprendre environ 240 langues et près de 300 dialectes. En ajoutant à l'étude préalable de ces 540 langues ou dialectes, la connaissance du persan, langage officiel des cours indigènes et de la haute société dans l'Hindoustan, celle du pehlvi, parlé par les Parsis, du chinois parlé par les immigrants de Calcutta, et des langues européennes parlées dans les diverses colonies anglaises, portugaises, françaises etc., de l'Inde, l'éducation linguistique du voyageur serait à peu près complète.
Il lui serait inutile , d'ailleurs, de joindre à la connaissance de ces 550 à 560 langues, celle du sanscrit, car cette ancienne langue de l'Inde, à peu près la seule enseignée dans nos universités d'Europe, se trouve être précisément une de celles qui ne se parlent plus. Les nombreuses langues parlées dans l'Inde se divisent en cinq groupes fondamentaux, présentant entre eux des différences beaucoup plus profondes que celles qu'on observe entre les langues européennes. Ces groupes sont les suivants : 1° langues aryennes, 2° langues dravidiennes, 3° langues kolariennes, 4° langues thibétaines, 5° langues khasi. Le premier groupe renferme des langues à flexion, les trois suivants des langues agglutinatives , le dernier des langues monosyllabiques.
D'une façon générale, on peut dire que les langues aryennes se parlent dans le nord de l'Inde et une partie du centre ; les langues dravidiennes dans le sud ; les langues kolariennes dans des îlots de territoires Fig. 197. — Madura. Grande pagode. Porte du temple de la déesse Jlinakshi. La grande pagode de Madura est fort ancienne, mais ses parties les plus remarquables, représentées dans cette planche et les sept suivantes, remontent seulement à l'époque du règne du rajah Tirumal, c'est-à-dire au xvnc siècle. CIVILISATIONS DE L'iXDB. disséminés dans l'est et au centre ; les langues thibétaines dans les vallées de l'Himalaya; la langue khasi, dans une partie de l'Assam. C'est à la famille des langues aryennes qu'appartient le sanscrit, langue morte depuis longtemps, mais dans laquelle sont écrits les anciens livres sacrés de l'Inde.
Elle n'a guère aujourd'hui qu'un rôle analogue à celui du latin dans la liturgie catholique, et n'est apprise que par quelques Brahmanes. L'importance considérable que les Européens accordent au sanscrit dans leurs universités tient surtout à ce que cette langue fut considérée autrefois comme la langue mère des langues européennes ; mais on sait aujourd'hui que les langues indo-européennes (sanscrit, allemand, slave, latin , grec, zend) sont des langues sœurs dérivées d'une langue commune aujourd'hui perdue. Le sanscrit n'est pas plus une langue mère que ne l'est une langue aryenne quelconque, le grec, l'hindi ou le latin, par exemple ; l'unique intérêt qu'il peut présenter à des Européens est de leur permettre de lire dans les originaux les anciens livres religieux de l'Inde.
On compte, sans les dialectes, environ seize langues aryennes dans l'Inde. La plus répandue, celle qui mériterait le plus d'être enseignée, puisqu'elle est la véritable langue officielle de la péninsule, celle dans laquelle sont traitées toutes les affaires , écrits les journaux et les livres les plus importants, et dont la connaissance est réellement indispensable aux personnes en relation avec l'Inde, est l'hindostani. Cette langue, si répandue aujourd'hui, est pourtant nouvelle, puisque sa création ne remonte guère qu'au commencement du quinzième siècle. Elle est formée par le mélange de l'hindi, langue d'origine aryenne alors parlée dans l'Hindoustan, avec les langues arabe et persane que parlaient les Musulmans.
Sa grammaire est principalement sanscrite ; on l'écrit généralement avec des caractères persans. Elle est souvent désignée sous le nom d'ourdou, mot qui signifie camp, parce qu'elle était la langue des camps mogols à Delhi. Elle se forma spontanément par suite des nécessités de relations entre les peuples, et c'est elle que les grammairiens devront étudier quand ils voudront apprendre comment naissent et se transforment les langues. Après l'hindostani , les langues aryennes les plus parlées de l'Inde sont : l'hindi, parlé dans une partie de l'Hindoustan proprement dit, le pundjabi, parlé dans le Pundjab, le bengali dans le Bengale, etc. Les langues dravidiennes, parlées, comme nous l'avons dit, dans toute Kg.
198. — Madura. Grande pagode. Détails des sculptures de l'une des gopuras. l'Inde du sud, n'ont aucune parenté avec les langues aryennes. Elles nous font pénétrer dans un monde linguistique à part. Ces langues appartiennent en effet à la classe des langues agglutinatives, composées, comme on le sait, d'une racine inaltérable à laquelle viennent s'attacher des suffixes et des affixes. La famille des langues dravidiennes comprend quatorze langues ayant chacune de nombreux dialectes. Elles sont parlées par 50 millions d'individus. Les plus importantes de ces langues sont : le tamoul ou malabar, parlé dans le sud-est de la péninsule jusqu'au cap Comorin, c'est une langue importante dont la littérature est très riche ; le télégou, parlé par 17 millions d'Hindous à l'est du Dekkan et dans une partie des possessions du Nizam ; le canarais et le malayalam, sur la côte ouest, etc.
Le groupe des langues ko! ariennes parlé par diverses tribus sauvages de l'Inde représente les idiomes des populations autochthones de l'Inde avant les invasions. Le groupe des langues thibétaines ne s'étend que dans les vallées de l'Himalaya. Quant aux langues khasi, elles ne sont parlées que par un petit îlot de populations au sud de l'Assam. Elles appartiennent aux langues monosyllabiques, c'est-à-dire à ces langues formées d'une racine inaltérable indépendante, dont le chinois est le type. » Voici maintenant par ordre d'importance numérique la liste des langues les plus usitées dans l'Inde. Le chiffre placé après chacune d'elles indique le nombre de millions d'hommes qui parlent cette langue ou les dialectes qui en dérivent : Millions.
Hindostani 82 1/2 Bengali 39 Telegou 17 Mahratti 17 Pundjabi 16 Tamoul 13 Millions. Guzrati 9 1/2 Canarais 8 1/2 Ourya 7 Malayalam 5 Sindhi 4 Hindi 2 L'immense variété des langues et dialectes de l'Inde complique singulièrement les voyages dans l'intérieur de la péninsule; elle nous a occasionné plus d'une fois de sérieux embarras. L'identification des localités est parfois fort difficile; il y a des endroits portant, suivant les cartes ou les livres, jusqu'à dix noms différents, parfaitement inconnus d'ailleurs en général aux indigènes. Il faut souvent un travail de bénédictin pour reconnaître de quelle localité un auteur a voulu parler *. Ce que nous venons de dire de la diversité des langues de l'Inde montre que les peuples qui habitent l'immense péninsule ne diffèrent pas moins par leurs langages que par leurs races.
Les différences qui les séparent à ce double point de vue étant certainement plus grandes que celles qui séparent les divers peuples européens, on conçoit que des populations entre lesquelles existent de tels abîmes n'aient que de bien faibles chances de pouvoir jamais réussir à former une nation. * Les Anglais se sont assez peu souciés d'apporter quelque unité dans la façon d'écrire les noms, et il n'y a pas deux cartes anglaises où ils soient écrits de la même façon. Même dans les villes traversées par des chemins de fer, on voit souvent le nom de la ville écrit d'une certaine façon sur la carte de l'indicateur, d'une deuxième façon dans le livret, d'une troisième sur la station elle-même et d'une quatrième dans les indicateurs des postes.
Évidemment sans doute, il n'est pas bien difficile d'identifier Cawnpore et Kanhpur, Amritsir et TJmritsur, Pondichéry et Punduchéry, Conjevéram et Kanchipuram, etc.; mais il s'en faut que l'identification soit toujours aussi simple. Il y a un peu plus de difficulté à identifier Tanjore et Tanjawur, Awadh et Oudh, Travancore et Tiruwankodu, Mandir-Ray et Madras, etc. Eastwick fait remarquer avec raison que dans une des importantes publications de l'Inde (Thorton's Gazetteer) le mot Fath, qui entre dans la composition du nom de plusieurs villes est écrit de onze façons différentes (Futeh,Futh, Futhe, Futick, Futi,Futte, Futteh, Futtih, Futtoo, Futtun, Futty) toutes d'ailleurs incorrectes. Aussi est-il facile de comprendre, comme le fait observer l'auteur, que des chefs de régiments n'aient pu identifier une seule des localités sur les itinéraires qu'ils recevaient du gouvernement.
Il ajoute qu'en comparant la carte officielle du gouvernement de Madras avec la carte de l'état-major, il n'a pu réussir à trouver aucune similitude entre les noms. Sur cinq cartes différentes examinées par lui la même rivière porte les noms de Tamraparni, Tamberperny, Tambaravari, Pambouri et Chindinthura. Bien que la carte qui se trouve en tête de cet ouvrage soit forcément restreinte, et limitée aux localités renfermant des monuments importants, elle est plus complète à ce dernier point de vue que la plupart des cartes de grand format et nous a demandé beaucoup de travail. Naturellement nous avons adopté l'orthographe anglaise puisque l'anglais est la langue officielle de l'Inde, et que la plupart des livres relatifs à l'Inde sont écrits dans cette langue.
Parmi les diverses orthographes d'un même mot, nous avons choisi la plus répandue ; elle est généralement celle qui se rapproche le plus de la prononciation habituelle telle que nous l'avons entendue sur les lieux.
Livre cinquième — Les œuvres des civilisations de l’Inde. Chapitre II — Les monuments de l’Inde
L'étude de l'architecture de l'Inde est entourée de difficultés considérables. D'une part, en effet, certaines périodes sont dépourvues de monuments au point que des types d'une importance très grande sont parfois presque uniques. D'autre part, les constructions que l'on observe pendant une même période, mais d'une région à l'autre , diffèrent souvent au point de ne révéler aucune parenté apparente. Pas plus dans ses monuments que dans sa religion, ses langues ou ses arts, l'Inde ne possède cette unité qu'on lui attribua pendant longtemps. Elle se compose, de pays fort divers présentant, au double point de vue de la population et des milieux, des différences plus profondes encore que celles qu'on observe entre les diverses régions de l'Europe.
L'archéologue qui étudie les anciens monuments de l'Occident, ceux de la France par exemple, peut suivre le plus souvent siècle par siècle leur développement, et voir par quelles transformations successives ils ont passé d'une forme à l'autre. Les périodes pendant lesquelles les monuments manquent totalement ne sont jamais bien longues, et les documents écrits permettant de reconstituer les anneaux de la chaîne, lorsqu'elle est brisée, ne font jamais défaut. Avec les monuments d'un côté, les livres de l'autre, la reconstitution du passé est facile. Il n'en est pas de même dans l'Inde, où le temps et les hommes ont détruit sans retour les témoins de longues périodes des civilisations passées, et où, jusqu'à des époques presque modernes, il n'y eut aucun monument écrit méritant le nom d'histoire.
L'archéologue qui visiterait l'Inde en sachant seulement de son passé qu'il fut rempli par plusieurs civilisations puissantes, serait très étonné de ce qu'il y verrait, et plus encore peut-être de ce qu'il n'y verrait pas. De la civilisation la plus ancienne, de celle dont les débuts sont antérieurs de plus de quinze siècles à notre ère, et dont les œuvres littéraires vantent la puissance , pas une pierre n'a gardé la mémoire. De la civilisation qui lui succède après plus de mille ans d'élaFig. 199. — Madura. Vue des gopuras prise de la cour de l'étang du lotus d'or. boration, il ne rencontre que des vestiges, suffisants pour montrer sa grandeur, mais insuffisants pour expliquer son histoire.
Lorsque les monuments apparaissent brusquement, trois siècles à peine avant notre ère, ils se présentent avec un degré de perfection que, dans la suite des siècles, ils ne dépasseront guère. Nulle part, l'observateur ne découvre dans l'Inde ces périodes d'enfantement préparatoire que les vestiges des autres civilisations révèlent presque toujours. Il voit, dans certaines régions, les monuments apparaître brusquement, puis s'accumuler pendant deux ou trois siècles, et tout d'un coup disparaître. Avant, c'est la nuit noire; après, c'est la nuit encore. Ailleurs, il découvre des influences grecques et persanes évi dentés, mais qui ne dépassent pas certaines régions, et qui, elles aussi, disparaissent brusquement.
"Il rencontre subitement dans un désert des portes monumentales couvertes de bas-reliefs admirables ; mais, après avoir parcouru toute l'immense péninsule, c'est à peine s'il trouve deux ou trois constructions de la même espèce pour des périodes de civilisation ayant duré plus de vingt siècles. Si, renonçant à tirer de sa poussière cette antiquité si obscure, il veut se borner à l'étude des monuments de l'époque relativement moderne, et historiquement bien connue, où les Musulmans ont régné, les difficultés qu'il rencontre sont encore considérables. En vain supposerait-il que ces monuments doivent constituer une série bien homogène, puisqu'ils furent construits par des peuples professant la même religion et parlant la même langue.
Les différences qui se présentent pendant la même période, dans les monuments des diverses contrées de l'Inde soumises aux disciples du Prophète, sont tellement grandes, au contraire, qu'il pourrait se demander si ces monuments appartiennent aux mêmes siècles et aux mêmes peuples. L'histoire du passé de l'Inde peut seul jeter quelque lumière sur les anomalies apparentes que l'étude de ses ruines révèlent. Bien que les documents historiques soient d'une insuffisance extrême, ils peuvent cependant, étant convenablement interprétés, nous faire saisir des phénomènes inexplicables sans eux. L'histoire seule peut nous faire comprendre les monuments de l'Inde, et les monuments seuls peuvent compléter cette histoire.
C'est grâce à eux, que des périodes sur lesquelles les traditions et les livres avaient été entièrement muets, sont sorties d'un oubli qui semblait devoir être éternel.
§ 1. — CLASSIFICATION DES MONUMENTS DE L'INDE. Les plus anciens monuments de l'Inde sont, à l'exception de quelques cavernes sans caractère architectural, antérieurs de trois siècles à peine à notre ère. Nous avons cependant des preuves certaines qu'avant cette époque les Hindous possédaient une architecture et qu'ils édifiaient des villes et des palais. Nous le savons, non seulement par les descriptions que contiennent les antiques épopées du Mahabliârata et du Ramayana, mais aussi par ce fait que les plus anciens monuments qui aient survécu, la balustrade chargée de bas-reliefs de Bharhut par exemple, ont atteint un degré de perfection qui implique nécessairement un long passé artistique. On suppose généralement que toutes ces constructions ont été perdues, parce qu'elles étaient en bois et en briques, les pierres ayant été employées seulement pour les fondations.
J'ai observé en effet que, dans les régions les plus reculées de l'Inde, telles que le Népal, qui ont le mieux conservé les anciennes coutumes, l'habitude de construire en bois et briques subsiste encore. Mégasthène avait noté cette particularité trois siècles avant J.-C. et le seul grand temple ancien qUl SOlt, aU mOinS en paitie, Fig. 200. — Madura. Vue d' ensemble d'une gopura de la pagode. probablement contemporain des premiers temps de notre ère, celui de Bouddha-Gaya, est en briques. Le travail du bois et de la brique étant bien plus facile que celui de la pierre, on conçoit aisément que les Hindous aient employé de préférence ces matériaux. Ce n'est donc probablement que vers le temps d'Asoka, c'est-à-dire dans le troisième siècle avant J.-C, que l'Inde commença à se couvrir de Ces monuments en pierre dont quelques-uns nous sont restés.
Leurs premiers constructeurs ont probablement copié les anciens édifices en bois. Cette opinion a été soutenue par plusieurs auteurs , et j'en trouve CIVILISATIONS DE L'INDE. la confirmation dans le fait que j'ai constaté au Népal, de l'exactitude avec laquelle les artistes reproduisaient dans les temples en pierre les colonnes sculptées des temples de bois. Les plus vieux monuments bouddhiques — colonnes commémoratives, topes, balustrades couvertes de bas-reliefs — se montrent avec un degré de perfection qui se continue pendant plusieurs siècles dans les régions les plus diverses de la péninsule : Amravati, Ajunta, Sanclii, etc. Avant d'être fixé sur l'âge relatif de ces divers monuments, on croyait pouvoir mettre en évidence l'évolution progressive de Fart par les premières ébauches des temples souterrains ; mais d'admirables bas-reliefs sont précisément contemporains de ces premières ébauches.
Ces temples souterrains n'ont été d'abord que des abris ou de petites chapelles creusés par des moines vivant dans la solitude. Juger des origines de l'architecture d'une époque par des travaux si élémentaires serait vouloir deviner celles d'une grande ville moderne par les cabanes que peuvent se construire .des bergers dans les montagnes. Aussitôt que les temples souterrains acquièrent quelque importance, ils deviennent immédiatement des œuvres architecturales de premier ordre. En dehors des temples creusés dans le roc, il ne nous est resté de ces époques primitives qu'un petit nombre de bas-reliefs et de colonnades échappés comme par miracle à la destruction. Il est heureux pour nous que les bouddhistes aient eu l'idée de tailler leurs premiers temples dans le roc des montagnes et de les soustraire ainsi à la main du temps.
Si les hommes ne les avaient pas trop souvent mutilés, ils seraient aussi intacts qu'à l'époque où ils furent construits. Leur nombre est immense si on le compare à celui des monuments élevés en plein air, tels que les colonnes monolithes sur lesquelles Asoka faisait graver ses édits et les balustrades sculptées entourant les tumulus, qui sont aujourd'hui en nombre fort restreint. Quant aux grands temples construits en plein air et aux palais antérieurs à notre ère, il n'en est rien resté. Fa-Hian, qui visita l'Inde au quatrième siècle après J.-C, trouva déjà en ruines les palais d'Asoka. Ces ruines lui parurent cependant si belles qu'il affirmait que ce palais ne pouvait avoir été construit par de simples mortels.
Du cinquième au huitième siècle de notre ère, les temples bouddhiques souterrains disparaissent graduellement et sont remplacés par des temples en plein air consacrés aux divers cultes. La plupart ayant été édifiés par les sectateurs du jaïnisme, on a donné au style particulier qu'ils présentent le nom de style jaïna; mais cette expression est, suivant nous, fort impropre, car les temples brahmaniques et jaïniques, édifiés pendant la même période, eurent exactement le même style, ainsi qu'on peut s'en convaincre aisément en comparant entre eux les temples brahmaniques et jaïniques de Khajurao. Nous verrons dans le cours de ce chapitre que l'architecture de l'Inde a varié considérablement d'une région à l'autre, et d'une époque à l'autre.
Les variations observées dans l'architecture européenne pendant le cours des siècles n'ont pas été plus grandes. Les édifices hindous doivent être jugés par leurs détails et non par leurs plans très simples. On pourrait dire, sans doute d'une façon générale, qu'à l'époque bouddhique les temples se composaient de salles plus ou moins vastes creusées dans les montagnes et de grands tumulus entourés de colonnades; que les temples de l'époque brahmanique se composent, dans le nord de l'Inde, d'une ou plusieurs salles rectangulaires ornées de porches, et surmontées d'une pyramide à faces curvilignes, et dans le sud de l'Inde de vastes enceintes rectangulaires dans lesquelles on pénètre par des portes pyramidales à faces rectilignes et à plusieurs étages ; mais ces généralités apprennent fort peu de choses.
Ce n'est qu'en mettant les monuments eux-mêmes sous les yeux du lecteur, comme nous l'avons fait dans cet ouvrage, qu'il est possible de faire connaître les caractères de leurs styles. Il est cependant un principe fondamental que nous devons mentionner ici, parce qu'il a été adopté dans la construction de tous les temples de l'Inde à peu près sans exception, au moins jusqu'à l'époque musulmane, et même souvent après, et que son application a sauvé les anciens temples de la destruction, je veux parler de la règle absolue des architectes hindous de ne jamais faire usage de voûtes proprement dites, c'est-à-dire de voûtes à joints convergents. Ces voûtes, qui permet tent de couvrir de grands espaces avec peu de matériaux, et qui sont, pour cette raison, exclusivement employées en Occident, portent en elles Fig.
202. — Madura. Grande pagode, détails des piliers d'une galerie. (La hauteur des piliers jusqu'au plafond est de près de 5m. Les monstres en pierre ont environ 2m de hauteur.) leur germe de mort. « Elles ne dorment jamais, » disent avec raison les Hindous. Dans un pays sujet aux tremblements de terre et à toutes sortes d'accidents atmosphériques, les monuments construits suivant nos règles européennes ne durent guère ; les édifices bâtis par les Anglais en sont la preuve. Si les monuments avaient été construits suivant nos règles d'architecture, il y a longtemps qu'ils seraient réduits en poussière. Qu'il s'agisse de soutenir le tablier d'un pont, de recouvrir un édifice, les Hindous font toujours usage de voûtes à assises horizontales, c'est-à-dire de pierres disposées par assises superposées de façon que chacune d'elles fasse saillie sur celle placée au-dessous.
Si l'espace à couvrir est considérable, on ajoute aux piliers qui supportent les pierres de la circonférence une seconde rangée de piliers rapprochés du centre de cette circonférence. Même après que les Musulmans eurent généralisé l'emploi des voûtes et arcades à joints convergents, les Hindous refusèrent toujours d'en faire usage, et ce n'est qu'exceptionnellement qu'on les voit figurer dans leurs temples. Il n'est pas supposable d'ailleurs qu'ils aient ignoré ce mode de construction avant les invasions musulmanes ; en admettant qu'ils ne l'eussent pas connu, comme les Égyptiens, de toute antiquité, les Grecs, avec lesquels ils étaient autrefois en relation, le leur auraient certainement appris.
Les grandes lignes d'une classification générale des monuments de l'Inde peuvent certainement avoir pour base, de même que celles des civilisations, les croyances religieuses. L'architecture de la période bouddhique, de la période de renaissance du brahmanisme et de la période musulmane présentent en effet des différences profondes ; mais cet élément de classification est tout à fait insuffisant, La diversité des races entraîne dans les manifestations de l'architecture des différences bien supérieures à celles qui résultent de la diversité des croyances. C'est ainsi qu'on ne' pourrait découvrir aucune analogie entre l'architecture du nord et celle du sud de l'Inde, bien que ces deux parties de la péninsule aient professé la même religion pendant plus de mille ans.
La seule classification de détail qui nous semble rationnelle est celle qui prend pour base les contrées où les monuments ont été construits. C'est celle que nous avons adoptée, et le lecteur verra bien vite en parcourant les planches de cet ouvrage que c'est la seule qui permette de rapprocher des monuments semblables, et la seule également qui permette des descriptions générales. Nous n'avons placé dans des paragraphes différents les divers monuments d'une même région que lorsqu'il est arrivé, comme à Delhi par exemple, que les monuments appartenaient à des périodes fort différentes et ne présentaient pas d'analogies entre eux. Un simple coup d'oeil jeté sur nos planches montre que la perfection des monuments de l'Inde n'est nullement en rapport avec la date de leur construction; les plus anciens sont souvent les plus remarquables.
L'architecture se montre à son apogée dans les temples du mont Abou, et de Khajurao, qui remontent au dixième siècle de notre ère. Parfois médiocres au point de vue de la statuaire, ils présentent dans leurs détails une perfection à la laquelle les siècles ne devaient plus rien ajouter. Il ne faut donc pas chercher dans l'Inde cette évolution progressive qui semble la loi de l'Occident. L'architecture, de même d'ailleurs que la littérature, est vite arrivée à une certaine phase de développement : cette phase atteinte, l'Inde ne l'a jamais dépassée. Le tableau qui va suivre indique les éléments de la classification nouvelle que nos recherches nous ont conduit à adopter ; nous consacrerons ensuite quelques paragraphes à l'histoire de l'architecture de Fig.
203. — Madura. Grande pagode. Détail d'un pilier de la salle dite Puthu Muntapam. chaque période et de chaque région. Ne pouvant, faute déplace, décrire en détail aucun monument, nous renverrons le lecteur que ce sujet intéresserait à la grande publication* dont ce chapitre n'est qu'un bien court extrait. Les planches que nous donnons dans cet ouvrage, et qui se suivent dans l'ordre de la classification que nous allons exposer, sont extraites du même travail. Elles suffisent à donner une idée de l'importance des monuments de l'Inde. CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES MONUMENTS DE L'INDE. § I. — Architecture bouddhique (du cinquième siècle avant notre ère au huitième siècle après Jésus-Christ). •1. Monuments primitifs de l'Inde (colonnes commémoratives, temples et monastères creusés dans le roc).
Exemples : colonnes commémoratives d'Allahabad et de Delhi; monuments de Bhaja, Karli, Ajunta, etc. 2. Monuments bouddhiques construits sur le sol. Exemples : monuments de Bharhut, Sanchi, Sarnath, Bouddha Gaya, etc. 3. Monuments gréco-hindous du nord-ouest de l'Inde. Exemples : monuments de Peshawer, du Cachemire, etc. § II. — Arc hitecture néo-brahmanique du nord et du centre de l'Inde (du cinquième siècle après Jésus-Christ au dix-huitième). 1. Architecture du nord-est de F Inde. Exemples : monuments de la côte d'Orissa (Bhuwaneswar, Jaggernautb, etc.) 2. Architecture du Rajpoutana et du Bundelkund. Exemples : monuments de Khajurao, Gwalior, Chîttor, mont Abou, Odeypour, Nagda, etc. 3. Architecture du Guzerat.
Exemples : monuments d'Ahmedabad, etc. 4. Architecture du centre de l'Inde. Exemples : monuments d'Élephanta, Ellora, Ambernath, etc. * L'Inde monumentale, cinq volumes in-4°, contenant 407 planches et un volume de texte. Ce travail est le résultat de la mission archéologique dont le gouvernement nous a chargé dans l'Inde. Un exemplaire a été adressé au Ministère de l'Instruction publique. Afin d'arriver dans un temps relativement très court à étudier des monuments pour l'examen desquels il nous a fallu parcourir près de 4,000 lieues dans des régions souvent privées de routes et de tout moyen de communication, nous avons dû créer des méthodes nouvelles de lever des plans. Ces méthodes, consistant à combiner la photographie avec certains procédés géométriques, ont été décrites dans un mémoire spécial (L'Inde monumentale, La méthode) publié par la Revue scientifique (1885).
On y verra également combien avaient été insuffisante jusqu'ici Tétude des monuments de l'Inde, et à quel point il était temps de fixer définitivement l'image de ruines qui disparaissent avec une excessive rapidité. § III. — Architecture de l'Inde méridionale (du sixième siècle après J.-C. au dix-huitième). 1. Temples souterrains du sud de l'Inde. Exemples : monuments de Mahavellipore, Badami, etc. 2. Architecture des pagodes du sud de l'Inde. Exemples : monuments de Chillambaram, Tanjore, Tripetty,Conjeveram,Bijanagar,Madura, Sriringam, etc. § IV. — Architecture hindo-musulmane (du douzième au dix-huitième siècle). 1. Architecture musulmane antérieure à la période mogole. Exemples : anciens monuments de Delhi; monuments d'Ajmir, Bijapour, Golconde, etc.
2. Architecture de lapériode mogole. Exemples : monuments d'Agra, Delhi, Futtehpore, Lahore, etc. 3. Architecture révélant l'influence musulmane dans diverses régions de l'Inde où la plupart des monuments sont hindous. Exemples : monuments musulmans de Gwalior, Mahoba, Madura, etc. § V. — Architecture hindo-thibétaine (du deuxième siècle après J.-C. jusqu'à nos jours). Architecture du Népal. Exemples : monuments de Sambunath, Buddnath, Bhatgaon, Patan, Katmandou, etc. § VI. — Architecture hindoue moderne. Exemples : monuments de Bénarès, Amritsir, etc.
§ 2. — ARCHITECTURE DE L'INDE PENDANT LA PÉRIODE BOUDDHIQUE (DU Ve SIÈCLE AVANT J.-C, AU VIIIe DE NOTRE ÈRE). Les plus anciens monuments de l'Inde ne remontent qu'à l'époque bouddhique, et à une phase déjà avancée de cette époque. On a rencontré, il est vrai, dans le Bengale, des temples souterrains du' cinquième siècle avant notre ère ; mais ce ne sont que des excavations propres à montrer que les Hindous étaient déjà habiles à travailler la pierre : elles sont insuffisantes pour nous révéler ce que pouvait être alors leur architecture. Les véritables oeuvres architecturales n'apparaissent qu'à l'époque d'Asoka, 250 ans environ av. J.-C. Tous les monuments de l'Inde pendant la période bouddhique peuvent être classés dans les catégories suivantes : Lâts ou Stambkas. — Ce sont des colonnes commémoratives , parfois, contemporaines d'Asoka, et sur lesquelles ce prince faisait graver CIVIMSATIOHS DE L'iXDE. ses édits.
Elles peuvent être rangées parmi les sources les plus précieuses de l'histoire de l'Inde. Les plus célèbres se trouvent à Allahabad et à Delhi. Elles sont couvertes d'inscriptions consacrées surtout à des prescriptions religieuses, des mentions de rois, etc. Leurs chapiteaux sont souvent surmontés d'un éléphant ou d'un lion, et rappellent les colonnes de Persépolis. On suppose que ces colonnes étaient généralement placées devant des stupas, ou des constructions analogues. On les rencontre quelquefois devant des temples souterrains, notamment à Karli. Temples et monastères creusés dans h roc. — Les plus anciens et les plus riches monuments de l'Inde sont les temples et les monastères creusés dans le flanc des montagnes.
A l'exception de quelques salles souterraines du Béhar, qui remontent à cinq siècles avant notre ère , mais qui ne sont que de simples excavations, les plus anciens sont de deux siècles seulement antérieurs k J.-C. Ils se continuent jusqu'au huitième Fig m. Maduva. Bétails d'un pilier giède dfi n()t £ ^ COnséqUent dans un des sanctuaires de la grande ' 1 T. pas°de- pendant une période de près de mille ans. Lorsque le bouddhisme disparaît de l'Inde, ils disparaissent eux-mêmes presque entièrement. Les neuf dixièmes de ces monuments sont en effet bouddhiques, un dixième seulement est d'origine brahmanique ou jaïnique. Ces constructions, creusées dans le roc, se divisent en temples ou chaïtyas, et monastères ou viharas.
On ne compte qu'une trentaine des premiers, alors qu'il existe un millier des seconds. Quelques-uns sont de simples excavations très peu ornées ; mais beaucoup d'entre eux, et des plus anciens, sont ornés d'une profusion de sculptures, et ciselés avec une richesse qu'aucun peuple n'a dépassée. Nous avons représenté dans cet ouvrage quelques-uns des plus intéressants de ces temples et notamment les plus remarquables de ceux qu'on observe à Bhaja, Karli, Ellora, Badami, Ajunta, etc. Pour donner une idée de leur construction et du formidable travail qu'ils représentent, je vais dire quelques mots de ceux d' Ajunta (représentés p. 191 et suivantes). J'aurai à revenir dans un autre paragraphe sur ceux d'Ellora.
L— - — - — £jl ,u^t,^. ... "au:. ■ ; v - fjr'rùKg. 205. — Madura. Pagode et étang sacré auprès de la ville (xvie siècle). Les temples d' Ajunta sont creusés à 90 kilomètres d'Aurengabad, dans les flancs d'une montagne escarpée au-dessus d'une gorge sauvage où coule un torrent impétueux. On n'y arrive qu'après avoir franchi de véritables amoncellements de rochers. Le simple aspect de ces lieux sauvages et si difficilement accessibles , prouve que les moines qui s'y réfugièrent tenaient à la solitude et tâchaient de rendre leur retraite inabordable par tous les moyens possibles. A en juger par le bien petit nombre d'Européens qui, malgré le voisinage de Bombay, se décident à visiter Ajunta, leurs voeux devaient être réalisés amplement.
Les âges variés de ces temples prouvent que pendant de longs siècles des générations d'hommes ont vécu sous leurs sombres voûtes. Le travail formidable exécuté en sculptant, pour ainsi dire, tout l'intérieur de la montagne, ne peut se comprendre qu'en songeant à l'accumulation de siècles qu'il a demandée. Les plus anciennes constructions d'Ajunta sont antérieures probablement de 150 ans à Jésus-Christ. Les dernières sont du septième siècle de notre ère. Les différences qu'on observe entre elles tiennent plutôt à l'abondance de l'ornementation qu'à la valeur artistique. A Ajunta, pas plus qu'ailleurs dans l'Inde, la valeur des monuments ne suit une progression chronologique. Les temples d'Ajunta les plus récents se caractérisent surtout par la reproduction de la figure de Bouddha, qu'on trouve répétée presque à l'infini.
Les dagobas ou autels sont recouverts de sculptures parmi lesquelles figure Bouddha arrivé à la béatitude divine. Les temples et les monastères souterrains d'Ajunta sont généralement précédés par une vérandah de pierre supportée par des piliers taillés, comme le monument lui-même, dans le roc. Il existe à Ajunta plusieurs monastères attachés aux chaïtyas. Ils sont formés de cellules disposées autour d'une salle et contenant chacune un lit de pierre ; mais le plus souvent ils ne sont pas séparés du chaïtya ; et la salle , quelquefois immense , autour de laquelle ils sont placés . sert de temple et contient même plusieurs chapelles latérales consacrées, comme dans les églises catholiques, à l'adoration de quelque saint.
Les derniers monastères finirent par s'agrandir tellement qu'il fallut ajouter des piliers supplémentaires pour supporter le plafond du temple autour duquel ils sont placés, bien que ce plafond fût uniquement formé par la partie supérieure de l'excavation pratiquée dans la montagne. Ajunta possède des salles souterraines ayant 28 mètres de côté et supportées par 24 piliers volumineux : la hauteur de ces piliers ne dépasse guère 4 mètres. Au fond de ces grandes salles souterraines on voit généralement une statue colossale de Bouddha entourée de divers personnages. Les piliers et les plafonds sont recouverts de sculptures et d'arabesques coloriées. Les murs sont revêtus de fresques peintes représentant des scènes de la vie de Bouddha.
Bien qu'en très mauvais état, ces fresques présentent un intérêt considérable, car ce sont les seules peintures qui nous soient The text on this page is estimated to be only 19.75% accurate LES MONUMENTS DE L'INDE. 493 restées de l'Inde ancienne. Elles remontent probablement an cinquième OG. — Maclu i. Intérieur du palais de Tirumal Najak (xvite siècle). Ce monument, un des plus remarquables palais de l'Inde, a été édifié sous le règne du rajah hindou Tirumal, au XVII* siècle. Sans les statues qui ornent ses diverses parties, on le prendrait pour un monument exclusivement musulman. Il constitue un des meilleurs exemples qu'on puisse citer de l'influence énorme qu'exercèrent les Musulmans dans toutes les régions de l'Inde, y compris celles qui n'étaient pas soumises à leur domination. siècle de notre ère.
Le caractère des physionomies est frappant : les traits, le costume, la coiffure indiquent une race tout à fait différente de celle dont on a le type dans les premiers monuments de Bhaja, Karli, Bharhut, Sanchi, etc. L'effet de ces temples souterrains n'est dépassé que par celui des temples d'Ellora. L'aspect de ces vastes salles, aux piliers massifs, où la vue se perd dans l'ombre, et au fond desquelles on entrevoit, à la lueur des torches, une statue colossale de Bouddha qui semble gardée par des géants, est des plus imposants. Stupas ou Topes. — Les stupas ou topes, rappellent généralement, pour la forme, nos anciens tumulus européens. Ils ont généralement une forme hémisphérique, comme à Sanchi, mais parfois ils affectent celle d'une tour, comme à Sarnath.
Ils sont entourés d'une sorte de balustrade en pierre couverte de sculptures. Des portes monumentales y donnent accès. Le grand tope de Sanchi que nous allons décrire donnera une idée suffisante de ce genre de construction. Ce monument est un des plus anciens et des plus beaux de l'Inde. Le tope lui-même est contemporain d'Asoka, c'est-à-dire antérieur de 250 ans environ à J.-C. ; la balustrade et les portes sont du commencement du premier siècle de notre ère. En dehors des temples creusés dans le roc, l'Inde ne possède que bien peu de monuments de cette époque ; et si ceux de Sanchi ont échappé à la destruction, ils ne le doivent sans doute qu'à leur situation dans une région d'un accès fort difficile.
En rapprochant de ce monument ceux de la même époque, ceux de Bharhut, par exemple, et en considérant qu'ils ne sont pas moins riches en ornementation, nous devons admettre que l'architecture des grandes capitales devait avoir atteint un haut degré de splendeur. Le tope de Sanchi fut édifié, de même que les constructions analogues, pour marquer quelque place sacrée, ou en commémoration de quelque événement religieux. La forme du monument est à peu près celle d'un dôme hémisphérique, ou plutôt semi-ovoïde, aplati à sa partie supérieure. Il a d'une sorte d'autel formé d'un parallélépipède supportant trois plaques de pierre, chacune plus large que celle située au-dessus, et recouvertes de sculptures.
Cette forme d'autel est d'ailleurs classique; elle se retrouve sur tous les dessins de topes, de bas-reliefs, et sur les dagobas des temples souterrains. Comme toutes les constructions analogues, le tope de Sanchi est construit en briques. La partie la plus intéressante de ce monument est la grande balustrade en pierre qui l'entoure, et surtout les quatre admirables portes qui y donnent accès, et dont nos gravures représentent les parties les plus remarquables. (Voir p. 217 et suivantes.) La balustrade de pierre fait le tour du tôpe; elle est formée de piliers verticaux octogonaux portant des ouvertures à travers lesquelles ont été passées les colonnes horizontales de pierre destinées à la compléter.
La balustrade possède plusieurs médaillons sculptés, mais le travail le plus important des artistes semble avoir été réservé pour les grandes portes dont nous avons parlé plus haut : elles sont couvertes de sculptures et de bas-reliefs sur toutes leurs faces. La plus importante est celle du nord : elle a près de 10 mètres de hauteur sur 6 mètres de largeur. Nos dessins en donnent diverses représentations à plusieurs grandeurs. Les bas-reliefs dont les portes monumentales de Sanchi sont couvertes offrent généralement des scènes de la vie de Bouddha lorsqu'il était prince ou pendant ses existences antérieures. Le réformateur n'est nulle part représenté dans les attitudes conventionnelles, debout ou assis les jambes croisées, qui devinrent universelles plus tard.
Cette même porte nord est surmontée du trident, emblème de Bouddha. Sur le côté gauche, à la base du pilier, est figurée l'empreinte du pied de Bouddha. Les autres portes sont moins chargées de sculptures et d'ornements; elles sont cependant fort remarquables encore, comme on peut s'en convaincre par nos photographies. Les animaux qui surmontent les piliers de Tune d'elles notamment sont fort curieux. L'aspect des personnages sculptés sur les bas-reliefs de Sanchi, leur coiffure, leurs figures rondes et aplaties semblent indiquer une race de l'Asie centrale. Cette race, disparue de nos jours, a dû jouer un rôle important à cette époque, car ce type figure également sur les monuments de Bharhut, Bouddha-Gaya, etc.
Grands temples bouddhiques construits sur le sol. — Les grands temples bouddhiques non souterrains sont d'une rareté excessive ; non sans doute parce qu'il n'y en eut qu'un petit nombre d'élevés, mais parce que leurs matériaux de construction, la brique notamment, présentent peu de résistance sous le climat de l'Inde. Le seul qui ait échappé entièrement à la destruction, et cela grâce uniquement aux restaurations successives dont il a été l'objet, est celui de Bouddha-Gaya, construit un siècle avant Jésus-Christ à l'endroit où Bouddha se tenait lorsqu'il arriva, suivant la légende, à la suprême sagesse. (Voir p. 239.) Pour les 500 millions d'hommes qui professent encore le bouddhisme, c'est-à-dire pour la majorité des peuples asiatiques, les trois localités les plus sacrées du monde sont : Kapilavastou, où naquit Bouddha; Bénarès, où il prêcha d'abord sa doctrine ; et Bouddha-Gaya, où il arriva à la suprême sagesse.
On ne connaît pas avec certitude l'emCIVILISATIOSS DE L'ISDE. placement de la première de ces trois villes; les deux dernières existent encore et figurent parmi les lieux les plus fréquentés de l'univers. La date de la construction du temple de Bouddha-Gaya a été l'objet de nombreuses controverses parmi les archéologues. L'époque de sa primitive fondation n'était guère contestée, et on reconnaissait généralement que la description donnée par Hiouen-Thsang correspond exactement au temple actuel. Toute la discussion portait uniquement sur le point de savoir si le travail dont il avait été l'objet, d'après une inscription, au commencement du quatorzième siècle, avait été un travail de réédification ou simplement une restauration.
Les recherches de Cunningham et du babou Rajendralala Mitra semblent avoir mis hors de contestation que le travail exécuté au quatorzième siècle fut une simple restauration faite par des ouvriers locaux, et qui n'altéra en rien les formes essentielles du monument. Le temple de Bouddha-Gaya a la forme d'une pyramide à base carrée, à neuf étages, reposant sur un cube de 8 mètres environ de hauteur sur 15 mètres de côté. La hauteur totale de l'édifice est d'environ 52 mètres. A l'intérieur sont trois petits sanctuaires superposés : celui de la base a un peu plus de 6 mètres de côté sur près de 7 mètres de hauteur; il contient un trône de basalte noire sur lequel était jadis placée une statue en or de Bouddha.
Je ferai remarquer que la forme pyramidale de ce temple est tout à fait anormale dans le nord de l'Inde ; elle rappelle un peu au contraire les temples du sud de la péninsule. Les plus anciens construits sur ce type étant postérieurs d'une dizaine de siècles à celui de BouddhaGaya, il serait fort possible que celui-ci leur eût servi de modèle. Dans les fouilles qui ont été récemment exécutées autour de BouddhaGaya, on a déterré un nombre considérable de sculptures, piliers, stupas votives, etc., fort anciens pour la plupart. Ils sont placés aujourd'hui dans les jardins qui entourent le temple. Une de nos photographies (p. 245) représente les plus remarquables. Le temple de Bouddha-Gaya a été de la part du gouvernement anglais l'objet d'une restauration qui vient d'être terminée récemment : on ne saurait en complimenter l'auteur.
Non seulement il a cru devoir modifier sensiblement la forme de certains détails, comme j'ai pu m'en convaincre sur place par la comparaison du temple actuel avec la photographie du monument avant sa restauration; mais, en outre, il a recouvert l'édifice d'une abominable couleur jaune sale qui lui donne un aspect fort laid. 200,000 francs environ ont été dépensés pour ce malheureux travail. Monuments gréco-hindous du nord-ouest de V Inde. — Les puissantes barrières qui semblaient devoir toujours isoler l'Inde du reste du monde ne l'ont pas empêchée, depuis l'antiquité la plus haute, d'être envahie Fig. 209. — Sriringam. Grande pagode. Détails des sculptures d'une portion d'une gopura (dix-septième siècle).
La grande pagode de Sriringam est probablement le plus vaste temple du monde. Elle est formée de sept enceintes concentriques dont la plus grande a près de 900 mètres de côté. Elle possède quinze gopuras dont une a 52 mètres de hauteur. par les peuples les plus divers. C'est à travers l'Himalaya, et surtout par la passe de l'Afghanistan , que sont entrés tous les conquérants, Aryens, Mogols, Persans, Afghans, qui ont contribué à la peupler, et depuis les Perses qui l'envahirent sous Darius cinq siècles avant notre ère, depuis les Grecs qui y pénètrent 330 ans avant Jésus-Christ avec Alexandre, jusqu'aux Arabes et aux Mogols qui la conquirent entièrement, elle a été en contact avec bien des peuples et soumise à bien des influences étrangères.
Nous devons donc nous attendre à trouver dans l'architecture de l'Inde le reflet de ces influences étrangères. Nous le trouvons, en effet, mais — sauf pour les influences musulmanes — à un degré bien faible. Jusqu'à l'époque oii elle fut soumise à la loi de l'Islam, l'Inde a tou jours absorbé les différents conquérants qui l'avaient envahie sans se laisser influencer par eux. Elle présente un phénomène analogue à celui jadis constaté en Egypte. Envahi par vingt peuples divers, parmi lesquels les Grecs et les Romains, le pays des Pharaons avait gardé son antique structure et conservé, sans y rien changer, sa religion, son architecture et sa langue. La civilisation musulmane seule fut assez puissante pour transformer entièrement sa religion, sa langue et ses arts.
L'islamisme exerça dans l'Inde une influence analogue; sans faire disparaître, comme en Egypte, les éléments qu'il rencontrait, il se combina intimement avec eux ; de même que la langue, l'architecture devint demi-musulmane, demi-hindoue. En dehors de l'islamisme, les influences étrangères dans l'Inde ont toujours été extrêmement faibles, et ont été absorbées ou transformées par des influences locales plus puissantes. Quel que soit l'art importé dans la Péninsule, qu'il l'ait été il y a 2000 ans, ou de nos jours, il s'y transforme bientôt et prend entre les mains des artisans hindous un aspect spécial qui fait reconnaître immédiatement que l'esprit de l'Inde a passé en lui. Les plus anciennes influences artistiques étrangères se montrent dans l'Inde sur les bords de FIndus.
C'est par cette région que les relations s'établirent d'abord avec les Perses, puis avec les Grecs. Nous avons vu que les récits d'Hérodote, confirmés par des inscriptions cunéiformes, prouvent que, 400 ans avant J.-C, des royaumes des bords de FIndus payaient tribut au roi des Perses. Des débris de monuments, dont les plus anciens ne sont pas d'ailleurs très antérieurs au début de notre ère, révèlent l'influence persane dans certains motifs d'architecture. Elle se manifeste surtout dans des colonnes dont les chapiteaux en forme de cloche sont surmontés d'animaux couchés dos à dos ; on en retrouve le prototype dans le palais des rois achéménides à Persépolis. Ce genre de colonnes se retrouve dans beaucoup d'anciens temples de l'Inde, et notamment à Nassik, Sanchi, etc., mais surtout dans les districts avoisinant Peshawer.
Les plus anciens se rencontrent à Bharhut et sont antérieurs de 250 ans à notre ère. Ces influences persanes furent remplacées plus tard par des influences grecques, mais ces dernières ne se rencontrent que dans les vallées de Kaboul et du Cachemire. Elles se manifestent surtout dans les statues (voir p. 249 et suivantes) et les colonnes. Les colonnes sont doriques dans le Cachemire, ioniques à Taxila , corinthiennes dans la vallée de Kaboul. Elles portent du reste les marques des croyances hindoues. On y voit notamment la statue de Bouddha entre les feuilles d'acanthe. Les influences grecques n'ont guère dépassé la partie bien limitée du nord-ouest de l'Inde que nous venons d'indiquer, et c'est en vain qu'on a cherché jusqu'ici à les découvrir dans les bas -reliefs et les sculptures de divers monuments.
Au delà des régions avoisinant P Indus elles ont été Fig. 210. — Sriringam. Grande pagode. Détails d'un pilier. tellement noyées dans l'art hindou qu'elles sont devenues entièrement méconnaissables. Après avoir examiné avec le plus grand soin les temples les plus considérables de l'Inde, je n'y ai rien trouvé qui puisse indiquer, ni dans leur sculpture, ni dans leur architecture, que les Hindous, en dehors des régions si restreintes que nous avons signalées, aient jamais fait un emprunt important à l'art grec. Les influences persanes primitives mentionnées plus haut et qui disparurent bientôt, reparurent plus tard, et beaucoup plus profondes, avec les invasions musulmanes. L'art que ces dernières apportaient avec elles était d'origine persane, mais profondément transformé déjà par la civilisation que les Arabes avaient introduite en Perse, lorsqu'ils y renversèrent au septième siècle la dynastie sassanide.
L'art nouveau, demipersan, demi-arabe, que les Musulmans importèrent dans l'Inde se rattache par bien des points aux plus anciens styles de la Perse. L'emploi de briques émaillées, par exemple, remonte à une antiquité bien antérieure à notre ère.
§ 3. — ARCHITECTURE DE LA PÉRIODE NÉO-BRAHMANIQUE (DU Ve SIÈCLE DE NOTRE ÈRE AU XVIIIe). Les monuments de la période que nous allons étudier maintenant, et qui commence vers le sixième siècle de notre ère, alors que le bouddhisme décline rapidement dans l'Inde, se divisent à première vue en deux grandes classes : l'une comprenant tous les monuments des diverses régions du nord et du centre de l'Inde ; malgré leur parenté évidente, ils présentent des différences très notables suivant les contrées et les époques oii ils ont pris naissance ; l'autre renfermant les monuments de tout le sud de l'Inde. Ces derniers offrent de telles analogies qu'il faut un œil particulièrement exercé pour les distinguer.
Alors que nous serons obligé de répartir l'étude des monuments de la première classe en plusieurs paragraphes, nous pourrons résumer en un seul tous ceux de la seconde. Architecture de la province d' Orissa. Les monuments de la côte d'Orissa sont parmi les plus anciens et les plus remarquables de l'Inde. The text on this page is estimated to be only 27.75% accurate LES MONUMENTS DE L'INDE. 5U3 Ils ont été édifiés du cinquième siècle au treizième de notre ère. Les temFig. 211. — Sriringam. Grande pagode. Piliers dans l'intérieur du temple. pies souterrains qu'on rencontre dans la même région sont beaucoup plus anciens, puisqu'on en trouve parmi eux antérieurs de trois siècles à notre ère, mais ils ne se rattachent en rien par leur architecture aux temples dont nous allons parler.
Le style des temples de la province d'Orissa est assez uniforme au moins dans les lignes essentielles, malgré les sept à huit siècles qui se sont écoulés entre la construction des premiers monuments et celle des derniers. Il diffère beaucoup de celui des temples du sud de l'Inde : on n'y voit ni tours à étages superposés, ni salles supportées par des colonnes. Bien que les piliers fassent connus, puisque nous les trouvons dans les excavations souterraines bien antérieures aux anciens temples, ils ne sont qu'exceptionnellement employés. La forme extérieure des temples d'Orissa est pyramidale ; mais ces pyramides, au lieu d'avoir leurs côtés rectilignes, comme dans les temples du sud de l'Inde, les ont curvilignes. (Voir p.
261 et suivantes.) Les temples d'Orissa consistent essentiellement en un sanctuaire cubique, contenant des images de divinités, surmonté par la tour pyramidale à côtés curvilignes dont nous venons de parler. Ces pyramides sont tronquées à leur sommet et terminées par une sorte de couronne côtelée ressemblant à un melon aplati : elles sont couvertes d'ornements et de sculptures. Le front de l'édifice est précédé d'un porche couvert également d'une tour pyramidale. A la suite de ce porche, et dans le même axe, sont souvent disposées une ou deux salles, l'une servant de salle de danse, l'autre de réfectoire. Tout l'édifice est entouré d'un mur d'enceinte à travers lequel on pénètre par plusieurs portes, plus ou moins ornées, surmontées d'un toit pyramidal à côtés rectilignes.
La façade principale du temple est toujours orientée à l'est, de façon que la divinité placée dans le sanctuaire se trouve en face du soleil levant. Les proportions du temple sont soumises à des règles rigides. Les dimensions de chacune de leurs parties sont également réglées par des canons inviolables. Oe n'est que dans les détails d'ornementation, les sculptures, etc., que les artistes ont pu donner libre cours à leur fantaisie. Tous les temples d'Orissa sont construits sur le même plan, et leurs formes générales se ressemblent beaucoup. L'Hindou est le plus conservateur des peuples conservateurs, et quand la coutume a fixé pour lui un type quelconque, il faut des siècles avant qu'il s'en écarte.
Ce n'est jamais dans la forme des temples, mais dans leurs détails d'ornementation qu'il faut chercher des traces d'évolution lorsqu'on étudie l'architecture de l'Inde. Les murs des temples ont une épaisseur considérable, et de beaucoup supérieure à ce que la stabilité de l'édifice exigerait. D'après le Fig. 212. — Kombakonum. Étang sacré dans l'intérieur de la pagode (xvnc siècle). canon des plus anciens livres d'architecture hindoue, les murs de l'édifice doivent former quatre dixièmes de son espace total, six dixièmes seulement étant laissés pour l'espace libre. Cette masse énorme de matériaux, tout en donnant un aspect majestueux au monument, a pour résultat de le rendre presque indestructible.
Dans un pays sujet aux tremblements de terre et aux intempéries atmosphériques de toutes sortes, cette dépense excessive de matériaux n'est peut-être pas aussi inutile en pratique que la théorie l'indique. Les architectes de ces temples n'ont rien négligé de ce qui pouvait augmenter leurs dimensions apparentes. Les lignes verticales se trouCIVILISATIOXS DE L'iXDE. vent multipliées à dessein, et les lignes horizontales évitées soigneusement. A Orissa, les temples, au lieu d'être construits en totalité ou en partie en briques, comme dans le sud de l'Inde, sont construits uniquement en pierre : la plus employée est le grès. Ces pierres sont taillées et jointes avec une perfection telle que le ciment était inutile pour les relier ; aussi n'en a-t-on jamais fait usage.
Les parties dont la saillie est trop proéminente sont quelquefois consolidées par des crampons de fer. Les architraves, au lieu d'être en pierre, sont parfois remplacées par des poutres de fer forgé ; on en a trouvé à Kanarak qui avaient 7 mètres de longueur sur 20 et 25 centimètres de section. Conformément aux indications théoriques de la mécanique, elles sont plus épaisses à leur milieu qu'à leurs extrémités. La pierre et le fer sont, comme on le voit, les seuls matériaux de construction employés dans ces temples ; le bois n'est utilisé exclusivement que pour les portes. La plus ancienne porte de Bhuwaneswar est en santal sculpté. Les voûtes à joints convergents sont aussi inusitées à Orissa que dans les autres temples de l'Inde.
Celles qu'on y voit sont toutes formées de pierres disposées par assises horizontales, disposition vicieuse, assurément, au point de vue de l'économie des matériaux, mais qui présente les avantages d'une durée indéfinie. Les colonnes et les piliers détachés des murs sont extrêmement rares dans les temples d'Orissa; on n'en rencontre guère que dans une des salles du grand temple de Bhuwaneswar. Architecture du Rajpoutana. — Le nom de Rajpoutana est donné , comme on le sait, à la région désignée par les habitants sous le nom de Radjasthan, ou pays des Rajahs. Depuis qu'ils en ont fait la conquête, les clans rajpouts ont toujours réussi à y maintenir leurs institutions, même lorsque les invasions musulmanes renversèrent leur pouvoir.
Les Rajpouts, c'est-à-dire suivant l'étymologie de ce mot, les fils de rois, représentent une des races les plus anciennes et les plus pures de l'Inde. Ils prétendent être les descendants des conquérants aryens, et c'est parmi eux que se rencontre la plus ancienne noblesse du monde hindou. Le Rajah d'Odeypour est le seul souverain qui peut prétendre avoir une généalogie vieille de plus de mille ans. Lorsque les Musulmans pénétrèrent dans l'Inde, ils y trouvèrent les Rajpouts établis dans toutes les villes du nord et sur la plaine du Gange, jusqu'aux confins du Bengale moderne. Us régnaient à Lahore, Delhi, Kanoudje, Adjodhya, etc. Leur empire s'étendait au nord et à l'ouest, de l'Indus et du Satledj jusqu'à la Jumma, près d'Agra ; à l'est et au sud jusqu'aux monts Vindhya; en un mot sur tout le nord-ouest de l'Inde.
Refoulés de ces contrées fertiles, ils se réfugièrent dans les régions moins accessibles du Rajpoutana actuel. Le lecteur trouvera une grande ressemblance entre la plupart des monuments que nous allons examiner maintenant, au moins dans ceux antérieurs à la période musulmane. Ils sont situés dans la même région et construits par la même race; mais il en est dont le style est tout spécial. Il est impossible d'indiquer les formes d'où, ils dérivent, ni de marquer les transitions par lesquelles ils se rattachent à d'autres monuments postérieurs, parce que ce sont les seuls représentants de leur espèce. Fig. 213. — Kombakonum. Intérieur du temple de Rama dans la grande pagode (xvnc siècle). (Hauteur des piliers jusqu'à l'entablement : 3m40.) Le qualificatif ce jaïna », appliqué au style de plusieurs des monuments que nous allons décrire, nous semble, comme je l'ai dit déjà, tout à fait inexact.
Ce terme de style jaïna paraît indiquer, en effet, qu'il .s'agit du style architectural propre à une religion particulière, alors qu'il ne s'agit en réalité que du style d'une époque. Nous verrons en •effet que les monuments d'une même époque, dans une même localité, •ont exactement le même style, quelles que soient les divinités jaïnas ou brahmaniques auxquelles ils sont consacrés : les temples de Khajurao, notamment, nous en fournissent des exemples. Parmi les monuments de l'ancien Rajpoutana dont un grand nombre figurent dans cet ouvrage nous ne mentionnerons ici que ceux de Khajurao dans le Bundelkund et du Mont Abou sur la montagne de ce nom. Khajurao, ancienne capitale des Rajpoutes de la dynastie Chandel, est une cité déserte située à 34. kilomètres à l'est de la ville de Chaterpour.
Cette ville, si oubliée aujourd'hui, fut une des plus considérables de l'Inde, à en juger par l'importance de ses monuments. Elle possède environ quarante temples dont quelques-uns ont l'ampleur de nos grandes cathédrales gothiques, et, sur plusieurs kilomètres, la plaine est jonchée de débris. Il y a bien peu de villes de l'Inde, sauf Bhuwaneswar peut-être, présentant une pareille collection de monuments. Les temples de Khajurao encore debout sont la plupart du dixième siècle ; un seul est supposé du septième siècle de notre ère, mais la date de sa construction paraît fort douteuse. Bien que généralement construits pendant le même siècle, les temples de Khajurao appartiennent à trois cultes différents, celui de Vishnou, celui de Siva, et celui des jaïnas.
Ils sont trop parents au point de vue architectural pour qu'on puisse facilement, au premier abord, dire à quelle religion chacun d'eux appartient. Nous pouvons conclure de l'importance égale donnée aux uns et aux autres, qu'à cette époque ces trois religions étaient également florissantes. Au point de vue architectural, les Hindous n'ont jamais guère dépassé les temples de Khajurao. Parmi les statues qui recouvrent ces temples par milliers, il y en a plus d'une que ne désavouerait pas le ciseau des sculpteurs modernes. Il n'y a guère qu'un artiste des cathédrales gothiques dont les oeuvres aient quelquefois égalé, et bien rarement dépassé, au point de vue de l'ornementation, les temples de Khajurao. (Voir p.
287 et suivantes.) Fig. 214. — Kombakonnm. Autre vue de l'intérieur du temple précédent. - En raison de la similitude de ces temples, il me suffira d'en mentionner un comme type. Je choisirai celui de Khandaria Mahaedo. Ce temple, construit au dixième siècle de notre ère, a 33 mètres de longueur, 18 de largeur et 35 de hauteur ; il est placé sur une plate-forme en pierre. Extérieurement il rappelle par la forme de ses pyramides cur vilignes les grands temples d'Orissa; mais il en diffère notablement par beaucoup de détails d'ornementation, bien qu'appartenant en définitive au même type. Son sanctuaire est précédé d'une enceinte devant laquelle se trouve un portique auquel on accède par un étroit escalier de pierre.
Contrairement à ce qui s'observe dans la plupart des temples d'Orissa, il existe un passage autour du sanctuaire. Le sanctuaire et la salle qui le précède sont éclairés latéralement par de larges ouvertures formant portiques soutenus par des piliers. Il en résulte que le plan du temple a la forme d'une double croix. Ainsi que dans tous les temples hindous, les voûtes sont construites par la simple superposition de pierres horizontales. Ce mode de construction ne permet pas de couvrir un grand espace, mais, comme nous l'avons dit déjà, il donne aux voûtes une solidité très grande. Nous avons vu également que les architectes hindous ont réussi à agrandir l'espace que peut couvrir une voûte construite sur ce principe, en faisant supporter les assises horizontales voisines du centre par des piliers.
L'intérieur et l'extérieur du temple de Khandaria sont couverts de statues qui ont près d'un mètre de hauteur. Il y en a environ sept cents. Les temples du Mont Abou que nous allons mentionner maintenant se trouvent, comme beaucoup des anciens temples de l'Inde, dans des régions d'un accès difficile; il semble que les constructeurs aient systématiquement cherché à les rendre aussi peu .abordables que possible. Les temples du Mont Abou sont placés au sommet d'une montagne sauvage de 1,800 mètres environ de hauteur. Ils sont entièrement construits en marbre blanc, matière étrangère à toute cette région. Il a donc fallu hisser ces blocs de marbre au sommet de la montagne, transport qui n'a dû être possible qu'au prix de gigantesques efforts.
Pour fouiller ensuite ces masses de marbre dans toutes leurs parties, il a fallu un travail beaucoup plus considérable encore. L'effet artistique obtenu est d'ailleurs au niveau des efforts dépensés. Il n'y a pas en Europe un seul monument de l'âge gothique où l'art de fouiller la pierre ait été poussé aussi loin. (Voir p. 319 et suivantes.) Les deux temples du Mont Abou sont consacrés au culte jaïna. Un de ces temples, celui de Vimala Sali, fut commencé vers l'an 1030, l'autre celui de Vraypal Tcypal, fut édifié entre 1197 et 1247. Ces temples sont construits sur le même plan. Leur partie fondamentale est une enceinte rectangulaire de 34 mètres de longueur, autour de laquelle se trouvent de nombreuses petites chapelles éclairées seulement par leur porte ; elles contiennent chacune une idole entièrement nue, représentant l'image d'un saint, auquel le temple est consacré.
La même image est reproduite identique à elle-même dans chaque chaFig. 215. — Eamesseram. Avenue de piliers dans l'intérieur de la pagode (dix-septième siècle). {La longueur de ce corridor est d'environ 210m, c'est-à-dire supérieure à celle des plus vastes nefs des plus grandes cathédrales.) pelle. Il y a près de soixante de ces chapelles disposées autour de l'enceinte rectangulaire. Devant chacune d'elles se trouve une double rangée de piliers formant une sorte de vérandah. Au-dessus de chaque porte sont sculptés des bas-reliefs représentant des scènes de la vie du personnage. La partie antérieure de l'enceinte forme un vaste portique couvert d'un dôme supporté par quarante-huit piliers. Ces piliers de marbre blanc fouillés dans toutes leurs parties sont incomparablement supérieures, comme effet, aux colonnes si nues de l'architecture grecque.
Le dôme que ces piliers supportent est, comme tous les dômes de l'époque, disposé par assises horizontales; seize statues sont rangées extérieurement sur la circonférence. (Voir p. 321.) Comparant ce dôme à ceux des chapelles de Westminster et d'Oxford, cités partout pour leur richesse, Fergusson trouve ces derniers grossiers en comparaison, et je ne puis que partager entièrement son opinion sur ce point. Contrairement à ce qu'on observe à Khajurao, les temples du Mont Abou ne présentent extérieurement aucun ornement, aucune sculpture, et rien ne pourrait révéler, au premier abord, les merveilles qu'ils renferment. Bien d'autres monuments splendides, ceux notamment de Gwalior et Chittor existent encore dans le Rajpoutana.
Ne pouvant les décrire faute de place, je me bornerai à les représenter. (Voir p. 327 et suivantes.) Le palais de Gwalior forme, avec les temples renfermés dans l'enceinte de la forteresse, une des plus remarquables collections d'anciens monuments de l'Inde. Je dirai quelques mots de ce palais et de celui d'O dey pour. Bien que le palais de Gwalior soit dans un triste état de délabrement, et que la plus grande partie de son revêtement de faïences émaillées soit aujourd'hui tombée, on ne peut s'empêcher, en le visitant, d'éprouver un sentiment d'admiration analogue à celui qu'éprouva l'empereur Baber lorsqu'il y pénétra en 1527. Le palais de Gwalior fut construit vers l'an 1500 ; il domine la forteresse et occupe un de ses côtés.
Il a extérieurement près de 100 mètres de longueur et 30 de hauteur. La plus importante de ses façades, celle recouverte entièrement de briques émaillées, regarde l'est : elle a deux étages et est formée d'un massif rectangulaire coupé à intervalles égaux par six tours rondes couvertes de coupoles. (Voir p. 238.) Les faïences émaillées dont ses murs sont encore partiellement revêtus produisent un effet d'ensemble splendide; les dessins qui les recouvrent sont hindous, mais leur travail est visiblement d'origine persane. L'intérieur du corps du palais consiste en deux groupes de petites chambres disposées autour de petites cours. La plus grande chambre n'a que 10 mètres sur 6. Leur architecture est fort belle, comme on peut en juger par une de nos photographies (voir p.
341), et je ne connais que certains appartements des palais de Futtehpore — très analogues du reste par leur architecture — qui soient aussi remarquables. Le seul palais du Rajpoutana qu'on puisse comparer à celui de Gwalior est celui d'Odeypour. Plus moderne et ayant subi un peu les influences musulmanes, il lui est évidemment inférieur par l'architecture, mais sa situation dans un des sites les plus merveilleux du monde, en fait un des plus beaux palais qu'on puisse rêver. (Voir p. 365 et suivantes.) On trouvera également parmi nos planches relatives aux monuments d'Odeypour quelques mausolées du cimetière où sont déposées les cendres des rois du Meywar. (Voir p. 371.) C'est à 19 kilom. d'Odeypour que se trouve la ville, ruinée et perdue dans les jungles, de Nagda.
Elle fut fondée au septième siècle de notre ère et contient quelques temples qui peuvent être certainement rangés parmi les plus splendides de l'Inde. Ces ruines, d'un accès fort difficile, avaient échappé généralement aux explorateurs, et les magnifiques monuments qu'elles renferment n'avaient encore figuré dans aucun ouvrage. (Voir p. 345 et suivantes.) Architecture du Guzerat. — L'architecture du Guzerat, et notamment celle d'Ahmedabad, qui peut être prise comme type, diffère de celle des autres monuments que nous avons décrits par la combinaison d'éléments musulmans avec l'architecture dite jaïna. Ahmedabad, fondé au onzième siècle de notre ère, fut pendant cent cinquante ans la capitale du Guzerat, province dont l'étendue est égale à celle de la Grande-Bretagne et dont la population a toujours conservé une autonomie remarquable, malgré la diversité des races qui la composent.
Cette ville a toujours été réputée parmi les plus industrieuses de l'Inde, et, de tout temps, les lettres et les arts y ont brillé d'unvif éclat. La région où elle se trouve était du reste célèbre dès la plus haute antiquité et commerçait jadis avec l'Arabie et l'Egypte. C'est aux disciples du jaïnisme, secte religieuse analogue au bouddhisme, et dont le Guzerat était le principal centre, que sont dus les mo numents les plus importants de cette province. Les Mahométans n'ont fait que les adapter à leur culte. Dès le premier siècle de l'hégire, les Arabes envahirent le Guzerat, Fig. 217. — Hullabid. Détails des sculptures du temple précédent. mais ils n'y séjournèrent pas. Malgré l'invasion postérieure de Mahmoud le Ghaznévide, ce pays garda son indépendance jusqu'à l'empereur Firoze Tugluck.
En 1391, un Hindou rajpout, converti à l'islamisme, du nom de Muzzafar, fut fait vice-roi du Guzerat. Ce fat en 1412, que le sultan Ahmed, petit-fils de Muzzafar, transporta sa capitale dans la cité à laquelle il donna son nom, et qui devint Ahmedabad. Les anciens monuments hindous de style jaïna furent transformés en mosquées. Ceux qui s'élevèrent ensuite conservèrent le même style; et, sans l'addition des arcades, des minarets et des inscriptions arabes, les monuments d' Ahmedabad pourraient être considérés comme purement hindous. En 1572, Ahmedabad fut conquise par l'empereur Akbar, et fit dès lors partie de l'empire mogol ; elle fut gouvernée pendant cent cinquante ans par des vice-rois envoyés de Delhi : parmi eux figurèrent les futurs empereurs Shah Jehan et Aurengzeb , avant leur accession au trône de leurs ancêtres.
Ahmedabad atteignit sous la domination mogole l'apogée de sa splendeur. Elle passait alors pour la plus belle ville de l'Hindoustan, et peutêtre du monde. Sa population dépassait 2 millions d'habitants ; ses voyageurs, ses commerçants étaient en relations constantes avec l'Arabie, l'Afrique et toutes les parties de l'Inde. Ses manufactures de brocart, de velours, de soie, de satin, de papier, étaient célèbres partout. Ses artisans travaillaient le bois, l'or, l'ivoire avec une perfection qu'il serait difficile de dépasser. Ce sont encore les ouvriers du Guzerat qui fabriquent ces boîtes de santal incrusté connues sous le nom de boîtes de Bombay. L'architecture du Guzerat, dont celle d' Ahmedabad (voir p.
373 et suivantes) est le type, fournit un exemple frappant des variations que présente l'architecture musulmane dans les diverses parties de l'Inde. Par suite de la prédominance d'éléments hindous, les monuments d' Ahmedabad ont un cachet spécial qu'on ne trouve dans aucune autre région. L'adjonction d'arcades, de minarets et d'inscriptions arabes leur donne un aspect musulman, mais par leur ornementation ils appartiennent à ce type de monuments jaïnas, dont nous avons trouvé les plus remarquables spécimens au Mont Abou. Le plan général des mosquées d' Ahmedabad est celui de toutes les mosquées musulmanes : une vaste cour rectangulaire entourée de gale ries couvertes. Sur un des côtés du rectangle, la galerie est plus profonde et sert de sanctuaire ; ce côté est généralement recouvert de trois dômes, supportés comme tous les dômes jaïnas, par douze colonnes.
Le dôme central est plus élevé que les deux autres. Son élévation est obtenue par l'addition sur le front de piliers deux fois plus hauts que les Fig. 218. — Vieux Delhi. Vue d'ensemble des ruines de la mosquée du Koutab. La grande tour du Koutab, qu'on voit au milieu du dessin est représentée en détail dans les planches suivantes. Il en est de même du pavillon d'Aladiti, qu'on voit à droite et en face de la tour. Les monuments de Delhi appartiennent à trois périodes fort différentes. 1° La période antérieure aux invasions musulmanes et dont il n'est à peu près rien resté. 2* La période de la première invasion musulmane au commencement du treizième siècle. Ce sont les monuments de cette période quisont représentés dans cette planche et les suivantes.
3- La période mogole des seizième et dix-septième siècles. Ses monuments, fori différents des précédents, seront représentés plus loin. autres , et sur les trois autres côtés par la superpositi on de piliers supportés par le toit, qui sert de base aux autres dômes. Cette disposition, qu'on ne rencontre pas dans les constructions jaïnas antérieures à celles d'Ahmedabad, a l'avantage d'accroître la quantité de lumière qui peut pénétrer dans l'édifice. Lorsqu'il devint nécessaire d'agrandir les sanctuaires des mosquées, et par conséquent les dômes, cet agrandissement ne fut pas obtenu en augmentant le diamètre de ces derniers, mais simplement en multipliant leur nombre : c'est ainsi que dans la grande mosquée, au lieu de trois dômes sur une même ligne, il y en a cinq, toujours supportés chacun par douze piliers.
Chaque dôme étant répété trois fois en profondeur, leur nombre total se trouve donc ainsi porté à quinze. On remar que dans la plupart des mosquées des niches remplies de fines sculptures géométriques. Dans les temples jaïnas, ces niches étaient remplies de statues. Les représentations de figures humaines étant interdites par la loi musulmane, et des niches vides produisant un vilain effet, la seule solution possible était celle adoptée, c'est-à-dire les remplir de réseaux géométriques. Monuments du centre de l'Inde. — Les monuments de la région que nous allons étudier maintenant ne sont pas très nombreux, mais peuvent être rangés parmi les plus intéressants de l'Inde. Plusieurs d'entre eux, le temple d'Ambernath, par exemple (voir p.
423), ne présentent pas de différences sensibles avec les monuments étudiés ailleurs ; mais il en est d'autres, tels que ceux d'Ellora, qui offrent une architecture toute spéciale. C'est également dans le centre de l'Inde que l'on trouve des temples souterrains qui, au lieu d'être exclusivement bouddhiques , comme ceux de Karli, Ajunta, etc., mentionnés jusqu'ici, sont consacrés, soit exclusivement au culte brahmanique, tels que ceux d'Éléphanta, soit aux deux cultes tels que ceux d'Ellora. Ces derniers se trouvent parmi les temples dont l'examen nous amis sur la voie de la théorie que nous avons exposée dans cet ouvrage : l'explication de la disparition du bouddhisme par absorption graduelle dans le brahmanisme.
Les temples d'Ellora (voir p. 395 et suivantes), les seuls que nous mentionnerons dans ce paragraphe, se trouvent sur les flancs d'une montagne dont le sommet est couronné par le petit village de Rozah, où l'on voit le tombeau de l'empereur Aurengzeb. Il est situé à 22 kilomètres N.-O. d'Aurengabad. Les excavations souterraines qui constituent les temples d'Ellora sont au nombre d'une trentaine; elles sont creusées sur une longueur de 2 kilomètres dans le flanc ouest de la montagne. Leur entrée se trouve perdue dans des gorges profondes couvertes de jungles et d'arbres séculaires. Ces temples et ces monastères où tant de générations d'hommes ont vécu et qui rappellent les œuvres les plus colossales Fig.
219. — Vieux Delhi. Portion de la tour du Koutab. La tour du Koutab, dont la planche précédente donne une vue d'ensemble, fut commencée en 1199. Sa hauteur est de 73 m. Elleposscde cinq étages entourés chacun d'un balcon analogue à celui représenté dans cette planche et dans la suivante. des anciens Egyptiens, sont silencieux aujourd'hui , et leur merveilleuse splendeur n'est animée que par les rares mendiants qui suivent les pas des voyageurs. Les divers temples d'Ellora ont été construits à des époques assez différentes. Le plus ancien, celui de Viswakarma, remonte à l'an 500 de notre ère; le plus récent, le Kaïlasa, ne paraît pas postérieur à l'an 800. Ils ont été construits par conséquent pendant une période de 300 ans.
Cette période du sixième siècle au neuvième, pendant laquelle ont été édifiés les monuments d'Ellora, est celle où, suivant nous, le bouddhisme retournait graduellement au brahmanisme en se fusionnant avec l'ancien culte, qui devait l'absorber bientôt tout entier. Au lieu d'y figurer seul, ou entouré seulement de deux personnages, comme dans les monuments antérieurs, Bouddha, sans perdre encore sa prédominance, est entouré de nombreuses divinités accessoires constituées non seulement par une longue série de Bodhisattwas (futurs Bouddhas), mais encore par d'anciennes divinités purement brahmaniques. Il est fort difficile de les identifier toutes, à en juger par la différence d'interprétation que j'ai eu occasion de constater chez les pandits les plus instruits ; mais il en est sur lesquelles le doute n'est pas possible.
Parmi les sculptures des temples essentiellement bouddhiques d'Ellora, on voit figurer notamment Indra, dieu du ciel; Kali, déesse delà mort; Sarasvati , déesse de la science, épouse de Brahma; Ganésa, dieu de la sagesse, etc. Les temples d'Ellora nous permettent ainsi d'assister à cette phase de transformation que l'Inde traversa du sixième au neuvième siècle de notre ère, et dont il reste si peu de trace dans l'Inde proprement dite, mais qu'on peut étudier facilement au Népal, comme nous l'avons montré. Non seulement les temples d'Ellora présentent cette phase de transition, mais précisément la partie de cette phase aujourd'hui observable au Népal où un certain nombre de temples sont presque exclusivement bouddhiques, tandis que d'autres, à peine postérieurs à ceux-ci, sont exclusivement brahmaniques.
Quelques temples d'Ellora sont en plein air, mais la plupart d'entre eux sont souterrains et à plusieurs étages supportés par des piliers massifs admirablement sculptés. On remarque que l'arc en fer à cheval des anciens temples souterrains bouddhiques a disparu ; les daghobas ne s'y montrent également que d'une façon exceptionnelle. L'énumération et la description de tous les temples d'Ellora nécessiterait à elle seule un volume. Les plus intéressants sont représentés dans cet ouvrage. On y trouvera des intérieurs et des statues qui n'aPig. 220. — Vieux Delhi. Même monument que le précédent à une plus grande échelle. vaient jamais figuré ailleurs. Les plus remarquables des temples de la série d'Ellora sont le temple CIVILISATIONS DE L'INDE.
«fi d'Indra et le Kaïlasa (voir p. 395 et suivantes.) Ce dernier n'est pas un temple complètement souterrain, car sa partie centrale est un monument en plein air isolé du reste de la montagne; mais il est entouré d'excavations nombreuses qui en font partie et qui se prolongent dans les flancs de la montagne. Comme forme extérieure, le temple central du Kaïlasa se rapproche de ceux qui semblent avoir servi de type aux temples dravidiens du sud de l'Inde, et dont la répétition se retrouve dans les gopuras. Ce type primitif se voit également à Mahavellipore. Le Kaïlasa remonte, suivant toute vraisemblance, au huitième siècle de notre ère, et est par conséquent antérieur à tous les temples du sud de l'Inde, ceux de Mahavellipore exceptés.
Ce temple brahmanique, dédié à Siva, est un des monuments où la fantaisie des artistes hindous s'est le plus déployée dans les sculptures. Un volume entier ne suffirait pas à les reproduire. Nous avons dû nous borner à représenter les principales. Tout le panthéon hindou y figure, ainsi que les épisodes de la grande épopée du Mahabharata. L'intérieur et l'extérieur du temple étaient recouverts de peintures dont il ne reste que quelques traces. Le temple monolithique du Kaïlasa est placé dans une cour rectangulaire dont les côtés sont formés par les parois de la jnontagne elle-même. Dans ces parois sont creusées de nombreuses salles souterraines ornées de sculptures. Le temple, situé au centre de la cour, est formé d'un seul bloc ; il a 30 mètres environ de hauteur.
On pénètre dans la cour par un portique orné de pilastres. L'intérieur du temple forme une grande salle supportée par des piliers et des pilastres, et entourée de chapelles. L'édifice entier est entouré par des lions, des éléphants et divers animaux fantastiques, qui semblent le soutenir. Auprès du temple se trouvent deux obélisques, dont nos dessins indiquent exactement les formes. On y voit aussi deux gigantesques éléphants d'une seule pièce. En excavant la montagne, l'architecte a dû ménager les masses nécessaires pour tailler le temple, les deux éléphants, les deux obélisques, diverses chapelles et les ponts qui les réunissent. Je ne terminerai pas ce qui concerne les temples d'Ellora sans dire qu'ils sont, avec les monuments de Khajurao, de Bijanagar et du Népal, les édifices de l'Inde qui ont produit sur moi l'impression la plus profonde.
La faim, la fatigue, les nuits sans sommeil, on oublie tout devant des merveilles semblables! Le temple de Karnak, à Louqsor, en Egypte, est sans doute un monument splendide ; mais si Karnak semble l'œuvre d'un peuple de géants, le Kaïlasa et le temple d'Indra à Ellora semblent être l'œuvre d'un peuple de génies. Aladin, avec sa lampe merveilleuse n'aurait jamais rien réalisé de plus féerique. Les photographies n'en donnent malheureusement qu'une idée très faible; il faut la compléter en essayant de se représenter, par la pensée, ce que peut être une cathédrale immense et fantastique taillée dans un seul bloc de pierre, artificiellement séparé d'une montagne. Sur les flancs du précipice qu'il a fallu créer pour isoler ce bloc gigantesque, des mains d'artistes appartenant à un monde bien différent du nôtre ont creusé une série de temples qui se perdent dans les flancs de la montagne.
Toutes ces constructions sont recouvertes de statues de dieux, de déesses, de monstres et d'animaux dans toutes les attitudes que l'imagination la plus délirante puisse rêver. Ici, ce sont des divinités effrayantes et farouches, gardées par des géants de pierre qui semblent menacer le visiteur assez hardi pour s'approcher d'elles ; puis des monstres grimaçants; des déesses qui vous tendent les bras avec le plus charmant sourire, des danseuses aux poses lascives, des dieux et des déesses qu'une étreinte amoureuse tient furieusement enlacés. Ce peuple d'idoles qui semblent vieilles comme le monde, d'êtres surnaturels, de bayadères et de sirènes, forme une interminable procession qui se déroule sur les parois des temples et dans les souterrains de la montagne.
Vous montez , descendez, avancez, remontez encore, et partout oii se projette la lueur de votre torche, vous apercevez leurs ombres tantôt souriantes, tantôt menaçantes. On finit par avoir le vertige et par se croire transporté dans le monde des enchantements. Il y a loin des froides et rigides statues de nos cathédrales gothiques à ce peuple de pierre aux formes si vivantes et si vraies qu'on dirait qu'il va s'animer. Ce n'est pas le Taje d'Agra qui vaut à lui seul, comme on l'a prétendu, le voyage de l'Inde, mais bien le temple d'Indra et le Kaïlasa d'Ellora. Fig. 222. — Vieux Delhi. Colonnade de la mosquée du Koutab formée de piliers provenant d'anciens temples hindous.
§ 4. — ARCHITECTURE DE L'INDE MÉRIDIONALE. Les origines de l'architecture hindoue dans le sud de l'Inde nous sont aussi entièrement inconnues que dans le nord de la péninsule. Lorsque ses plus anciennes manifestations apparaissent dans les anciens temples souterrains de Badami, de Mahavellipore, etc., vers le sixième siècle de notre ère, elle est arrivée déjà à un degré de perfection impliquant nécessairement un long passé. De ce passé, enfoui sous la poussière des siècles, nous ne pouvons rien dire. Les grands royaumes de l'Inde méridionale, dont les capitales, telles que Madura, par exemple, étaient connues des écrivains de l'antiquité gréco-latine, possédèrent sans doute des monuments importants ; mais le temps, les luttes intestines, les invasions n'en ont rien laissé ; et, entre les constructions préhistoriques de l'âge de la pierre, qu'on rencontre dans l'Inde comme en Europe, et les merveilleux temples du sixième siècle de notre ère, il y un abîme que nous ne saurions combler.
Ce n'est donc qu'aux monuments relativement modernes et peu nombreux du sixième siècle de notre ère, tels que ceux de Mahavellipore et de Badami (voir p. 425 et suivantes), que nous pouvons faire remonter la primitive architecture du sud de l'Inde; mais entre ces monuments et les pagodes pyramidales dont les premières remontent au dixième siècle, il n'y a aucun édifice intermédiaire, et la chaîne de l'évolution se trouve encore brisée. Pendant cette période d'environ quatre siècles, l'architecture s'est modifiée ; mais si les monuments ont gagné en grandeur, ils n'ont rien gagné en perfection. Les pagodes dont le type initial et fort réduit se retrouve dans les temples de Mahavellipore se sont considérablement agrandies ; les piliers et les colonnes simplement sculptés ont été remplacés par des piliers à formes compliquées , ou figurent des monstres et des cavaliers montés sur des chevaux cabrés, mais l'exécution en est le plus souvent inférieure , sauf peut-être à Bijanagar, à ces sculptures merveilleuses que nous avons rencontrées dans ceux des temples d'Ellora qu'on peut rattacher par leurs formes aux monuments du sud de l'Inde.
Les pagodes du sud de l'Inde présentent entre elles des différen ces notables au point de vue de l'exécution du travail, mais elles semblent avoir été construites sur le même plan, et appartiennent évidemment à la même famille : on y retrouve presque toujours les éléments que nous allons énumérer. Les diverses constructions que comprend une grande pagode sont toujours entourées par une enceinte rectangulaire, ou plusieurs enceintes rectangulaires concentriques , dont chacune présente généralement sur ses quatre faces une porte ayant la forme d'une pyramide tronquée reposant sur un parallélépipède. Cette porte, nommée gopura, atteint parfois 60 mètres de hauteur et est couverte de statues. Ce sont •ces portes pyramidales qui donnent aux pagodes du sud de l'Inde leur physionomie caractéristique.
Au point de vue de leurs dimensions, on peut considérer chacune d'elles comme un véritable temple. On voit souvent plusieurs de ces portes pyramidales se succéder sur une même ligne , et former ainsi une avenue de pyramides. Cette disposition paraît provenir de ce que la première enceinte arrivant à être insuffisante, par Fig. 223. — Vieux Delhi. Tombeau de l'empereur Altamsh, construit en 1235, dans la mosquée du Koutarj. Toutes les sculptures de la salle contenant le tombeau sont taillées dans du grès rouge. La hauteur du sommet de la grande arcade qu'on Toit au-dessus du mihrab est de près de 5 m. Les pierres des arcades étant un peu disjointes il est aisé de voir qu'elles sont construites par assises horizontales, c'est-à-dire à la mode hindoue.
Ce tombeau représente, arec le monument de la planche suivante, ceux où l'architecture hindoue et arabe se sont le mieux combinées. suite de la réputation du temple ou de la générosité de quelque riche donateur, on a ajouté successivement plusieurs enceintes concentriques à la première, de façon à agrandir le temple primitif sans le détruire. Cette disposition, déterminée d'abord par la nécessité d'agrandir le temple, fut imitée plus tard dans les nouvelles pagodes, et on fut amené ainsi à les construire immédiatement avec plusieurs enceintes concentriques. Les enceintes les plus extérieures des grandes pagodes contiennent I des habitations pour les desservants du temple, des bazars, etc., et forment ainsi une véritable ville renfermant quelquefois plusieurs milliers d'habitants.
Dans les cours intérieures de la pagode se trouvent généralement un ou plusieurs mantajpams, vestibules à colonnes précédant un sanctuaire, et analogues au pronaos des temples antiques. Leurs colonnes sont habituellement couvertes de sculptures. Parmi les constructions que contiennent les grandes pagodes, il faut encore citer les choultries ou salles à colonnes. Plusieurs de ces choultries possèdent jusqu'à mille colonnes. On voit également dans l'enceinte de chaque pagode un étang sacré de forme rectangulaire, destiné aux ablutions, et qui a souvent plus de 100 mètres de côté. Le sanctuaire, ou vimana, de la divinité à laquelle est dédiée la pagode se trouve généralement au centre d'une des cours intérieures.
Ces sanctuaires sont des édifices rectangulaires surmontés d'une pyramide, et ayant à peu près l'aspect d'une gopura. Cette pyramide, comme à Tan jore, par exemple (voir p. 441), est quelquefois très haute. Le sanctuaire proprement dit ne reçoit d'autre lumière que celle venant de la porte et est généralement fort petit. Il est d'ailleurs inutile qu'il soit bien grand, puisque les individus des plus hautes castes seuls peuvent y pénétrer. Les gopuras forment les parties essentielles des pagodes du sud de l'Inde. C'est sur elles que les architectes, les statuaires surtout, ont dépensé le plus de travail. Elles sont de leur base à leur sommet couvertes d'innombrables statues , dont la valeur artistique est très inégale : on en rencontre de très belles et de fort laides.
Ces statues sont parfois en pierre, mais le plus souvent en ciment ou en terre cuite. Les colonnes sculptées des mantapams et des sanctuaires sont au contraire presque toujours en granit et d'une seule pièce. Les gopuras rappellent un peu, à première vue, les pylônes qui précèdent les temples égyptiens, mais cette analogie, bien que relevée par des archéologues de grande valeur, me paraît tout à fait superficielle. Il est véritablement impossible de percevoir une ressemblance sérieuse entre les deux genres de constructions. Si on tenait absolument à trouver quelque analogie entre les gopuras et d'autres monuments anciens, il faudrait plutôt la chercher dans ces temples de la Babylonie en forme de pyramide à base carrée, dont parle Strabon, et dont on retrouve un bon exemple existant encore dans l'observatoire de Khorsabad.
Cette forme, du reste, n'est pas spéciale à l'Inde méridionale, car on la retrouve dans l'Inde du Nord , dans le temple de Bouddha-Gaya qui remonte aux premiers siècles de notre ère. Quand on examine avec soin le détail des gopuras, on voit que la façade de chaque étage est formée par la répétition d'un certain nombre de petits pavillons à colonnes surmontés d'un dôme, et entre lesquels se trouvent des statues : ils constituent, à notre avis, l'élément primitif de la gopura. C'est précisément à cet élément primitif que sont réduits les plus anciens temples du sud de l'Inde, ceux de Mahavellipore, par exemple. (Voir p. 433.) Les plus grandes gopuras résultent seulement de la répétition de ce même élément.
Les courtes explications qui précèdent suffiront à faire comprendre l'architecture des pagodes que nos planches représentent (voir p. 441 et suivantes), et qui, bien que construites du dixième au dix-septième siècle, c'est-à-dire pendant une période de sept cents ans, n'offrent pas de différences fondamentales importantes. Nous pouvons dire d'une façon générale que tous les monuments décrits dans ce paragraphe sont, en dehors des temples souterrains, du même style; ils sont tous situés au sud de l'Inde , dans la région qui s'étend du cours de la Kistna à l'extrême pointe de la péninsule. Parmi les plus curieux de ceux que nous avons représentés, nous citerons surtout les pagodes des villes de Bijanagar, Madura et Sriningam.
Cette dernière a près d'un kilomètre de longueur et forme probablement le plus vaste temple du monde. Quant à Bijanagar, on y rencontre des ruines de toute sorte. Cette ville, qui fut pendant longtemps la capitale du sud de l'Inde, fut aussi, à en juger par ses ruines, une des plus grandes capitales du monde. Elle est aujourd'hui déserte et n'a plus pour habitants que des bêtes féroces. Une des impressions les plus vives que j'aie ressenties en visitant les fascinantes merveilles architecturales de l'Inde est celle que j'éprouvai en pénétrant la nuit, par un beau clair de lune, dans les rues, larges comme nos boulevards et bordées des ruines de temples et de palais, de cette cité morte. Les sommets de ses pagodes et de ses palais émergeant des jungles avaient alors un aspect singulièrement fantastique.
La ceinture de rocs énormes entassés qui entoure les ruines imposantes de cette grandiose capitale, et qu'il faut franchir avant d'y pénétrer, rendait le spectacle plus magique encore. Il me semblait que j'entrais dans quelque cité géante, créée par des génies et écrasée par des Titans. Une des pagodes qu'elle contient, celle de Vitoba (voir p. 465 et suivantes), avec ses piliers en granit sculpté, formés chacun d'un seul bloc de pierre, est assurément une des merveilles du monde. Elle appartient à cette catégorie de chefsd'œuvre que l'humanité, occupée à d'autres travaux, ne recommencera plus. J'y ai passé de longues heures, « Parmi les dieux pensifs qui chargent les piliers, « Des assises du temple aux arceaux des coupoles « Surgissant par milliers. »
§ 5. — ARCHITECTURE HINDO-MUSTJLMANE. La multiplicité des royaumes musulmans dans l'Inde à diverses époques eut pour résultat la formation de styles très différents d'une province à l'autre. D'une part, en effet, les conquérants appartenaient à des races diverses ; et de l'autre, les provinces envahies possédaient déjà leur style architectural spécial. De la fusion de ces éléments dissemblables résultèrent des styles différents, qu'il est impossible d'englober sous une dénomination unique. En étudiant les monuments d'Ahmedabad, Delhi, Lahore, Bijapour, etc., on se sent immédiatement en présence d'édifices d'origines fort diverses. Mais l'influence hindoue s'y retrouve presque toujours. Les Musulmans de l'Inde ne réussirent jamais, en effet, comme ceux d'Egypte et d'Espagne, à créer des monuments absolument originaux, tels que la mosquée de Kait Bey au Caire, ou l'Alhambra à Grenade, par exemple.
Dans les monuments musulmans de l'Inde, les éléments étrangers se superposent ou se combinent généralement de la façon la plus heureuse, mais il est toujours facile de reconnaître l'origine de chacun d'eux. Les différences souvent très grandes que les monuments musulmans présentent d'une région à l'autre, proviennent uniquement de la diversité des proportions dans lesquelles se trouvent combinés les divers éléments qui les composent. Trois éléments fondamentaux, l'hindou, l'arabe et le persan, ont contribué à former par leurs combinaisons les styles musulmans de l'Inde. L'élément byzantin s'y observe quelquefois aussi, comme à Bijapour, mais exceptionnellement. Quant aux influences européennes elles ne se manifestent que sous la période mogole, et se bornent d'ailleurs à des procédés d'ornementation accessoires, tels que la méthode d'incrustation des façades de marbres des mosquées en pierres précieuses.
A une époque presque moderne, l'influence italienne apparaît dans les formes extérieures et les détails de décoration de certains monuments, à Luknow et à Tanjore, par exemple; mais les résultats de cette association sont trop rares et d'ailleurs trop au-dessous du médiocre pour mériter une description. Ils ne sont utiles que pour montrer que l'Orient et l'Occident ne peuvent pas plus se combiner dans leur architecture que dans leurs idées. La vue des planches de notre ouvrage montrera, beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire par des descriptions, combien sont variés les effets produits par l'association des éléments architectoniques que nous avons énumérés. Dans les monuments les plus anciens, tels que la mosquée du Koutab, construite à Delhi vers la fin du douzième siècle, les influences arabes dominent ; plus tard ce sont les éléments persans, au moins dans le nord de l'Inde, comme à Lahore.
Dans d'autres régions, à Ahmedabad par exemple, l'élément hindou est prédominant et l'emporte au point que sans l'addition d'arcades, de dômes et de minarets, la presque totalité des monuments de cette dernière ville pourrait être qualifiée d'hindoue. Les plus anciens monuments musulmans de l'Inde, tels que le Koutab à Delhi, la grande mosquée d'Ajmir, sont de la fin du douzième siècle ; les derniers monuments importants sont de la fin du dix-septième. Ils ont donc été édifiés pendant une période de 500 ans. On donne souvent dans les livres anglais le nom de style pathan au style musulman de l'Inde antérieur à la période mogole, du nom des dynasties qui régnèrent alors; mais je ne vois nullement l'utilité de donner un nom spécial à une architecture qui ne diffère de celle des Arabes que par quelques additions hindoues, ainsi qu'on le constate aisément dans le petit nombre de monuments qui nous restent de cette période.
Des noms spéciaux, s'il en était besoin, conviendraient beaucoup mieux à des styles aussi caractéristiques que ceux dont on voit des exemples dans les diverses cités musulmanes, Ahmedabad, Bijapour, Gaur, etc. Le nom de style mogol mérite au contraire d'être conservé. On désigne ainsi les monuments construits pendant la domination des empereurs mogols. Les premiers édifices de cette période ne remontent guère qu'au milieu du seizième siècle et sont dus à l'empereur Akbar. Ils furent continués sous ses successeurs Jehangir, Shah Jehan et Aurengzeb, c'est-à-dire jusqu'à la fin du dix-septième siècle. On les rencontre surtout à Agra et à Delhi. Leur évidente parenté dans ces deux villes ne doit pas faire croire cependant que tous les monuments musulmans de l'Inde de cette période sont bâtis dans le même Fig. 'lil. — Bijapour.
Tombe d'Ibrahim Rozak (fin du seizième siècle). Détail de la colonnade entourant le tombeau. {Hauteur des piliers jusqu'à l'entablement : 5ln40.) style. Nos planches fourniront facilement la preuve du contraire. Bien que les monuments de style mogol ne forment qu'une faible partie des monuments musulmans de l'Inde , ce sont pourtant à peu près les seuls qui soient connus en Europe. On se l'explique aisément d'ailleurs, en songeant que les plus importants sont situés dans deux villes célèbres visitées depuis longtemps par les Européens, et que leur grande magnificence frappe beaucoup les yeux ; mais, au point de vue artistique, ils sont loin d'être sans rivaux. Le style que les Mogols apportèrent avec eux dans l'Inde était, de même que leur religion, d'origine arabe, mais modifié comme elle par son passage à travers la Perse.
Cent ans avant Baber, Timur construisait à Samarcand (1393-1404) des monuments où l'influence persane dominait. C'est de la Perse que proviennent les dômes bulbeux, spéciaux aux Mogols , les revêtements de faïences émaillées, si communs à Lahore, la forme pointue des arcades, les portes gigantesques surmontées d'un demi-dôme. Désireux, comme nous l'avons vu, de fusionner Hindous et Musulmans en un seul peuple, Akbar et Jehangir firent tous leurs efforts pour combiner leurs deux architectures. Beaucoup de monuments de cette époque, ceux de Futtehpore-Sikri, par exemple, sont bien plus hindous que musulmans. Plus tard, sous Shah Jehan (1628-1658), auquel appartiennent les plus riches monuments de la période mogole, cet esprit de tolérance disparaît, et l'influence des Hindous ne se montre plus que dans certains détails.
Les ornementations en relief, si chères aux artistes de l'Inde, sont supprimées. Le Taje n'en contient pas : toute son ornementation extérieure est formée uniquement de maigres mosaïques. L'emploi d'arcades dentelées, de dômes bulbeux, d'incrustations de pierres précieuses sur marbre blanc , et quelquefois le revêtement des mosquées en briques émaillées, forment les éléments dominants du style mogol à l'époque de Shah Jehan. Le style dû à l'influence des Mogols disparut graduellement avec eux. Il ne se fait plus guère aujourd'hui de constructions importantes dans ce style, alors que le style hindou se maintient toujours, et que les autres styles musulmans persistent dans les royaumes musulmans qui ont conservé quelque pouvoir, l'empire du Nizam, par exemple.
La courte esquisse qui précède suffira à justifier la classification que nous avons adoptée pour les monuments musulmans de l'Inde. Ils doivent être étudiés contrée par contrée ; et comme dans chaque région tous les monuments importants se trouvent concentrés dans la capitale, ce sont les monuments des grandes villes qui peuvent servir de types. Les expressions : architecture de Lahore, de Bijapour, etc., désignent en réalité l'architecture des contrées dont ces capitales furent le centre, contrées aussi vastes souvent que nos empires européens. L'influence musulmane s'est manifestée à peu près partout dans l'Inde : je l'ai retrouvée jusque dans les monuments du Népal , où pourtant les Musulmans ne pénétrèrent jamais.
On la constate également dans le sud de l'Inde, qui possède non seulement des mosquées construites par les Musulmans , mais encore des palais musulmans, celui de Madura, par exemple, construits par des CIVILISATIONS DE L'iXDE. fia Fig. 228. Bijapour. Détails d'ornementation de la mosquée située devant le mausolée précédent. La mosquée et le mausolée forment un des plus remarquables édifices de Bijapour. Une inscription persane assure que « le ciel a été étonné par la splendeur de sa construction. » Hindous. Cette influence est parfois tellement marquée qu'on croirait, au premier abord, que ces derniers monuments ont été réellement édifiés par des Musulmans. Prenant pour base les indications qui précèdent, il est possible de répartir dans les trois classes suivantes les monuments musulmans dont l'Inde est couverte : A.
Architecture musulmane antérieure à la 'période mogole (anciens monuments de Delhi, monuments d'Ajmir, Bijapour, Golconde , etc.). (Pages 517 et suivantes.) B. Architecture de la période mogole (monuments d'Agra, Delhi, Lahore , etc.). (Pages 557 et suivantes.) C. Architecture révélant V influence musulmane dans diverses régions de l'Inde ou la plupart des monuments sont hindous (monuments musulmans de Gwalior, Mahoba, Khajurao, Madura, etc.). (P. 493 et 495.) Les monuments musulmans de l'Inde sont trop nombreux, leurs types trop différents d'une époque à l'autre ou d'une ville à l'autre, pour que leur description soit possible dans les limites étroites dont nous disposons. Les plus importants sont représentés d'ailleurs dans ce volume, et je ne puis que renvoyer à notre ouvrage Y Inde monumentale les personnes curieuses d'étudier en détail chacun d'eux.
C'est parmi ces monuments que se trouve la Tour du Koutab, la porte d'Aladin, le mausolée d' Akbar, le Fort d'Agra, les ruines de Futtehpore, le palais des rois mogols à Delhi, monuments que leur situation dans de grandes villes rend d'un abord facile et qui, pour cette raison, possèdent depuis longtemps une grande célébrité en Europe.
§ 6. — ARCHITECTURE HINDO-THIBÉTAINE. Le Népal est, comme on le sait, un État compris entre des chaînes parallèles de l'Himalaya séparant l'Inde du Thibet. Son isolement et son indépendance lui ont permis de conserver intacts d'anciens usages. Son architecture, qui n'avait pu être étudiée encore, est extrêmement intéressante à observer. On y voit distinctement, sur beaucoup de monuments, la combinaison des éléments hindous et chinois; mais, sur d'autres, la fusion est si intime qu'on se croirait volontiers en présence d'un style nouveau spécial. Fig. 229. — Bijapour. Le Mehturi Mabal (seizième siècle). {Hauteur du minaret : environ 20m.) Les temples du Népal sont extrêmement nombreux. Il en existe certainement plus de deux mille.
Leurs styles se rattachent à trois types essentiellement différents que nous allons décrire. Le premier de ces types, par ordre d'ancienneté, est formé par de grandes constructions hémisphériques bâties en terre et briques, analogues aux topes de l'Inde centrale, celui de Sanchi notamment; mais elles ne sont pas entourées, comme ces derniers, d'une balustrade de pierre chargée de sculptures ; cette balustrade est remplacée par une petite plinthe circulaire entourant la base du monument et appliquée contre lui. À chacun des quatre points cardinaux se trouve un petit sanctuaire formé par une niche contenant des statues. L'hémisphère est surmonté d'une tour carrée, couronnée elle-même par une pyramide ou un cône.
Autour du temple se trouve un nombre variable de petits édifices religieux, sanctuaires, statues, etc. Cette classe de temples est exclusivement consacrée au culte bouddhique; mais, au Népal, le brahmanisme et le bouddhisme sont tellement mélangés , que les emblèmes des deux cultes se rencontrent indifféremment dans tous les temples, quelle que soit la religion à laquelle ils sont consacrés. Dans les temples bouddhiques, les statues représentées le plus souvent sont Bouddha, ses incarnations antérieures, et la Trinité bouddhique (Bouddha, Dharma, Sanga), mais les dieux brahmaniques, Vishnou, Ganésa, etc., y figurent également. C'est en voyant au Népal comment le bouddhisme arrive à se fondre graduellement avec le brahmanisme, que nous avons compris que le même phénomène dut se passer, vers le septième siècle de notre ère, dans le reste de l'Inde.
La catégorie de monuments que nous venons de décrire est la plus ancienne, mais non la plus nombreuse : l'immense majorité des temples népalais est constituée par des édifices en briques et bois, bâtis d'après un type absolument caractéristique, beaucoup plus thibétain et chinois qu'hindou. Ils comprennent plusieurs étages rectangulaires en retrait l'un sur l'autre, couverts chacun d'un toit. Chaque toit est légèrement relevé à ses angles, comme dans les édifices chinois, et orné d'innombrables clochettes. L'ensemble du monument présente ainsi une forme pyramidale caractéristique. La partie du toit qui se projette en avant est reliée au reste de l'édifice par des poutres de bois couvertes de sculptures.
Chaque temple est entouré d'une vérandali supportée par des piliers de bois finement sculptés. Tout l'édifice est placé sur un soubassement en pierre à plusieurs étages également en retrait l'un sur l'autre. Sur une de ses faces se trouve un escalier donnant accès au temple. Cet escalier est garni sur Fig. 230. — Bijapour. Mausolée du sultan Mahmoud (commencement du dix-septième siècle). Ce mausolée, un des plus gigantesques monuments du monde, est beaucoup plus remarquable par ses énormes dimensions que par la beauté de son ornementation. Il a la forme d'un carré de 60 m. de côté, flanqué de quatre minarets et recouvert d'an dôme de 38 m. do largeur s'élevant à 60 m. au dessus du sol, c'est-à-dire plus haut que la mosquée de Sainte-Sophie, à Constantinople. chacun de ses côtés de statues représentant des monstres, des divinités ou des hommes.
La troisième catégorie des temples du Népal comprend des monuments en pierre absolument différents, par leur forme, de ceux qui précèdent. Ils présentent un cachet d'originalité évidente. L'influence chinoise y est presque nulle, l'influence hindoue sensible, mais pas assez cependant pour leur ôter leur cachet spécial. Ce sont les seuls dans lesquels on puisse observer quelquefois des traces d'influence musulmane par la présence accidentelle de dômes. Il est impossible, comme on le verra par nos gravures, de rattacher ces derniers temples à un type unique. Leur seul caractère commun est d'être construits sur des soubassements en pierre à plusieurs étages, dont l'escalier est, comme dans les temples précédents, flanqué d'animaux ou de personnages.
Les temples en pierre ne présentent, dans leur construction, rien qui rappelle l'aspect un peu barbare des temples en briques à toits superposés, dont nous avons parlé plus haut. Celui qui se trouve en face du palais du roi, à Patan (voir p. 619); peut être rangé par sa forme parmi les plus remarquables monuments de l'Inde. Ses étages en retrait l'un sur l'autre — ce qui semble le principe dominant de l'architecture du Népal — sont ornés de pavillons de l'aspect le plus gracieux, et ce n'est guère que dans la pyramide à faces curvilignes qui surmonte l'édifice que l'influence de l'architecture hindoue du nord de l'Inde se manifeste. Il serait fort difficile de déterminer, même d'une façon approximative, l'âge des divers temples du Népal.
D'une façon générale, on peut dire des topes hémisphériques, qu'ils sont très anciens, c'est-à-dire contemporains sans doute du second siècle de notre ère ; et des pagodes en briques et bois qu'elles sont relativement modernes , c'est-àdire postérieures au quinzième siècle ; mais l'âge des édifices qui pourraient occuper une place intermédiaire, en admettant qu'il en existe, ce qui me paraît extrêmement douteux, reste indéterminé. Temples, maisons, palais des grandes villes du Népal, sont couverts de sculptures et de peintures aux tons éclatants. Les portes des palais sont formées de lames de bronze finement ciselées. Devant elles s'élèvent des monolithes surmontés de statues. Tous ces monuments sont le plus souvent concentrés dans un très petit espace et forment un ensemble des plus pittoresques.
J'ai eu occasion, dans le cours de mes voyages, de visiter les plus célèbres cités de l'Orient, et je dois dire que je n'en ai trouvé aucune produisant autant d'impression que certaines villes du Népal, Patan, notamment. Les détails sont parfois barbares , bien que les sculptures des colonnes soient à l'abri des critiques de l'artiste le plus exigeant; mais, l'ensemble a, je le répète, un cachet d'originalité fantastique très frappant. On trouvera représentés dans cet ouvrage les plus célèbres monuments du Népal, ceux de Katmandou, Bhatgaon, Patan, Pashpatti, etc. (voir pages 617 et suivantes), exécutées d'après nos photographies. Fig. 231. — Bijapour. Kuines du palais des sept étages (commencement du dix-septième siècle).
§ 7. — ARCHITECTURE HINDOUE MODERNE. Depuis l'achèvement de la conquête anglaise, c'est-à-dire depuis un siècle à peine, l'architecture, de même d'ailleurs que la plupart des arts hindous, a décliné de la façon la plus rapide. Deux causes ont contribué à cette prompte décadence : la première résulte de la pauvreté croissante des princes et seigneurs indigènes. Dépouillés pour la plupart de leurs revenus, il leur a fallu renoncer à construire ces temples et ces palais merveilleux qui représentent d'immenses fortunes, mais forment souvent le plus précieux trésor d'un pays. Un petit nombre d'entre eux, assez riches encore pour pouvoir élever des palais, s'imaginent que l'écrasante supériorité que les Européens possèdent dans les armes ils doivent aussi la posséder dans les arts , et croient faire preuve de goût en copiant pour leurs palais les affreuses bâtisses que les Anglais construisent pour leurs services publics.
C'est ainsi, par exemple, que l'un des plus puissants souverains indigènes, le Rajah de Gwalior, bien qu'ayant sous les yeux un des plus beaux édifices de l'Inde, s'est fait élever un palais calqué sur un des plus vilains monuments de Londres. Le souverain qui règne à Indore s'est fait également construire un palais à l'européenne, qui constitue une des plus laides choses que j'aie eu occasion d'observer dans l'Inde, mais qu'il considère certainement comme le plus bel ornement de sa capitale. Les riches particuliers imitent naturellement cet exemple, s'imaginent faire ainsi preuve d'un haut degré de civilisation et s'élever beaucoup au-dessus de leurs compatriotes. Ils font maintenant construire leurs maisons dans un style européen bâtard, mélangé d'ornementations musulmanes qui s'y adaptent fort mal.
Il devait résulter naturellement d'un tel état de choses une décadence rapide et complète de l'architecture hindoue ; cet art, ne se perpétuant dans l'Inde que par la tradition, disparaît aussitôt qu'il n'a plus occasion de s'exercer et il n'est pas besoin d'être prophète pour prédire que, dans deux ou trois générations au plus , il n'y aura plus dans l'Inde un artiste capable de reproduire un de ces anciens monuments dont elle est couverte encore, mais dont les ruines disparaissent aujourd'hui. Cette décadence de l'art hindou est due simplement aux causes que je viens de mentionner, et je n'en connais pas d'autres. Les derniers mo rmments hindous édifiés dans l'Inde avant que l'influence anglaise fût devenue prépondérante, montrent que l'architecture n'était nullement en décadence.
Fig. 232. — Gaur. Milirab de la mosquée Adinali (quatorzième siècle). Gaur est comme Bijanagar,Khajurao et Bijapour, une ancienne capitale abandonnée. Ses monuments sont aujourd'hui entièrement envahis par les jungles. Il en reste fort peu présentant quelque importance. Les deux fragments que nous donnons ici ont été exécutés d'après des photographies de M. Henry Earenshaw. Afin de permettre au lecteur de se rendre compte de la valeur des derniers monuments de l'Inde, j'ai reproduit dans cet ouvrage plusieurs édifices élevés depuis un siècle. Les plus remarquables sont le temple CIVILISATIONS DE L'INDE. de Durga à Bénarès, le temple d'Or à Amritsir, le temple d'Huttising, à Ahmedabad. Ils sont de styles fort différents, mais présentent, le premier et le dernier surtout, une perfection de travail qui serait difficilement surpassée en Europe.
Le plus récent, celui d'Huttising, à Ahmedabad, a quarante ans déjà d'existence, etje ne suis pas bien convaincu qu'on trouverait aisément encore dans l'Inde des artistes capables de le recommencer. Ici se termine ce que nous avions à dire de l'architecture de l'Inde. J'ai dû, faute de place, résumer bien brièvement mes explorations dans un monde de temples et de palais fantastiques, évocation splendide d'un âge évanoui. Ce peuple de dieux, de monstres, de déesses aux formes gracieuses, menaçantes ou terribles qui remplit les ténébreuses profondeurs des pagodes, ces épopées gigantesques de rois et de héros, qui se déroulent dans de mystérieux sanctuaires, sont les derniers témoins d'un passé que nous ne pourrions reconstituer sans eux.
Fig. 233. — Gaur. Détails de sculpture de la mosquée d'Or (xvie siècle).
Livre cinquième — Les œuvres des civilisations de l’Inde. Chapitre III — Les sciences et les arts
§ 1. — LA SCIENCE HINDOUE. Le lecteur ne doit pas s'attendre à trouver ici, comme dans l'ouvrage que nous avons consacré à la civilisation des Arabes, plusieurs chapitres relatifs à l'état des sciences. Les Arabes ayant transmis aux universités européennes le trésor des sciences accumulées par le vieux monde grécolatin, et ce trésor ayant été considérablement accru par eux, il y avait un intérêt manifeste à étudier l'état des connaissances scientifiques chez ce peuple pendant la durée de son empire. Un tel intérêt ne saurait exister pour les Hindous. Contrairement à d'anciennes opinions, bien oubliées maintenant, nous savons aujourd'hui que toutes leurs connaissances scientifiques ont été empruntées par eux aux peuples avec lesquels ils étaient en relation et qu'ils n'ont pas su les faire progresser.
Étudier l'état des sciences chez les Hindous, à une époque quelconque, serait donc simplement faire l'histoire scientifique des peuples avec lesquels ils étaient en contact, ce qui sortirait du cadre de cet ouvrage. Ce que nous avons dit ailleurs de la constitution mentale des Hindous nous explique aisément qu'ils n'aient jamais fait faire de progrès sérieux aux sciences étrangères venues jusqu'à eux. L'esprit hindou, si subtil dans la philosophie, si ingénieux dans les arts, est dépourvu de la précision et du jugement indispensables pour aborder utilement l'étude des sciences. Dans toutes les connaissances scientifiques proprement dites, il s'est toujours montré très faible. Il s'assimile assez aisément les résultats acquis par d'autres, mais sans pouvoir aller plus loin.
Les deux peuples auxquels les Hindous paraissent avoir emprunté toutes leurs connaissances scientifiques sont les Grecs et les Arabes. Nous ignorons comment la science grecque se propagea dans l'Inde, mais les monuments du nord-ouest de la péninsule, que nous avons étudiés ailleurs , suffisent à prouver que les Hindous furent en relations permanentes avec les Grecs de la Bactriane; il est probable que la transmission se fit par cette voie. Les plus anciens ouvrages d'astronoFig. 234. — Golconde. Vue d'ensemble d'une partie des tombes royales. Golconde, ancienne capitale d'un grand empire, n'est pins aujourd'hui qu'un misérable petit village dominé par une fortereFse à demi ruinée : Nous avons donné (page 55) une vue prise du sommet de cette forteresse.
Cette planche et les suivantes représentent les mausolées des anciens rois de Golconde. Ils ont été restaurés par les soins du Xizam et forment un choix de types intéressants de l'architecture musulmane au centre de l'Inde depuis le milieu du seizième siècle. 4 mie hindous, tels que ceux de Varâhamira, qui vivait au sixième siècle, à Ojein, emploient d'ailleurs fréquemment des termes grecs et se réièrent aux Grecs. Pour la transmission par les Arabes, il est plus facile de préciser exactement comment elle se fit. Ainsi que nous l'avons dit dans un précédent chapitre, les Arabes, longtemps avant notre ère, étaient en relations commerciales régulières avec l'Inde ; ce fut par leur intermédiaire que l'Orient et l'Occident communiquèrent pendant l'antiquité classique.
Lorsque, beaucoup plus tard, le vieux monde fut conquis par les successeurs de Mahomet, les relations entre les deux peuples continuèrent, et nous savons, par les récits d'écrivains arabes, qu'à la cour des khalifes de Bagdad se trouvaient plusieurs savants hindous. Lorsque, plus tard encore, les Musulmans , héritiers plus ou moins directs des khalifes, conquirent l'Inde, ils furent suivis de savants qui continuèrent à répandre dans cette contrée les connaissances de l'Occident. C'est ainsi, par exemple, que le célèbre Albirouni, l'ami de Mahmoud de Ghazni, premier conquérant de l'Inde, voyagea dans la péninsule au onzième siècle et y propagea les sciences arabes, fort développées à cette époque , puisqu'elles se composaient non seulement de toutes les connaissances léguées par le vieux monde occidental, mais encore des découvertes que les Arabes y avaient ajoutées.
A partir du onzième siècle de notre ère, la science hindoue n'est plus que la science arabe. Les ouvrages de science hindoue, depuis les livres de mathématiques d'Arya- i bliata, aU Cinquième Siècle Fig. 235. - Golconde. Vue d'ensemble d'un mausolée royal. de notre ère, et ceux du célèbre Brahmagupta au septième, jusqu'à nos jours, ne sont donc, nous le répétons, que l'exposé des connaissances scientifiques venues dans l'Inde par les voies que nous avons indiquées. Les principaux de ces ouvrages sont bien connus aujourd'hui, et nous voyons par eux que leurs auteurs n'ont réalisé dans aucune science de progrès importants. Les idées qui eurent cours pendant quelque temps sur l'ancienneté et la précision de l'astronomie hindoue ont été abandonnées à la suite de tudes plus complètes, et ne méritent pas detre discutées aujourd'hui.
Les données scientifiques nouvelles qu'on peut très exceptionnellement découvrir dans les livres hindous ne se manifestent que sous forme de vagues aperçus sans démonstration : c'est ainsi que l'astronome Aryabhata énonce au cinquième siècle , en quelques lignes, la rotation diurne de la terre sur son axe, mais sans en donner aucune preuve. Bhâskara Achârya semble avoir eu, au douzième siècle, une vague idée des principes du calcul infinitésimal, mais il n'en tire aucun parti. Nous voyons par ce qui précède qu'il faut refuser aux Hindous, en général , toute espèce d'originalité, dans les sciences. Ne pouvant rien leur attribuer de personnel, nous trouverions peu intéressant de parler d'ouvrages scientifiques où l'on ne rencontre rien qui ne figure déjà dans les livres grecs et arabes.
La faiblesse des anciens Hindous dans les sciences théoriques ne les empêcha pas d'ailleurs d'avoir des connaissances pratiques assez avancées. On peut en juger par l'état de leur ancienne architecture et de leurs arts industriels. Ils connaissaient le verre, la teinture, la distillation, l'art d'extraire les métaux, de fabriquer l'acier, de préparer quelques sels métalliques. Mais ces connaissances pratiques, filles de l'expérience et dont plus d'une était sans doute d'ailleurs d'importation étrangère, restèrent toujours chez eux indépendantes de toute théorie, de tous principes généraux, et ne méritent pas, par conséquent, le nom de science. L'expérience peut parfaitement apprendre à un enfant à se servir d'un bâton pour déplacer une pierre, d'une paire de rames pour manœuvrer un bateau, et d'une poulie pour soulever un fardeau; mais il ne s'élève à la connaissance scientifique que lorsqu'il est arrivé à comprendre que le bâton, la rame et la poulie sont des applications d'un même principe.
Les jugements sévères, mais , croyons-nous, équitables, que nous avons portés sur la science et la littérature des Hindous, sont bien différents de ceux que nous avons portés sur leur architecture , et de ceux que nous formulerons bientôt sur leurs autres arts. Le lecteur un peu familier avec la psychologie des individus et des peuples ne saurait s'en étonner. Il n'y a guère que dans les livres d'histoire et dans l'opinion des foules que l'on puisse voir un peuple présenter une supériorité universelle dans toutes les branches des connaissances humaines. Une observation un peu attentive montre combien de tels jugements sont erronés. Un peuple, comme un individu, peut , suivant sa constitution mentale, être très supérieur dans une branche du savoir humain et tout à fait inférieur dans les autres.
Il n'est aucune supériorité Fig. 236. — Golconde. Détails d'ornementation de !a façade d'un mausolée royal. qui les implique toutes, et il en est bien peu dans l'ordre intellectuel entre lesquelles il soit possible d'établir une hiérarchie. Je vois bien en quoi un mammifère est supérieur à un poisson, parce que je vois clairement que le système nerveux du premier est plus développé que celui du second ; mais si je compare entre elles des supériorités telles que celles de Phidias et de Newton, de Descartes et de César, je ne vois aucun moyen de démontrer quelle est celle qui l'emporte. La supériorité artistique est tout à fait indépendante de la supériorité scientifique et est même généralement assez incompatible avec elle.
Elle implique en effet des habitudes de penser et de sentir, des modes de conception de la vie et LES CIVILISATIONS DE L'INDE des choses tout à fait différents. Ces deux supériorités se rencontrent donc fort rarement chez un seul peuple. Le savant analyse les phénomènes et tâche de voir les choses telles qu'elles sont, sans nul souci de leur beauté ou de leur laideur. L'artiste et le poète tâchent au contraire de les embellir, et leur tendance naturelle, tendance sans laquelle ils ne seraient ni artiste ni poète, est de nous les montrer comme elles ne sont pas, ou tout au moins comme elles sont fort rarement. Aucun peuple n'est parvenu assurément au développement scientifique des Européens du dix-neuvième siècle, mais il n'est pas douteux cependant que beaucoup, sans même parler des Grecs, ont atteint autrefois un niveau artistique très supérieur au nôtre.
L'âge de la vapeur et de l'électricité ne saurait être en même temps l'âge où les arts arrivent à leur apogée. Il ne faut donc tirer de ce qui précède aucune conclusion à l'avantage ou au désavantage des Hindous. Ce n'est pas uniquement d'après leur supériorité dans les arts, ou d'après leur infériorité dans les sciences qu'on peut les juger.
§ 2. — LES ARTS HINDOUS. Dans notre précédent ouvrage sur la Civilisation des Arabes, nous avons consacré plusieurs pages à faire ressortir l'importance qu'on doit attacher aux oeuvres d'art pour reconstituer la civilisation d'une époque. Nous avons montré que l'artiste et l'écrivain ne font que traduire sous une forme visible les sentiments, les besoins, les croyances de l'époque où ils vivent, et les expriment à ce point que les meilleures pages d'histoire sont, en réalité, les œuvres littéraires et artistiques que chaque âge a laissées. Nous avons fait voir que la liberté de l'artiste et de l'écrivain n'est qu'apparente, qu'ils sont enfermés, en réalité, dans un réseau d'influences, d'idées et de croyances dont l'ensemble constitue ce que l'on pourrait nommer l'âme d'une époque, âme dont la voix est trop puissante pour que les plus indépendants puissent se soustraire à son inconsciente mais inévitable influence.
Chaque âge a sa littérature et ses arts, parce que chaque âge a ses besoins et ses croyances, que la littérature et les arts traduisent dans leur langage. Nous avons montré également que c'est parce que les arts d'une race correspondent, comme ses institutions, à une constitution mentale déterminée, qu'il est impossible à un peuple d'adopter les arts d'un autre sans les transformer. La transformation subie par l'architecture arabe, non seulement dans l'Inde, mais encore dans les divers pays conquis par les Musulmans, est le meilleur exemple que l'on puisse citer de ces adaptations. Recherchant ensuite ce qui constitue le tempérament artistique d'une race, nous avons vu qu'il consiste dans la rapidité avec laquelle cette race imprime un cachet personnel aux arts antérieurs , qu'elle commence toujours à adopter aussitôt qu'elle débute ellemême dans la civilisation.
Certains peuples empruntent de divers côtés ce qui s'adapte à leurs besoins, mais n'y ajoutent rien ; d'autres combinent les éléments d'origine étrangère à ce qui provient de leur fonds propre, et impriment à cet ensemble un cachet personnel tellement prononcé qu'il faut une science avancée pour découvrir ces éléments étrangers. Ainsi ont procédé les Grecs lorsqu'ils ont emprunté aux Assyriens et aux Egyptiens leurs arts ; ainsi ont également procédé les Arabes lorsqu'ils se sont assimilé la civilisation gréco-latine. Ainsi n'ont pu agir les Turcs et d'autres races privées de génie artistique. Que l'on compare les plus anciennes mosquées du Caire, telle que celle d'Amrou avec l'une des dernières construites, celle de Kaït Bey, par exemple, et l'on verra immédiateCIVILISATIOXS DE L'IXDE. ment comment un peuple doué de sentiment artistique arrive à transformer entièrement les arts qu'il emprunte à un autre.
Que, d'autre part, l'on compare entre elles les mosquées construites par les Turcs à Constantinople, toutes copiées servilement sur le monument byzantin de Sainte-Sophie, puis surchargées de quelques éléments étrangers, et l'on comprendra que de telles transformations sont au contraire impossibles à certains peuples. Nous avons vu que l'Inde avait été envahie par les conquérants les plus divers ; nous devons donc nous attendre à trouver des influences étrangères nombreuses dans ses arts ; mais le génie du peuple hindou est tellement spécial, que, quelle que soit la chose empruntée par lui à un autre peuple , elle devient rapidement entre ses mains absolument hindoue. Même dans l'architecture, où il est pourtant difficile de dissimuler les emprunts, son génie particulier apparaît visiblement.
Une colonne grecque copiée par un architecte hindou n'est bientôt plus une colonne grecque, mais une colonne hindoue. Mettez dans les mains d'un artiste hindou un objet européen quelconque, il en adoptera peutêtre la forme générale, mais en exagérant certaines parties et en multipliant les motifs d'ornementation, au point de le dépouiller entièrement de son caractère occidental. Les emprunts faits par les Hindous ont été, comme nous l'avons vu, très restreints, ou au moins très localisés, dans l'architecture ; ils ont été beaucoup plus importants, au contraire, dans les autres arts ; mais sous les transformations qu'ils ont subies, ils sont bientôt devenus presque méconnaissables. Le principe général de l'ornementation hindoue est caractérisé par une exagération débordante , une multiplication de détails qui sont précisément le trait dominant de ce peuple dans ses œuvres littéraires, religieuses et philosophiques.
C'est surtout en étudiant les arts hindous qu'on comprend à quel point les œuvres plastiques d'une race sont en rapport avec sa constitution mentale et forment le plus clair des langages pour qui sait les interpréter. A vrai dire, si les Hindous avaient , comme les Assyriens, entièrement disparu de l'histoire, les bas-reliefs de leurs temples, leurs œuvres d'art, leurs statues nous en diraient à The text on this page is estimated to be only 29.30% accurate LES SCIENCES ET LES ARTS. 555 peu près autant de leur passé que nous en savons aujourd'hui. Nous Fig. 238. — Hyderabad. Le Char uiinar et la Grande rue. Hyderabad a trois siècles à peine d'existence. Elle est cependant la ville de l'Inde qui possède au plus haut degré le cachet d'une ancienne cité musulmane du moyen fige.
Son monument le plus remarquable est celui que représente cette planche. Construit au commencement du dix-septième siècle, il est situé dans ou plutôt au-dessus de la plus grande rue de la ville. Ses vastes arcades forment une sorte d'arc de triomphe construit de façon à permettre de jouir de la perspective de toute la rue. La grande arcade a 15 mètres de hauteur les minarets 56 mètres. avons montré comment la simple étude des statues et des temples nous fournit une histoire du bouddhisme bien autrement exacte que celle que nous présentent les livres. Pendant des milliers d'années, l'Inde a été le plus riche pays du monde, et les arts, quelles que fussent les révolutions qui l'agitèrent, y furent constamment prospères.
Depuis les temps les plus reculés de l'histoire, tous les peuples ont recherché ses objets d'art, ses bijoux, ses étoffes ; et l'on peut dire que, pendant des milliers d'années, l'Inde a drainé l'argent de l'univers. Les révolutions, les changements de dynasties déplaçaient de temps en temps les fortunes, mais elles restaient toujours dans la péninsule, et ceux dans les mains desquels elles tombaient continuaient à en user comme leurs prédécesseurs, pour élever des temples, des palais, s'entourer d'objets précieux et encourager de tout leur pouvoir les arts qui constituaient une des plus riches ressources du pays. Dans notre chapitre consacré à l'histoire des premières invasions musulmanes, nous avons vu quelle était l'étonnante richesse de l'Inde, et à quel point la vue de cette richesse frappa les vainqueurs.
La plus opulente contrée de l'univers en est devenue aujourd'hui la plus pauvre. Soumise depuis un siècle à un drainage en sens inverse, elle est épuisée entièrement. Ce n'est plus elle qui répand ses produits dans le inonde entier ; ce sont les manufactures de Birmingham, Manchester, etc., qui lui envoient leurs marchandises de pacotille. Impuissant à lutter contre la force industrielle des machines européennes, l'Hindou renonce de plus en plus aujourd'hui à ses arts séculaires, et s'engage comme domestique ou comme agriculteur. Nous avons montré que l'architecture disparaît depuis que la conquête anglaise s'est affermie. Malgré les encouragements de quelques esprits éclairés, il en sera bientôt ainsi de la plupart des arts.
Les grands seigneurs indigènes deviennent chaque jour trop pauvres pour les encourager, et d'ailleurs ils croient faire la cour aux maîtres actuels de l'Inde en s'entourant de produits britanniques. Ce n'est pas sans stupéfaction que le visiteur européen, reçu dans de riches palais hindous, tels, par exemple, que celui du Maharana d'Odeypour, y contemple, à côté de merveilles artistiques indigènes, d'affreux bibelots sortis des bazars anglais à vil prix. Quittant maintenant ces généralités nécessaires à l'intelligence des arts hindous , nous allons examiner sommairement les plus importants d'entre eux. Peinture et sculpture. — Aucun peuple n'a employé davantage la sculpture comme motif d'ornementation que les Hindous.
C'est par milliers que les statues, les bas-reliefs couvrent leurs temples, remplisFig. 239. — Agra. Façade du Palais Rouge dans le fort. Avec cette planche coinniancent les monuments de la période mogole, c'ost-à-dirc les monuments de l'Inde musulmane depuis le seizième siècle. Le Palais llouge dont la construction est attribuée par quelques auteurs à l'empereur Jehanguir aurait été l>âti suivant Cunningliam plus d'un siècle plus tôt. Il paraît être le plus ancien des monuments mogols d'Agra. Il a été évidemment construit d'après des types hin.lous bien antérieurs. Il ne diffère guère de ces derniers que par l'addition d'arcades persanes. sent leurs sanctuaires ; et cependant, quand on parcourt les livres relatifs aux arts hindous, on est bientôt frappé de l'absence presque complète de documents relatifs à la statuaire.
Fergusson a depuis longtemps signalé cette lacune ; mais il ne paraît guère qu'on se soit soucié de la combler. Ce n'est pas avec les esquisses ou les mauvaises lithographies qui figurent dans certains ouvrages sur la mythologie hindoue qu'il est possible de se faire une idée quelconque de la statuaire. Il semble vraiment que les auteurs de ces travaux aient pris à tâche de choisir les plus détestables spécimens. C'est grâce à ces malheureuses reproductions que s'est formé le préjugé, général aujourd'hui en Europe, que la statuaire hindoue est un art tout à fait inférieur. J'ai l'espoir que les nombreuses reproductions de statues contenues dans ce livre , et qui n'avaient figuré dans aucun autre ouvrage, prouveront que cette opinion est tout à fait erronée.
J'ai trouvé à Bhuwaneswar, Sanchi , Ellora, Ajunta, Badami, Khajurao, Kombakonum, etc., à côté d'œuvres évidemment inférieures, des œuvres au contraire fort remarquables et que ne désavoueraient certainement pas des artistes européens. Les bas-reliefs d'Udaygiri, Bharhut, Sanchi, Mahavellipore, représentés dans cet ouvrage, seraient considérés dans tous les pays comme des œuvres tout à fait supérieures. Au point de vue anatomique ces statues laissent souvent à désirer ; et l'on y trouve des preuves de ces tendances à l'exagération si chères à l'Hindou. Les seins et les hanches des femmes ont un développement qu'on n'observe pas dans la nature ; les dieux à quatre bras choquent également nos idées européennes ; mais la plupart de ces figures ont au moins le mérite d'une vie étonnante.
Elles sont loin de présenter cet aspect morne et rigide de nos statues du moyen-âge ou de la plupart des œuvres égyptiennes. Ce monde de dieux, de déesses, de héros, qui remplit les temples présente les formes les plus vivantes et les plus variées ; on croirait à chaque instant qu'ils vont descendre de leur piédestal pour s'avancer vers le visiteur. Le ciseau grec est sans doute infiniment plus correct, mais souvent aussi plus froid. Il serait assez inutile de discuter longuement sur des statues. Une représentation exacte remplace fort avantageusement, à mon sens, les dissertations si chères aux critiques d'art. Nos photogravures, permettront au lecteur de se former par lui-même une opinion exacte. * En examinant les reproductions de statues contenues dans cet ouvrage, et voyant la date placée sous chacune d'elles, on remarquera sans doute que le plus ou moins de valeur des sculptures ne suit aucun * (Voir p.
79, 81, 83, 183, 192, 198, 219, 230, 249, 251, 255, 259, 271, 311, 313, 315, 405, 407, 409, •119, 429, 435, 443, 457, etc.) The text on this page is estimated to be only 29.79% accurate Fig. 240. — Agra. Détails d'un pilier en pierre sculptée du palais précédent. {Echelle : 43mm pour 1"' ) ordre chronologique. Les plus anciennes, celles de Bharliut et Sanehi, par exemple, qui ont près de deux mille ans d'existence, se trouvent parmi les plus remarquables ; celles du dixième siècle, au Mont Abou, sont très inférieures, tandis que celles de Khajurao, de la même époque, sont au contraire souvent fort remarquables. Il en est de presque modernes, dans certains temples du sud de l'Inde, également très belles à côté d'autres au contraire fort laides.
Pas plus dans les arts que dans la lit térature, on ne trouve dans l'Inde aucune trace visible d'évolution. Peinture. — Alors que les anciennes sculptures de l'Inde sont innombrables, les anciennes peintures sont extrêmement rares et ne consistent guère que dans les fresques des temples souterrains d'Ajunta du cinquième siècle de notre ère*. La perspective en est absente, mais les figures, comme on peut en juger par nos reproductions, sont parfaitement dessinées et très vivantes par l'expression. Elles sont bien supérieures aux froides peintures byzantines, et il est certain qu'à l'époque où elles furent exécutées on n'aurait pas trouvé en Europe un artiste capable de faire mieux. Malheureusement les peintures postérieures se sont perdues.
L'étude des miniatures des plus vieux manuscrits , dont aucun d'ailleurs n'est antérieur aux invasions musulmanes, ne permet pas de supposer que les Hindous soient devenus plus tard supérieurs à leurs prédécesseurs. Pendant la période mogole ils se mirent à l'école des peintres persans, et, comme on peut en juger par les miniatures reproduites dans cet ouvrage, le fini du travail ne rachète nullement le défaut de composition et l'absence de perspective. On se trouve évidemment en présence d'un art primitif resté primitif. Dans sa peinture, comme dans sa littérature, l'Inde en est demeurée à une phase d'évolution correspondant à peu près au moyen âge. Arts industriels. [Travail du hois, des métaux^ des pierres précieuses, etc.) — On réserve généralement, comme on le sait , le terme de (*) Ces fresques remarquables, qui avaient bravé l'action du temps, n'ont pas échappé à la main des restaurateurs de profession.
Grâce à l'idée peu ingénieuse que ceux-ci ont eue de les recouvrir de vernis, elles ont été plus abîmées en dix ans qu'elles ne l'avaient été en dix siècles. Quand je les ai visitées, le vernis s'écaillait de toutes parts entraînant la peinture dont les fragments s'entassaient sur le sol. Beaux- Arts à la peinture, la sculpture et l'architecture, et celui d'Arts industriels à certaines œuvres d'utilité générale, telles que l'orfèvrerie, l'ébénisterie, la damasquinerie, etc., obtenues par des procédés plus ou moins mécaniques. Cette classification, applicable aux produits de l'Occident dans lesquels le travail mécanique intervient de plus en plus, ne l'est pas aux œuvres de l'Orient qui sont le résultat direct de l'habileté Fig.
241. — Agra. Vue extérieure du fort mogol (commencé en 1571 par l'empereur Akbar). de l'ouvrier. L'art est indépendant évidemment de ses applications, et je sais tel vase incrusté, tel manche de poignard, où il s'est dépensé plus d'art et d'imagination que dans la construction d'une maison à cinq étages ou d'une gare de chemin de fer. Ce n'est donc que pour nous conformer à des distinctions d'un usage général, que nous classons sous la rubrique d'Arts industriels des productions qui appartiennent assurément aux arts proprement dits. Grâce à la magnifique collection que possède le musée indien de Londres, l'étude des arts industriels hindous est facile, et cette étude CIVILISATIONS DE L'INDE. est aujourd'hui assez complète pour qu'il soit inutile d'entrer dans de longs détails sur un sujet épuisé par le bel ouvrage de Birdwood et les savantes monographies de Ujfalvy, Kipling et bien d'autres.
Renvoyant à ces ouvrages pour les descriptions purement techniques, nous nous bornerons ici à des indications générales, complétées par des reproductions empruntées, soit au musée indien, soit à des objets rapportés de notre voyage dans l'Inde*. Parmi les arts les plus généralement pratiqués dans l'Inde, et cela depuis l'époque la plus reculée, il faut placer au premier rang le travail des métaux. Bien que les anciens objets soient devenus de plus en plus rares, en raison sans doute des nombreuses guerres et invasions dont l'Inde a été si souvent le théâtre, on en possède quelques-uns en métal un peu antérieurs à notre ère ; tel est, par exemple, un reliquaire bouddhique représenté dans cet ouvrage, et trouvé dans un tope bouddhique de la vallée de Kaboul , avec des monnaies prouvant qu'il remonte à 50 ans environ avant Jésus-Christ.
Il appartient, comme les autres objets de cette région, à cet art dit gréco-hindou dont nous avons expliqué les origines. Les régions voisines de Kaboul, c'est-à-dire le Cachemire et le Pundjab, ont toujours gardé la suprématie pour le travail des objets ! d'or et d'argent : on peut en juger par les échantillons représentés dans cet ouvrage. Mais dans l'Inde entière For, l'argent, le cuivre, le bronze, sont admirablement travaillés; quelques contrées, comme Tanjore, dans le sud de la péninsule, sont célèbres pour le travail du bronze incrusté de cuivre rouge et d'argent, travail dont une des planches coloriées de cet ouvrage donne un spécimen. L'Inde ne faisant point emploi pour les usages domestiques de porcelaine ou de faïence, mais seulement de bronze et de cuivre, l'art de travailler ces métaux devait prendre un développement considérable.
Quelques-uns de ces vases globulaires, rétrécis à leur partie supérieure, nommés lotas, et qui servent à porter et conserver de l'eau, sont parfois d'un travail exquis. Les plus anciens sont bien supérieurs à ceux * Pour ne pas interrompre la série des monuments les gravures d'objets d'art ont été placées à leur suite. qu'on fait aujourd'hui, et sont devenus fort rares. Le musée indien de Londres en possède du deuxième siècle de notre ère, provenant du Koulou, et sur lesquels sont représentées des scènes de la vie de Bouddha. Ce n'est pas seulement l'or, le cuivre, le bronze, qui ont été admirablement travaillés par les Hindous, le fer l'était également; nous pouvons en juger par la fameuse colonne de fer du roi Dhava, qu'on peut voir Fig.
242. — Agra. Pavillon de marbre du palais rnogol dans l'intérieur du fort (seizième siècle). à Delhi dans la vieille mosquée du Koutab. Elle fut édifiée au quatrième siècle de notre ère. Ce n'est qu'à une époque toute récente que les Européens sont devenus capables, grâce à des moyens fort compliqués, de forger de pareilles masses de métal. L'art d'incruster les métaux les uns dans les autres, c'est-à-dire le damasquinage, l'art de les couvrir partiellement ou de les incruster d'émaux opaques ou transparents * se pratiquent également dans l'Inde * Les objets en métal, incrustés et émaillés, et les coffrets en bois sculpté, notamment un magnifique coffret du Mysore dont les figures étaient évidemment inspirées par les statues du temple d'Hullabid, formaient certainement les plus remarquables objets de l'exposition Indienne ouverte au South-Kensington en 1886. depuis une époque reculée avec une perfection que les Européens n'ont jamais réussi à atteindre.
Quant aux bijoux, ils ne sont pas fabriqués dans le goût européen, mais ils égalent assurément par la finesse du travail les plus remarquables spécimens confectionnés en Europe. Les Hindous travaillent aussi le verre et taillent les pierres précieuses. Ils ont été dépassés par les Européens dans ces arts, mais ils ne l'ont pas été dans le travail de l'ivoire et du bois incrusté. Les armes en acier peuvent être rangées parmi les plus remarquables productions de l'art hindou, non seulement pour la richesse du travail, la beauté des incrustations, mais encore par la qualité de l'acier, réputé de toute antiquité. Les lames de Damas, jadis si célèbres, étaient, suivant Birdwood, fabriquées avec de l'acier hindou.
Cet acier du reste, est vanté par les anciens auteurs grecs ; le meilleur était obtenu avec du fer magnétique. Tous les arts connus des peuples qui ont envahi l'Inde, qu'ils soient venus de la Perse ou de l'Europe, ont été immédiatement, comme je le disais plus haut, adoptés et transformés par les Hindous. L'art d'incruster le marbre blanc de pierres précieuses (topaze, turquoise, jade, corail, améthyste, saphir, agate, etc.), d'origine italienne, se pratique encore à Agra, où il reçut un grand développement sous les princes mogols, qui appliquèrent ce mode d'ornementation au revêtement de leurs palais. On peut juger de l'effet ainsi obtenu par la planche coloriée de cet ouvrage qui représente l'intérieur du palais des Mogols à Delhi.
Les soieries, tapis, châles, etc., sont encore fabriqués dans l'Inde avec une perfection bien difficilement atteinte en Occident; mais les mauvaises contrefaçons européennes à bas prix de ces produits remarquables amèneront bientôt leur disparition. Bien que l'art de la poterie soit pratiqué dans le moindre village de l'Inde, ce n'est pas cependant un de ceux dont on puisse dire que les Hindous y aient égalé les Européens ; beaucoup de leurs poteries de couleur sont cependant fort gracieuses. L'usage de recouvrir les monuments de briques émaillées, très répandu dans le nord-ouest de l'Inde depuis les invasions musulmanes, est d'origine persane, comme le prouvent les débris que l'on retrouve encore dans les plus anciens palais de la Perse.
Il est généralement remplacé aujourd'hui par l'application de simples peintures sur plâtre, comme on peut l'observer aux tombes royales modernes de Golconde, par Fig. 243. — Agra. Intérieur de la mosquée Perle, dans le fort, construite en 1G48. (La hauteur du pilier jusqu'à la partie inférieure des c/iapiteavx est de 3'" 60 environ.) Tout l'intérieur de la mosquée est en martre lilnnc. Une inscription porte que « depuis la création du monde on n'avait pas vu de monument semblable. » exemple. Ce dernier mode de décoration n'a aucune solidité, alors que la brique ém aillée est indestructible. Les monuments couverts de briques émaillées, qu'on rencontre dans tout l'Orient, tels que la mosquée d'Omar à Jérusalem, certains monuments de Lahore, le palais de Gwalior, etc., doivent être rangés parmi les plus admirables choses qui puissent frapper le regard.
Lorsqu'on aperçoit de loin leur façade poly chrome, dont les couleurs transparentes semblent empruntées à l'arcen-ciel, on se croirait volontiers en présence d'un palais fantastique construit par des génies. Rien rie prouve mieux l'influence désastreuse de notre éducation classique que ce fait, qu'on ne citerait pas un seul architecte européen qui ait essayé d'adapter à un palais de l'Occident cet admirable procédé d'ornementation. Ici se termine la partie de cet ouvrage consacrée à l'architecture et aux arts hindous. Nés chez un peuple d'artistes et de poètes, puissant par l'imagination et le sentiment, faible par la raison, ils font renaître un instant, comme dans une vision magique , un monde d'épopées grandioses, de luxe éblouissant, de chimères fantastiques.
Ces oeuvres merveilleuses d'un passé qui s'évanouit de plus en plus dans la brume des âges, l'humanité ne les recommencera plus, et nous devons tâcher d'en conserver au moins quelques débris. La lutte pour l'existence chaque jour plus dure de l'âge exclusivement utilitaire où l'homme s'agite maintenant, ne lui laisse guère les loisirs de jeter quelquefois les yeux sur l'histoire de ses ancêtres. Il faut apprendre à ne pas trop la dédaigner pourtant. Ces sanctuaires aujourd'hui silencieux, ces vieilles statues, ces bas-reliefs en ruines, que la pioche de l'ingénieur brise avec dédain pour combler les fossés sur lesquels il posera les rails d'un chemin de fer, sont les archives d'un passé qui nous a faits ce que nous sommes et ce que nous serons un jour.
Livre sixième — L’Inde moderne. Chapitre premier — Constitution mentale des Hindous
ans un des chapitres de cet ouvrage consacré à l'étude des caractères moraux et intellectuels communs aux principales races de l'Inde, nous avons tracé à larges traits les caractères engendrés au sein du peuple hindou par l'identité des milieux, des institutions et des croyances. Les chapitres consacrés à l'histoire de la civilisation ont montré comment ces institutions et ces croyances se sont lentement élaborées à travers les âges. Nous devons essayer maintenant de pousser notre analyse plus loin. Pour bien comprendre la constitution mentale ainsi formée, nous devons suivre l'Hindou dans les diverses circonstances de sa vie, rechercher ce qu'il pense sur un sujet déterminé, quelle est sa conception de l'existence, ses règles de conduite, pénétrer en un mot dans sa psychologie intime.
Cette psychologie intime nous apparaîtra sans doute en étudiant les mœurs, les institutions et les coutumes ; mais les résultats de son expérience de la vie, l'Hindou les a déjà consignés depuis longtemps dans ses livres. Le caractère d'un peuple se montre sans doute dans toutes ses œuvres, mais c'est principalement dans ses œuvres littéraires qu'il faut le chercher. Toutes cependant ne sauraient être utilisées également pour le but que nous nous proposons maintenant. Les œuvres religieuses et philosophiques proviennent généralement d'auteurs habitués à vivre dans un monde imaginaire assez loin du monde réel. Les grandes épopées sont des œuvres de fantaisie pure, produit de cerveaux excités, reflétant assurément les temps où elles sont nées, mais en les déformant considérablement.
Elles nous montrent des personnages aussi exagérés dans leurs sentiments que dans leurs actions. On peut y puiser quelquefois, car en définitive le poète est toujours l'expression du monde qui l'entoure, mais il n'y faut puiser qu'avec une réserve extrême. Il nous reste heureusement une source d'information bien plus précieuse, car elle représente en réalité l'œuvre collective des hommes parmi lesquels elle a paru. Je veux parler de la collection des apologues, proverbes et contes populaires. Ce n'est pas sans raison qu'on a pu dire que les proverbes sont les échos de l'expérience d'un peuple. Avec une brutale franchise et des formes concises, ils représentent le caractère, les mœurs et les idées de la race qui les a créés.
Ils sont répétés par tous parce qu'ils correspondent à la pensée intime de chacun. Le peuple hindou est passé maître dans cette forme de littérature. Récits, légendes, apologues, etc., sont constamment coupés de nombreux proverbes. On n'y trouve nullement l'indécision et le vague que nous avons reprochés aux productions de l'esprit hindou. Ils ne sauraient être vagues et indécis, puisqu'ils sont l'expression populaire d'idées générales, et que cette expression ne pouvait précisément devenir populaire qu'à la condition d'être à la fois claire et concise. Ces courtes sentences représentent des vérités mille fois vérifiées, et qui, en passant de bouche en bouche, se sont de plus en plus condensées.
C'est donc en prenant ces maximes pour guide que nous étudierons l'esprit hindou. Les observations effectuées directement sur lui ne sauraient jamais égaler cette source d'informations. Si indépendant qu'il puisse être, l'observateur juge toujours avec les idées que le milieu, l'hérédité et son éducation ont fixées en lui. Le travail auquel nous nous sommes livré a consisté à extraire des Fig. 244. — Agra. Mausolée d'Etmadaoula. Vue d'ensemble. Ce monument, terminé en 1622, est construit en marbre t>lanc incrusté de pierres précieuses. Ses minarets ont 15 m. à peine de hauteur. On ne peut donc le comparer au Tnje par ses dimensions, mais par l'originalité de ses formes et le goût de sa décoration il l'emporte suivant nous sur ce dernier. ouvrages hindous, notamment du Pantchatantra et de l'Hitopadésa, puis à classer dans des paragraphes spéciaux, les réflexions qui reviennent le plus fréquemment sur les sujets les plus habituels de la vie, la conduite i\ tenir dans les diverses circonstances, les idées ayant cours sur la morale, la politique, etc.
Nous n'avons fait intervenir des extraits d'épopées comme le Mahabharata, de livres religieux ou sociaux tels que les Védas, le Manava-Dharma-Sastra, etc., que lorsqu'ils se rapprochaient des CIVILISATIONS DE L'iXDE. opinions populaires du Pantchatantra et de l'Hitopadésa, et montraient par conséquent combien étaient anciennes et générales les opinions professées sur certains sujets. C'est ainsi, par exemple, que les maximes un peu humoristiques en apparence du Pantchatantra sur les femmes sont confirmées par les réflexions du grave législateur Manou et nous montrent que les préceptes du premier recueil devaient être bien populaires, puisqu'ils figuraient déjà à l'état de dogmes incontestés dans un code religieux qui est la loi suprême de l'Inde depuis tant de siècles.
Lorsque d'ailleurs une vérité est arrivée à cet état de condensation où elle se présente sous forme de maxime ou de proverbe, nous pouvons être certains qu'il a fallu de longues générations d'hommes pour l'élaborer. Nous nous sommes borné à faire précéder de quelques observations les extraits dans lesquels nous avons cru le mieux saisir la pensée hindoue. Nous avons groupé ces derniers dans les paragraphes suivants : La destinée. Le caractère. La vie. La vieillesse et la mort. Mobiles des actions humaines. Les femmes. Le savoir et l'ignorance. La pauvreté et la richesse. De la conduite à tenir dans les différentes circonstances de la vie. Règles générales de morale. La politique.
§ 1. — LA DESTINÉE. A partir d'un certain degré de longitude, tous les Orientaux sont fatalistes, et ce fatalisme est indépendant de leur religion, car on rencontre parmi eux des peuples appartenant à tous les cultes : chrétiens, mahométans, hindous, etc. Ce fatalisme n'est pas toujours écrit sans doute dans les dogmes religieux, mais il l'est dans les âmes. Tous les Asiatiques sont profondément pénétrés de cette croyance que les événements sont régis par des lois inflexibles contre lesquelles la volonté humaine ne peut rien. Depuis le Russe qui s'incline devant la destinée en disant : « Que faire? » jusqu'au disciple de Mahomet qui s'incline également en murmurant : ce C'était écrit! )) jusqu'à l'Hindou qui est convaincu que ce ce qui ne doit pas arriver n'arrive pas et que ce qui doit arriver arrive, » tous les Orientaux ont considéré le destin comme un maître suprême réglant fatalement les actions des hommes.
Voici les principaux passages des livres hindous où se trouve exposée cette doctrine. Pas plus que chez les Arabes — que leur fatalisme n'a pas empêché de conquérir le vieux monde — cette doctrine n'a pour conclusion l'inaction. Quelques-unes de nos citations en fourniront la preuve. — Ce qui ne doit pas arriver n'arrive pas ; si une chose doit arriver, il ne peut pas en être autrement. Ce raisonnement est un antidote qui détruit le poison des soucis. Pourquoi n'en pas faire usage ? (Hit.) — Le destin écrit sur notre front une ligne composée d'une rangée de lettres ; le plus savant même avec son intelligence ne peut l'effacer. (Pantch.) — On peut tomber du haufc d'une montagne, se plonger dans l'Océan, se jeter dans le feu, et jouer même avec des serpents : on ne meurt pas avant son heure. (Hit.) — - La réussite de toutes les affaires du monde dépend des lois du destin, réglées par les actions des mortels dans leurs existences précédentes, et de la conduite de l'homme ; les décrets de la destinée sont un mystère, c'est donc aux moyens dépendant de l'homme qu'il faut avoir recours. (Manou.) — L'homme, en pensant même à la destinée, ne doit pas cesser de faire des efforts.
Sans efforts on ne peut tirer de l'huile de la graine de sésame. (Hit.)
§2. — LE CARACTÈRE. La puissance des penchants naturels, d'où résulte la fixité du caractère, est trop facile à reconnaître pour avoir pu échapper aux Hindous. Ces dispositions naturelles immuables sont le résultat de l'hérédité et l'homme les apporte en naissant. Le milieu où il vit ne fait guère que modifier les manifestations de son caractère. Il y aurait peu de chose à changer aujourd'hui aux observations suivantes des Hindous sur le caractère. — Le naturel ne peut être changé par des conseils ; l'eau, même très chaude, redevient froide. (Pantch.) — Si le feu était froid, si la lune avait la propriété de brûler, alors ici-bas Je naturel des mortels pourrait être changé. (Pantch.) — Les penchants naturels doivent être seuls mis à l'épreuve, non pas les autres qualités : en effet, le naturel l'emporte sur toutes les qualités et se place à la tête . (Hit. ) — On parvient difficilement à vaincre son instinct naturel ; faites un chien roi, il n'en rongera pas moins les chaussures. (Hit.) — Le manque de sentiments nobles, la rudesse de paroles, la cruauté et l'oubli des devoirs, dénotent ici-bas l'homme qui doit le jour à une mère digne de mépris. (Manou.) Un homme d'une naissance abjecte prend le mauvais naturel de son père, ou Fig.
246. — Agra. Détails d'ornementation d'un des minarets du monument précédent. {Hauteur du minaret : environ 15m.) celui de sa mère, ou de tous les deux à la fois :" jamais il ne peut cacher son origine. (Manon.)
§ 3. — LA VIE, LA VIEILLESSE ET LA MORT. Ce paragraphe contient une suite de réflexions générales sur la vie et sur la façon de comprendre le bonheur, puis sur la vieillesse et la mort. Quelques-unes sont assez sombres, mais en résumé la vie y semble appréciée à sa juste valeur, sans optimisme ni pessimisme, comme une chose dont on ne peut profiter qu'un instant, et dont il faut se hâter de jouir. Si dénuée qu'on l'imagine , elle constitue encore le bien suprême auquel les sages Hindous conseillent de sacrifier tous les autres. — Il a tout lu, il a tout appris, il a tout pratiqué, celui qui a renoncé aux désirs et qui vit sans espérer. {Hit.) — Celui qui n'a ni tristesse dans l'adversité, ni joie dans la prospérité, ni peur dans le combat, est le tilàka du monde ; rarement une mère donne le jour à un tel fils . — La jeunesse, la beauté, la vie, la fortune, la puissance, et la société de ceux que l'on aime, sont des choses qui ne durent pas toujours : elles ne doivent donc pas troubler l'esprit du sage. {Hit.) — Le sage doit songer à la science et à la richesse comme s'il n'était sujet ni à la vieillesse ni à mort ; il doit pratiquer la vertu comme si déjà la mort le saisissait par les cheveux. {Hit.) — Quel est l'homme qui ne se trouve pas plus grand lorsqu'il regarde au-dessous de lui ?
Ceux qui regardent au-dessus d'eux sont toujours pauvres. {Id.) — Les serpents boivent l'air, et ils ne sont pas faibles ; avec des herbes sèches, les éléphants sauvages deviennent forts ; avec des racines, des fruits, les ascètes les plus distingués vivent : le contentement est certes la plus grande richesse de l'homme. {Pantch.) — Celui qui passe ses jours sans jouir de sa fortune et sans rien donner aux autres ressemble au soufflet d'un forgeron, il respire mais ne vit pas. {Hit.) — Qu'est-ce que la vertu ? c'est la sensibilité à l'égard de toutes les créatures. Qu'estAgra. Détails d'ornementation des fenêtres en marbre scuJpté à jour du monument précédent. ce que le bonheur ? pour les êtres de ce monde, c'est la santé.
Qu'est-ce que l'amitié ? c'est le sentiment d'un bon naturel. Qu'est-ce que la science ? c'est le discernement. (Hit.) — Les sages ne pleurent pas ce qui est détruit, ce qui est mort, ce qui est perdu ; c'est cela, dit-on, qui fait la différence des sages et des fous. (Pantch.) — Qu'on abandonne l'individu pour la famille, la famille pour le village, le village pour le pays, et la terre pour soi-même. {Pantch.) — Que le sage préserve sa vie, même au prix de son fils et de sa femme, car en conservant leurs jours les vivants retrouvent tout. (Pantch.) — Lorsque le corps composé des cinq éléments retourne dans le Pantchawam et rentre dans le lieu d'où il est sorti, y a-t-il de quoi se lamenter. (Hit.)
§ 4. — MOBILES DES ACTIONS HUMAINES. Les sages hindous n'ont pas une très haute opinion des mobiles qui font agir l'homme. Les principaux seraient la crainte, la cupidité, la faim et l'amour. La crainte l'emporte ; et c'est pourquoi l'antique Manon considère le châtiment comme le régulateur suprême de toute société, seul capable d'empêcher l'homme de s'écarter de son devoir. — Le châtiment régit tout le genre humain, car un homme naturellement vertueux se trouve difficilement. C'est par la crainte du châtiment que le monde peut se livrer aux jouissances qui lui sont allouées. (Manou.) — Un homme ne montre de complaisance ni d'attention envers quelqu'un sans la crainte, la cupidité, ou un motif particulier. (Pantch.) — Les oiseaux abandonnent l'arbre qui a perdu ses fruits ; les grues, l'étang desséché ; les abeilles abandonnent la fleur fanée ; les daims, la lisière de la forêt brûlée ; les courtisans abandonnent l'homme pauvre ; les serviteurs, le roi déchu : tout le monde cherche d'abord son intérêt. (Id.) — Le vent est le compagnon du feu qui brûle les forêts, et il éteint une lampe ; qui a de l'amitié pour le faible ? (Id.) — Sans service rendu, personne n'a d'affection en aucune manière, car c'est à cause de l'offrande du sacrifice que les dieux donnent ce que l'on désire. (Ici.) — L'affection existe dans le monde tant qu'un présent est donné ; le veau, quand il voit qu'il n'y a plus de lait, abandonne sa mère. (Id.) — L'homme n'est pas le serviteur de l'homme, mais de l'argent.
On est un personnage considérable ou de peu d'importance, suivant que l'on est riche ou pauvre. (Hit.) — Si un homme dit un mensonge, s'il honore celui qui ne doit pas être honoré, et s'il va en pays étranger, tout cela c'est pour son ventre. (Pantch.) — L'homme est ici-bas maître dans toutes ses actions tant qu'il n'est pas dompté par l'aiguillon des discours d'une femme. (Id.) — Les hommes intelligents et les héros dans les batailles deviennent auprès des femmes de bien misérables créatures. (Id.) — Il regarde ce qui n'est pas faisable comme faisable, il regarde ce qui est inaccessible comme d'un accès facile, il regarde ce qui n'est pas mangeable comme mangeable, l'homme que la parole d'une femme fait marcher. (Id.)
§ 5. — LES FEMMES. Aucun livre n'a été aussi sévère pour les femmes que ceux des Hindous. Leur façon de les comprendre est commune du reste à tous les Orientaux. Ce sont pour eux des êtres agréables, mais inférieurs, qu'il faut, en raison de leur incurable inconstance, toujours tenir soigneusement sous clef quand on veut s'assurer à peu près de leur fidélité. Les réflexions du grave législateur Manou , dont le code gouverne l'Inde depuis deux mille ans, et que nous reproduisons avec celles d'auteurs venus bien des siècles plus tard, prouvent que l'opinion des Hindous sur ce sujet n'a jamais varié. — Manou a donné en partage aux femmes l'amour de leur lit, de leur siège et de la parure, la concupiscence, la colère, les mauvais penchants, le désir de faire du mal et la perversité. (Manou.) — D'une nature aussi mobile que les flots de la mer, ayant des sentiments qui ne durent qu'une heure comme la ligne des nuages du crépuscule, les femmes, quand leurs désirs sont satisfaits, abandonnent l'homme qui leur est inutile, comme on jette la laque après l'avoir pressée. (Pantch.) — Elles parlent avec l'un, regardent l'autre avec trouble et elles pensent à un troisième qu'elles ont dans l'esprit : qui est en vérité aimé des femmes ? (Id.) — Les femmes sont toujours inconstantes, même celles des dieux, dit-on.
Heureux les hommes dont les femmes sont bien gardées. Si la femme est chaste, ce n'est ni par pudeur, ni par retenue, ni par vertu, ni par crainte, c'est seulement parce que personne n'a sollicité ses faveurs. (Hit.) — Le fou, l'écrevisse, l'indigo, l'ivrogne et la femme ont la même ténacité. (Pantch.) — On ne peut venir à bout des femmes ni par les présents, ni par les égards, ni par la sincérité, ni par les soins empressés, ni par la force, ni par les préceptes : ce sont des êtres tout à fait indomptables. (Id.) — Les femmes sont comme la vache qui cherche l'herbe nouvelle dans la forêt; ce qu'elles désirent c'est du nouveau, du nouveau. (Hit.) — L'amour d'une femme s'éteint plus rapidement que la lueur d'un éclair.
Elle peut feindre de vous chérir et songer à un autre. En vous pressant entre ses bras, elle peut soupirer pour un de vos rivaux. Pourquoi vouloir aller contre la nature ? Le lotus ne fleurit pas sur la cime des monts ; la mule ne porte pas les mêmes fardeaux que le cheval ; le grain d'orge ne produit pas le riz, et dans l'âme d'une femme on ne saurait trouver la vertu. (Soudraka.) — Chute de la famille, blâme du monde , captivité même et risque de la vie, la femme impudique, toujours attachée à un autre homme, consent à cela. (Pantch.) Fig. 250. — Agra. Porte du jardin du Taje. Vue prise de l'intérieur. — Ce que les femmes ont en dedans n'est pas sur leur langue ; ce qui est sur leur langue ne va pas au dehors ; ce qui est au dehors, elles ne le font pas. (Id.) — Là où une femme commande, là où un joueur, là où un enfant est maître, la maison se ruine. (Id.) — Il faut absolument renoncer à l'amour : si l'on ne peut pas y renoncer, il ne faut en avoir que pour sa femme, car elle seule peut le guérir. (Hit.) — Tourbillon des incertitudes, demeure de l'effronterie, ville des témérités, magasin des péchés, maison de cent fourberies, champ de défiances, cette corbeille de toutes les fascinations, impénétrable pour les grands et les plus éminents d'entre les hommes, cette machine appelée femme, ce poison mêlé d'ambroisie, par qui cela a-t-il été créé dans le monde, pour la perte de la vertu ? (Pantch.) — Connaissant ainsi le caractère qui leur a été donné au moment de la création par le seigneur des créatures , que les maris mettent la plus grande attention à les surveiller. (Manou.)
§ 6. — LE SAVOIR ET L'IGNORANCE. Les Hindous ne mettent qu'une chose au-dessus de la richesse, la science; et qu'une seule au-dessous de la pauvreté, l'ignorance. Il n'y a guère de peuple qui ait estimé si haut l'instruction, et cela déjà à une époque où, nous autres Occidentaux, n'étions que de lourds barbares. On verra par les réflexions suivantes qu'ils savent parfaitement distinguer l'intelligence du savoir acquis. La science maniée par l'intelligence constitue pour eux une sorte de talisman magique qui permet de tout entreprendre. Un roi luimême n'est pas l'égal du sage. — La science est sans contredit le plus bel ornement de l'homme ; la science est un trésor caché; la science est un ami qui nous accompagne dans nos voyages; la science est une ressource inépuisable ; la science mène à la gloire et charme toute une réunion; la science est l'œil suprême ; la science nous fait vivre dans le monde : sans la science, l'homme est une brute. (Hit.) — De tous les biens, la science est, dit-on, le plus grand, parce qu'on ne peut ni l'enlever à autrui, ni l'acheter, et qu'elle est impérissable. (Hit.) — Sagesse et royauté ne sont certainement jamais égales : un roi est vénéré dans son pays, le sage est vénéré partout. (Pantch.) — L'homme instruit possède toutes les qualités, l'ignorant n'a que des défauts : aussi un seul homme instruit vaut-il mieux que plusieurs milliers d'ignorants. (Hit.) — L'homme n'acquiert pas complètement la science, la richesse ni l'art, tant qu'il ne parcourt pas gaiement la terre d'un pays à un autre pays. (Pantch.) Fig.
251. Agra. Le Taje. Tombeau de la reine dans l'intérieur du monument. — Mieux vaut l'intelligence que le savoir ; l'intelligence est au-dessus de la science ; ceux qui manquent d'intelligence périssent. (Id.) — A quoi sert l'étude des livres à celui qui est naturellement dépourvu d'intelligence ? Quelle serait l'utilité d'un miroir pour celui qui aurait perdu les deux yeux? (Hit.) — La flèche décochée par un archer peut tuer un seul homme ou ne pas le tuer ; l'intelligence du sage, quand elle est lancée, détruit un pays avec son chef. (Pantch.) — La plus grande forme de la pauvreté est le peu de richesse en connaissance. (Pan t ch.) — Tous les jours mille causes de chagrin et cent sujets de crainte viennent assaillir l'ignorance ; mais il n'en est pas ainsi du sage. (Hit.) — L'ignorant ne brille dans une réunion que par son costume ; l'ignorant ne brille que tant qu'il ne dit rien. (Id.) — Mieux vaut avoir un seul fils doué de mérite, que des centaines de fils ignorants.
La lune à elle seule suffit pour dissiper les ténèbres, chose que ne peut faire la foule innombrable des étoiles. (Id.) — Les hommes qui ont des qualités arrivent à l'éclat par l'élévation de leur mérite ; qu'importe leur naissance. (Pantch.)
§ 7. — LA RICHESSE ET LA PAUVRETÉ. Il serait difficile d'accuser les Hindous d'hypocrisie dans leurs livres ; on ne les voit point proclamer ce mépris des richesses qu'on trouve affiché dans tous les ouvrages occidentaux depuis les temps classiques, mais qui n'a guère jamais existé que dans les livres. En dehors de la science, qu'ils placent au-dessus de tout, l'acquisition de la richesse semble aux sages hindous devoir être le but suprême de la vie. Ils ont pour la pauvreté une horreur invincible et la mort même leur semble préférable. Leurs opinions seraient évidemment exagérées si on les apphFig. 252. — Seoundra. Détails d'ornementation de la ported'entrée des jardins où se trouve le mausolée de l'empereur Akbar.
Cette porte est en grès rouge recouvert de mosaïques en marbre de couleur. Elle fut construite en 1613. Sa hauteur est de 22™. quait à notre civilisation de l'Occident; elles ne le sont guère pour le monde où elles se sont manifestées. Avec leurs conditions d'existence, les peuples de l'Inde n'ont guère connu que l'extrême misère et l'extrême richesse, et le contraste entre ces deux états était trop frappant pour ne pas inspirer un vif désir de se soustraire au premier. La richesse donne l'indépendance, la pauvreté entraîne la servitude. On verra par les réflexions et les conseils renfermés dans ce paragraphe , que les Hindous, bien qu'ayant toujours été plus ou moins esclaves, ont parfaitement apprécié les inconvénients de la servitude.
Ce sont ces inconvénients surtout qui leur ont inspiré une vive horreur de la pauvreté. ^ — Au dire de quelques hommes sensés, le souverain bien consiste dans la vertu et la richesse, ou, suivant d'autres, dans le plaisir et la richesse, ou, suivant d'autres encore, dans la vertu seule, ou, selon d'autres enfin, dans la richesse ; mais c'est la réunion des trois qui constitue le vrai bien. {Manou.) — Il n'est pas une chose que l'on ne fasse pour la richesse. Aussi l'homme sensé ne doit-il faire des efforts que pour acquérir des richesses. {Pantch.) — Celui qui est riche a des amis, celui qui est riche a des parents, celui qui est riche est un homme dans le monde, celui qui est riche vit réellement. {Id.) — Dans ce monde, pour les riches un ennemi même devient un parent ; pour les pauvres, un parent même devient tout de suite un ennemi. — Celui même qui n'est pas digne de vénération est vénéré, celui même que l'on doit éviter est recherché , celui même qui ne mérite pas d'éloges est vanté, telle est la puissance de la richesse. {Pantch.) — Les hommes vieux mêmes qui sont riches sont jeunes ; mais ceux qui n'ont point de fortune sont vieux, lors même qu'ils sont jeunes. {Id.) — Celui qui n'a pas de fortune ici-bas n'est homme que de nom. {Id.) — Honneur et fierté, connaissance, beauté et grande intelligence, tout disparaît à la fois quand l'homme a perdu sa fortune. — On a beau dire que les organes des sens sont intacts , ce n'est qu'un mot ; que l'intelligence reste entière, ce n'est encore là qu'un mot : l'homme qui a perdu sa fortune devient tout autre en un instant. {Hit.) — La pauvreté chez les mortels, c'est la nullité incarnée, c'est la demeure des maux, c'est une sorte de mort. {Pantch.) — On a besoin quelquefois de faire usage de l'argile même, quand elle est bien pure; mais l'homme pauvre ici-bas n'est utile à rien. {Pantch.) — Il faut toujours craindre la pauvreté qui est impuissante ; quand même le pauvre vient pour rendre service, on le regarde comme un chien. {Pantch.) — Chez l'homme de bien, même quand il est pauvre, les autres qualités ne brillent pas : la fortune met en lumière les qualités, comme le soleil éclaire tout ce qui existe. (Pantch.) — Si intelligent que soit l'homme qui possède peu, son intelligence périt par le souci continuel pour la nourriture et le vêtement.
Fig. 253. — Secundra. Mausolée de l'empereur Akbar. Vue d'ensemble. La disposition de ce monument par terrasses superposées est tout à fait spéciale et doit dériver de quelque type hindou antérieur. On ne rencontre l'analogue que dans le Panchmahal, à Futtehpore. — Comme un ciel sans étoiles, comme un étang desséché, comme un cimetière affreux, la maison du pauvre, même belle, devient hideuse. (Pantch.) — Avec la pauvreté, l'homme arrive à la déconsidération ; quand il est déconsidéré, il cesse d'être honnête; une fois qu'il a perdu l'honnêteté, il est méprisé ; méprisé, il se décourage ; au découragement succède chez lui le désespoir ; vaincu par le désespoir, il ■ perd la raison, et, lorsqu'il a perdu la raison, il marche à sa ruine.
Ah ! la pauvreté est la source de tous les maux. (Hit.) — L'homme sensé meurt sans se plaindre, mais il n'accepte pas la pauvreté ; le feu peut bien s'éteindre, mais il ne peut se refroidir. (Hit.) — Entre la pauvreté et la mort, on doit, dit-on, préférer la pauvreté. La mort ne nous cause cependant qu'une souffrance légère, tandis que la pauvreté est un tourment insupportable. (Hit.) — La vie n'est profitable qu'autant que l'on est indépendant; pour ceux qui dépendent des autres, qu'est-ce que la vie, sinon la mort ? (Id.) — Mieux vaut la forêt, mieux vaut la mendicité, mieux vaut gagner sa vie à porter des fardeaux, mieux vaut la maladie pour les hommes, que la prospérité due à une servitude. (Pantch.)
§ 8. — DE LA CONDUITE A TENIR DANS LES DIVERSES CIRCONSTANCES DE LA VIE. Nous réunissons dans ce paragraphe en les classant méthodiquement une série de conseils pratiques sur la conduite à tenir dans la vie et notamment sur les effets du vice et des vertus, sur les devoirs envers ses semblables, et les moyens à employer pour se concilier les hommes. Les qualités les plus recommandées comme étant les plus utiles sont : la prudence, la circonspection, la persévérance et la modération dans les désirs. La colère est considérée comme une passion méprisable parce qu'elle est inutile. La dissimulation est au contraire recommandée parce qu'elle peut servir. La morale hindoue est, comme on le voit, extraordinair em eut utilitai re .
Nous faisons précéder les conseils applicables aux diverses circonstances delà vie de principes généraux de morale. Ils sont analogues à ceux que les chrétiens formulent dans leurs livres et notamment celuici de ne faire aux autres que ce que nous ferions à nous-meme; mais nous insisterons peu sur ces conseils : ce qu'il importe de connaître, ce ne sont pas les règles de morale, toutes parfaites, que les livres conseillent, mais celles que les hommes observent; et l'expérience démontre aisément qu'il y a fort loin des premières aux secondes. Les divers extraits contenus dans ce paragraphe donnent des renseignements suffisamment précis sur la morale pratique des Hindous. Principes généraux de morale. — Écoutez ce qui constitue l'essence de la vertu, et quand vous l'aurez entendu, méditez-le : ce qui est contraire à soi-même, qu'on ne le fasse pas aux autres. (Pantch.) — Ceux qui ont le cœur honnête regardent la femme d'autrui comme une mère, le bien d'un autre comme une motte de terre, tous les êtres comme soi-même. (Id.) — Le talent de prêcher la morale aux autres est une chose que tout le monde peut Fig.
254. — Seonndra. Dernier étage du mausolée de l'empereur Akbar. Le tombeau de martre est le simulacre de celui qui se trouve sous le monument et qui renferme le corps de l'empereur. La galerie qui entoure le tombeau est entièrement en marbre blanc. Les portiques ont près de 4 mètres de hauteur. Les fenêtres sont en marbre sculpté à jour. Derrière le sarcophage on voit un pilier en marbre sur lequel se trouvait placé autrefois, dit-on, le fameux diamant le Kohinoor qui était le plus riche joyau des rois niogols. aisément acquérir ; mais pratiquer soi-même la vertu, voilà ce que peut seule une âme d'élite. (Hit.) — Chez les uns la sagesse est dans la parole, comme chez le perroquet ; chez les autres dans le cœur, comme chez le muet : chez d'autres elle est également dans le cœur et dans la parole. (Pantch.) — L'homme va-t-il par cent mille chemins, son action vile le suit ; il en est de même de l'action de l'homme généreux. (Id.) — Tout acte de la pensée, de la parole ou du corps, selon qu'il est bon ou mauvais, porte un bon ou un mauvais fruit ; des actions des hommes résultent leurs différentes conditions. (Manou.) CIVILISATIONS DE L'IXDE. — La sincérité, l'empire sur les sens, les austérités, les dons, l'absence d'injures envers autrui, la constante pratique du devoir, voilà ce qui constitue notre valeur ; peu importe notre caste et notre origine. (Mahabhârata.) — Qui sème le millet récoltera le millet; qui sème le mal récoltera le mal. (Proverbe tamoul.) — La maladie, le chagrin , les angoisses, la captivité et les malheurs, tels sont les fruits que les mortels recueillent de l'arbre de leurs fautes. (Hit.) — Les desseins des serpents, des méchants et de Ceux qui volent le bien d'autrui, ne s'accomplissent pas : c'est à cause de cela que le monde existe. (Pantch.) Fig.
255. — Secundra. Vue d'ensemble des jardins où se trouve le mausolée de l'empereur Akbar prise du haut du mausolée représenté dans les deux planches précédentes. La porte du fond est celle dont la façade prise du dehors est représentée fig. 252. De la défiance et de la circonspection. — L'homme sage qui désire pour lui prospérité, longue vie et bonheur ne doit se fier à personne. (Pantch.) — Le faible même, quand il se défie, n'est pas tué par les plus forts, et les forts mêmes, quand ils se fient, sont bientôt tués par les faibles. (Id.) — Qu'on ne se fie pas à un ennemi précédemment combattu, même quand il est devenu ami. (Id.) — Que le sage ne fasse voir à personne sa richesse, si petite qu'elle soit , car à la vue de la richesse le coeur d'un ascète même est ému. (Id.) — Combattre avec le fort cause la mort au faible ; comme une pierre qui a brisé un pot, le fort reste debout. (Ici) — L'homme qui veut se mêler de choses qui ne le regardent pas va à sa perte, comme le singe qui arrache un coin. (Id.) — Que l'homme sensé ne sacrifie pas beaucoup à cause de peu : la sagesse icibas, c'est de conserver beaucoup au mo yen de peu. (Id.) — Celui qui abandonne le certain pour courir après l'incertain fuit à la fois le certain et l'incertain. (Bit.) — Entreprendre une mauvaise affaire, être en inimitié avec un parent, rivaliser avec The text on this page is estimated to be only 29.75% accurate CONSTITUTION MENTALE DES HINDOUS.
587 un plus puissant que soi et placer sa confiance dans les femmes, voilà quatre portes ouvertes à la mort. (Rit.) Fig. 256. — Futtehpore. Porte d'entrée principale de la grande mosquée. (Hauteur : environ 20m.) Futtehpore, ancienne capitale de l'empire mogol, que la volonté de l'empereur Akbar fit naître dans un désert au seizième siècle, est aujourd'hui entièrement inhabitée. Ses palais construits en grès rougo sont encore debout dans un excellent état de conservation. La mosquée dont cette planche représente l'entrée est une des plus vastes du monde, elle a 168 m. de longueur et 143 de largeur. A l'exception de cet édifice, tous les monuments de Futtehpore sont de style hindou presque pur. — Ici- bas un sage doit parler quand on le questionne avec confiance : parler sans être interrogé, c'est comme si l'on pleurait dans une forêt. (Pantch.) — Le fou qui adresse la parole à un chasseur qui s'est donné une peine inutile, à un sot qui est dans le malheur, s'attire un affront. (Id.) — Ce qui est percé de flèches se cicatrise, ce qui est coupé par le sabre se cicatrise ; un mot injurieux excite la haine, la blessure faite par la parole ne se cicatrise pas. (Id.) De la douceur et de la patience. — Les habiles en affaires doivent traiter une affaire d'abord par la douceur, car les actes accomplis par la douceur ne vont pas à la ruine. (Pantch.) — L'union est la meilleure chose pour les hommes, et surtout avec un ami : privés de leur pellicule, les grains de riz ne poussent pas. (Id.) — La réunion de petites choses conduit à un grand résultat : des brins d'herbes tressés en forme de corde suffisent pour attacher un éléphant furieux. (Rit.) De la façon de se concilier les hommes. — Il faut agir avec chacun selon son caractère : en entrant dans les idées d'un autre, le sage parvient bientôt à le dominer. (Pantch.) — Il faut se concilier l'avare par l'argent ; l'homme sévère par la soumission ; l'ignorant par la douceur, et l'homme instruit par la franchise. (Id.) — On se concilie un ami par de bons sentiments; les parents, par le respect ; les femmes et les serviteurs, par des présents et des égards, et les autres hommes par son adresse. (Hit.) De la franchise et de la dissimulation. — La franchise est toujours excellente chez les ascètes qui se livrent à la méditation, mais pas chez les gens qui désirent la fortune, ni surtout chez les rois. (Pantch.) — L'homme qui est franc envers les femmes, un ennemi, un mauvais ami, ne vit pas. — Si le bélier recule, c'est pour attaquer ; le lion même se contracte de colère pour s'élancer.
Eenfermant l'inimitié dans leur cœur et délibérant en secret, les sages, quand ils méditent quelque chose, supportent tout. (Hit.) — Le* sage qui sait comprendre le caractère d'un homme en l'abordant se rend bientôt maître de lui. (Hit.) Du courage, et de la persévérance. — Ne pas commencer les choses est le premier signe d'intelligence, mener à fin ce qui est commencé est le second' signe 'd'intelligence. (Pantch.) — C'est par l'effort que les affaires réussissent, non par les souhaits : les daims n'entrent pas dans la gueule d'un lion endormi. (Ici) Fig. 258. - Futtehpore. Vue d'ensemble du Panchmahal. (Sauteur : environ 20™). Les détails des colonnes de ce monument sont représentés dans les planches suivantes. — Quel est le fardeau trop lourd pour ceux qui sont forts ?
Quelle est la distance éloignée pour ceux qui sont entreprenants ? Quel est le pays étranger pour les gens instruits? Quel est l'ennemi de ceux qui parlent avec douceur? (Ici) — Même sans fortune, l'homme qui a de la fermeté s'élève au-dessus des autres et devient un objet de respect; l'homme faible tombe dans le mépris, quelques richesses qu'il possède. (Ici) — Celui qui, lorsqu'il est tombé dans un malheur, se contente de se plaindre follement, ne fait qu'accroître son malheur et n'en trouve pas la fin. (Pantch.) De la colère. — Quand même il est piqué par l'abeille qui voltige furieuse et avide de la liqueur que contiennent ses tempes, l'éléphant, quoique très fort, ne se met pas en colère : celui qui est fort ne s'irrite que contre une force égale à la sienne. (Id.) — Aux hommes sans force leur colère cause leur malheur.
Un pot ardent outre mesure brûle principalement ses propres parois. (Id.) — L'homme qui ne peut pas faire du mal , pourquoi ici-bas a-t-il l'impudence de se mettre en colère ? Le pois chiche a beau sauter, il ne peut pas briser la poêle à frire. (Id.) — Quand un chien aboie insolemment contre une montagne, qui en pâtit, la montagne ou le chien ? (Proverbe tamoul.) Des effets de la jalousie. — Les savants sont odieux aux ignorants ; les riches, aux pauvres, les gens pieux aux impies, les femmes vertueuses aux femmes libertines. (Pantch.) Du choix des relations et de leurs conséquences. — Avec celui dont on ne connaît pas la force, ni la famille, ni la conduite, il ne faut pas faire de liaison. (Pantch.) — Entre deux personnes dont la richesse est égale, entre deux personnes dont la race est égale, il peut y avoir amitié et mariage, mais pas entre fort et faible. (Id). — L'amitié, l'intimité se rencontrent entre ceux qui ont même richesse ou même instruction, et non pas entre celui qui a conquis une situation considérable et celui qui est resté à-une-place inférieure. (Mahaohârata.) ^ — Le fou qui a la sottise de se faire un ami qui n'est pas son égal, qui est inférieur ou supérieur à lui, devient ridicule aux yeux du monde. (Pantch.) ^ — Pour se sauver du malheur, les sages doivent se faire des amis purs ; quiconque ici-bas n'a pas d'amis ne surmonte pas le malheur. (Id.) — Le diable même a besoin d'un compagnon. (Proverbe tamoul.) — Dans ce monde il n'y a pas un homme plus heureux que celui qui converse avec un ami, qui demeure avec un ami, qui s'entretient avec un ami. (Hit,) — Les daims recherchent la société des daims ; les bœufs, celle des bœufs ; les chevaux, celle des chevaux; les sots, celle des sots, et les sages, celle des sages;' c'est la ressemblance dès vertus et des vices qui constitue l'amitié. (Pantch.) — Celui qui sait apprécier le mérite se plaît avec celui qui en a ; celui qui est dépourvu de qualités n'aime pas l'homme de mérite. (Hit.) — Par la faute de la fréquentation des méchants, les bons changent ; pour cette raison les gens respectables évitent toute liaison avec les gens méprisables. (Id.) — En fréquentant les gens au-dessous de soi, on perd son intelligence; en fréquentant ses égaux, on reste leur égal; la fréquentation des hommes supérieurs nous mène à la supériorité. (Hit.) - Un cheval , une arme , un livre, la parole, un homme et une femme , deviennent bons ou mauvais suivant l'homme qu'ils ont rencontré. (Pantch.) — De l'eau qui est sur un fer chaud on ne connaît pas seulement le nom ; cette même eau, quand elle repose sur la feuille du lotus, brille sous forme de perle.
Lorsque sous l'étoile Swâti elle tombe dans le ventre d'une huître à perle de l'Océan, elle devient perle : ordinairement, la plus haute, la moyenne ou la plus basse qualité résulte de la société que l'on fréquente. (Pantch.)
§ 9. — LA POLITIQUE. Les idées populaires que se font les Hindous du gouvernement des Pig. 259. — Futtehpore. Vue d'ensemble des colonnes du deuxième étage du monument précédent. (Ces colonnes ont 2m,40 environ de hauteur jusqu'à rentable/lient; plusieurs sont représentées séparément dans la planche suivante.) hommes, du devoir et de la conduite des rois, sont exprimées très clairement dans leurs livres. Nous nous bornerons à en reproduire quelques extraits. Ils n'auraient certainement pas été désavoués par Machiavel. — La politique a pour commencement la douceur et pour fin le châtiment. (Pantch.) — Si le roi ne châtiait pas sans relâche ceux qui méritent d'être châtiés, les plus forts rôtiraient les plus faibles comme des poissons sur une broche. (Manou.) — Quelqu'un qui n'opprime pas a beau être grand, il n'est pas vénéré : les hommes révèrent les serpents, mais non G-arouda le destructeur des serpents. (Pantch.) — Le roi qui a pour flatteur son médecin, son précepteur spirituel et son ministre, a bientôt perdu sa santé, son mérite religieux et son trésor. {Hit.) — Si vous confiez l'autorité à un homme qui vous a rendu des services, cet homme ne croit jamais vous offenser.
Un tel ministre se fait un drapeau de ses services, et confond tout dans un État. {Id.) — Jamais il ne faut enrichir un ministre, quel qu'il soit; c'est un conseil que donnent les sages : la prospérité change le caractère de l'homme. {Hit.) — Les ministres, lorsqu'on les presse, dégorgent la substance du souverain ; ils resHeath del. Fig. 260, 261 et 262. — Futtehpore. Détails des piliers du deuxième étage du Panchmahal. {Échelle: 28mm pour lm.) semblent pour la plupart à des abcès. Il faut que les rois de la terre tourmentent continuellement leurs ministres. Un vêtement de bain , si on le tordait une seule fois, pourrait-il rendre beaucoup d'eau ? {Id.) — Celui qui ne tue pas un serviteur aussi riche que lui, aussi puissant que lui, intelligent , résolu et s'emparant de la moitié de la souveraineté, est tué. {Id.) — Envers la mère du roi et la reine, le prince royal, le premier ministre, le prêtre de la famille, le portier, il faut toujours se conduire comme le roi. {Pantch.) — Un prince habile en politique doit faire comme la tortue qui se renferme dans sa carapace et soutenir le choc de l'ennemi ; mais, lorsque le moment est venu, il doit se lever comme un serpent redoutable. {Hit.) — La conciliation, la corruption et la discorde, tels sont les moyens qu'un prince doit employer, tous ensemble ou séparément, pour triompher de ses ennemis ; mais qu'il ne cherche jamais à les vaincre par la force des armes. {Id.) — On ne remporte pas sur un ennemi une victoire avec les armes comme avec la ruse ; celui qui est rusé, quoique de petite taille , n'est pas vaincu par des héros. (Pantch.) — Pour semer la discorde chez ses ennemis, on ne pourrait trouver un meilleur conseiller que l'héritier du trône : aussi doit-on faire tous ses efforts pour élever l'héritier de son ennemi. (Hit.) — Celui qui connaît la vertu, l'intérêt et le plaisir, ces trois règles de conduite qu'il faut suivre, ne doit pas avoir trop de pitié : en effet, celui qui est indulgent ne peut pas même conserver ce qu'il tient dans ses mains. (Id.) — Un ennemi faible doit être tué avant qu'il devienne fort ; quand il a acquis toute sa force, il devient ensuite difficile à vaincre. (Pantch.) — Avec un ennemi il ne faut pas contracter même l'alliance la plus solide; l'eau, si chaude qu'elle soit, éteint le feu. (Hit.) — Des ennemis tués par les armes ne sont pas tués, mais des ennemis tués par la sagesse sont bien tués : l'arme ne tue que le corps de l'homme, la sagesse tue famille, fortune et réputation. (Pantch.) CIVILISATIONS DE L'iNDE. — Terre, ami et or sont les trois choses pour lesquelles on fait la guerre ; s'il n'y a pas une seule de ces choses, il ne faut nullement la faire. {Pantch.) — Une petite armée composée d'hommes choisis vaut mieux qu'une masse considérable de troupes mal aguerries : les mauvais soldats se laissent vaincre par l'ennemi et sont cause de la défaite des braves. (Hit.) — Quand la guerre a lieu, un prince doit regarder comme du bois sec des serviteurs même qu'il aime comme sa vie, qu'il protège et qu'il chérit. (Pantch.) — — i. ^eath del.
Fig. 264. — Futtehpore. Détail de. la partie supérieure d'un pilier du palais de la reine Birbal. (Échelle: 40mm pour lm.)
§ 10. — ORIGINE DES DIFFÉRENCES EXISTANT ENTRE LES PRÉCEPTES DES LIVRES HINDOUS ET CEUX DES LIVRES EUROPÉENS. Après avoir lu ces maximes à la suite de chapitres où la religion tenait une si grande place , le lecteur se sera certainement senti frappé par la profondeur du contraste qui existe entre les deux modes de conception appliqués par l'Hindou à la métaphysique et à la morale : la première est mise en œuvre chez lui par l'imagination la plus exubérante et la plus désordonnée ; la seconde est le fruit du sens pratique le plus étroit et le plus positif. Tandis que les rêves gigantesques des apôtres et des poètes de l'Inde emportent dans des sphères fantastiques, ouvrent des avenirs fabuleux, Heath. del.
Fig. 265. — Futtehpore. Élévation d'un pavillon. {Échelle : 25™" pour lm.) font considérer l'existence humaine comme un point à peine perceptible dans l'infini du temps, et mettent si haut une perfection que des milliers de transformations subies à travers des milliers de siècles suffisent à peine à obtenir, les moralistes enseignent à jouir avant tout de la vie, à éviter les vains soucis qui la consument, à la prendre par le bon côté, à rechercher les richesses, à n'être point naïfs, et surtout à se défier des femmes, puisque, de tous les maux qui menacent l'homme, ceux que cause l'amour sont parmi les plus dangereux. La franchise brutale des préceptes moraux de l'Hindou peut paraître blessante pour nos sentiments , mais il faut bien reconnaître pourtant que ces préceptes reposent sur une façon très logique de comprendre la vie.
En définitive, tout en prêchant bien haut une morale très élevée, nous appliquons généralement dans la pratique des maximes identiques à celles des Hindous. Cette contradiction qui se manifeste si visiblement chez nous, on peut la constater également chez l'Hindou; mais par suite de la différence des races, des milieux et des temps, elle se trouve placée dans l'Inde entre la religion et la morale, tandis qu'elle existe en Europe entre la morale écrite et ]a pratique ordinaire de la vie. L'opposition, si choquante pour les Orientaux qui étudient l'Europe, entre ce que nous enseignons et ce que nous pratiquons, tient sans doute à l'origine même de nos principes moraux. Durant les siècles de foi, la religion et la morale étaient intimement liées, la morale n'étant à vrai dire que l'exécution de préceptes supposés divins et par suite très purs.
Les croyances se sont évanouies, mais la morale est restée avec sa perfection idéale. Elle a été de tout temps bien supérieure à ce que la nature humaine peut réaliser, mais depuis qu'elle est privée de son caractère divin, l'écart entre ce que nous prêchons, non plus au nom d'un Dieu mais simplement au nom des hommes, et ce que nous pratiquons, se montre dans toute son évidence. Chez l'Hindou, de même d'ailleurs que jadis chez les Grecs et les Romains, il y a toujours eu indépendance entre la religion et la morale. Les prescriptions religieuses pénètrent sans doute, comme nous l'avons dit, tous les actes de la vie de l'Hindou, mais ces prescriptions, formelles pour tout ce qui concerne les rites, les pèlerinages, la répétition des prières, les sacrifices, etc., en un mot la conduite des hommes envers les dieux, ne s'occupent guère de la conduite des hommes entre eux.
La morale n'a dès lors d'autre base que la coutume, fille elle-même de l'expérience engendrée par les nécessités de la vie. Tandis que l'idéal de l'Hindou est resté dans une sphère qui n'est pas de ce monde, habitée par des êtres tout-puissants, s'occupant beaucoup des devoirs des hommes à leur égard et très peu des devoirs des hommes les uns envers Fig. 266. — Futtelipore. Pilier de grauit sculpté, dit le trône d'Akbar, dans la salle d'audience de l'empereur. les autres, la vie lui apparaît avec toutes ses réalités et ses laideurs. La terre qu'il habite n'est pour lui qu'un misérable amas de boue éphémère si on le compare aux espaces lumineux, éblouissants, peuplés de divinités redoutables qu'il entrevoit dans ses rêves aussitôt qu'il met le pied dans ses temples ou feuillette ses livres sacrés.
La contradiction qui existe entre la conduite de l'homme et ses aspirations existe donc aussi bien chez l'Hindou que 'chez l'Européen; si elle est plus apparente chez nous, cela tient simplement à ce que l'idéal que conçoit l'Hindou et celui que conçoit l'Européen se trouvent aujourd'hui placés dans des sphères différentes. Au point de vue philosophique, ce double idéal est au fond le même. Le rêve de bonheur impossible que l'humanité poursuit depuis tant de siècles et que fait miroiter sans cesse à nos yeux la décevante Mahâmayâ, la grande illusion, est le véritable mobile de toutes nos actions et nous ne saurions exister sans lui. Fondations de religions ou d'empires, guerres, révolutions, conquêtes, enunmot tous les événements dont l'histoire enregistre le cours, ne sont pour le philosophe que le récit des choses accomplies par l'homme à la poursuite d'un idéal quelconque, religieux à une époque, politique ou social à une autre.
Sans doute il continuera à se déplacer encore, soit là-bas, soit ici, cet idéal nécessaire, ce maître souverain de nos actions, ce tout-puissant fantôme, mais il ne s'évanouira qu'avec le dernier homme, et si sceptiques que nous puissions être, nous ne saurions l'éloigner de nos yeux sans nous condamner à bientôt mourir.
Livre sixième — L’Inde moderne. Chapitre II — Les religions actuelles de l’Inde
Les travaux de la science moderne n'ont guère servi jusqu'ici qu'à répandre des idées très fausses sur les religions de l'Inde. Nous avons déjà montré à propos du bouddhisme à quel point ces religions diffèrent en réalité de ce qu'elles apparaissent dans les livres. Nos définitions européennes nettes et précises perdent toute valeur quand on veut les appliquer à ces croyances, aux contours toujours changeants, qui ont germé sur le sol de l'Inde, qui continuent à y germer encore et auxquels des désignations communes donnent seules une similitude apparente. Dans l'âme flottante, illogique et rêveuse de l'Hindou, les croyances les plus opposées s'associent d'une façon tout à fait inintelligible pour nous.
Le même homme qui écrira avec conviction les spéculations de l'athéisme le plus hardi se prosternera avec autant de conviction devant des milliers de divinités étranges, grotesques ou terribles, ou baisera avec respect l'empreinte du pied de Bouddha et de Vishnou. Dans l'Inde, non seulement toutes les religions vivent en parfaite intelligence, mais encore les dogmes les plus opposés subsistent côte à côte dans la même religion. Ce n'est qu'après avoir étudié sur le sol même de la péninsule la pratique de ses religions, qu'on peut arriver à concevoir des contradictions si étranges pour nous et comprendre que le mot de religion a pour l'Hindou et pour l'Européen un sens absolument différent. Les religions aujourd'hui pratiquées par les Hindous dérivent théoriquement des religions pratiquées au temps des Védas et au temps de Manou, puisqu'elles reconnaissent toujours l'autorité des anciens livres sacrés ; mais il y a loin de la religion décrite dans les précédents chapitres sous les noms de védisme et de brahmanisme à la religion nouvelle, dite néo-brahmanisme ou hindouisme, qui prit naissance aux premiers siècles de notre ère et remplaça graduellement le bouddhisme en l'absorbant dans son sein.
C'est ce culte nouveau que nous allons étudier maintenant.
§ 1. — LA TRINITÉ HINDOUE. Les sectes innombrables dont l'ensemble forme le néo-brahmanisme ou hindouisme se partagent toutes entre deux cultes dominants : celui de Siva et celui de Vishnou. Ces deux grandes divinités, vénérées par tout pieux Hindou, forment avec le grand Brahma la Trinité hindoue ou Trimurti. Bien que Brahma soit hiérarchiquement le plus puissant de ces trois dieux , il n'a pas d'adorateurs spéciaux, et c'est à peine si dans l'Inde entière il existe un temple qui lui soit consacré. Il faut en chercher sans doute le motif dans ce que pour l'Hindou la religion tend toujours à être absolument représentative et matérielle. Or, tandis que les symboles de Siva et les incarnations de Vishnou peuplent les temples d'une foule de formes et d'images , Brahma n'est pas représenté sous une apparence visible, mais demeure la grande âme impalpable qui anime toutes les créatures, et dans le sein de laquelle l'Hindou rêve d'être absorbé.
Chaque personne de la Trinité hindoue a sa part dans l'œuvre du monde : Brahma est le créateur, Vishnou le conservateur et Siva le destructeur. Le rôle du dernier semblerait le mettre en opposition avec les deux autres, mais il n'en est rien ; car, dans la philosophie hindoue, il n'y a pas de mort proprement dite, et destruction y est synonyme de changement. La figure de l'univers se transforme sans, cesse, mais ses éléments ne périssent point. Le grand Siva , qui préside à ces transformations, est un bienfaiteur au même titre que les autres dieux et leur indispensable auxiliaire. En étudiant la physionomie de ce terrible Siva, de ce dieu de la destruction et du changement auquel on offrait jadis comme à son épouse Kali des sacrifices sanglants et parfois des victimes humaines, on comprendra qu'il ait été le plus anciennement adoré par les Hindous, et qu'il reste peut-être, au fond, le personnage prépondérant de la Trinité, brahmanique.
Fig. 267. — Delhi. Période niogole. Mausolée de l'empereur Humayoun bâti eu 1555. Le monument est en grès rouge incrusté de marbre blanc. Il est construit sur une plate-forme ayant 88 mètres de côté. Nul peuple n'a plus complètement et plus promptement que le peuple hindou saisi ce qu'il y a de relatif, d'illusoire et de perpétuellement changeant dans l'apparence des choses. Pour lui, ce que l'homme conçoit de l'univers, ce n'est que la Mahâmayâ, la grande illusion. Le fond même des choses nous échappera toujours. Ce que nous percevons de la nature, c'est une chaîne interminable d'évolutions sans commencement ni fin, chaîne infinie en avant et infinie en arrière. CIVILISATIONS DE L'iXDE. Dans ce déroulement éternel de causes et d'effets, les morts produisent des naissances, et les naissances amènent des morts, mais en réalité, la mort et la naissance ne sont que des apparences, des manifestations d'un inconnu invariable dans son essence mais toujours changeant .dans sa forme.
Depuis des siècles les Hindous ont aperçu dans son ensemble cette Mahâmayâ, cette perpétuelle fantasmagorie qui trompe nos yeux, qui enchaîne ou désespère nos cœurs, et qui cache une vérité à jamais insaisissable pour nous. Ils ont su la comprendre et la définir, à une époque où. nos philosophes de l'Occident croyaient atout instant mettre la main sur l'absolu. Là est la grandeur de la pensée hindoue, brahmanique ou bouddhique. Le peuple, du reste — nous l'avons dit déjà à propos du bouddhisme — ne s'est jamais beaucoup préoccupé de ces spéculations philosophiques de quelques penseurs. Ces insaisissables abstractions se sont toujours matérialisées pour lui.
§ 2. — LE SIVAÏSME. Siva, le dieu de la destruction, ou plutôt de la transformation, le dieu du naître et du mourir, celui qui a pour attribut significatif le lingam et à qui cependant on immole des victimes, le dieu du germe qui produit les êtres et de la mort qui les dissout, Siva est le vrai dieu de l'Inde et la vraie création du génie de sa race. De tous les dieux du panthéon néo-brahmanique, Siva est le plus ancien. On peut l'identifier sans doute avec le Roudra des chants aryens, le dieu des vents qui apportent la pluie et fécondent le sol. Il se confondit plus tard avec Agni. Le feu, adoré par les premiers Aryens avec tant de ferveur, était pour eux le principe de la vie qui circule dans tous les êtres et qui les anime ; il était aussi celui de la destruction, ou plutôt de la transformation, puisqu'en consumant la matière il lui fait subir de profondes métamorphoses.
Le rôle d'Agni et ses attributs devinrent ceux de Siva dans le brahmanisme. La physionomie spéciale du dieu, sou nom nouveau, les détails de son culte étaient déjà déterminés au temps de Mégasthène, qui le mentionne et le rapproche du Dyonisos des Grecs. C'est vers le commencement de l'ère chrétienne que le symbole de Siva, le lingam ou phallus , fut sans doute adopté. Au onzième siècle, à Fig. 268. — Delhi. (Période mogole.) Entrée du palais des rois mogols (commencé en 1G38). l'époque des invasions de Mahmoud de Grhazni, il existait déjà douze sanctuaires célèbres élevés en l'honneur de cet emblème. Peu à peu, le besoin d'idolâtrie, si fort chez la masse ignorante du peuple, fit de ce qui n'était qu'un symbole la véritable divinité.
Une secte se forma, celle des lingayets, ayant pour objet d'adoration Siva sous la seule forme du lingam. Leurs temples sont remplis de cet emblème ; ils en portent constamment sur eux de petites images d'or ou d'argent, qu'ils baisent de temps à autre et auxquelles ils adressent leurs prières. Basava, le fondateur de cette secte, vivait au douzième siècle. Il prêchait l'abolition des castes et acquit rapidement une grande influence. Ses doctrines périrent plus ou moins avec lui, mais il créa une forme de culte, s'adressant exclusivement au principe mâle et ayant pour dieu visible le phallus , qui resta dominante dans le Mysore, le Nizam et tout le sud de l'Inde, c'est-à-dire parmi les populations dravidiennes.
L'emblème féminin correspondant au phallus ne tarda pas à paraître aussi dans les temples et à attirer les prières des Sivaïtes. Il représente Parvati ou Kali, l'épouse de Siva, la déesse de la vie et de la mort, la grande matrice d'où est sorti l'univers et qui l'engloutira finalement un jour. Aucun culte n'a donné lieu à des scènes plus monstrueuses que celui de la terrible Kali. Elle devint rapidement populaire chez les peuplades les plus grossières de l'Inde, et se confondit sans doute à leurs yeux avec quelque déesse sauvage et sanglante des nègres aborigènes. L'obscénité et la cruauté se mêlèrent pour lui rendre hommage. C'est sur ses autels qu'a coulé le sang des derniers sacrifices humains, abolis aujourd'hui pour toujours chez les populations brahmaniques.
Des scènes de débauche impossibles à décrire, des mystères sombres ou obscènes se pratiquent encore dans ses temples, surtout dans ceux que fréquentent les sectateurs appelés les Sivaïtes de la main gauche.
§ 3. — LE VISHNOUÏSilE. Vishnou, le dieu suprême invoqué par les Hindous brahmaniques qui ne sont point sectateurs de Siva, ne paraît pas avoir une antiquité aussi haute que son redoutable rival. Il apparaît toutefois souvent dans les Védas ; Mégasthène en parle et lui trouve des analogies avec l'Héraclès des Grecs. Tandis que Siva s'adresse plutôt à l'intelligence, et représente la façon spéciale dont le génie hindou a conçu l'univers, Vishnou répond, lui, aux éternels besoins du cœur. Il est le dieu de l'amour et de la foi, Fig. 270. — Delhi (période niogole). Fenêtre en marbre sculpté à jour d'une des salles du palais précédent. {Hauteur jusqu'au sommet du rectangle figurant sur la partie supérieure du dessin 4m30.) alors que pour suivre le premier il faut travailler durement à son salut, mortifiant ses désirs et s'astreignant à de rigoureuses pratiques.
En dépit des orgies marquant les grandes solennités en l'honneur de Siva ou de Kali, c'est parmi les sectateurs de ce couple divin que l'on rencontre les vrais ascètes. Pas plus que celui de Siva le culte de Vishnou n'est resté spirituel et symbolique. Plus encore qu'à tout autre peuple, il faut à l'Hindou des images visibles à adorer. C'est en vain qu'à plusieurs reprises des ré formateurs ont tenté d'interpréter ses religions dans un sens monothéiste. De même qu'aux temps védiques, tout est resté dieu pour lui. Dans tout ce qu'il ne comprend pas ou redoute, il voit un objet d'adoration. L'effort de ses Brahmanes, de ses penseurs, a échoué non seulement dans toute tentative de créer le monothéisme, mais dans celle de concentrer sur deux ou trois grandes divinités ce besoin d'adoration incessant.
Le peuple hindou les laissa prêcher; il adopta docilement leurs doctrines ; mais à peine eurent-elles pénétré en lui qu'elles se transformèrent, se multiplièrent, se divisèrent, prirent une apparence, une couleur, une vie, en un mot s'incarnèrent. Vishnou est un seul dieu, sans cloute ; mais pour se manifester aux mortels, ce dieu a pris tant de figures diverses qu'il serait totalement impossible de les définir, ou seulement de les énumérer. Il y a parmi elles des géants, des héros, de simples mortels et des animaux même ; sans compter l'astre bienfaisant, le tout-puissant soleil, avec lequel, dès les temps les plus anciens , Vishnou se confondait. Ces incarnations, qui s'appellent les avatars de Vishnou, représentent autant de divinités particulières, adorées chacune plus spécialement suivant la contrée, l'âge ou la situation sociale.
Les avatars principaux, ceux dont parlent les livres sacrés connus et vénérés de tous les vishnouïtes, sont au nombre de dix seulement. Les autres sont sans règle et sans limite. Il en naît chaque jour. On peut sans crainte aller prêcher aux Hindous tel dieu que l'on voudra, si sublime ou si grossier qu'on puisse l'imaginer ; ils ne le combattront point, car ils sont les gens les plus tolérants de la terre ; il est même probable qu'ils l'adopteront sans difficulté, faisant de lui, immédiatement, l'un des avatars de Vishnou. C'est pour cette raison que les efforts des missionnaires chrétiens ne peuvent aboutir dans l'Inde. Le Christ, dont l'histoire, du reste, n'est pas sans analogie avec celle de Krishna, est devenu l'un des avatars de Vishnou, et, à toutes les démonstrations des missionnaires, les Hindous répondent qu'ils n'ont rien à apprendre d'eux, étant déjà plus chrétiens que les chrétiens.
Lorsque le prince de Galles visita l'Inde, la pompe dont il était entouré le fit considérer par beaucoup d'Hindous comme une nouvelle incarnation de ce même dieu. On ne peut assigner une date précise à la composition des deux grandes épopées, le Kamayana et le Mahabharata, qui chantent ces héros. Elles sont pour les Hindous ce que furent pour les Grecs les œuvres d'Homère, leur principale gloire littéraire, un fonds inépuisable d'inspiration pour les poètes et de légendes religieuses pour la masse superstitieuse du peuple. Les siècles ont compilé, modifié, augmenté ces deux poèmes célèbres. Ils existaient déjà depuis longtemps lorsque la vénération populaire pour leurs grands héros, Rama et Krishna, fit de ces victorieuses figures des personnifications de Vislmou.
Mais ce ne fut point seulement l'auréole des succès militaires que les fidèles admirèrent en eux ; ce fut le côté doux, sympathique, et même amoureux de leur caractère. La tendresse mystique qui s'épanchait des cœurs vers Vishnou devint un amour humain, ardent, passionné, souvent sensuel, lorsqu'elle eut pour objet ces belles figures visibles, animées, presque vivantes, de Rama et de Krishna. Dans Rama, c'est bien le conquérant de l'Inde et de Ceylan, le vainqueur assurant le triomphe de la race aryenne, que l'on adore ; mais c'est avant tout l'époux de Sita. Ce couple fidèle et si bien épris, c'est en même temps celui de Vishnou avec son épouse Lakshmi, la déesse de la beauté. Les malheurs de Sita, sa fidélité, la passion brûlante et exclusive qu'elle inspira à Rama, voilà les thèmes féconds en émotions vives qui attendrissent l'Inde depuis des siècles.
Voici comment s'exprime à ce sujet un Hindou, aussi libre penseur qu'un Hindou peut l'être, dans un ouvrage récemment publié et que nous avons déjà cité {Le Guzerat et ses habitants) : « Heureuse la nation qui possède Rama et Sita comme son idéal! Heureux le foyer qui offre son tribut d'hommage à ce couple sans égal ! Le vieil et rude artisan, sa simple et ignorante compagne, la douce et romanesque jeune fille, mêlent leurs larmes sincères tandis que le prêtre récite quelque passage favori du volume sacré. Et heureux, trois fois heureux l'homme — si ce ne fut toutefois qu'un homme — qui put s'élever jusqu'à la source même de la divine inspiration et créer deux êtres d'une grâce aussi exquise ! )) Les joies de la famille, qui furent toujours les premières pour les Aryens, trouvent leur plus haute expression dans le Ramayana.
Le type de l'amant parfait, rempli de séductions, brillant dès son enfance pour d'innombrables maîtresses, attirant à lui l'amour de toutes les femmes, se rencontre dans Krishna, le plus populaire des héros de l'Inde avec le beau Rama. La légende de Krishna enfant, qui n'est point sans rapport avec celle du Christ, est chère à toutes les mères hindoues comme l'image du petit Jésus l'est aux mères chrétiennes. Et les femmes dont le cœur est soFig. 272. — Delhi (période mogole). Mausolée de Safdar Jang près de Delhi. Ce monument, construit en 1754, est le dernier des monuments importants élevés pendant la période mogole. Il est en granit rouge incrusté de marbre blanc. (La largeur du mausolée est de 30m.) litaire, les filles, les veuves, ont pour le divin amant le culte passionné et mystique que nos femmes occidentales entretiennent souvent pour le crucifié, leur céleste époux.
Sous le climat brûlant de l'Inde, et avec le tempérament inflammable des Orientaux, ce côté amoureux de la religion de Vishnou devait produire des résultats assez contraires à la morale, telle qu'elle est comprise en Europe. CIVILISATIONS DE L'iXDE. Chez certaines sectes, adonnées plus spécialement au culte de Krishna, particulièrement dans le Guzerat, où les prêtres vishnouïtes portent le titre de Maharajahs, devenir l'amant de Krishna, c'est-à-dire des prêtres qui représentent Krishna, est un but très recherché des femmes. Encombrés de solliciteuses, les Maharajahs font payer très cher leurs faveurs. L'auteur hindou que j'ai déjà cité plusieurs fois, M. Malabari, s'exprime à propos de cette coutume de la façon suivante : « Les Européens peuvent penser que le Maharajisme est une superstition honteuse, un système d'ignoble sensualité ; mais tant qu'il restera en odeur de sainteté il maintiendra des milliers de familles hindoues sous le joug de son culte bestial. »
§ 4. _ VARIÉTÉ INFINIE DES RELIGIONS DE L'INDE. LEURS INCESSANTES TRANSFORMATIONS. Nous venons d'esquisser dans leurs très grandes lignes les deux religions de Vishnou et de Siva, et nous avons indiqué le dogme de la Trinité, qui associe ces dieux à Brahma et fait le fond de toutes les croyances. Mais ce qu'il nous est impossible de décrire, et ce dont nous voudrions pourtant donner une idée au lecteur, c'est la multiplicité infinie des religions de l'Inde et le changement perpétuel qui les agite. Aucune d'elles n'est stable, et pourtant chacune remonte à la plus haute antiquité et retrouve sa source dans les Védas. Elles portent un nom commun, le néo-brahmanisme ou hindouisme, cependant elles sont aussi nombreuses et aussi variées que les feuilles des arbres dans une gigantesque forêt.
Elles tendent toutes au monothéisme, pourtant toutes possèdent des milliers de dieux, souvent des idoles de pierre et de bois représentant les plus grossiers objets. De chacune d'elles se dégagent des idées philosophiques étonnantes par leur profondeur, et dans chacune se retrouvent les superstitions les plus misérables de l'esprit humain. Si l'on veut les résumer en quelques mots dans leur ensemble, on peut dire qu'elles sont formées par l'ancien panthéon brahmanique, com posé lui-même des grandes puissances de la nature, divinisées par les Védas et personnifiées par les Brahmanes. Ces divinités, exigeantes, implacables, insensibles, ont été profondément adoucies et humanisées par le bouddhisme.
L'influence du bouddhisme est évidente dans toutes les branches de la religion néo-brahmanique ; il a glissé partout son esprit de bienveillance et d'amour. Humain par sa charité et surhumain par l'abstraction de sa philosophie, il a péri par l'une et il a triomphé Fig. 273. — Delhi. Tombeau de marbre blanc dans l'intérieur du mausolée précédent. par l'autre. Bouddha a conservé le droit de cité parmi les dieux innombrables qui remplissent les temples ; il est simplement devenu l'un des avatars de Vishnou. Au milieu de cette prodigieuse confusion de doctrines et de dieux, il nous a été facile de dégager trois ou quatre grands traits tout à fait caractéristiques du génie religieux de l'Inde : façon de concevoir l'univers, tendances monothéistes de l'âme et polythéistes de l'imagination ; tolérance absolue et fraternité des croyances les plus opposées.
Et cette variété infinie elle-même , sur laquelle nous insistons, n'est-elle pas l'héritage direct des vieux Aryens ,1e résultat de l'effet produit au début de la vie intellectuelle de cette race impressionnable par le spectacle perpétuellement changeant d'une nature pleine de grandeur et de contrastes ? Dans nos langues froides et mesurées de l'Occident, destinées à peindre des horizons gracieux, mais souvent ternes et monotones, nous avons trois ou quatre épithètes, toujours les mêmes, pour définir la couleur du ciel, la forme du nuage ou le mouvement de la source. Homère luimême, quand il a marqué d'un mot la vivacité d'Achille ou la majesté de Jupiter, ramène à tout instant ce mot à côté du nom du dieu ou du héros, nous les présentant constamment avec le même aspect.
Dans les Védas, rien de semblable ; il n'y a pas le nuage, il y a des milliers de nuages, de toutes couleurs, de toutes formes, rapides ou pesants, autant qu'il en passe en réalité dans le ciel au-dessus du front du poète ; la flamme d'Agni, les flots du Sonia, le mouvement des vents, les teintes du crépuscule et de l'aurore, tout cela change ainsi que dans la nature même ; et comme chaque chose est un dieu, chaque dieu est multiple. Cette multiplicité se continue dans le néo-brahmanisme, c'està-dire alors même que les manifestations des forces de l'univers sont devenues des divinités personnelles. Dès qu'un Hindou croyant conçoit plus spécialement son dieu sous une de ses faces, avec l'un de ses attributs, une secte est fondée qui établit le culte de cet attribut.
Il n'est pas besoin d'être Brahmane pour donner naissance à une secte : les hommes des plus basses classes sont devenus parfois des réformateurs. A peine l'apôtre a-t-il réuni autour de lui quelques disciples qu'il devient gourou, c'est-à-dire conducteur. Quand il n'est plus là pour enseigner la pure doctrine, d'autres gourous lui succèdent qui interprètent cette doctrine à leur manière. On est gourou soit par hérédité, soit par vocation, et souvent en dehors de la caste des prêtres proprement dits. Le gourou passe pour être directement inspiré de Dieu; son ascendant moral est très grand. Un des plus célèbres gourous de l'Inde et l'un des personnages les plus remarquables de son histoire, est le fondateur de la secte des Sikhs, le célèbre Nanak.
Né près de Lahore, vers la fin du quinzième siècle, il rêva de fonder une religion monothéiste qui aurait eu à la fois pour adhérents les Musulmans et les Hindous ; ses disciples se recrutèrent parmi les Jâts touraniens du bassin de l'Indus. Contrairement à ce qui arrive assez généralement, cette secte nouvelle continua à prospérer ; deux siècles après la mort de son fondateur, un de ses successeurs, le gourou Govind Singh, l'organisa militairement, et la secte devint un peuple dont la vaillance fut fatale aux Mogols et Fig. 274. — Laliore. Vue de la mosquée d'Aurengzeb dix-septième siècle) et du mausolée de Runjet Singh (dixneuvième siècle), prise du sommet de la forteresse. tint longtemps en échec la puissance anglaise.
Nous avons montré dans un autre chapitre qu'à force d'exercer leurs qualités physiques et de se marier entre eux, les Sikhs avaient fini par constituer une véritable race, l'une des plus belles de l'Inde. Nous avons cité en passant l'exemple des Sikhs pour montrer les conséquences que peut avoir la formation des sectes religieuses dans l'Inde. Sans doute fort peu de sectes arrivent à l'importance atteinte par celle des Sikhs ; mais toutes ont pour suite immédiate la formation de castes nouvelles dont les membres ne peuvent se marier qu'en tre eux et considèrent tons les autres habitants de l'Inde comme aussi étrangers pour eux que peuvent l'être les Européens. Bien des causes s'opposent assurément à ce que l'Inde puisse former aujourd'hui un Fig.
275. — Lahore. Un des miuarets de la mosquée d'Aurengzeb et mausolée de Runjet Siugh. seul peuple. Ce morcellement incessant des castes suffirait seul à l'empêcher. A côté des religions nombreuses qui se réunissent sous la dénomination générale de néo-brahmanisme, il faut mentionner d'anciens cultes encore en honneur chez les aborigènes. Nous en avons dit quelques mots dans notre chapitre des races. L'adoration des génies de l'air et des bêtes malfaisantes, serpents et tigres, y est prédominante. Nous avons vu dans les Nilghirris des peuples pasteurs, les Badagas, les Todas surtout, faisant de leurs vaches, de leurs taureaux, des dieux, et de leurs bergers des grands-prêtres. Tous ces cultes, plus ou moins idolâtres, ont influencé les populations Fig.
276. — Lahore. Entrée d'une galerie du palais des Miroirs. Les parties les plus anciennes du palais de Lahore remontent à Akbar, mais sont dans un grand état de détérioration. L'entrée de la galerie représentée dans cette planche a été construite quand Itunjet-Singh était roi de Lahore. brahmaniques elles-mêmes. Le culte des animaux joue un rôle très grand dans toutes les religions de l'Inde sans exception. Le serpent et la vache sont les plus vénérés. Pas un peuple de l'Inde ne leur refuse l'hommage divin. Les bouddhistes du Népal, les Brahmanes de la vallée du Gange, les sauvages du Gondwana, évitent également comme le pire des crimes le meurtre d'une vache ou d'un serpent. L'image de ce dernier animal se trouve dans tous les temples à côté des statues des dieux.
Il est spécialement consacré à Vishnou ainsi que le singe , tandis que le taureau et la vache appartiennent plutôt à Siva. Un dieu bien anciennement adoré dans l'Inde, et dont le culte se mêle aussi plus ou moins à toutes les religions, c'est le soleil. Les Aryens lui offraient déjà leurs prières et célébrèrent sa splendeur en termes magnifiques; leurs descendants, nous l'avons vu, l'identifièrent avec Vish nou. Mais beaucoup parmi eux, comme parmi les Dravidiens et les aborigènes, l'invoquent encore directement, sans le personnifier.
§ 5. — FORMES EXTÉRIEURES DES CULTES HINDOUS. Les Hindous aiment les images et les signes extérieurs ; ils sont très formalistes dans la pratique de leur religion, quelle qu'elle soit. Leurs temples sont remplis d'emblèmes, dont les principaux sont le lingamet la yoni, figurant le principe mâle et le principe femelle. Ils ont voulu voir des lingams jusque dans les piliers d'Asoka. En général, la simple forme du cylindre ou d'un cône leur représente l'objet sacré, et les remplit de vénération. Les vœux, les pénitences, les mortifications, la lecture des livres saints, les litanies, les prières, les pèlerinages, passent pour très méritoires et sont très scrupuleusement accomplis. Aucun peuple ne s'est montré aussi rigide que le peuple hindou dans l'accomplissement de ses devoirs religieux.
Le livre le plus étudié encore aujourd'hui par les Brahmanes et les fidèles est le Rig-Véda. Sa lecture constitue un mérite particulier. La langue dans laquelle il est écrit, le sanscrit, joue pour les Hindous le rôle du latin pour les catholiques et de l'hébreu pour les israélites. Les prières doivent être apprises et répétées par cœur en grand nombre. Pour aider la mémoire, les Hindous se servent de chapelets. Les cloches sont surtout employées dans les temples bouddhiques; dans les temples brahmaniques, elles sont remplacées généralement par des gongs. Les sacrifices, très nombreux autrefois et qui formaient même la partie la plus essentielle des pratiques religieuses, sont loin d'avoir aujourd'hui r LES KELIGIONS ACTUELLES DE L'INDE.
617 cette importance fondamentale. On offrait à Si va des victimes sanglantes, parfois des victimes humaines, tandis qu'on ne déposait que des fleurs et des fruits sur l'autel de Vishnou. CIVILISATIONS DE l'ISDE. Les prêtres avaient alors une plus grande importance ; ils étaient aussi plus instruits que de nos jours. Ils expliquaient gratuitement aux fidèles les passages obscurs des livres saints, et célébraient avec une grande pompe, dans leurs sanctuaires splendides, les cérémonies et les sacrifices. La magnificence déployée dans certains temples renommés de l'Inde, les jours de fêtes religieuses, a toujours été très grande. C'est par centaines de mille qu'il faut compter encore annuellement les pèlerins de Bénarès, de Jaggernauth et des grandes pagodes du sud de l'Inde.
L'aspect de l'intérieur de ces grands sanctuaires, ceux du sud la péninsule surtout, est très imposant et propre à frapper d'une respectueuse épouvante l'âme des fidèles venus de fort loin pour implorer quelque divinité redoutable. Les lieux célèbres de pèlerinage sont le plus souvent communs aux deux grandes sectes. Vishnouïtes et Sivaïtes se mêlent aux jours solennels ; les Musulmans eux-mêmes viennent parfois grossir la foule, non seulement par un motif de curiosité, mais dans un but pieux et pour faire œuvre méritoire. Nul endroit de l'Inde n'est plus célèbre pour ses pèlerinages que Jaggernauth ou Pouri, sur la côte d'Orissa; nulle part ailleurs on ne peut constater aussi bien la fraternité singulière des cultes de l'Inde et en même temps leur prodigieuse diversité.
Il n'en est pas un seul qui n'y soit représenté. A quelque religion qu'un Hindou appartienne, à quelque distance qu'il demeure, et quelles que soient les difficultés du voyage, il tâche d'aller au moins une fois dans sa vie à Jaggernauth. Vishnou partage avec le sombre et fatal Siva les adorations de la foule, dont la piété surexcitée monte jusqu'au délire. On promène son char, c'est-à-dire sa pagode roulante, et tel était autrefois l'enthousiasme développé dans des temps plus naïfs au sein de ces bruyantes multitudes, que des fanatiques se précipitaient sous les roues avec des cris de joie. Il existe d'ailleurs dans l'Inde beaucoup de lieux de pèlerinage, moins importants généralement que ceux de Bénarès et Jaggernauth.
Les bords du Gange sont sacrés de la source à l'embouchure , et bien des fidèles viennent de fort loin pour les visiter. L'eau du fleuve est sacrée et transportée à grands frais d'un bout à l'autre de la péninsule. Certains Rajahs en ont toujours une provision pour leurs ablutions. Nous avons , dans notre description de l'Inde physique, lorsque nous avons parlé des fleuves , indiqué ce caractère sacré que les Hindous attribuent à presque tous les cours d'eau. Nul cependant n'approche du Gange, de la sainte Ganga, dans la vénération qu'il inspire. Ce culte des sources, comme celui des nuages et des vents de la mousson, remonte à la plus haute antiquité ; il est bien naturel dans un pays de sécheresse, où l'eau apporte la vie, et où des populations entières meurent de faim lorsqu'elle vient à manquer. § G. — LE JAÏNISME.
Nous avons réservé dans ce chapitre une place spéciale au jaïnisme, qui est plus qu'une secte, ayant la prétention, fort peu fondée d'ailleurs, d'être une religion tout à part et de ne relever ni du bouddhisme ni du brahmanisme. En réalité, il procède de l'un et de l'autre. Le jaïnisme, qui a la même philosophie, les mêmes pratiques, les mêmes légendes que le bouddhisme, paraît s'être détaché de lui de très bonne heure, et lui a survécu précisément à cause des concessions qu'il a faites au brahmanisme. L'histoire de son origine et de ses développements est tout à fait inconnue. Il dut jouer à une certaine époque un rôle très important, car les temples jaïniques du dixième siècle de notre ère sont certainement parmi les plus remarquables de l'Inde.
Avant la construction de ces merveilleux sanctuaires, on trouve déjà des traces de la religion jaïnique dans des inscriptions du Mysore datant du cinquième siècle, et jusque dans les édits d'Asoka , qui mentionne une de ses deux grandes sectes. A l'époque de Hiouen-Thsang, le jaïnisme était le culte dominant du Dekkan. Cette religion est donc presque aussi ancienne que le bouddhisme , dont, jusqu'à preuve du contraire, on doit la considérer comme un ra m eau. Rien n'indique qu'elle lui soit antérieure, comme le prétendent ses partisans. Les jaïnas croient comme les bouddhistes à l'éternité de l'univers et nient comme eux tout créateur. Ils diffèrent d'eux dans leur façon d'envisager le Nirvana, qui, suivant leurs doctrines, n'est pas l'anéantissement final, mais un véritable paradis, un état de béatitude pour l'âme immortelle.
Ils pensent comme les bouddhistes qu'on y parvient par une série d'existences toujours plus parfaites, dont la dernière est celle du Jina, absolument identique au Bouddha. Ainsi que les bouddhistes , qui reconnaissent des Bouddhas et des bodhisattwas à côté de Çakya Mouni, les jaïnas reconnaissent plusieurs Jinas ou Tirthankars. Le nombre en est déterminé. Il en a déjà paru vingt-quatre. Ces vingt-quatre Jinas sont les divinités suprêmes du jaïnisme. A côté de ces êtres qui, par une perfection longuement poursuivie et enfin atteinte, ont rejeté le poids de la vie, les jaïnas reconnaissent une foule de dieux et de déesses secondaires. Dans la pratique, leur culte est tout aussi polythéiste que le brahmanisme, dont il a adopté le panthéon multiple.
A ce point de vue, son sort a été le même que celui du bouddhisme, qui, tout en demeurant athée en théorie par ses spéculations philosophiques, s'est vu envahir en réalité par toutes les divinités des religions qu'il avait momentanément absorbées. Ce n'est pas seulement en donnant droit de cité aux dieux brahmaniques que le jaïnisme a pu vivre en bonne intelligence avec la vieille religion de l'Inde; c'est surtout en proclamant, dans toutes ses conséquences, le régime des castes, attaqué, sinon temporellement, au moins spirituellement, par le bouddhisme.Les Brahmanes eurent moins d'hostilité contre une religion qui leur laissait toute leur ancienne importance et qui enseignait, comme un des premiers devoirs, le respect absolu envers eux.
Quant aux pratiques et aux légendes jaïniques , elles sont identiques à celles du bouddhisme. Un Jina suprême correspond à l'AdiBouddha du bouddhisme népalais ; l'histoire de sa naissance , de sa vie sur la terre, l'époque de son apparition et le caractère de ses enseigne ments, sont les mêmes que pour Çakya Mouni. Le nom seul est changé. La confession, les cloches, les pèlerinages, se retrouvent dans les deux religions. Les ordres monastiques y jouent le même rôle important. Le jaïnisme a ses livres religieux et rejette l'autorité des Védas , comme le fait aussi le bouddhisme. Nulle secte religieuse n'a attaché plus d'importance à ses sanctuaires et n'en a élevé avec plus de travail ni à plus grands frais.
Les temples jaïniques du mont Abou et de Khajurao sont les merveilles architecturales de l'Inde. Au fond de galeries à demi obscures , le long desquelles semble s'agiter vaguement un peuple d'êtres étranges sculptés dans la pierre avec tous les mouvements de la vie, on aperçoit, immobile, dans une attitude de paix immuable, la face empreinte d'une sérénité absolue, l'un des Jinas, généralement assis sur ses jambes croisées. Les vingt-quatre dieux du jaïnisme étant toujours représentés nus et sous les mêmes traits ; l'on pourrait croire qu'il n'y en a qu'un seul, si l'on ne faisait attention aux symboles qui les distinguent les uns des autres. Des lignes différentes sont tracées sur leur poitrine et autour de leur cou ; des signes particuliers sont gravés dans la paume de leur main et sous la plante de leurs pieds.
Parfois c'est le lotus, ou bien la roue, l'emblème du Dharma bouddhique, c'est-à-dire de la loi et de la vie. Le jaïnisme compte encore aujourd'hui dans l'Inde de nombreux sectateurs. Il est florissant surtout dans le Guzerat, et la presqu'île de Katty war.
§ 7. — PRINCIPES GÉNÉRAUX A TOUTES LES RELIGIONS DE L'INDE. Notre courte description des religions de l'Inde s'applique à toute la période qui s'est écoulée depuis la renaissance du brahmanisme jusqu'à nos jours. Ses principaux rites n'ont guère changé depuis mille ans. Cette impression d'unité dans la plus ondoyante et prodigieuse diversité doit s'étendre, chez le lecteur, à toutes les périodes de l'histoire religieuse de l'Inde, si toutefois nous avons réussi à les lui faire saisir. Védisme, brahmanisme, néo-brahmanisme, ne sont en réalité qu'une seule et même religion , dont le bouddhisme et le jaïnisme sont simplement des sectes. Pour toutes les religions de l'Inde, la vie est un mal; la matière, une sorte de manifestation inférieure du principe de vie ; la nature, une chaîne d'évolutions incessantes; les dieux et les hommes, de vaines apparences, manifestations illusoires d'un principe suprême, le grand Brahma.
Ce même principe, qu'il s'appelle Agni, ou Brahma, ou Bouddha, est le dieu unique, sorte de grand Pan, animant tous les êtres, et vers lequel s'élèvent tous les cultes. Les forces de la nature, les ancêtres, les animaux, les génies, les démons, les héros dans lesquels il s'incarne deviennent des objets d'adoration, puis de véritables idoles G25 pour la multitude. L'âme immortelle passe detre en être jusqu'à son absorption finale dans le principe suprême. L'ensemble de ses actions pendant une vie détermine ses futures conditions d'existence. Si l'on se figure le védisme plus près du culte élémentaire de la nature ; le brahmanisme plus abstrait, plus implacable, plus fatal, et le néo-brahmanisme tout imprégné par le nouvel esprit de charité que proclama la réforme bouddhique, on sentira les principales différences qui permettent de distinguer les trois grandes branches de l'hindouisme ancien et moderne.
Quant aux formes extérieures, elles ont toujours changé et elles changent encore. La prodigieuse imagination des Hindous , qui les a tant multipliées, n'a point cessé d'être active et les remanie sans cesse. § ». L'ISLAMISME DANS L'INDE. La religion de Mahomet a fait dans l'Inde de nombreux prosélytes. 50 millions d'hommes, c'est-à-dire le cinquième de tous les habitants de la péninsule, suivent aujourd'hui la loi du Coran, et CIVILISATIONS DE L'INDE. 79 Fig. 281. — Patau (Népal). Colonne en bois sculpié d'une maison. tous les jours ce nombre s'augmente par de nouvelles conversions. Rien n'est facile pour un Hindou que d'adopter une religion nouvelle, tout en gardant souvent l'ancienne. 11 est par sa nature disposé à tout croire.
Généralement lorsqu'il accepte de nouveaux dieux, cela ne veut pas dire qu'il abandonne les anciens ; son panthéon s'accroît seulement, et il se conforme tantôt aux injonctions d'une divinité tantôt à celles de l'autre suivant que cela lui semble commode pour sa profession, son genre de vie ou simplement l'occasion qu'il rencontre. A mesure que l'on s'élève dans 1 échelle des classes sociales, les distinctions sont plus tranchées. Il y a dans l'Inde, parmi les esprits un peu cultivés, de vrais Musulmans et de vrais Brahmanes ; mais, chez le peuple , les deux cultes se confondent parfois totalement. Mahomet et les saints musulmans sont des dieux au même titre que les autres dieux hindous. Les cérémonies s'empruntent mutuellement des rites et parfois réunissent les partisans des diverses croyances.
Les Bohorahs du Guzerat, musulmans de la secte chiite, qui ne descendent pas de familles mahométanes, mais sont d'anciens Hindous convertis, ne suivent que de fort loin les préceptes de Mahomet, et leurs cérémonies ressemblent beaucoup à certaines fêtes hindoues. , Les sunnites, qui sont en plus grand nombre et qui se considèrent comme les vrais fidèles, méprisent les chiites. L'antagonisme est plus vif entre les deux sectes musulmanes qu'entre celles-ci et les Hindous. Ces sectes comportent d'ailleurs un grand nombre de subdivisions ou sous-sectes. Une des principales raisons qui firent triompher rapidement l'islamisme dans l'Inde, c'est qu'il proclame l'égalité de tous les hommes. L'ambition, le désir de secouer un joug pesant, firent accueillir avec joie la loi du prophète par des millions de créatures humaines.
Mais la religion enseignée par Mahomet était trop simple pour un peuple habitué à adorer des dieux innombrables. Toutes les tentatives qui ont été faites pour rendre les Hindous monothéistes sont restées sans succès ; elles n'ont réussi qu'à ajouter un dieu de plus à tous ceux qu'ils priaient déjà. Beaucoup d'Hindous musulmans rendent à Mahomet les honneurs divins ; leur adoration s'étend jusqu'à son gendre Ali ; dans les basses classes, de nombreux saints sont également déifiés et se confondent avec les vieilles divinités du panthéon brahmanique. Devant une confusion pareille de croyances , qui conduisait les âmes ignorantes à la superstition la plus aveugle et parfois même à un grossier fétichisme, des réformateurs se sont levés bien des fois, se proposant pour but l'épuration des dogmes généraux et leur union définitive en un monothéisme élevé.
Tel fat Kabir au quinzième siècle , qui, attaquant à la fois le Coran et les Védas, tâcha de leur substituer un enseignement unique, absolument spirituel. Tel fut Nanak , le fondateur de la secte des Sikhs. Tel fut Ram Mohum Roy, qui pratiqua une sorte de religion éclectique tirée du christianisme, de l'islamisme et du brahmanisme. Tel fut l'empereur Akbar, qui, sceptique lui-même selon toute apparence, n'en rêva pas moins la fusion religieuse des peuples qu'il gouvernait. Tous ces réformateurs groupèrent autour d'eux plus ou moins de disciples, mais leur succès fut toujours limité , et ils ne réussirent en somme qu'à augmenter le nombre presque infini des religions de l'Inde. L'islamisme, tel qu'il est pratiqué dans la péninsule, a pris ce caractère flottant et variable que l'Hindou imprime fatalement à toutes ses croyances religieuses.
Il n'a même pas établi dans les régions où il est prédominant cette égalité de tous les hommes qui le fit accueillir d'abord avec tant d'empressement. Les Musulmans de l'Inde reconnaissent généralement les castes, sinon en théorie du moins en pratique. L'islamisme de l'Inde a emprunté au bouddhisme aussi bien qu'au brahmanisme. Le culte des reliques, si cher aux bouddhistes, est pratiqué par tous les musulmans ; ils ont des poils de la barbe du prophète, comme les bouddhistes en ont de Çakya Mouni. Certaines empreintes sont vénérées par les fidèles des trois religions, qui y voient, suivant leur croyance, la marque du pied de Brahma, de Bouddha ou de Mahomet. En résumé , l'islamisme a subi l'influence des religions anciennes de l'Inde beaucoup plus qu'il ne les a modifiées.
Il est resté très répandu surtout dans le bassin du Gange et dans le Guzerat, mais il compte aussi de nombreux adeptes dans le Dekkan. Dans ce dernier pays, parmi les populations dravidiennes , il est presque méconnaissable et se distingue à peine du brahmanisme. Mais à peu près dans toutes les villes de la péninsule , la mosquée silencieuse et nue s'ouvre à côté de la pagode fourmillante d'idoles. A mesure que la civilisation s'avance, que les esprits s'éclairent, l'islamisme gagne des disciples. L'adoucissement du fanatisme des castes, l'idée d'un Dieu unique, qui fait des progrès même sur cette terre hantée par de prodigieuses superstitions, inclinent de plus en plus les âmes devant la grandeur simple et majestueuse d'Allah.
La conquête de l'Inde par la religion de Mahomet n'est pas terminée. Elle se continue par un travail sourd et lent, que n'a nullement arrêté la puissante domination de l'Angleterre chrétienne.
§ 9. — INFLUENCE DE LA RELIGION SUR LA MORALE CHEZ LES HINDOUS. Dans notre chapitre consacré à la constitution meil- Fig. 283. — Bhatgaon (Népal). Temple en pierre. taie des Hindous, nous avons déjà indiqué quel abîme existe chez eux entre la religion et la morale. Nous devons insister de nouveau sur ce point, difficile à saisir pour nos esprits occidentaux. Chez nous, en effet, et depuis des siècles, la morale, c'est-à-dire la règle de notre conduite en général et surtout dans nos rapports avec nos semblables, s'est trouvée découler directement de la religion. Elle lui est si étroitement liée, que nous commençons à peine à l'imaginer indépendante du principe religieux. Chez l'Hindou l'indépendance entre la religion et la morale est aussi complète que possible.
On a dit de lui avec raison qu'il était le plus religieux de tous les peuples. En se plaçant au point de vue des idées européennes, on pourrait dire avec non moins de raison qu'il est peutêtre le moins moral. Plaire aux dieux et se les rendre favorables est le but que poursuit l'Hindou dans ses moindres actions , et jamais ce but ne cesse de s'offrir i\ ses yeux. Mais il serait bien étonné si on essayait de lui persuader que les dieux s'intéressent le moins du monde à l'honnêteté de ses rapports avec ses semblables, à la chasteté de sa vie, à la droiture de sa parole et de sa conduite, et que ces êtres tout-puissants ont la moindre velléité de s'irriter s'il dérobe le bien de son voisin ou s'il pratique l'infanticide.
Certes leur vengeance pourra le frapper sévèrement s'il néglige de dire ses prières, s'il ne lit pas les livres saints, s'il s'absente des cérémonies religieuses , s'il met à mort une vache , s'il n'accomplit pas les purifications requises, s'il ne se lave pas les mains avant de manger par exemple, ou la bouche après son repas. Voilà les fautes qui excitent la colère des dieux. Les rites prodigieusement minutieux et nombreux qui accompagnent les moindres actes de la vie de l'Hindou ont été institués en vue d'honorer les puissances célestes , de détourner leur courroux ou d'attirer leur bénédiction. Ces rites émanent directement de la volonté divine, tout comme pour les chrétiens les commandements de Moïse; mais parmi ces derniers il y en a six qui sont des commandements moraux.
« Honore ton père et ta mère, ne tue point, ne dérobe point, ne commets point d'adultère, » nous a été si souvent répété au nom de Dieu, que prononcer les mêmes préceptes au nom de l'humanité seule semble presque un blasphème à certaines consciences européennes. Chez les Hindous, les dieux ne demandent rien de semblable. Ils réclament des sacrifices, des pèlerinages, des pénitences, des prières, l'accomplissement de mille rites extérieurs à chaque instant pratiqués, et ne s'inquiètent pas du reste. Le reste, c'est l'affaire des hommes, c'est le côté matériel, utilitaire et pratique de la vie, bien au-dessous des préoccupations divines. LES RELIGIONS ACTUELLES DE L'INDE 631 D'ailleurs comment penser que la stricte moralité d'une vie puisse Fig.
284. — Bhatgaon (Népal). Tortion de la façade du palais du roi. être agréable à des dieux qui donnent eux-mêmes les premiers l'exemple de l'immoralité? On s'est raillé du Jupiter grec libertin, du Mercure voleur et de la Vénus adultère. Ces divinités-là non plus n'étaient guère exigeantes quant à la moralité de leurs adorateurs. Chez les Grecs aussi la morale restait séparée de la religion. Les dieux hindous n'ont pas plus de scrupules ni plus de chasteté que les habitants de l'Olympe hellénique. Deux ordres de devoirs dominent absolument l'existence de l'Hindou : les prescriptions religieuses proprement dites, c'est-à-dire les actes d'adoration ; et les purifications , qui rentrent aussi dans les devoirs religieux, mais ont une source différente.
Les premières, enfantées par la nécessité de se concilier des dieux formidables pouvant déchaîner les ouragans, les sécheresses, les épidémies; les secondes, ayant pour origine l'obligation de se purifier de tout contact accidentel avec des individus de castes inférieures. L'observance de ces deux prescriptions fondamentales — se rendre les dieux propices par des actes d'adoration et assurer la pureté de sa caste — constitue à peu près toutes les lois morales de l'Hindou. Celles que contiennent les lois de Manou se rattachent d'une façon ou de l'autre à ces deux ordres de nécessités. Toutes les autres obligations morales, qui, chez les Occidentaux, découlent de la religion, n'ont au contraire dans l'Inde aucun lien avec elle.
Qu'on se reporte aux lois de Manou : l'on verra que l'infraction à des rites puérils en apparence constitue pour l'Hindou un effroyable crime, racheté seulement par des tortures et souvent même par la mort ; tandis que des vols et des meurtres peuvent être expiés par les pénitences les plus légères. A l'exception de l'adultère, qui trouble si profondément la constitution des familles et par suite celle de la race, tous les péchés de la chair ont peu d'importance pour les Hindous. Les cultes voluptueux qu'ils pratiquent les poussent plutôt .à la licence, et l'amour ne devient criminel que s'il se porte sur un être de caste inférieure. Le meurtre tire sa culpabilité du rang de la personne sur laquelle il est commis.
Si la victime est une vache ou un Brahmane, le crime est grave; il devient peccadille dans tout autre cas. Certains meurtres, tels que l'infanticide des filles, ne sont même pas des fautes. Fig. 285. — Bhatgaon (Népal). La porte d'or du palais du roi. Toutes les sculptures sont en bronze ciselé et doré. Non seulement la moralité générale de l'Hindou est faible, mais CIVILISATIONS DE L'iXDE. encore le peu qu'il en possède est réservé aux hommes deux fois nés. Le Soudra n'a pas d'autre devoir que celui de l'obéissance absolue. « Tous les péchés qu'un Soudra doit éviter », dit l'évêque Héber, « sont : tuer une vache, offenser un Brahmane, ou négliger l'un des nombreux rites frivoles par lesquels on suppose que les dieux sont rendus favorables. )) Cette pauvre morale , variant d'une caste à l'autre , aggravant ou diminuant le péché suivant le rang de l'homme qui le commet ou de celui contre qui il est commis, n'est point à comparer avec l'importance d'une religion qui absorbe l'âme et envahit les moindres actes de la vie. ce L'Hindou marche, s'assied, boit, mange, travaille et dort religieusement. »
Cette parole est d'un Hindou, et elle est rigoureusement vraie. Jamais l'Hindou ne se met en voyage, ne commence un repas, ne rencontre un ami , ne se livre au sommeil, sans invoquer les dieux. La coupe de ses vêtements , le nombre et la forme de ses bijoux, tout est réglé par un sentiment religieux. Son pays est celui du monde où il y a le plus de lieux de culte. Le seul grand élément moral qui ait pénétré la nature de l'Hindou, c'est l'esprit de charité bouddhique. Cet esprit s'est glissé jusque dans le code rigide inventé pour le plaisir de dieux fantasques et cruels et non pour le vrai bien des hommes. Il l'a adouci, il a ajouté des préceptes d'amour et de libéralité aux dures et pesantes prescriptions.
La période bouddhique fut la plus morale dans l'histoire de l'Inde, et son influence bienfaisante se fait sentir encore. Les qualités que possède l'Hindou, telles que la douceur, la fidélité à ses maîtres, l'amour de la famille, un admirable esprit de tolérance, tiennent à son caractère et sont indépendantes de sa morale. La plupart de ses qualités sont d'ailleurs tout à fait passives : il sait obéir et il n'est jamais si bon que lorsqu'il cède au joug d'un maître. Qu'il commande à son tour, et il devient vite injuste , arrogant et tyrannique. 11 n'est aucune de ses qualités dont on puisse dire qu'elle est le fruit d'une morale appuyée sur la base puissante de la foi religieuse, et fortifiée par des siècles de développement.
La morale n'est pas même née dans LES RELIGIONS ACTUELLES DE L'INDE, 635 l'Inde, tandis que la religion y a de tout temps exercé un prodigieux empire. L'Hindou est donc un être essentiellement religieux, mais il n'est point un être moral. Sa nature facile et douce est habituée à plier par la force d'un climat qui lui ôte toute énergie et par un long esclavage. S'il n'avait pour frein que sa conscience morale, il serait peut-être un des peuples du globe les plus farouches et les plus dangereux. Son caractère seul l'a rendu un des plus inofifensifs. Fig. 287. — Boîte incrustée de Bombay. (Collection de l'auteur.)
Livre sixième — L’Inde moderne. Chapitre III — Institutions, mœurs et coutumes
£3J CHAPITRE TROISIEME. INSTITUTIONS, MŒURS ET COUTUMES. Le village et la propriété. — La famille. — Les castes. — Le droit et les coutumes. — L'agriculteur et l'ouvrier. — ■ Yie publique et privée des Hindous.
§ 1. — LE VILLAGE ET LA PROPRIETE. Le village, depuis l'époque la plus reculée où l'on puisse faire remonter l'histoire de l'Inde, apparaît comme un groupe politique organisé, complet par lui-même, et au-dessus duquel il n'y a que l'Etat. A vrai dire, le village est la véritable patrie de l'Hindou. Il répond pour lui à toutes les nécessités sociales, lui offrant à la fois le gouverneme nt paternel qui le protège, le juge qui fait triompher son droit, le prêtre qui dirige son âme, le médecin qui guérit son corps, le poète et la bayadère qui charment son esprit et ses yeux, et des concitoyens qui se pressent autour de lui comme une famille dont il serait l'enfant. Qu'est-ce que l'Hindou demanderait de plus à la grande patrie factice qu'on a essayé bien souvent de créer pour lui?
Il n'en attend rien, il ne la reconnaît pas. Tout ce qu'il sait d'elle, c'est qu'il lui a toujours dû un lourd tribut. Quel que soit le conquérant qui ait formé violemment cette patrie par la force des armes, ce conquérant, indigène, musulman ou chrétien, s'est toujours montré aussi dur pour le paiement de l'impôt ; et, puisque le paysan doit toujours obéir et payer, peu lui importe à qui. Aussi les révolutions, les guerres, ont passé, les empires se sont élevés et sont tombés, sans que le villageois hindou en ait pris le moindre souci. Ses maîtres successifs ne lui demandant que de l'argent et ne touchant point à ses habitudes séculaires, il est demeuré tel qu'il était il y a trois mille ans.
Le village hindou nous présente encore aujourd'hui l'image de la société aryenne primitive, et nous pourrions ajouter d'ailleurs, de toute société à ses débuts. Par village, dans l'Inde, il ne faut pas entendre seulement un groupe d'habitations, mais aussi les terres qui l'entourent et qui sont la propriété de ses habitants. Cette propriété est commune. La communauté des terres précéda partout dans le monde la propriété individuelle ; mais, tandis que toutes les sociétés évoluaient de la première forme vers la seconde, la société hindoue est restée fidèle au type primitif, et, par un contraste singulier avec les autres peuples, tend aujourd'hui encore à ramener toujours la propriété individuelle à la communauté.
Qu'un individu, par des talents absolument personnels s'élève à la richesse, la communauté d'où il est sorti trouvera tout naturel de réclamer le partage de ses gains. Des procès curieux se sont plaidés dans l'Inde sur cette question, et les juges anglais ont à grand'peine réussi à maintenir quelquefois à celui qui s'était enrichi les bénéfices de son travail. Il a fallu pour cela que la communauté n'eût en rien contribué à ses succès par l'éducation qu'elle avait pu lui fournir. Dans le cas où il devait moins à lui-même qu'aux soins dont il avait été l'objet, rien n'a pu empêcher le retour de ses biens à la communauté. Lorsqu'un enfant naît dans l'Inde, le seul fait de son existence lui donne droit à une part sur la fortune de ses parents.
On croirait que par ce système la propriété personnelle va s'établir. Il n'en est rien. Le partage n'est jamais accompli de fait. Quand l'enfant arrive à l'âge d'homme et qu'il pourrait réclamer son bien, il n'y songe pas . se contentant de sa part sur le revenu, et c'est ainsi que la propriété individuelle tend constamment, comme nous le disions, à redevenir commune. Cette communauté de biens est double, suivant qu'on la considère par rapport à la famille ou par rapport au village. La communauté villageoise est sortie de la famille. Le village n'est que la famille étendue. Dans plusieurs cas, cette définition est exacte, c'est-à-dire que tous les habitants d'un village descendent d'une même souche ; ils forment alors un véritable clan.
Quelquefois trois ou quatre familles en constituent le fond, plus ou moins ouvert aux étrangers. Le plus souvent le lien familial est purement fictif, mais il n'en est pas moins reconnu et invoqué. Quoi qu'il en soit, le groupe se divise en ménages distincts, ayant chacun son habitation distincte et cultivant son lot de terre distinct. Les biens meubles, tels que bestiaux, instruments de labour, etc., possédés par un ménage, de même que la part de ce ménage dans les revenus de la communauté, appartiennent en commun aux membres du ménage, père, mère et enfants. C'est la communauté dans la famille. D'autre part toutes les terres dépendantes du village appartiennent en commun aux habitants, qui les cultivent ensemble et s'en partagent les revenus.
C'est la communauté dans la société. Lorsque la moisson est terminée, les gerbes sont réparties en différents tas. Le plus gros représente le revenu de l'Etat. Dès que ce tas a été mis à part, le devoir de l'Hindou envers ce qu'on pourrait à tort appeler sa patrie est accompli. Il ne lui doit plus rien et il n'en attend plus rien. Une fois l'État satisfait avec la part du lion, on rétribue les fonctionnaires du village. Il y a un fort gros tas pour le chef, un autre pour le Brahmane, un moindre pour l'inspecteur des terres, pour le distributeur des eaux, pour le barbier, le potier, le charpentier, le forgeron, le blanchisseur, le cordonnier, l'astrologue, le médecin, le poète et la bayadère.
Tous ces fonctionnaires, et d'autres encore — car ils sont d'autant plus nombreux que le village est plus vaste et plus riche — sont entretenus aux frais de la communauté. Chacun, suivant ses fonctions, appartient à une caste différente et se garderait bien de se marier ou de manger avec ceux d'une autre caste. Mais ces barrières, si rigides qu'elles soient, ne créent ni rivalité ni hostilité entre les villageois. Au fond, comme ils se croient plus ou moins descendus d'une même souche, ils se sentent frères. Un esprit d'égalité sincère règne entre eux, et ceux mêmes qui remplissent les emplois réputés vils trouvent, en raison des services qu'ils rendent, une sorte déconsidération chez leurs concitoyens.
Quand les fonctionnaires ont reçu leurs parts respectives de la récolte, on divise ce qui reste entre tous les ménages. Ce qui revient à chacun n'est guère considérable. Le paysan, le ryot hindou, est dévoré d'impôts. Heureux quand il les a tous payés s'il lui reste assez pour nourrir sa famille et acheter la semence nécessaire pour obtenir la récolte prochaine. Dans le Bengale une famille s'estime heureuse quand ses revenus atteignent l'équivalent de 5 à 6 sous par jour. Là où le système communal fonctionne régulièrement, le paysan est assuré du secours de ses concitoyens en cas de détresse, et il ne souffre de la faim que si la famine est générale. Chaque village est gouverné par un chef élu assisté d'un conseil qui était d'abord de cinq membres, comme l'indique son nom de panchayat, et qui est maintenant en général un peu plus nombreux; il est administré par les premiers des fonctionnaires que nous avons nommés.
Cette organisation séculaire était trop profondément entrée dans les mœurs pour que la volonté d'un souverain pût la changer. Tous les conquérants qui ont successivement soumis l'Inde ont respecté l'organisation du village et lui ont laissé son autonomie. Ils y avaient d'ailleurs un intérêt évident. L'important pour le chef de l'Etat était d'assurer la perception régulière et profitable de l'impôt, et les communautés de village, responsables de chacun de leurs membres, l'y aidaient beaucoup mieux que ne l'aurait pu faire aucun autre système. Il s'en faut beaucoup cependant que tous les villages de l'Inde présentent l'organisation régulière que nous avons décrite. L'Inde renferme trop de races différentes pour qu'une institution quelconque puisse se maintenir sans changement sur l'immense surface de la péninsule.
En fait, on y rencontre toutes les formes connues de la propriété, depuis la communauté absolue des biens , jusqu'à la propriété individuelle non moins absolue. Comme ce sont les différentes façons de percevoir l'impôt qui marquent les différentes formes de la propriété dans l'Inde, nous allons indiquer sommairement les cinq manières dont il est perçu par le gouvernement anglais dans les diverses divisions de l'empire. Les Anglais ont adopté le principe musulman qui veut que toutes les terres appartiennent au souverain et que le revenu payé par le peuple soit non un impôt mais une rente, telle que les fermiers en payent à leurs "propriétaires. Dans le Bengale, toutes les terres sont partagées entre un certain nombre cle grands propriétaires ou zémindars, sortes de fermiers généraux, qui les louent aux paysans, et sont responsables de l'impôt vis-à-vis de l'Etat. .
Dans F Aoudli, le système est à peu près le même, avec cette différence que, dans le Bengale, le gouvernement intervient entre les zémindars et les tenanciers et empêche ceux-ci d'être complètement opprimés, tandis que dans l'Aoudh, ils sont à la merci des grands propriétaires. Cette différence et celles que nous allons voir dans les autres provinces tiennent à ce que le gouvernement britannique a plus ou moins laissé les choses dans l'état où il les a trouvées après les bouleversements qui avaient suivi la chute de l'empire mogol. Les zémindars étaient des aventuriers heureux qui s'étaient taillés des domaines indépendants à la faveur des guerres et des révolutions. En leur reconnaissant la propriété héréditaire des terres dont ils s'étaient emparés, l'Angleterre crut organiser une sorte d'aristocratie territoriale dévouée à son autorité et ambitieuse d'améliorer le sol.
Le résultat prouva que ce calcul était erroné. Nulle part le paysan n'est plus opprimé, plus misérable, plus désintéressé de la prospérité agricole, que dans le Bengale et l'Aoudh, où il travaille, non pour lui, mais pour des maîtres impitoyables, orgueilleux et oisifs. Tout autre est la situation dans le Pundjab. Là fleurit dans toute sa simplicité patriarcale le régime des communautés villageoises. Le gouvernement anglais reçoit directement l'impôt de chaque chef de village, et les paysans libres et maîtres de leurs terres, heureux et actifs, font produire à leurs champs tout ce qu'un sol soigneusement cultivé peut fournir. Dans les provinces de l'ouest et du centre, il y a tantôt des fermiers héréditaires, recevant la rente des paysans, payant l'impôt à l'Etat, et gardant la différence entre ces deux revenus, tantôt de grands et de petits propriétaires taxés directement.
Dans le Dekkan, chacun paye directement à l'Etat une rente qui est révisable et taxée à nouveau au bout d'un certain nombre d'années. Bien que le Dekkan soit infiniment moins riche et moins fertile que l'Hindoustan, c'est peut-être dans cette partie de l'Inde que le peuple est le plus heureux. Le village y existe, avec .son autonomie et la proFig. 291. — Architecture moderne de l'Inde. Élévation du temple de Vishveshvur, à Benarès ; d'après un dessin de Prinseps. Échelle 8mra pour lm. Tous les monuments représentés dans cette planche et les suivantes ont été construits pendant le dernier siècle et la première moitié de celui-ci. priété commune des terres, mais cette propriété n'est pas la même que dans le Pundjab.
Les champs sont, à époques fixes, partagés entre les habitants. Chaque ménage possède en particulier et complètement son lot, qui s'augmente ou diminue suivant l'activité ou la négligence des travailleurs. Le père de famille peut vendre sa terre sans le consentement de la communauté, ce qui n'est pas possible sous le véritable régime communal. Seulement le partage revient de temps à autre égaliser les fortunes et rappeler aux villageois qu'ils sont, au moins en principe, les membres d'une même famille et solidaires les uns des autres. En somme, ce qui cause la misère du paysan hindou, ce n'est pas tant l'énormité de l'impôt, que les intermédiaires placés trop souvent entre le gouvernement et lui, véritables fléaux du peuple.
Partout où le villageois se trouve directement en rapport avec l'Etat, soit comme individu, soit comme communauté, il est presque toujours actif, prospère, et content malgré sa pauvreté. C'est un spectacle vraiment satisfaisant que celui qui s'offre aux regards du voyageur lorsqu'il traverse un village du Pundjab ou même des rudes plateaux du Dekkan. Les nombreux temples, les arbres sacrés, les autels dispersés le long des rues témoignent de la piété de ce peuple superstitieux et simple ; le modeste hôtel-de-ville, un toit seulement soutenu par des piliers, parle des habitudes de liberté dans l'obéissance pratiquées depuis trois mille ans; et, dans les rues étroites aux pignons de bois curieusement sculptés, une population, inoffensive et douce, à l'air soumis et gai, vêtue sommairement, mais éclatante de bijoux, se presse et s'agite avec un peu d'importunité, quoique sans intention hostile, autour de l'étranger.
Bien différent serait le tableau dans la pauvre province opprimée d'Orissa, ou même dans la riche vallée du Gange, où le peuple réclame et obtient du sol le plus généreux du monde des trésors qui ne sont pas pour lui.
§ 2. — LA FAMILLE. CONDITION DES FEMMES DANS L'INDE. L'organisation de la famille est la première chose que l'on doit étudier si l'on veut connaître la société hindoue. La famille est le type et la base de la commune, et l'État, nous l'avons vu, n'est qu'une agglomération de communes, sans aucun groupe intermédiaire. La commune parfaite est un clan ou famille associée. Fig. 292. — Architecture moderne de l'Inde. — Bénarès. Temple de Durga. Dans la famille associée, nul ne possède rien en propre. Les biens meubles ou immeubles sont la propriété commune, dont aucune partie ne peut être aliénée sans le consentement de tous. Le père de famille administre la fortune et exerce une autorité morale absolue.
A sa mort, son fils aîné lui succède, sans qu'il y ait partage des biens. Tous se soumettent à lui comme ils se soumettaient à son père. Au bout de quelques générations, la famille devient un véritable clan, dont le chef est toujours l'aîné de la branche aînée. Il est rare cependant que nulle cause de division ou de désagrégation ne survienne dès que la famille commence à s'étendre. Nous avons développé cette question lorsque nous nous sommes occupé du clan rajpout, et nous avons, au sujet delà propriété, indiqué le cas où les biens du père se divisent à sa mort entre ses enfants. Ce cas se présente assez fréquemment aujourd'hui, et la société hindoue acquiert une tendance, bien faible encore, à augmenter l'importance de l'individu et à diminuer celle du groupe familial.
Ayant rappelé ces généralités, nous nous occuperons exclusivement dans ce paragraphe de la famille proprement dite, c'est-à-dire du père, de la mère et des enfants. L'autorité du père de famille est absolue dans l'Inde comme autrefois à Eome. Si elle ne va pas jusqu'à l'exercice du droit de vie et de mort, c'est sans doute simplement à cause de la douceur du caractère de l'Hindou. La femme considère son mari comme son maître et le représentant de ses dieux sur la terre. Son respect pour lui est porté à un tel point qu'elle ne prononce môme pas son nom. Lorsqu'elle est nouvellement mariée, elle remplace ce nom par une réticence ou par une périphrase; lorsqu'elle est mère, elle désigne son mari en disant : « le père de... » et elle ajoute le nom de son premier-né.
Malgré l'autorité despotique de l'époux, et bien que cet époux ne soit jamais choisi par la femme, mais lui soit fiancé dès le plus bas âge, le lien conjugal n'a rien qui semble lourd. Les époux indiens sont tendrement attachés l'un à l'autre, et si le mari, par une sorte de décorum obligatoire, affecte en public de traiter sa femme avec une indifférence voisine du mépris, il est généralement doux envers elle dans l'intimité, il subit même facilement son influence et il lui arrive bien rarement de la frapper ou de la maltraiter. La femme hindoue est fort ignorante et l'opinion générale est qu'elle doit rester ignorante sous peine de se déshonorer. S'instruire, c'est, BHHHi Fig. 293. — Architecture moderne de l'Inde. — Bénarès.
Détail des sculptures de la façade d'un temple. CIVILISATIONS DE L'iNDE. pour elle, imiter effrontément les hommes et s'afficher comme une courtisane. Les efforts faits par les maîtres actuels de l'Inde pour attirer la femme dans les écoles rencontrent la résistance la plus obstinée. Les enfants sont fiancés dès le berceau et les jeunes filles sont généralement mariées à douze ou treize ans. La femme hindoue n'a pas d'existence possible en dehors du mariage. A peine venue au monde, ses parents choisissent pour elle celui qui sera le maître de sa destinée. Elle grandit pour lui appartenir, et fût-il hideux, injuste et brutal, elle préfère encore être à lui que de ne point se marier ou de le perdre.
La femme non mariée et surtout la veuve sont deux espèces d'êtres que la société hindoue rejette de son sein. Et, par veuve, on entend même la jeune fille qui a perdu son fiancé dès les premières années de sa vie. Un tel malheur est irréparable. L'abandonnée tombe au-dessous des parias eux-mêmes. ce La mort de l'Hindou, dit M. Malabari, est un coup écrasant pour sa femme ; elle ne peut s'en relever. La veuve hindoue porte un deuil qui dure toute sa vie. Elle n'est plus traitée comme un être humain. Son regard porte malheur et elle souille tout ce qu'elle touche. Méprisée, négligée, elle ne trouve plus dans la vie qu'un fardeau. Elle n'a plus rien à faire que de s'abandonner à d'impures coutumes ou de traîner jusqu'à la fin une vie misérable et solitaire.
Je parle ici de la jeune veuve ; celle qui a la consolation de posséder des enfants n'est pas autant à la merci des préjugés de caste. » On comprend maintenant à quelle source amère la femme hindoue a puisé ce dévouement conjugal qui fait notre admiration, et qui, fortifié de siècle en siècle, est devenu un sentiment inné. Les mêmes raisons expliquent en partie sinon l'établissement, au moins la perpétuation de cette coutume du sutti qui obligeait les veuves à se brûler sur le corps de leur mari. Entre les félicités glorieuses que la veuve héroïque devait goûter dans une autre vie auprès de son époux, et l'abominable misère dans laquelle elle traînait ses jours en restant sur la terre, le choix était promptement fait par des créatures ardentes et crédules, dont l'enthousiasme s'excitait aux larmes, aux applaudissements, aux prières, aux chants sacrés qui retentissaient autour d'elles et qui saluaient leur mort sublime.
Lorsque le gouvernement anglais défendit la pratique du sutti, la principale résistance à cette interdiction vint des femmes, qui, pendant longtemps, réussirent encore à se sacrifier en déjouant toute surveillance. Ce sont elles qui ont empêché l'abolition de cette coutume au Népal malgré la volonté du tout-puissant ministre Yang Bahadur. Des croyances enracinées depuis des siècles dans des âmes ignorantes et simples, et la perspective d'une vie absolument misérable et déshonorée, suffisent à expliquer ce fanatisme. La foi religieuse est seule capable d'accomplir ces miracles ; elle n'est pas moins profonde chez les femmes hindoues que chez les martyrs, qui croyaient rencontrer leur dieu au delà des flammes du bûcher.
Il est difficile de dire à quelle époque remonte la coutume du sutti; il n'en est pas question dans Manou et encore moins dans les Védas, bien que les prêtres l'aient plus tard appuyée sur un précepte des hymnes sacrés, faussement interprété par eux. Le . sutti n'en est pas moins très ancien et antérieur à l'ère chrétienne. On le voit mentionné pour la première fois par les Grecs trois cents ans avant Jésus-Christ. La coutume du sutti a disparu aujourd'hui de l'Inde, le Népal excepté, mais il est vraiment difficile dédire que les femmes y aient gagné. La situation des veuves, comme nous le disions plus haut, est absolument misérable. Celles qui, bravant l'opinion publique, ont réussi à se remarier sont en nombre infiniment restreint et sont regardées partout avec le plus profond mépris.
L'idée que la même femme puisse appartenir à plusieurs hommes n'est plus acceptée depuis bien des siècles par les Hindous. La polygamie, permise par les lois hindoues, a été encore développée par les invasions musulmanes, C'est depuis ces invasions que les femmes ont été tenues renfermées dans les zénanas, au moins chez les classes riches, et qu'elles ont pris l'habitude de se voiler en public. La polygamie, qui pour les gens opulents est une élégance et un luxe, n'est guère pratiquée chez les pauvres que dans un but de paresse et d'avarice. Les gens des basses classes n'ont le plus souvent qu'une femme; s'ils en ont plusieurs, c'est pour les faire travailler et gagner la vie de la famille. Celles qui acceptent cette condition appartiennent généralement à des castes inférieures et se trouvent encore trop heureuses de la dignité relative dont les a revêtues le mariage.
Un des résultats de la polygamie est de faire souvent désigner les enfants par le nom de leur mère afin de les distinguer. Cet usage, qui Fig. 295. — Architecture moderne de l'Inde. Temple Huttesing à Ahniedabad. appartient également aux peuples polyandres, était assez général dans l'Inde ancienne. La femme ne joue un rôle quelconque et n'a quelque importance que quand elle devient mère. Sa situation est alors toujours respectée, même au cas où elle se trouve veuve. Le respect et l'amour de ses enfants sont sans bornes. Si elle vieillit, elle se voit entourée par des générations d'enfants et de petits-enfants sur lesquels elle exerce doucement une autorité incontestée. Pour bien comprendre la vie de famille dans l'Inde, il ne faut pas oublier qu'elle n'est jamais circonscrite aux membres qui composent effectivement la famille.
Elle réunit dans un indissoluble lien tous leurs ancêtres et tous leurs descendants. Ils sont tous présents, du moins par la pensée , à chaque cérémonie infime ; on leur porte des toasts à tous les repas de fête. Au milieu des éclats de la joie, les convives s'arrêtent pour sentir flotter autour d'eux l'âme des vieux Aryens, et pour souhaiter une heureuse existence à tous les êtres inconnus qui leur devront à eux-mêmes le jour, continuant la longue chaîne de leurs idées et de leurs sentiments à travers les temps infinis.
§ 3. — LE RÉGIME DES CASTES. Le régime des castes est la pierre angulaire de toutes les institutions sociales de l'Inde depuis deux mille ans. Il y a une telle importance, et cette importance est tellement méconnue généralement, soit en Europe, soit dans nos colonies de l'Inde gouvernées par des Européens, qu'il ne serait pas inutile d'en expliquer brièvement les origines, les développements et les conséquences. Un régime dont le résultat est de permettre à une poignée d'Européens de maintenir deux cent cinquante millions d'hommes sous une loi rigide, mérite toute l'attention de l'observateur et de l'historien. Le régime des castes a plus de vingt siècles d'existence dans l'Inde. Il a sans doute son origine dans la connaissance révélée par l'observation des lois fatales de l'hérédité.
Lorsque les conquérants à peau blanche que nous qualifions d'Aryens pénétrèrent dans l'Inde, ils y trouvèrent, en dehors d'autres envahisseurs d'origine touranienne, des populations noires demi-sauvages qu'ils soumirent. Les conquérants étaient des tribus demi-pastorales, demi-sédentaires, soumises à des chefs dont l'autorité n'était contre-balancée que par l'influence toute-puissante des prêtres chargés d'assurer la protection des dieux. Leurs occupations les divisèrent naturellement en trois classes, celle des Brahmanes ou prêtres, Kchatryas ou guerriers, Vaïsyas, laboureurs ou artisans. Cette dernière formée peut-être par les envahisseurs antérieurs aux Aryens dont nous parlions plus haut.
Ces divisions correspondent, comme on le voit, à nos trois anciennes castes, clergé, noblesse, tiers-état. Au-dessous de cette élite, se trouvait Fig. 296. — Entrée du temple précédent. la population aborigène, les Soudras, formant les trois quarts de la population totale. L'expérience révéla bientôt les inconvénients qui pouvaient résulter du mélange de la race supérieure avec les races inférieures, et toutes les prescriptions religieuses tendirent alors à l'empêcher. « Toute contrée où. naissent des hommes de races mêlées, dit l'antique législateur des Hindous, le sage Manou, est bientôt détruite ainsi que ceux qui l'habitent. » L'arrêt est dur, mais il est impossible d'en méconnaître la justesse.
Tous les peuples supérieurs qui se sont mélangés avec une race trop inférieure ont bientôt été dégradés ou absorbés par elle. Les Espagnols en Amérique, les Portugais aux Indes, sont les preuves des tristes résultats que peuvent produire des tels mélanges. Les descendants des fiers aventuriers portugais, qui autrefois conquirent une partie de l'Inde, n'y exercent plus aujourd'hui que des emplois de domestiques, pour assurer la pureté du sang ; il prononce des peines sévères contre tout mélange des castes supérieures entre elles et surtout avec celle des Soudras. Il n'est pas de menaces effroyables qu'il n'emploie pour tenir ces derniers à l'écart. Mais les nécessités naturelles devaient dans la suite des siècles triompher de ces formidables défenses.
Quelque inférieure qu'elle puisse être par sa caste, la femme garde toujours ses charmes. En dépit de Manou, les croisements furent donc nombreux, et il n'est pas besoin d'avoir parcouru l'Inde pendant bien longtemps pour reconnaître que les populations de toutes races y sont aujourd'hui bien mélangées. Le nombre d'individus assez blancs pour pouvoir soutenir que leur sang est tout à fait pur est infiniment restreint. Le mot caste, pris dans son et le nom de leur race est devenu un terme de mépris. î'ig. 297. — Architecture moderne de l'Inde. — Façade du palais du rajah de Chatterpore. Pénétré de l'importance de cette vérité anthropologique, le code de Manou, qui est la loi de l'Inde depuis tant de siècles et, comme tous les codes, le résultat de longues expériences antérieures, ne néglige rien G57 sens primitif, ne peut plus être aujourd'hui synonyme de couleur comme autrefois en sanscrit, et si la caste n'avait. eu à invoquer que les raisons ethnologiques précédemment indiquées, elle n'aurait plus eu de raison pour subsister.
En fait les primitives divisions des castes ont disparu Fig. 298. — Architecture moderne de l'Inde. Pagode de Calcutta. Cette gravure termine la série de nos planches consacrées aux monuments de l'Inde. Les suivantes sont exclusivement consacrées à la reproduction d'objets d'art. depuis longtemps. Elles ont été remplacées par des divisions nouvelles, dont l'origine est autre que la différence de races, sauf pour les Brahmanes, qui forment encore la population la moins mélangée. Dans les raisons nouvelles qui ont perpétué le régime des castes, la loi de l'hérédité a continué d'ailleurs à jouer un rôle fondamental. Pour l'Hindou les aptitudes sont fatalement héréditaires ; et fatalement aussi le fils doit suivre la profession du père.
Le principe de l'hérédité des CIVILISATIONS DE L'iXDE. professions étant universellement admis, il en est résulté la formation de castes aussi nombreuses que les professions elles-mêmes, et aujourd'hui les castes dans l'Inde se comptent par milliers. Chaque profession nouvelle a pour conséquence immédiate la formation d'une caste nouvelle. L'Européen qui vient habiter les Indes s'aperçoit vite à quel point ces castes sont multiples, en voyant le nombre d'individus différents qu'il est obligé d'employer pour se faire servir. Aux deux causes précédentes de la formation des castes, l'origine ethnologique, très faible aujourd'hui, et la profession, très puissante encore, viennent se joindre les fonctions politiques et l'hétérogénéité des croyances religieuses.
Les castes engendrées par les fonctions politiques peuvent à la rigueur se ranger dans la catégorie des castes professionnelles, mais celles produites par la diversité des croyances religieuses ne se rattachent à aucune des causes précédentes. En théorie, c'est-à-dire à n'en juger que par la lecture des livres, l'Inde entière serait divisée en deux ou trois grandes religions seulement. Mais en pratique ces religions se chiffrent par milliers. Des dieux nouveaux considérés comme de simples incarnations d'anciens dieux naissent et meurent chaque jour, et leurs sectateurs forment bientôt une caste nouvelle , aussi rigide dans ses exclusions que peuvent l'être les autres castes. Deux signes fondamentaux marquent la conformité des castes, et séparent de tous les autres les individus leur appartenant.
Le premier est que les individus d'une même caste ne peuvent manger qu'entre eux ; le second est qu'ils ne peuvent se marier qu'entre eux. Ces deux prescriptions sont tout à fait fondamentales, et la première ne l'est pas moins que la seconde. Vous pourrez rencontrer par centaines dans l'Inde des Brahmanes employés des postes, des chemins de fer, à vingt-cinq francs de traitement par mois; ou même exerçant la profession de mendiants. Mais ce fonctionnaire si humble, ce misérable mendiant aimerait mieux perdre la vie que de s'asseoir à la table du vice-roi des Indes ; et le plus puissant Rajah, s'il est d'une caste inférieure, — car il est possible d'être roi et d'être d'une caste inférieure, le Rajah de Gwalior en est un exemple, — descendra souvent de son éléphant pour le saluer.
The text on this page is estimated to be only 6.00% accurate < La qualité de Brahmane est héréditaire comme l'est un titre de noblesse en Europe, et n'est pas du tout synonyme de prêtre, comme on le croit souvent parce que c'est dans cette caste que se recrutent les prêtres. On naît Brahmane comme on naît duc. Ce titre, qui a beaucoup perdu de sa valeur aujourd'hui, était si élevé autrefois que l'exercice de la royauté n'était pas suffisant pour permettre d'aspirer à la main de la fille d'un Brahmane. Dans le drame de Sacountala, composé par Kalidasa, vers le cinquième siècle de notre ère, lorsque Douchanta, roi de Hastinapoura, rencontre Sacountala, il se demande avec inquiétude si elle ne serait pas de caste brahmanique , parce qu'alors il ne pourrait pas l'épouser.
Les règles qui maintiennent les castes n'ont, sous le régime anglais, aucune sanction officielle; mais il n'est pas besoin de sanction pour des lois si solidement fixées par la tradition dans les âmes. Elles sont devenues des sentiments inconscients qui font partie de l'héritage apporté en naissant, et contre lesquels l'homme est impuissant à lutter. L'Hindou préfère mourir plutôt que de violer les lois de sa caste. Un des grands embarras du gouvernement des Indes lorsqu'il projetait l'envoi de troupes indiennes au Soudan, a été de fournir chaque régiment des provisions et du matériel nécessaires, pour que les individus de chaque caste pussent préparer séparément leurs aliments, et ne manger qu'entre eux.
J étais alors aux Indes, et la lecture des journaux montrait combien était grande cette préoccupation. Une négliFig. 2!)9. — Vase bouddhique en or, à reliques ; du deuxième siècle avant J.-C. Les diverses gravures d'objets d'art figurant dans cette partie de notre ouvrage et qui ne portent pas la mention « Collection de l'auteur » sont des reproductions d'objets faisant partie de la collection du Musée indien de Londres, empruntées à M. Birdwood. gence sur ce point fondamental aurait pu avoir les conséquences les plus graves. C'est une négligence de cette nature qui a été, sinon la cause, au moins le motif déterminant de cette révolution des cipayes qui a failli coûter à l'Angleterre son immense empire.
Des causes diverses, qu'il serait sans intérêt d'indiquer ici, peuvent faire perdre sa caste à un individu. Mais une des plus graves est le fait d'avoir accepté des aliments, fût-ce un verre d'eau, d'un individu d'une autre caste. Rien ne peut être plus terrible pour l'Hindou que la perte de sa caste. L'homme du moyen-âge excommunié, l'Européen moderne déshonoré par une condamnation infamante ne sont pas plus lourdement frappés. Perdre sa caste c'est tout perdre du même coup, parents, relations et fortune. Chacun tourne le dos à l' excommunié, et se refuse à tout rapport avec lui. Il entre alors dans la catégorie des gens hors caste, qui ne peuvent se livrer qu'aux plus abjectes fonctions. Recherchons maintenant quelles sont les conséquences sociales et politiques d'un régime si fortement constitué.
La seule unité sociale chez l'Hindou, c'est la caste ; en dehors d'elle le monde n'existe pas pour lui. Il est séparé des individus d'une autre caste par un abîme beaucoup plus profond que celui qui sépare les Européens de nationalités les plus différentes. Ces derniers peuvent en effet se marier entre eux, alors que les individus de castes différentes ne le peuvent pas. Il en résulte que chaque village possède autant de groupes que de castes. Avec un tel régime l'union commune contre un maître est impossible. Les Anglais l'ont bien compris et ont prévenu pour l'avenir toute révolution militaire, en composant toujours leurs régiments d'individus de diverses castes, ce qu'ils ne faisaient pas auparavant.
La rivalité entre gens de diverses castes est suffisante pour que toute tentative de complot en commun soit impossible. Cette constitution de la caste dans l'Inde, nous donne l'explication de ce phénomène si étrange pour un Européen, de 200 millions d'hommes obéissant sans murmurer à 60,000 étrangers qu'ils détestent. C'est en effet le régime des castes qui a toujours empêché les Hindous d'avoir des intérêts communs, de se réunir dans un but commun et par consé quent de former une nation. Si l'on joint à la diversité des castes la diversité des races qui habitent ce vaste empire, on comprendra que la seule tâche qu'ait à remplir un conquérant, c'est d'entretenir soigneusement les rivalités qui les divisent et de neutraliser l'une par l'autre leurs Fig.
300. — Châsse en argent repoussé (Madura). forces particulières. Quel intérêt commun pourraient avoir en réalité des populations si différentes? et que leur importe la domination d'un maître si ce maître respecte soigneusement leurs institutions fondamentales? La seule patrie de l'Hindou est sa caste. Il n'en a jamais eu d'autre. Son pays n'en est pas une pour lui et il n'en a jamais rêvé l'unité. Aussi cette institution de la caste, les Anglais la ménagent-ils f» 62 LES CIVILISATIONS DE L'INDE. soigneusement, sachant bien qu'elle est la base la plus solide de leur puissance, au lieu de tâcher de l'ébranler par tous les moyens possibles comme nous le faisons dans les débris de nos possessions, à Pondichéry, par exemple.
Au début de mon voyage dans l'Inde, alors que je n'avais pas encore appris à raisonner avec des idées d'Hindou, je tentai un jour d'expliquer à un natif intelligent de caste inférieure ce qu'est une république et les avantages qu'il peut y avoir à vivre dans un pays où tous les hommes sont égaux, et où le fils d'un artisan peut aspirer aux plus hauts emplois. Le disciple de Siva réfléchit un instant, puis secouant dédaigneusement la tête, tira uniquement de mon explication la conclusion qu'on devait être bien malheureux d'habiter un pays où il n'y avait que des individus sans caste et par conséquent pas de gentlemen. Il est fort difficile à un Français d'arriver à concevoir que des institutions qu'il trouve excellentes, parce qu'elles sont adaptées à ses besoins, sont jugées détestables par des peuples aux besoins desquels elles ne sont pas du tout conformes.
Respirer dans l'air est assurément une chose excellente pour l'homme, mais il serait difficile de prouver aux poissons que ce soit une chose aussi excellente pour eux. Le régime des castes a une telle puissance aux Indes, il est tellement établi par le joug de la tradition et de la coutume, qu'il s'est imposé à tous les conquérants. Les Musulmans l'ont plus ou moins admis en pratique, bien que les principes fondamentaux de leur religion le condamnent. Les Anglais eux-mêmes l'ont adopté et d'une façon beaucoup plus absolue que ne pourraient le supposer ceux qui n'ont pas visité l'Inde. Sans doute le principe n'en est pas écrit dans leurs codes, mais leur société forme en réalité une caste aussi rigoureusement fermée que les castes les plus fermées de l'Inde.
De même que les individus des autres castes, ils ne mangent et ne se marient qu'entre eux. Le temps est loin où des fonctionnaires anglais se mariaient avec des femmes indigènes. L'Européen qui contracte une union avec une Hindoue — »- chose infiniment rare — est mis au ban de la société, et toutes les portes se ferment devant lui. Un simple soldat se croirait déshonoré en contractant un tel mariage. c< Permettriez-vous à un de vos hommes d'épouser une femme hindoue? » demandai-je un jour à i*n colonel anglais avec G63 lequel je dînais, à Bénarès. — « Je ne pourrais l'empêcher, sans doute, nie fut-il répondu, puisque la loi ne le défend pas; mais je doute qu'un Fig. 301. — Vase en bronze noirci incrusté d'argent de Hyderabad.
Fig. 302. — Poignard ciselé (Dekkan). de mes soldats ait jamais l'idée de me demander une semblable permission. » Cette séparation complète des nouveaux conquérants d'avec le peuple conquis est récente, et, il y a quelques années, les mariages entre les deux peuples n'étaient pas rares. La conséquence de telles unions a été la formation d'une population anglo-indienne dite Eurasienne, ayant tous les défauts des Hindous sans avoir les qualités des Anglais, race sans tradition, sans passé, sans morale, et profondément méprisée par les deux peuples dont elle est issue. N'ayant aucune place dans la société, elle cause aux maîtres actuels de l'Inde les plus graves soucis. Les dangers de ces unions, qu'avaient très bien compris autrefois les Aryens, et qui avaient été à leur époque sans doute l'origine du régime des castes, les Anglais finirent, eux aussi, par les apercevoir clairement à leur tour, et les mêmes nécessités engendrant toujours les mêmes effets, ils ont dû adopter, sans l'écrire dans leurs codes, cette séparation absolue entre le peuple conquérant et le peuple conquis, qui semble une nécessité anthropologique fatale lorsque les races mises en présence sont trop différentes.
Il s'est ainsi creusé entre les deux peuples an abîme que les Anglais tâchent par tous les moyens possibles de rendre infranchissable. Dans toutes les villes de l'Inde, la cité européenne, le cantonnement comme on dit, est toujours situé à une grande distance de la ville indigène et ce n'est qu'exceptionnellement qu'on voit circuler un Européen dans cette dernière. Jusque sur les lignes de chemins de fer, la séparation entre Européens et natifs est établie complètement. Wagons pour ladies et gentlemen d'un côté , wagons pour hommes et femmes de l'autre, comme l'indique l'inscription placée sur chacun d'eux. D'un côté de la gare, restaurants et cabinets pour ladies et gentlemen ; à l'autre extrémité, bien loin, réfectoires et cabinets pour natifs.
Sans doute aucun règlement n'empêehe un riche indigène de monter dans un compartiment de première classe des Européens, mais il s'y risque rarement ; et quand il le fait, l'accueil reçu est tel, qu'il se hâte généralement de descendre à la prochaine station. Les officiers surtout sont intraitables sur ce point. Ce sont pourtant les hommes les plus courtois que j'aie jamais rencontrés ; mais rien n'est plus frappant que le contraste entre la politesse de leur langage quand ils parlent à un Européen, et le ton raide et hautain qu'ils prennent pour s'adresser à un natif, quel que soit son rang. Les indigènes ont aujourd'hui les mêmes droits que les Anglais de postuler aux plus hauts emplois et quelques-uns y arrivent, surtout dans la magistrature, mais ils n'ont jamais avec les seconds que des rapports officiels.
La société européenne leur est absolument fermée. C'est surtout à l'égard des malheureux Eurasiens, produit du croisement de l'Européen avec l'Hindou, comme je l'ai dit plus haut, que les préjugés de castes sont sévères. Il y a à Paris tels banquiers ou marFig. S03 et 304. — Aiguières dorées (période mogole). chauds portugais, métissés de sang hindou, reçus dans les salons, et auxquels, aux Indes, un Anglais, en dehors des grandes villes demieuropéennes, ne permettrait jamais de s'asseoir devant lui, ni surtout de manger à la même table. Je n'ai pas à rechercher ici ce qu'il peut y avoir de juste ou d'injuste dans une telle organisation. On est sûr de ne pas se tromper quand on se borne simplement à exposer des faits qu'on a observés.
On est CIVILISATIONS DE I/INDE. toujours certain de porter des jugements superficiels ou erronés lorsqu'on veut apprécier à un point de vue purement théorique des institutions vingt fois séculaires. Elles ont survécu à toutes les révolutions, et il faut que leur puissance soit bien grande, pour qu'un des peuples les plus civilisés du monde, tout en les condamnant dans ses livres, en ait été réduit dans la pratique à les adopter sans réserve. Un des plus utiles profits des voyages est de nous apprendre que les peuples ne choisissent pas leurs institutions, mais subissent fatalement celles que les nécessités de races et de milieux leur imposent. Indépendantes du choix des hommes, elles sont toujours plus puissantes que leur volonté.
§ 4. _ LE DROIT ET LES COUTUMES. L'Inde est, au point de vue du droit, comme à bien d'autres, restée dans une phase primitive de civilisation. Les préceptes de ses livres religieux, interprétés et modifiés peu à peu par ses prêtres, et les coutumes locales, constituent encore ses seules lois. Jamais aucun des souverains auxquels elle a été soumise, n'a essayé d'y substituer un nouveau code. Les plus despotes parmi eux, comme les plus bienveillants, ont montré la même indifférence à l'égard des règles auxquelles se soumettaient leurs sujets dans leurs rapports les uns avec les autres, et ne se sont absolument souciés que d'une chose : le paiement exact de l'impôt. Recevoir d'en haut une loi uniforme et s'y soumettre au même degré, sans considération de rang, de fortune, ou de contrée, constitue pour les citoyens d'un même pays le dernier point de la centralisation et représente le dernier mot de l'organisation politique moderne dans nos sociétés occidentales.
La fabrication par l'Etat de lois égales pour tous est un principe tout i\ fait récent. S'il remonte jusqu'à l'empire romain quant à sa théorie, il vient à peine de naître quant à sa pratique. La Révolution française s'est faite en partie pour l'appliquer; et si nous le voyons fleurir à outrance dans notre pays, si nous sommes arrivés à croire non seule ment que légiférer est une attribution de l'État, mais encore que c'est la principale, nous n'avons pas à aller bien loin pour voir qu'il n'en est pas de même partout. En Angleterre, en Allemagne, la coutume locale subsiste encore; en Russie, elle garde une énorme importance , et nous la voyons touFig. 305. — Broc ciselé et doré (Cachemire). jours plus forte à mesure que nous nous éloignons des principaux foyers de civilisation.
Basée sur des conditions d'existence spéciales, sur des croyances anciennes et profondément enracinées, sur l'infinie diversité des groupes humains, la coutume, lentement formée, ne peut être détruite en un jour par un décret ou par un vote. Bien aveugles et bien imprudents ont été les conquérants et les réformateurs qui ont pu se l'imaginer. Construites sur le sable, leurs institutions se sont écroulées au premier souffle. Mais cette sorte d'aveuglement est une maladie mentale essentiellement moderne. Les puissants dominateurs d'autrefois n'en furent jamais atteints. Si la centralisation absolue est une dangereuse chimère pour des États relativement restreints, à peu près soumis dans toute leur étendue aux mêmes conditions d'existence et habités par une race presque homogène, qu'aurait-elle été pour des empires aussi étendus que celui des Romains ou des Mogols?
Que serait-elle devenue surtout dans l'Inde, où tant de races, tant de religions, tant de climats, tant d'influences diverses subsistent côte à côte ? Les Anglais, ces conquérants qui ressemblent le plus aux Romains parmi tous les peuples modernes, ont adopté en Orient une politique à laquelle ils se verront peut-être forcés de revenir en Occident pour une partie importante de leur empire. Ils ont laissé fonctionner les vieilles coutumes locales. Ils ont compris cette vérité, — que les anciens souverains sentaient instinctivement sans la raisonner sans doute, — que ce que les siècles ont établi ne se transforme qu'avec les siècles et que l'anarchie et la ruine fondent sur les pays en proie aux utopistes et aux législateurs.
Le paiement régulier de l'impôt, voilà tout ce qu'exige le gouvernement britannique, à l'exemple des Grands Mogols eux-mêmes, souverains absolus s'il en fut. En dehors de l'organisation fiscale , l'Angleterre laisse à l'Inde ses lois, c'est-à-dire ses coutumes religieuses commentées par les Brahmanes, et les tribunaux européens n'ont guère d'autre mission que de les appliquer. Il faut avouer que cette application n'est pas précisément facile pour les jurisconsultes anglais. Les codes hindous sont aussi complexes et aussi confus que les doctrines religieuses d'où ils découlent. Ils varient d'une province à l'autre et même d'un village à l'autre. L'Inde en est demeurée, en effet, à l'organisation patriarcale.
Dans chaque petite communauté, l'autorité législative appartient au panchayat, assemblée élue, type et berceau des assemblées parlementaires qui, depuis le sénat romain jusqu'à nos parlements, se retrouvent dans toutes les sociétés d'origine aryenne. Mais tandis que nos parlements font des lois, le panchayat se borne à faire respecter celles qui ont été lentement élaborées par la religion et par l'usage. Nous voyons dans l'Inde l'institution à son début; là, Fig. 306. — Plateau en or repoussé (Mysore). elle est telle encore que la fondèrent les pères de famille védiques lorsqu'ils s'assemblaient pour veiller au bon ordre et au bien-être du village. Elle a marché depuis et ses étapes sont faciles à marquer à travers l'histoire.
Le panchayat aryen ne faisait pas une loi par siècle ; une chambre des députés en fabrique souvent plusieurs par jour. Nous n'entrerons pas dans le détail des peines destinées à réprimer les crimes et délits : la mort pour le meurtre , la prison pour le vol sont assez rigoureusement appliquées par le gouvernement anglais. Quand le cas est grave, les juges sont bien forcés de dépasser l'opinion publique, souvent beaucoup moins sévère qu'eux. Nous avons vu, en traitant de la moralité chez l'Hindou, que parfois une peccadille est plus blâmable pour lui qu'un acte de fraude ou de violence. Aussi les peines que nous considérons comme infamantes n'entraînentelles aucun déshonneur dans l'Inde. Un homme qui sort de prison est tout aussi considéré qu'avant, etses compatriotes sont portés à le Considérer plutôt COm- Kg.
307. — Vase de cuivre incrusté d'argent (Tanjore). me une victime si sa condamnation émanait trop directement de la jurisprudence des vainqueurs. A l'exception de ce qui concerne les crimes pour lesquels il faut forcément sévir si l'on veut maintenir l'ordre, les coutumes hindoues fonctionnent aujourd'hui comme elles ont fonctionné depuis plusieurs siècles. Les plus intéressantes sont celles qui ont trait à l'héritage et à la propriété ; ce sont aussi les plus embrouillées et les plus variables d'une province à l'autre. Nous indiquerons seulement les plus générales relatives aux successions. Faire son testament est un acte absolument inconnu à l'Hindou, et qui n'aurait après sa mort aucune signification ni aucune autorité pour les survivants.
La propriété, nous l'avons vu, est rarement individuelle. Elle appartient au moins à la famille, sinon à tout le village. Un homme n'a pas le droit de disposer à son gré de son bien pendant sa vie. Comment donc aurait-il ce droit après sa mort? Le père n'étant en réalité que l'administrateur des biens de ses enfants, lorsqu'il ferme les yeux, la propriété commune ne subit aucun transfert. Elle reste entre les mains de tous comme elle y était avant. Si les enfants préfèrent la partager, chacun prend sa part pour fonder une nouvelle famille; si elle demeure indivise, le fils aîné en devient Fig. 308. — Coupe en cuivre étamé et ciselé (Moradabad). l'administrateur. Il prend alors la place du père mort sans avoir plus de droits que lui.
Lorsque le partage a lieu, c'est toujours entre les enfants mâles, car la femme, dans l'Inde, n'a le droit de posséder que les dons que lui font ses parents et amis au moment du mariage. Le mari n'a aucun droit sur cette dot et ne peut l'aliéner sans le consentement de la femme. Quand un homme meurt sans enfants mâles, sa femme hérite de ses biens, mais viagèrement seulement. Il serait sans intérêt ici d'entrer dans les détails du réseau compliqué et variable de la législation hindoue. Uniquement fondée sur la coutume, la loi hindoue occasionne les plus grandes difficultés aux magistrats chargés de l'appliquer, difficultés qui s'accroissent encore lorsque» se trouvent en conflit des intérêts d'individus appartenant à des provinces diverses et régis par conséquent par des coutumes différentes.
Les moyens de communication rapide ayant fait disparaître les barrières jadis presque infranchissables existant entre les provinces, il a bien fallu songer à faire un code uniforme pour toutes les questions Fig. 309. — Plat en or (Mysore). d'intérêt général. C'est à cette œuvre d'une difficulté extrême que l'administration anglaise est principalement occupée aujourd'hui.
§ 5. — L'AGRICULTEUR. Nous avons montré, dans notre chapitre des Milieux, que l'Inde est, avant tout, une contrée agricole, et que plusieurs raisons, entre au très le manque de combustible, l'empêcheront toujours de devenir industrielle. La majorité du peuple hindou se compose donc de laboureurs, c'està-dire de pauvres gens vivant avec les quelques sous par jour qu'ils peuvent ravir au fisc et à l'usurier, plus oppresseur encore que le fisc, Fig. 310. — Plat en cuivre jaune incrusté de cuivre rouge de Tanjore. Un plut de même style est représenté dans une des planches coloriées de cet ouvrage. et qui n'ont aucun moyen de jamais parvenir à la richesse ou seulement à l'aisance. La pauvreté est encore accrue par l'inquiétante rapidité avec laquelle l'Hindou se multiplie dès qu'il n'est pas absolument plongé dans l'extrême misère.
En moins d'un siècle, l'Inde a vu sa population doubler. Un peuple qui se multiplie avec une rapidité pareille, sans avoir, comme l'habitant des Etats-Unis, de vastes territoires à cultiver, peut CIVILISATIONS DE L'iXDE. fort difficilement atteindre à l'aisance, et s'il y atteint par un concours de circonstances exceptionnelles, il ne saurait évidemment la garder. C'est de l'Inde surtout que l'on peut dire que la population croît beaucoup plus vite que les moyens de subsistance. Heureusement pour l'Hindou, ses besoins sont si faibles que je ne crois pas qu'il soit plus malheureux que l'homme des couches européennes correspondantes. Je n'ai jamais entendu un Hindou illettré se plaindre de son sort.
Il est évident que s'il avait seulement le quart des besoins d'un Européen, la vie serait impossible pour lui. Lorsque les Anglais, grâce à l'éducation dont nous parlerons plus Fig. 311. — Coffret émaillc (Kajpoutana). loin, auront réussi à lui inculquer ces besoins, la vie sera aussi intolérable pour l'Hindou qu'elle le serait pour un homme de l'Occident dont on limiterait les ressources à 30 ou 40 centimes par jour. Une hutte de paille pour se couvrir, deux pièces d'étoffe pour s'entourer la tête et les reins, quelques poignées de riz par jour, en voilà assez pour que l'Hindou, le plus insouciant des hommes, soit parfaitement content de son sort et n'envie personne. C'est seulement durant les temps de famine que sa pauvreté le fait cruellement souffrir; pour peu que le prix du grain augmente, le travailleur meurt de faim.
Son imprévoyance naturelle empire sa situation. Il vit au jour le jour et ne songerait pas à mettre de côté ce qu'il peut économiser dans les moments d'abondance. Tout son superflu passe à l'achat de colliers et de bracelets ou bien dans des repas de noces. Il en a été ainsi de tous temps et sous tous les conquérants. Aussi serait-il véritablement injuste d'accuser de cet état de choses les maîtres de l'Inde, quels qu'ils soient. Les lois naturelles qui ont condamné les Hindous à se multiplier avec une rapidité dont il n'est pas d'autre exemple dans le monde, et à toujours cultiver pour d'autres un sol incomparablement riche, sur lequel ils meurent souvent de faim, ces lois sont au-dessus de la puissance et de la volonté des dominateurs eux-mêmes et il n'est pas de récriminations qui puissent prévaloir contre elles.
Le rôle des vainqueurs se borne, lorsqu'ils sont éclairés et généreux, à adoucir en quelque mesure ces lois fatales pour les vaincus. A ce point de vue le gouvernement britannique a fait mieux que ses prédécesseurs. La situation du peuple hindou est certainement plus tranquille et plus heureuse aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été. § (5. — L'OUVRIER HINDOU. Grâce à l'antique organisation des villages et des corporations, l'ouvrier hindou joue dans la société un rôle tout autre que l'ouvrier européen en Occident. Soit au village, soit dans sa corporation à la ville, il a sa place héréditaire occupée par ses ancêtres depuis des siècles. La Fig. 313. — Vase eu cuivre sculpté de Taujore. lutte impitoyable pour l'existence des peuples occidentaux, le dur travail de l'usine, le chômage, toutes les misères de notre civilisation lui sont inconnues.
Ce n'est jamais un nomade, comme l'ouvrier de nos villes, n'ayant trop souvent ni foyer ni famille, et par conséquent un ennemi redoutable pour la société qui l'emploie. L'ouvrier hindou gagne bien rarement plus d'une dizaine de sous par jour, mais comme il n'a pas tous les besoins artificiels des peuples civilisés, cette faible somme lui suffit. L'ouvrier européen gagne généralement dix fois plus, mais ses besoins étant incomparablement plus nombreux , il se trouve très souvent misérable. L'éducation de l'ouvrier hindou ne se fait ni à l'atelier, ni à 1 école, ni dans les livres. Les métiers constituent des professions héréditaires transmises de père en fils depuis les temps les plus reculés.
Dans chaFig. 314. — Théière en bronze supposée originaire du Népal. cune de ces petites républiques, nommées villages, qui forment l'élément fondamental de la société hindoue, on fabrique tout ce qui est nécessaire, non seulement aux besoins journaliers de la vie, mais encore aux besoins de luxe. Il n'est guère de village qui n'ait son potier, son forgeron de cuivre, son bijoutier, pratiquant de père en fils le même métier depuis Manou. Dans les grandes cités, où les ouvriers de chaque profession sont nombreux, ils forment des corporations. Chaque industrie : sculpteurs d'ivoire, parfumeurs, armuriers, peintres, verriers, potiers, etc., constitue un petit monde ayant son chef, également héréditaire.
Le voyageur qui parcourt les villes et les villages de l'Inde, et visite quelques échoppes d'ouvriers, est toujours surpris, d'une part, de l'étonnante habileté de ces ouvriers, et, de l'autre, du petit nombre d'instruments qu'ils emploient pour exécuter un travail quelconque. Bien peu d'ouvriers européens ont une habileté supérieure à la leur ; je doute qu'on puisse en trouver d'assez capables pour exécuter un travail quelconque avec aussi peu d'outils. Une telle habileté est le réPig. 315. — Bijou en jade (période niogole). sultat de longues accumulations héréditaires qu'aucune éducation ne saurait évidemment remplacer. Grâce aux machines, un ouvrier européen peut faire plus vite et mieux qu'un Hindou les objets qui se fabriquent mécaniquement.
Mais je crois m'être montré fort indulgent pour le premier en assurant précédemment que la moyenne de la capacité des ouvriers chez les deux peuples est égale, surtout si l'on considère que la spécialisation du travail, qui affaiblit tellement la valeur intellectuelle de l'ouvrier européen, est complètement inconnue de l'ouvrier hindou.
§ 7. — VIE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES HINDOUS. Dans nos chapitres consacrés à l'étude des races, nous avons parlé des mœurs et coutumes spéciales aux diverses populations qui habitent l'Inde. Il nous reste dans ce paragraphe à dire quelques mots de celles communes à la grande majorité du peuple hindou. La vie publique des Hindous, dans les réceptions, dans les fêtes religieuses, dans les revues, dans les processions , est aussi fastueuse, élégante et splendide que mille récits enthousiastes ont essayé de Fig. 316. — Dessin d'une boîte damasquinée, or sur acier (Puudjab). la dépeindre à nos imaginations occidentales. Leur vie privée est extrêmement simple. A peu de chose près, la nourriture, les habitudes, le logement du riche sont les mêmes que ceux du pauvre.
Les repas de l'un comme de l'autre se composent de végétaux, d'huile ou de beurre clarifié, d'épices et d'eau claire. L'un comme l'autre mange avec ses doigts, accroupi sur le sol ; la seule différence est dans la richesse ou la simplicité du tapis, de la natte, de la pièce de toile sur laquelle il se tient. Toute la vaisselle consiste en des assiettes de feuilles de bananier ; et même sur ce point, le luxe se rencontre chez les classes inférieures, qui se servent seules d'assiettes en terre ou en métal. La raison en est qu'un homme de caste craint par-dessus tout de manger dans un vase ayant servi à un Soudra ou à un paria, et par conséquent ne fait usage que de feuilles d'arbre, détruites aussitôt que l'on s'en est servi.
Les gens des basses classes n'ayant pas les mêmes scrupules se contentent de laver soigneusement leurs ustensiles. Les meubles ne distinguent pas davantage la maison du marchand opulent de la cabane du laboureur ; ils sont absents de l'une comme de l'autre. L'élégance d'un intérieur consiste seulement dans l'ornementation des murs, parfois sculptés et incrustés, dans la richesse des rideaux de soie qui servent de portières, des tapis étendus sur le sol et des coussins sur lesquels on s'accroupit et l'on s'accoude. Les demeures plus élevées et plus spacieuses, les jardins qui les environnent, l'eau qui murmure en retombant dans les bassins, les vêtements plus somptueux, les bijoux plus pesants et plus riches, voilà les principaux avantages extérieurs dont la fortune aux Indes embellit la vie privée.
Quant à la frugalité des repas, elle est universelle, et les pratiques religieuses observées à tout instant de la journée, dans toutes les classes de la société, rendent à peu près uniforme la vie des habitants de l'Inde, quelle que soit leur condition. Ces habitudes consistent en ablutions et en prières, accomplies le matin, au milieu du jour, le soir, et surtout avant de manger ou immédiatement après. L'Hindou ne se met pas au travail, n'aborde pas un ami, ne songe pas à s'endormir sans invoquer les dieux. Pour n'oublier aucune de ses nombreuses oraisons, il se sert d'un chapelet, comme les Musulmans et les catholiques ; souvent il se contente de prononcer les noms divers de ses divinités.
Il est plus facile de décrire la vie publique de l'Hindou que de donner des détails sur son existence intime, car il est très jaloux du secret de son intérieur et ne laisse guère l'étranger y pénétrer. Cependant, il est extrêmement hospitalier et plein d'une politesse affable. Quant aux femmes de sa famille , elles restent invisibles aux yeux du visiteur, et le maître de la maison se trouverait gravement offensé si l'on s'avisait seulement de parler d'elles. G81 Lorsque les Hindous se reçoivent entre eux, ils sont évidemment plus familiers, mais ils ne laissent pas que d'observer les lois de l'étiquette la plus rigoureuse. Tout est réglé d'après la différence des Fig. 317. Vase d'argent cniaillé (période mogole).
Fig. 318. — Chandelier en bronze (Madura). rangs, surtout les places respectives de chacun dans la salle de réception. Si un Rajah ou un prince royal est présent, il s'assied sous un dais placé tout au fond, du côté opposé à la porte ; les autres s'échelonnent dans la longueur de la pièce, les moins distingués se trouCIVILISATIONS DE L'iXDE. vaut les plus rapprochés de l'entrée. Tout le monde s'accroupit à terre sur des nattes ou sur des coussins. Dans mie visite, c'est toujours celui qui reçoit qui donne aux étrangers le signal du départ. Il le fait au moyen d'une formule de convention, demandant par exemple s'il aura bientôt le plaisir de revoir ses visiteurs, ou bien leur offrant du bétel et de l'eau de rose.
Les Hindous du nord de l'Inde sont généralement vêtus à la façon musulmane, mais ceux du centre et du sud ont conservé le costume traditionnel, consistant en une pièce d'étoffe enveloppant les reins et une autre roulée autour de la tête. Chez les femmes, l'étoffe qui entoure les jambes et que l'on nomme sari, est plus ample et parfois se ramène jusque par-dessus la tête et sert à voiler le visage; elles portent aussi une petite veste courte qui laisse la ceinture à nu. On ne porte point de souliers, mais des babouches à pointe recourbée, dont on ne se sert que dehors, et qu'on laisse au seuil des appartements. Chez soi l'on est toujours pieds nus. L'aspect des villages hindous est riant et gai.
La plupart des maisons n'ont qu'un étage. Leurs murs sont en tiges de bambou, comme dans le Bengale, en terre avec des toits de tuiles, comme dans l'Hindoustan proprement dit, ou avec des toits en terrasse, comme dans le Dekkan. Presque à chaque pas, se dressent de petites pagodes, et au milieu du village s'élève la maison de ville où siège le panchayat. Cette maison n'est souvent qu'un toit sur des colonnes ou même encore une place ombragée de beaux arbres. Un quartier à part est réservé aux parias. On évite soigneusement leur contact mais sans cependant les maltraiter. Leur sort est à peu près celui des mendiants en Europe. Dans les grandes villes de l'Inde, les rues sont étroites et toujours encombrées ; une foule bariolée y circule constamment ; les gens riches les parcourent en palanquins, suivis de porteurs qui doivent se relayer.
Les boutiques ouvrent complètement sur la rue ; les acheteurs n'y entrent pas mais choisissent et payent devant l'étalage. Le lieu le plus animé de la ville est le bazar où se trouvent tous les marchands. Les pagodes sont aussi toujours remplies par la foule ainsi que les abords des bassins d'ablutions. Tout lieu de culte a son étang sacré, où les hommes, les femmes, les enfants viennent à toute heure du jour se plonger dans une eau souvent fort malpropre. Pour les villes situées le long du Gange, l'eau sacrée est celle du fleuve lui-même. On y descend par des escaliers toujours très hauts à Fig. 319. — Bouclier damasquiné en or (Pundjab). cause des changements de niveau du flot; ces escaliers se nomment fjhats.
Au moment des grandes fêtes religieuses, ils se couvrent de pèlerins, et, durant la nuit, ils resplendissent de féeriques illuminations. Nul spectacle n'est plus beau que la nappe imposante du Gange reflétant les feux de toutes couleurs allumés sur ses bords le long des terrasses des palais et des marches des escaliers. Quelques-uns de ces feux brillent en haut de mâts très élevés et semblent rivaliser avec les étoiles. Les Hindous s'entendent très bien à ce genre de décoration. Leurs fêtes sont toujours très belles, par l'animation des foules qui s'y rassemblent et par la pompe qu'on y déploie. Il y a des fêtes locales, propres à une ville, à une caste, à une secte en particulier ; mais il y a aussi quelques grandes fêtes générales où tous les cultes se confondent.
Ce sont les foires et les pèlerinages religieux qui ont le privilège de réunir sur un même point les plus grands concours de peuple. L'un du reste ne va guère sans l'autre. Les marchands suivent les pèlerins et grossissent leur foule; d'autre part aucune foire ne s'ouvre sans commencer par des cérémonies en l'honneur des dieux. Les enfants hindous, généralement intelligents et beaux, grandissent dans une très grande liberté. Ceux des classes pauvres courent tout nus dans les rues ou les champs ; ceux des riches reçoivent quelque instruction de la part des Brahmanes attachés à la maison de leurs parents comme précepteurs. Bien peu d'entre eux vont à l'école, malgré les efforts du gouvernement anglais.
A dix ou douze ans, ils se marient. Les femmes vivent comme nous l'avons vu dans une dépendance complète. Lorsqu'elles sortent avec leur mari dans la rue, elles le suivent à quelques pas de distance ; si elles voyagent avec lui en chemin de fer, elles ne montent qu'en troisième classe, tandis qu'il s'établit souvent en seconde. Elles ne mangent qu'après lui et le servent durant ses repas. Les Hindous brahmaniques brûlent leurs morts, mais non pas les enfants, que l'on enterre généralement jusqu'à l'âge de six ou sept ans. Le bûcher est préparé dans un trou peu profond ; il est formé de bûchettes, qui, pour les riches, sont de bois de santal, et de bouses de vaches desséchées, matière considérée dans l'Inde comme un combustible sacré.
Le corps et tout le tertre sont recouverts d'une petite couche de terre glaise humide, et, avant qu'elle soit fermée, on met le feu au bûcher. La combustion est achevée après cinq ou six heures. Le lendemain les parents viennent recueillir les os calcinés pour aller les jeter dans la mer ou dans une rivière. Les Hindous, si démonstratifs dans la douleur, le sont également dans la joie. Leur naturel est gai. Ils aiment les réunions, les jeux, les plaisirs pris en commun. Sobres d'habitude, ils donnent dans certaines occasions les repas les plus somptueux. La principale fête de famille est pour eux le mariage. Rien n'est économisé dans cette circonstance. Les plus pauvres se ruinent et s'endettent pour réunir leurs voisins au festin traditionnel.
Pour les riches, toutes les cérémonies sont accompagnées de chasses à dos d'éléphant et de danses de bayadères. Les équipages de chasse des seigneurs de l'Inde sont, avec leurs éléphants richement caparaçonnés , leurs chevaux brillamment harnachés , leurs troupes de serviteurs aux vêtements éclatants, un des plus beaux spectacles, non seulement pour un amateur de sport, mais pour un artiste. Quant aux bayadères, elles font partie de toutes les cérémonies religieuses et civiles des Hindous. Les pauvres filles, médiocrement gracieuses et fort mal vêtues, qui pour une faible somme viennent danser devant les étrangers dans les salons d'hôtels ou même chez les riches particuliers, ne peuvent donner à l'Européen l'idée de ces créatures charmantes, enveloppées de gazes légères et couvertes de bijoux étincelants, dont la pantomime Fig.
320. — Vase de métal émaillé (Pundjab). mystérieuse et ondulante se déroule au fond d'une pagode du sud de l'Inde, et dont la principale fonction est de danser devant les dieux. Les grands seigneurs hindous sont fort hospitaliers, et lorsqu'ils reçoivent quelque personnage recommandé, l'accueil qu'ils lui font est tout Fig. 321. — Détails d'ornementation d'un coffret émaillé (Rajpoutana). ii fait princier. Je ne saurais mieux terminer cette rapide esquisse de quelques usages de l'Inde, qu'en donnant à titre de spécimen des coutumes des souverains indigènes le récit de ma réception à la cour de Bhopal. Ce petit Etat est actuellement gouverné par une reine. Mon arrivée lui ayant été annoncée, elle envoya au-devant de moi une des voitures de sa cour, qui me conduisit à l'un de ses palais.
Je fus reçu par de nombreux serviteurs chargés de corbeilles de fruits et de rieurs et dirigés par un ministre chargé de présenter les compliments de la reine à l'étranger. A peine étais-je entré qu'un officier du palais s'approcha de moi. (( La reine, dit-il, envoie présenter ses compliments au seigneur étranger et le prie de lui dire ce qu'il désire. » Poterie vernissée du Sindh. Le « seigneur étranger » ayant prosaïquement exprimé le vœu de dîner, un signal fut donné; une portière se souleva, et j'aperçus dans la salle voisine une table servie à l'européenne avec candélabres, cristaux, argenterie, et entourée de serviteurs vêtus d'étoffes chatoyantes, debout et immobiles comme des statues de bronze enveloppées de soie.
A peine étais-je assis que j'entendis une sonnerie retentir au dehors. C'était, comme on me l'expliqua, le coucher de la reine. Mais la gra cieuse majesté ne s'endormit pas sans me faire demander encore ce que je pouvais désirer. Je demandai une escorte pour me rendre à Sanchi le lendemain. Le matin suivant, des éléphants et des cavaliers m'attendaient devant la porte, et, le soir, lorsque j'arrivai à Sanchi, je trouvai une tente toute disposée pour moi, avec des lits couverts d'étoffes de soie et toutes les délicates attentions de l'hospitalité orientale. Un accueil aussi gracieux me fut offert par le régent de l'Etat de Fig. 323. — Collier d'argent (Sindh). Chatterpor, qui, àKhajurao, en plein désert, fit dresser pour moi une tente où je trouvai tous les raffinements du luxe européen.
A mon retour de cette ancienne cité, aujourd'hui déserte, le régent du royaume vint, escorté des ministres et des principaux seigneurs de la cour, me présenter ses compliments à quelques lieues de sa capitale. A vrai dire, cette hospitalité devient presque gênante, lorsque les Rajahs vont jusqu'à faire tirer le canon au moment où le voyageur européen entre dans leur capitale. Pourtant, si l'on aime la pompe et le faste de l'Asie, les brillantes escortes en marche et les foules aux vêtements éclatants dans une lumière incomparable, on se prête à tous les G98 honneurs que vous rendent d'aimables hôtes, et on leur en garde* toujours un souvenir reconnaissant. D'ailleurs, dans ces somptueuses mises en scène, tout n'est pas exclusivement plaisir des yeux et de l'imagination.
Le critique et l'historien y trouvent leur compte aussi bien que l'artiste. En pénétrant à Hyderabad, par exemple, sur le dos d'un éléphant et en voyant se déployer autour de soi les escortes du Nizam dans leur brillante tenue, on a sous les yeux l'image exacte d'une grande capitale au temps de la puissance musulmane. Hyderabad, la capitale des Etats du Nizam, est, de toutes les villes de l'Inde, celle qui a le mieux conservé la physionomie des siècles passés et les splendeurs merveilleuses des anciennes cours orientales. Elle correspond à peu près à notre période féodale, bien que la féodalité proprement dite n'ait jamais existé en Orient. Mais l'on se reporte volontiers aux luttes que se livrèrent jadis dans les rues de Paris les Armagnacs et les Bourguignons, lorsqu'on voit les vassaux du Nizam posséder en propre des armées qui parfois en viennent aux mains au cœur de la capitale même du souverain.
Fig. 324. — Bracelet d'argent (Cuttack). CIVILISATIONS DE L'iXDE.
Livre sixième — L’Inde moderne. Chapitre IV — L’administration anglaise. L’avenir de l’Inde
§ 1. — L'ADMINISTRATION ANGLAISE. Bien des peuples ont fondé des colonies, très peu ont su les conserver. L'Angleterre a su généralement garder les siennes, et elles sont la source d'immenses profits pour elle. Il y a donc un intérêt considérable à savoir comment elle les gouverne. Examiné dans son ensemble, le sujet présenterait une étendue considérable, car le système colonial anglais varie considérablement d'une colonie à l'autre. Entre certaines colonies, telles que l'Australie, jouissant d'une indépendance presque complète, et où la puissance anglaise n'est guère que nominale, et celles ayant, comme l'Inde, des gouverneurs dont la puissance est à peu près absolue, il y a place pour tous les régimes.
Le seul que nous ayons à étudier ici est celui qui s'applique à l'Inde. Nous essaierons donc d'indiquer dans ses traits principaux la remarquable organisation qui permet à un millier de fonctionnaires appuyés par une petite armée d'Européens — à peine supérieure en nombre à celle que nous entretenons en Algérie pour gouverner trois millions de Musulmans — de maintenir dans l'obéissance plus de 200 millions d'hommes, c'est-à-dire le plus grand empire du monde après la Chine. ^t'>-f_to-:i-i-'--\ 11 n'est pas très facile de dégager les principes généraux qui ont dirigé les Anglais dans la fondation de leur empire colonial de l'Inde, et des colonies analogues. Ces principes généraux font partie de ces règles de conduite que les peuples, comme les individus, aiment beaucoup à pratiquer, très inconsciemment parfois, mais qu'ils évitent toujours de recommander dans leurs livres.
Après une étude attentive de l'administration anglaise dans l'Inde et de son histoire, je crois qu'on peut formuler ces principes de la façon suivante : 1° La conquête commerciale d'une colonie doit toujours précéder sa conquête militaire. Les commerçants seuls peuvent prouver par les succès de leurs débouchés s'il y a un intérêt sérieux à s'emparer d'un pays. Lorsque cet intérêt est bien démontré, on s'en empare par la violence si on se sent le plus fort, ou par la ruse dans le cas contraire. 2° Le pays à conquérir doit être subjugué avec l'argent et les propres soldats du peuple envahi; les Européens ne doivent constituer qu'un état-major directeur fort restreint. — Nous avons vu comment ce prinFig.
325. — Collier d'argent (Sindh). cipe fondamental fut appliqué à l'Inde, et comment, en intervenant dans les querelles des princes indigènes, l'Angleterre arriva à s'emparer de la totalité de la péninsule sans dépense pour la métropole et avec des pertes d'Européens absolument insignifiantes. 3° Tant que la colonie n'est pas devenue, comme l'Amérique et l'Australie, assez forte pour secouer plus ou moins le joug de la métropole, elle doit être considérée comme une propriété qu'il faut exploiter uniquement au profit de cette métropole. 4° Le seul moyen d'exploiter économiquement cette propriété, sans susciter de révoltes chez les exploités, est de ne jamais toucher à leurs institutions , leurs coutumes et leurs croyances.
On leur laissera donc leur administration et leurs magistrats, en plaçant ces derniers sous le contrôle immédiat d'un état -major européen peu nombreux. Les deux buts fondamentaux que cet état-major doit s'efforcer constamment d'atteindre sont le maintien de la paix et l'extraction de la plus grande somme possible d'impôts. Le titre de « collecteurs », par lequel sont désignés officiellement aux Indes les fonctionnaires les plus élevés de l'administration anglaise, leur rappelle clairement la plus essentielle de leurs attributions. 5° Une expérience bien des fois séculaire, et dont des exemples très frappants ont été fournis par les Portugais aux Indes et les Espagnols en Amérique, ayant prouvé que tout croisement dans une colonie entre peuple supérieur et peuple inférieur, a bientôt pour résultat inévitable l'abaissement moral et intellectuel du vainqueur et la perte prochaine de la colonie, la séparation entre conquérants et conquis doit être maintenue d'une façon absolue. — Nous avons vu dans notre paragraphe des castes avec quelle rigueur ce principe est observé aux Indes par les Anglais.
Parmi les principes qui viennent d'être énoncés, celui d'après lequel la colonie doit être considérée comme une propriété exploitable uniquement au profit de la métropole est évidemment d'une application assez difficile. La limite où commencent les abus qui rendent la domination intolérable au vaincu et provoquent son soulèvement est difficile à marquer, et par conséquent aisée à franchir. Malgré leur sens pratique remarquable, les Anglais faillirent perdre l'Inde pour l'avoir franchie. Jusqu'à la révolte des cipayes, il y a trente ans, le gouvernement de l'Inde fut l'exploitation pure et simple de 200 millions d'hommes par une compagnie de marchands protégée par des bandes de mercenaires, exploitation qui ne profitait guère d'ailleurs qu'au petit nombre d'individus envoyés pour administrer le pays, car les actionnaires de cette compagnie ne firent jamais de brillantes affaires.
Le but de chaque employé, du plus petit au plus grand, était de s'enrichir rapidement. Le Fig. 326. — Bijoux en filigrane d'argent (Orissa). parlement anglais eut plus d'une fois à s'occuper des scandaleuses fortunes des gouverneurs. L'oppression était générale; aucuns travaux publics n'étaient exécutés ; routes, étangs, canaux, etc., restaient entièrement abandonnés. La sanglante révolte des cipayes, qui faillit faire perdre l'Inde à l'Angleterre, lui montra les dangers d'un pareil gouvernement; et, aussitôt la répression terminée, il fut modifié d'une façon radicale. Par suite d'une décision royale, édictée en 18Ô8, sous le titre : « Acte pour un meilleur gouvernement de l'Inde », le gouvernement de la péninsule fut retiré à la compagnie de marchands et attribué directement à la reine.
On créa un secrétaire d'État pour l'Inde et on lui adjoignit un conseil de membres ayant séjourné dix ans au moins dans l'Inde. Le pays fut divisé en un certain nombre de provinces placées sous les ordres d'un vice-roi assisté d'un conseil de ministres nommés par la couronne, et d'un conseil législatif nommé par lui. Aujourd'hui la péninsule est divisée, non pas en trois présidences, comme on le dit généralement, mais en huit provinces (Bengale, Provinces du Nord-Ouest, Pundjab, Provinces centrales, Madras, Bombay, Assam et Birmanie). Les plus importantes de ces provinces ont à leur tête des fonctionnaires indépendants ne recevant d'ordres du vice-roi qu'en matière d'armée et de finances. Les gouverneurs des provinces de Bombay et de Madras correspondent même directement avec la couronne sans passer par le vice-roi ; ils ont chacun leur conseil législatif et leurs ministres.
Chaque province est divisée en districts ayant à leur tête un officier exécutif, ce magistrat collecteur » ou « député commissaire )). Suivant le degré de civilisation de chaque région, les pouvoirs administratifs et judiciaires sont placés dans la même main ou séparés. Aujourd'hui les deux fonctions sont presque partout distinctes. Chaque district, grand comme un département français, comprend le plus souvent un million d'hommes. Tous les fonctionnaires chargés de l'administration appartiennent au « civil service », qui comprend pour l'Inde entière un peu moins de mille employés. C'est avec ce petit état-major que l'Angleterre gouverne ses 200 millions de sujets. Composé avec un soin scrupuleux, il forme assurément une des plus remarquables collections de fonctionnaires qu'aucune nation possède.
J'ai été en relations avec beaucoup d'entre eux, et j'ai toujours été frappé, non seulement de leur intelligence et de la solidité de leurs connaissances, mais surtout de leur caractère et de leur jugement. Ils administrent l'Inde d'une façon sage et intègre. Le gouvernement anglais paye fort cher ses employés dans l'Inde, mais il est très exigeant à leur égard. Ils étaient autrefois nommés au choix, et on voyait alors des familles où de père en fils on se succédait dans l'administration des Indes. Aujourd'hui les nominations se font au concours. Certains abus sont ainsi évités ; mais, comme le fait justement remarquer sir Richard Temple, le caractère et lenergie indispensables, dans de tels emplois, ne peuvent guère s'apprécier par des examens.
L'admission dans ce corps de choix n'est pas d'ailleurs facile. Après ces examens qui doivent prouver une instruction assez variée et la connaissance parfaite de l'hindostani — l'administration anglaise n'admettant pas qu'on puisse gouverner un peuple sans connaître sa langue — , le candidat subit une sorte de surnumérariat destiné à montrer ses apPig. 327. — Poterie vernissée blanche et bleue (Delhi). Pig. 328. — Poterie vernissée (Sindh). titudes. Il entre ensuite dans le ce civil service », avec des appointements de 9,000 à 17,000 francs, suivant la branche de service à laquelle il a été reconnu apte. Quatre ans plus tard, les appointements varient de 22,000 à 30,000 francs. Après huit années de service, c'est-àdire vers l'âge de 30 ans, l'employé du service civil qui a montré des capacités suffisantes peut espérer un traitement de 50,000 francs, qui lui permet d'atteindre plus tard des positions de 100,000 francs et au-dessus.
A toute époque de sa carrière, l'acquisition d'une langue nouvelle, notamment celle de l'arabe, du persan ou du sanscrit, lui vaut une indemnité. Après 22 ans de fonctions, c'est-à-dire vers l'âge de 40 ans, le fonctionnaire du (( civil service )) a droit de retourner en Angleterre avec une retraite annuelle de 15,000 à 25,000 francs *. Sous cet état-major se trouvent plusieurs centaines de milliers d'agents hindous subalternes peu rétribués , puisque leurs appointements dépassent rarement une cinquantaine de francs par mois , somme élevée d'ailleurs pour un Hindou. C'est à eux surtout que la masse du peuple hindou a affaire. Connaissant ses besoins, ses idées, ses institutions, variables suivant chaque province, ils sont parfaitement aptes à remplir leur tâche.
Chaque province, chaque »iVl5 district se trouve ainsi administré suivant ses anciens usages. On voit la perfection du mécanisme et sa simplicité. Alors que d'autres peuples envoient dans leurs possessions d'outremer de véritables colonies de fonctionnaires de tout grade, ignorant absolument la langue, Jes idées, les coutumes, les moeurs de leur patrie provisoire, et ne pouvant naturellement qu'entasser des maladresses et heurter à chaque instant Hg. 329. -colonne laquée d'un lit (sindh). les sentiments des gens qui les entourent, le gouvernement anglais se sert, pour administrer le pays, des fonctionnaires, des magistrats locaux de ce * Les traitements des officiers sont beaucoup moins élevés que ceux des employés du « civil service ».
L'avancement étant fort rapide, le nombre des candidats est parfaitement suffisant pour les besoins de l'armée. Bien que relativement minimes, ces traitements sont très supérieurs cependant à ce qu'ils sont en Europe. Un simple sergent a 1,500 francs d'appointements, un lieutenant G, 000 francs, un capitaine 20,000 fr., un commandant 30,000 fr. Le traitement des colonels est variable ; il peut atteindre et dépasser 100,000 francs si le titulaire remplit en même temps les fonctions de commissaire ou de résident ; tel est, par exemple, le cas du colonel faisant actuellement fonctions de commissaire dans le Rajpoutana. pays même, et il est ainsi parfaitement sûr de respecter ses lois et ses coutumes.
Les agents supérieurs qui doivent les surveiller étant assez richement payés pour être incorruptibles on peut être fort difficile sur leur choix, et exiger d'eux qu'ils consacrent à leur tâche toute leur intelligence. Des employés du « Civil service » restent parfois vingt ans dans la même province, et arrivent ainsi à la connaître à fond. On peut critiquer un système qui consiste à laisser aux populations conquises leurs institutions et leurs coutumes, si l'on pose en principe que le rôle des peuples supérieurs doit être d'imposer, malgré eux, aux peuples inférieurs ce que nous appelons les bienfaits de la civilisation. Je suis fort peu convaincu de la justesse théorique de ce principe, mais ce qui me paraît hors de discussion, c'est qu'il est détestable en pratique pour conserver la colonie qu'on a fondée.
Nous avons cru bien faire, assurément, en octroyant aux Kg. 330. - Broche eu or (Bombay), débris de nos colonies dans l'Inde nos institutions républicaines : égalité, suffrage universel, etc. ; mais ceux qui admirent ce système de colonisation ne doivent pas regretter que nous ayons perdu l'Inde sous Louis XV ; car en appliquant à l'immense péninsule nos grands principes, nous aurions vu l'Inde non seulement nous échapper fort rapidement, mais, de plus, tomber dans la plus sanglante anarchie. Rien n'est plus frappant pour le voyageur qui arrive à Pondichéry, après avoir visité l'Inde, que de comparer le peu d'égards des Hindous pour les Européens dans cette possession française, avec le respect profond des mêmes Hindous pour les mêmes Européens, aussitôt qu'on pénètre sur le territoire soumis à l'Angleterre.
Nous croyons bien faire CIVILISATIONS DE L'JJXDE. en donnant à ces populations, qui sont encore en plein moyen âge, les institutions avancées des peuples modernes; elles en concluent que nous avons peur d'elles, et nous perdons tout prestige à leurs yeux. Gardons nos idées d'égalité, si nous ne pouvons vivre sans elles, mais renonçons absolument à fonder des colonies tant que nous persisterons à les garder. Fig. 331. — Bijoux de Trichinopoly. Les statistiques officielles permettent aisément de juger des résultats obtenus par la nouvelle administration anglaise qui conduit les destinées de l'Inde depuis trente ans. Sous sa direction, la péninsule s'est couverte de chemins de fer, de canaux, de télégraphes, de grands travaux publics, et est devenue la plus prospère des colonies qu'aucun peuple ait jamais possédée.
Quelques chiffres permettront de juger aisément de l'état actuel de ce gigantesque empire. La population soumise au gouvernement anglais est de 200 millions d'habitants; celle des indigènes natifs dépendant plus ou moins de l'Angleterre, de 60 millions; total 260 millions. Sur ces 260 millions d'hommes, 500,000 à peine sont le produit des croisements d'Hindous et d'Européens, croisements qui remontent d'ailleurs, la plupart, à une époque où les rapports entre Anglais et indigènes étaient beaucoup plus intimes qu'aujourd'hui; car ils deviennent infiniment rares maintenant. L'armée européenne est de 65,000 hommes seulement ; elle est Fig. 332. — Bracelet d'argent (Bengale). complétée par une armée hindoue composée de 127,000 hommes, dont tous les officiers supérieurs sont européens.
Les revenus de l'Inde sont de 1 milliard 700 millions, dont 565 millions fournis par l'impôt sur les terres, 130 millions par l'opium, 155 millions par le sel. L'armée coûte de 400 à 500 millions, suivant les années ; l'administration civile, 275 millions; les travaux publics, 375 millions. La dette publique est de 4 milliards, dont 1 milliard représente les dépenses faites pour la répression de la révolte des cipayes et 540 millions celles de la dernière guerre de l'Afghanistan. Les grands travaux publics se composent principalement de chemins de fer et de canaux ; l'Inde possède plus de 20,000 kilomètres de chemins de fer et à peu près la même longueur de canaux. Le mouvement commercial de la Péninsule est actuellement d'environ 3 milliards, les exportations sont de 1700 millions, et les importations de 1300 millions.
Depuis nombre d'années, l'Inde exporte bien plus qu'elle n'importe. Les exportations dépassent actuellement de 400 millions les importations. Cet excédant représente en majeure partie l'argent que l'Inde doit donner à l'Angleterre pour son administration. On peut considérer cette somme comme une sorte de tribut ; et , assurément, au point de vue économique, ce drainage inévitable est désastreux pour le pays. Les principaux objets d'exportation sont le coton, l'opium (275 millions), le riz et le blé. Le principal article d'importation est le coton manufacturé (650 millions). Les cotonnades viennent d'Angleterre, parce que les usines de l'Inde sont trop mal organisées encore pour soutenir la concurrence ; cependant elles commencent à fabriquer et à exporter de grandes quantités de coton manufacturé en Chine, sur les côtes orientales d'Afrique et en Arabie.
La Chine est, avec l'Angleterre, la grande cliente de l'Inde ; le commerce se fait surtout par le port de Hong-Kong. Les exportations se font presque exclusivement par mer au moyen de 12 ou 13,000 navires qui fréquentent les ports de l'Inde : 85 pour cent du tonnage total de tous les pavillons fréquentant les ports indiens sont anglais. Si — ce qui me paraît fort contestable — la prospérité d'un peuple pouvait toujours se juger par la rapidité avec laquelle sa population augmente, on pourrait dire que l'Inde est le pays le plus prospère du monde, car sa population croît plus vite que nulle part ailleurs. La population hindoue, qu'on évaluait à 100 millions en 1800, était de 200 millions en 1871.
En dix ans (de 1871 à 1881) elle s'est accrue de 12 millions, et cela malgré les famines et les épidémies qui détruisent périodiquement les hommes par millions. Il }r aurait dans cette multiplication de quoi réjouir certains économistes, si d'autres économistes ne prétendaient montrer que — en dehors des pays où de vastes territoires ne sont Fig. 333. — Marbre incrusté de pierres précieuses (Agra). pas encore habités, comme l'Amérique — ce sont seulement les peuples pauvres qui possèdent la faculté de pulluler comme des lapins. Toute cette population, assez misérable, mais en somme généralement assez satisfaite de son sort, habite surtout les campagnes : la moitié des villages de l'Inde n'offrent guère que 200 habitants chacun.
Les grandes agglomérations sont rares dans la péninsule; on n'y compte pas cinquante villes ayant plus de 50,000 habitants. En dehors des 200 millions d'hommes directement gouvernés par l'Angleterre, l'Inde possède une population de 60 millions d'individus peuplant les États indigènes gouvernés par des rois indépendants, mais placés, pour tout ce qui concerne leurs relations politiques, sous le contrôle de l'Angleterre. L'étendue de leur territoire est beaucoup plus importante que leur population, puisqu'elle comprend les deux cinquièmes de la péninsule. Le total des revenus de ces Etats est évalué à 400 millions, leurs armées à 350,000 hommes et 4,000 canons. Ces États sont d'étendues diverses.
Il en est parmi eux, tels que celui du Nizam, grands comme l'Italie, avec une population de 9 millions de sujets et 30 millions de re venus ; tandis que dans le Kattywar on voit des rajahs souverains d'un seul village. Il y a môme des provinces, telles que le Bérar, où le titre de rajah est simplement honorifique comme ceux de duc ou de baron en Europe. Le pouvoir des souverains de tous ces royaumes, parfaitement absolu en ce qui concerne l'administration de leurs sujets, n'est limité que par les conventions faites avec l'Angleterre, conventions en vertu desquelles il leur est interdit de se déclarer la guerre, de s'envoyer des ambassadeurs, et de recevoir aucun Européen sur leur territoire sans l'autorisation du gouvernement britannique.
Dans les capitales des'plus puissants d'entre eux réside un ambassadeur anglais, dont les fonctions sont purement diplomatiques, et qui ne peut se mêler que dans des cas tout à fait exceptionnels de l'administration de l'Etat. Quelques-uns de ces royaumes payent un tribut à l'Angleterre, d'autres n'en payent pas. Ils sont d'ailleurs, à l'exception d'un ou deux, de formation récente, et sont gouvernés par des dynasties qui ont commencé à la chute de l'empire mogol.
§ 2. — L'ÉDUCATION ANGLAISE DE L'INDE. Un des plus curieux sujets d'étude que l'Inde présente à l'observateur, et cependant l'un de ceux qui ont, jusqu'ici, le moins attiré l'at tentioD, c'est le résultat que peut avoir sur un peuple inférieur comme l'Hindou une éducation adaptée aux besoins d'un peuple supérieur. Il n'est pas, je crois, dans l'histoire, d'expérience analogue, tentée sur une aussi vaste échelle. Ses résultats sont des plus intéressants pour toutes les nations qui désirent fonder des colonies et surtout les conserver. Fig. 334. — Ornementation en laque (Karnul). L'Inde représente aujourd'hui ce que serait le moyen âge gouverné et éduqué par le monde moderne, c'est-à-dire le contact de deux sociétés dont on peut dire qu'elles sont séparées par des abîmes, puisqu'elles n'ont ni les mêmes sentiments, ni les mêmes idées, ni les mêmes besoins, ni les mêmes croyances.
Or, s'il est un principe démontré en sociologie comme en histoire naturelle, c'est que l'esprit, pas plus que le corps, ne peut arriver d'une forme élémentaire à une forme supérieure sans avoir passé par toutes les phases intermédiaires. Il en est de l'éducation comme des institutions : celle qui répond aux besoins d'un peuple ne saurait convenir qu'à ce peuple et non à un autre. Influencés par les clameurs des missionnaires protestants de l'Angleterre , et les discours des philanthropes de cabinet, ayant d'ailleurs absolument besoin, pour leurs services publics , d'un grand nombre d'employés subalternes, les Anglais se sont décidés à ouvrir dans l'Inde des écoles destinées à former ces employés.
L'instruction y est naturellement donnée par des Anglais, et conforme à celle des classes élémentaires en Europe. Il y a plus d'une trentaine d'années que cette éducation est administrée aux Hindous, à larges doses. Elle a donné naissance à une classe d'hommes toute spéciale, celle des Babous ou lettrés, qui se chiffre aujourd'hui par centaines de mille et qui continue à augmenter tous les jours. Le Babou forme un type parfaitement défini, possédant une physionomie intellectuelle et morale toute particulière. On peut l'étudier comme le représentant d'une sorte de race à part, absolument caractérisée. Rien, mieux qu'une pareille étude, ne montrera combien l'instruction, que les temps modernes sont arrivés à considérer comme une panacée universelle, peut produire des effets désastreux quand elle n'est pas adaptée aux cerveaux destinés à la recevoir.
Au double point de vue intellectuel et moral, le Babou est un être qu'on ne pourrait mieux caractériser qu'en disant qu'il a perdu toute boussole. Les mots que l'on a accumulés dans sa cervelle représentent pour lui des idées qui lui sont trop étrangères pour qu'il puisse les comprendre. Si l'on considère qu'une définition n'a jamais eu la moindre valeur pour celui qui ne possédait pas déjà l'idée qu'elle devait faire naître ou des idées très analogues, on comprendra que le pauvre Babou soit à l'égard du monde nouveau où son éducation artificielle l'a transporté exactement comme un aveugle à l'égard des couleurs qu'on chercherait à lui définir par des mots. L'incohérence de ses idées n'est égalée que par son incurable manie de parler à tort et à travers, sans relâche.
Il abordera sur un quai de chemin de fer le premier Européen qu'il rencontrera pour lui demander gravement, et sans attendre d'ailleurs ses réponses, s'il préfère Shakspeare à Ponson du Terrail, si la reine d'Angleterre chasse le tigre, combien de roupies gagne annuellement un savant Européen et quelle profession son interlocuteur pense donner à ses enfants. Rien n'est plus stupéfiant que l'incohérence des idées d'un Babou. Vishnou, Siva, Jupiter, la Bible, le Prince de Galles, les héros delà Grèce et de Rome, les anciennes républiques, les monarchies modernes, dausent dans sa tête une sarabande infernale. Il croit que la reine d' AnFig. 335 et 336. — Vases eu cuivre émaillé. (Collection de l'auteur.) gleterre, son premier ministre et le prince de Galles forment une trinité semblable à celle de Brahma, Vishnou et Siva.
Il s'explique toutes ses notions nouvelles d'après les idées héréditaires de sa race, les seules auxquelles il puisse atteindre, et cependant les seules qu'il méprise profondément dans l'infatuation où son éducation anglaise l'a plongé. Voici ce que dit à ce sujet un auteur anglais, aussi savant que modéré, le professeur Monier Williams : « Je n'ai pas été favorablement impressionné par les résultats de notre éducation appliquée aux Hindous. J'ai rencontré très peu de gens instruits, beaucoup à demi instruits, et un grand nombre mal instruits et mal équilibrés. Us (les Babous) ont pu lire beaucoup, mais quand par hasard ils pensent, c'est toujours sans suite. Ce sont CIVILISATIONS DE L'iXDE. gn généralement de grands bavards.
On peut dire qu'ils sont atteints d'une maladie, consistant dans le besoin d'évacuer sans cesse un flux de paroles. Ils parlent et agissent comme des êtres entièrement irresponsables. Ils négligent leur langue, méprisent leur propre littérature, leur philosophie, leur religion, sans acquérir pour cela aucune des qualités des Européens. Loin de nous avoir aucune reconnaissance de ce que nous avons fait pour eux, ils le tournent contre nous, et se vengent ainsi de l'abaissement que notre éducation a produit dans leur caractère. L'abaissement du caractère, produit sur les Babous par l'éducation européenne, n'est pas moins frappant en effet que la déséquilibration absolue de leur intelligence. Mais avant de décrire ce côté spécial de leur physionomie, je veux encore citer sur leur état intellectuel le propre témoignage de l'un d'eux, M.
Malabari, qui dépasse infiniment d'ailleurs le niveau de ses confrères, et dont l'excellent petit livre sur le Guzerat, m'a déjà fourni plusieurs citations. Voici comment il parle de lui-même et d'un de ses amis qui avaient fondé un journal. — Le journalisme est une des manies du Babou, et la presse étant absolument libre, il la satisfait immodérément. « Notre ignorance, dit M. Malabari, n'avait pas plus de bornes que notre arrogance. Mais n'était-ce pas glorieux de pouvoir critiquer et tourner en ridicule les hommes les plus distingués de l'empire ? Un jour, écrivant sur la bataille de Plevna, mon ami P*** me demanda ce que c'était que la Porte. Je répondis que la Porte était la principale épouse du sultan des Turcs.
P*** croyait que c'était seulement le nom européen du Khédive d'Egypte. Il nous arrivait souvent de penser aussi ingénieusement, et nous nous montrions chaque jour, dans notre journal, un couple de sots vaniteux. Lorsque, le lendemain, nous découvrions notre erreur, nous nous jetions l'un à l'autre la pierre. » A cette confusion effroyable dans les idées, se joint chez le Babou un autre résultat de l'éducation européenne, qui est de le dépouiller de toute lueur de moralité. Les solides fondements religieux sur lesquels il basait sa conduite ont été détruits sans retour. Il a perdu la foi de ses pères, sans avoir pour cela adopté les principes de conduite d'un Européen. Son honnêteté se trouve ainsi strictement limitée à l'observance des principes de moralité vulgaire que le gendarme oblige à respecter.
L'administration anglaise est obligée de prendre les précautions les plus minutieuses et de multiplier à l'infini les moyens de contrôle pour se mettre à l'abri des déprédations de ses Babous. Rien n'est moins sûr que le service des postes et le transport des bagages. Toute lettre dont l'épaisseur peut faire soupçonner qu'elle contient quelques papiers précieux n'a des chances sérieuses d'arriver à son adresse que si elle a été préalablement chargée. J'ai eu des ennuis de toute sorte pour faire traverser l'Inde aux caisses contenant mes instruments scientifiques. Ces caisses étant fort lourdes, les Babous employés aux stations de chemin de fer les croyaient remplies de roupies et en brisaient invariablement les serrures.
J'ai dû me résoudre à enfermer tous mes appareils dans des enveloppes métalliques entièrement soudées que je plaçais ensuite dans des caisses de bois. Celles-ci continuaient à être forcées ; mais les Babous rencontrant l'enveloppe de métal sur laquelle se trouvait une inscription indiquant qu'elle contenait des matières explosibles des plus dangereuses, s'abstenaient prudemment de pousser plus loin leurs investigations. Le Babou est aussi servile à l'égard des Anglais ses maîtres qu'il est insolent envers les Hindous qui ont affaire à lui. Les Babous sont les vrais administrateurs de l'Inde, puisqu'ils sont les agents de l'administration anglaise. Mais cela ne leur suffit pas, et leur rêve est le gouvernement effectif de l'Inde par les Babous et au profit des Babous.
C'est là le but constant de leurs aspirations, et, chaque fois que trois ou quatre d'entre eux se trouvent ensemble, c'est le sujet inévitable de Fig. 337. — Vase en cuivre ciselé de Bénarès. (Collection de l'auteur.) leur conversation. Ils s'échauffent à le discuter et finissent par parler tous à la fois, ne s'écoutant plus les uns les autres. Si un moment de silence s'établit, c'est que les interlocuteurs ont entendu crier sur le sable le pas d'un gentleman européen; dès que celui-ci apparaît, la Kg. 338. — Bronze ciselé, du Népal. (Collection de l'auteur.) bande terrifiée se disperse dans toutes les directions en poussant de petits cris plaintifs. J'ai éprouvé plus d'une fois une répulsion profonde en comparant l'abjecte attitude que prend le Babou devant l'Européen avec l'arrogance qu'il déploie à l'égard des Hindous.
Il n'y a pas d'ignorance, si complète qu'elle puisse être, qui ne me semble préférable à un tel degré d'insolence et de bassesse. Les Anglais, qui connaissent les Babous, les traitent avec une sèche r esse et une vigueur qui scandalisent d'abord beancoup le voyageur étranger récemment débarqué. Leur éloquence vis-à-vis d'eux se borne généralement à leur montrer une canne et à s'en servir promptement quand par hasard la menace ne suffit pas. Lorsqu'on a passé quelques jours seulement dans l'Inde, on se voit obligé de reconnaître que c'est là le seul moyen d'inspirer quelque respect à cette classe dégradée et de ne pas être en butte à son impudence. Il est rare qu'un Anglais permette à un Babou de monter dans un compartiment où il Fig.
339. — Brique émaillée (Sindh). se trouve. Le rêve des Babous est cependant de s'y risquer. Au début, je m'étonnais de cette sévérité, et, lorsque je voyais un pauvre diable se montrer timidement à la portière du wagon où je me trouvais, je l'encourageais volontiers par le plus gracieux sourire. Rassuré par ma bienveillance, le Babou s'installait et prenait bientôt un air d'importance. Afin de me donner une haute idée de sa situation sociale, il étendait ses pieds sur le dos des banquettes à la hauteur de sa tête, allumait un énorme cigare, crachait au plafond et sur les vitres de la voiture, ne s'interrompant que pour m'adresser les questions les plus saugrenues, sur ma situation sociale, mes ressources, mes dépenses, etc., et finissait par rendre le compartiment entièrement inhabitable.
A la station sni vante, si un Anglais montait dans le compartiment, le Babou tressaillait et se tenait coi sachant bien ce qui l'attendait. Le nouveau venu, en effet, ne manquait pas de le prendre par l'oreille et de le pousser hors du wagon avec un Turn ont (décampe), que le Babou ne se faisait pas répéter deux fois. Il n'est pas difficile d'ailleurs de se faire obéir des Babous ; car ils sont nerveux et craintifs comme des chattes, seule ressemblance qu'ils possèdent d'ailleurs avec ces gracieux animaux. On a dû à peu près renoncer à se servir d'eux comme chauffeurs ou mécaniciens ou même comme conducteurs de train de voyageurs. A la moindre alarme, ils sautaient de la locomotive et se sauvaient à travers champs.
Si un accident a lieu sur une ligne ferrée, on est sûr de trouver, longtemps après, les employés des stations voisines grimpés dans des arbres , cachés dans des trous ou entassés les uns sur les autres dans les cabinets, poussant à l'unisson des gémissements désespérés. Tels sont les résultats de l'éducation Fig. 340. — Statuette en bronze du Népal. , (Collection de Fauteur.) européenne appliquée à un peuple trop jeune pour la recevoir; et l'on peut en apprécier encore la valeur en comparant les Babous aux Pandits, c'est-à-dire aux indigènes élevés dans des écoles exclusivement hindoues. Ces derniers sont des hommes graves, instruits, très estimables, dont plusieurs seraient dignes de figurer dans nos grandes assemblées savantes de l'Europe et dont la tenue pleine de dignité est sans rapport avec l'attitude à la fois insolente et rampante du misérable Babou.
L'administration anglaise, tout en méprisant profondément le Babou, est bien obligée de s'en servir, car aucun Européen ne voudrait travailler pour le même prix. Elle le supporte comme un mal né \ L'ADMINISTRATION ANGLAISE. 711 cessaire, sachant parfaitement qu'elle a en lui un redoutable ennemi. Rien n'est plus frappant que de voir à quel point l'éducation européenne peut transformer en ennemis féroces de leurs maîtres des Hindous jadis inoffensifs. On peut juger du degré auquel s'élève cette haine par les innombrables articles que publient les petits journaux indigènes. Le jugement d'un étranger étant naturellement suspect sur ce point et les citations sur lesquelles je pourrais appuyer l'assertion précédente ne pouvant être suffisamment probantes qu'à la condition d'être extrêmement nombreuses, je préfère citer le professeur Monier Williams, dont les jugements sur l'Inde sont reconnus comme fort exacts par ses compatriotes.
Voici comment il s'exprime à ce sujet dans la troisième édition de son livre, Modem bidia : « J'ai le regret de dire que mes voyages dans l'Inde m'ont prouvé qu'il existe entre les Anglais et les Hindous un abîme qui , depuis la révolte des cipayes devient de plus en plus infranchisFig. 341. — Vase en cuivre ciselé de Bénarès. sable. Dans le sud de l'Inde, cet (Collection de l'autem-.) abîme est plus profond encore. » L'auteur fait remarquer que les Hindous instruits appliquent aux Européens un expression analogue à celle de Barbares, mais ce terme, ajoute-t-il, n'est pas suffisant pour exprimer le degré de haine que les lettrés éprouvent pour les maîtres de l'Inde. « J'en ai rencontré, dit-il, dont le mépris pour notre civilisation et pour nous, malgré nos télégra phes et nos chemins de fer, est aussi grand que le mépris de leurs ancêtres pour les sauvages primitifs.
Tous sont persuadés qu'ils possèdent sur nous une grande supériorité morale, religieuse et même intellectuelle. » Les esprits anglais éclairés commencent aujourd'hui à reconnaître les dangers de l'éducation européenne. Voici comment s'exprime à ce sujet un des gouverneurs de l'Inde, sir Alfred Lyall, dans son livre, Etudes sur les mœurs religieuses et sociales de V extrême Orient. ce Ce qui caractérise la situation présente dans l'Inde est que nous disséminons les idées abstraites du droit politique et le germe des institutions représentatives au sein d'un peuple qui, pendant des siècles, a été gouverné par des maîtres irresponsables, et dans un pays où les libertés locales et les habitudes d'autonomie ont été depuis longtemps oblitérées ou n'ont jamais existé.
En même temps, nous semons à la volée l'éducation moderne sur un sol où la science n'a jamais grandi au delà de ce qu'elle était en Europe au moyen âge. ce II est désormais évident que les philosophes politiques, tels que les économistes français et les deux Mills en Angleterre, ont eu beaucoup trop de foi dans l'éducation, en croyant qu'elle agirait comme sédatif aux heures d'effervescence sociale et de changements rapides, ou qu'elle empêcherait le peuple de mesurer des pouvoirs et des fonctions politiques auxquels il n'est pas encore accoutumé. Au contraire, l'instruction publique, appliquée largement et à l'improviste, agit comme un irritant violent sur certaines classes, et dissout rapidement le vieil ordre social.
Elle ne peut guère manquer de produire des effets analogues dans l'Inde, où l'État dispense presque seul l'instruction publique par l'intermédiaire d'instituteurs étrangers, dont le rôle est d'imprimer les dernières conclusions de la science et de la politique sur un peuple que ses habitudes et sa culture antérieure n'ont aucunement préparé à les recevoir, et d'introduire une éducation strictement séculière dans un pays où, depuis un temps immémorial, tout enseignement repose sur la religion. » L'expansion prise dans ces dernières années par la classe des Babous est due surtout au vice-roi qui a gouverné les Indes avant le gouverneur général actuel. Chrétien convaincu, se figurant que tous les hommes sont frères et naissent égaux par les droits comme par l'intelligence, et n'ayant d'ailleurs jamais rien compris aux Orientaux, l'ex vice-roi favorisa spécialement les Babous, s'imaginant qu'il en ferait des Européens.
Le pire ennemi de l'Angleterre placé sur le trône des Indes n'aurait pas porté à la métropole un plus grave préjudice. Ces Hindous , ins L'ADMINISTRATION ANGLAISE, 713 traits de leurs privilèges théoriques, remplissent aujourd'hui la presse indigène de bruyantes attaques et de plaintes incessantes. Que la Russie atteigne les frontières de l'Inde et remporte quelque avantage, et le Babou se chargera d'organiser en sa faveur un soulèvement de la population. Acharné contre la puissance anglaise, il est le termite obscur qui ronge les pieds du colosse. Nous nous sommes quelque peu étendu sur les résultats de l'éducation anglaise de l'Inde, parce qu'il n'est pas dans l'histoire d'exemple qui puisse montrer aussi clairement le danger de donner à un peuple une éducation mal adaptée à sa constitution mentale.
L'éducation européenne appliquée à l'Hindou a pour conséquence de détruire les résultats de sa longue culture antérieure, et de lui créer des besoins qu'il n'avait pas, sans lui fournir le moyen de les satisfaire, partant, de le rendre tout à fait misérable, partant encore, de le transformer en ennemi implacable de ceux qui lui ont donné cette funeste éducation. Le pauvre Babou souffre de sa situation fausse, et s'en plaint amèrement. Les événements se chargeront sans doute de le venger mieux que ses vaines paroles. La puissance qui a créé le Babou périra par le Babou. Fig. 342. — Clochette en bronze d'un temple bouddhique du Népal. (Collection do l'auteur.)
§ 3. — L'AVENIR DE L'INDE. L'avenir de l'Inde n'est pas seulement, comme nous le verrons bientôt, l'avenir de la puissance anglaise dans la Péninsule. Le problème est plus vaste. Il implique l'étude des conséquences de la lutte CIVILISATIONS DE L'IXDE. qui va s'engager bientôt entre deux mondes séparés par un abîme, l'Occident et l'Orient. Avant d'aborder cependant cette question dans sa généralité, nous devons dire quelques mots de l'avenir possible de la domination anglaise dans l'Inde. Le lecteur au courant de l'état actuel de l'Inde, tel qu'il est exposé dans cet ouvrage, doit être bien persuadé que le peuple hindou n'a que de très faibles chances de s'appartenir jamais, et que sa destinée est d'être toujours dominé par des conquérants étrangers.
L'Inde ne peut pas plus former une seule nation que ne le pourrait l'Europe. Les peuples qui l'habitent appartiennent à des races trop dissemblables et ont des intérêts trop différents pour jamais réunir leurs efforts contre une domination étrangère. Alors même d'ailleurs qu'une alliance fût possible pendant le temps nécessaire pour l'expulsion d'un ennemi commun, les alliés d'un jour se retourneraient les uns contre les autres dès le lendemain de la victoire, et, de même qu'après la chute de l'empire mogol, l'Inde tomberait dans une profonde anarchie, dont profiterait naturellement quelque nouvel envahisseur. La conquête se ferait une fois de plus en armant les Hindous les uns contre les autres, tactique de tous les conquérants jusqu'ici.
Tout ce que l'Inde peut espérer aujourd'hui, c'est de changer de maître dans le but — bien problématique d'ailleurs — d'améliorer son sort. La seule domination nouvelle qu'on puisse entrevoir, du moins actuellement, est celle de la Russie. Cette puissance ne cesse de s'avancer vers l'Inde, et va se trouver bientôt à sa porte. La passe de Kaboul, déjà franchie par tant de conquérants, le sera sans doute de nouveau. Le danger est imminent pour les maîtres actuels de l'Inde. Ils ne peuvent le conjurer que par une administration extrêmement habile. Mettre de leur côté les dieux de l'Inde, se faire les représentants des intérêts religieux dans un pays oii la religion joue le premier rôle, protéger les vieilles coutumes et les vieilles croyances d'un peuple épris de son propre passé, serait sans doute plus prudent que d'ébranler la foi antique et de semer l'esprit de discussion et de scepticisme en répandant imprudemment l'instruction occidentale.
Si les Hindous pou vaient retirer de cette instruction quelque profit réel, on aurait lieu de dire peut-être que la philanthropie doit l'emporter chez les Anglais sur leurs propres intérêts. Mais il n'en est rien. C'est le mécontentement de son sort et le malaise moral engendré par l'éducation occidentale qui feront de l'Hindou l'auxiliaire du premier envahisseur, quel qu'il soit. Ce mal profond n'existe encore qu'à la surface. Quelques milliers Fig. 343. — Poterie vernissée (Sindh). d'hommes seulement en sont atteints, alors que des millions et des millions de leurs frères vivent encore dans l'illusion que rien n'est changé, si ce n'est le nom du pouvoir suprême, pouvoir toujours subi à travers les siècles, qui leur semble inévitable, et auquel ils sont indifférents.
A quel remède violent et désespéré auront recours toutes ces vieilles races de l'Inde lorsque la crise aiguë vers laquelle on les précipite se sera exaspérée jusqu'à n'être plus supportable? Sera-ce, comme quelques-uns le croient, une renaissance de l'islamisme, dont les progrès s'accentuent chaque jour, qui sortira de cet état de choses? Sera-ce au contraire, comme tout paraît le démontrer, une autre nation européenne qui profitera des fautes commises et apparaîtra comme une providence at tendue à des esprits agités, désorientés et sans guide. Nul ne pourrait prédire sûrement ce que sera cet avenir peut-être bien prochain. Mais ce qu'on peut préjuger à coup sûr, c'est que le mot d'indépendance n'aura pas, pendant bien des siècles encore, de sens pour l'Inde.
Habituée depuis trop longtemps à obéir à des maîtres étrangers, elle est destinée sans doute à subir le joug des Européens, jusqu'à ce qu'elle devienne l'instrument de quelque formidable entreprise d'une race asiatique. Ces éternels vaincus seront alors peut-être nos vainqueurs, Pig. 344. — Dessin extrait d'un ancien manuscrit tamoul. (Collection de l'auteur.) mais ils le seront avec leurs frères d'Orient, qui prendront notre place à l'avant-garde de l'humanité, en vertu de cette loi de fer qui a toujours régi la destinée des peuples, l'inexorable loi du plus fort. Cette place, les peuples de l'Orient semblent destinés à la conquérir d'ailleurs par d'autres moyens que la puissance du canon. Avec l'évolution de l'industrie moderne, les armes doivent nécessairement changer.
Bientôt les champs de bataille seront simplement les halles et les marchés. Moins meurtriers en apparence que ceux qui furent jusqu'ici le théâtre des luttes humaines, ils seront cependant beaucoup plus redoutables. Guidée par l'électricité et la vapeur, l'humanité va entrer dans un âge de fer où le combat pour l'existence sera trop formidable pour laisser place à la pitié. L'herbe ne pousse plus où le Turc a passé, dit un proverbe arabe. Elle poussera encore peutêtre sur les lieux témoins de ces futures luttes, mais bien rares seront les vainqueurs qui y feront paître leurs troupeaux. Nous voici donc amenés, comme nous l'annoncions plus haut, à généraliser le problème et à montrer que la question de l'avenir de l'Inde a une portée beaucoup plus étendue qu'on ne pourrait le croire tout d'àFig.
345. — Danse hindoue (d'après un ancien manuscrit). bord. Elle implique en réalité celle de l'avenir de l'Europe. Il nous reste à examiner maintenant ce redoutable problème. L'Inde a été, depuis plus de 2,000 ans, un objet d'insatiable convoitise pour tous les peuples qui avaient entendu parler de ses merveilles ; et, malgré les barrières qui la protègent, elle a passé sans cesse d'un maître . à l'autre. Les dominations les plus diverses ne l'avaient pas empêchée cependant de rester toujours semblable à elle-même. Comme la terre mystérieuse des Pharaons, elle avait toujours fini par absorber plus ou moins ses vainqueurs. Mais jusqu'à la fin du dernier siècle, les maîtres de l'Inde avaient toujours été des Orientaux.
Conquise par les Européens, elle se trouve pour la première fois en présence de peuples trop différents pour qu'ils puissent être absorbés dans son sein. Jamais, depuis les temps les plus reculés de l'histoire, deux éléments plus étrangers ne s'étaient trouvés en présence sur un même sol et en masses aussi profondes. L'Angleterre, c'est le monde occidental avec sa civilisation compliFig. 346. — Fragment de peinture hindoue du cinquième siècle, d'après les fresques d'Ajunta. Ce fragment représente la tentation de Bouddha par les démons. Malgré le grand état de délabrement des fresques d'Ajunta, on peut, par ce fragment et les deux suivants, se faire une idée très juste de l'état de la peinture hiudoue il y a 1300 ans. quée, se développant suivant une progression géométrique et marchant avec la rapidité des forces nouvelles qu'il a domptées vers un avenir inconnu.
L'Inde, c'est l'Orient immobilisé dans un rêve éternel, les yeux fixés non sur l'avenir, mais sur le passé, interrogeant sans relâche la pensée de ses ancêtres et de ses dieux. Les destinées de l'Inde dépendent de l'issue qu'aura la lutte ouverte aujourd'hui entre l'Orient et l'Occident. Bien que les deux mondes se soient trouvés plusieurs fois déjà en présence sur les champs de bataille» le combat ne fait que commencer. Les Sarrasins, repoussés de France et d'Espagne, puis attaqués au cœur de leur empire par la gigantesque aventure des croisades ; la conquête de l'Inde par l'Angleterre ; les impénétrables barrières de la Chine renversées à coup de canon, sont les Fig. 347. — Fragment de peinture hindoue (fresque d'Ajunta).
épisodes d'une guerre ouverte depuis des siècles. Mais ces épisodes n'ont été que de simples escarmouches. si on les compare au formidable conflit que les conditions nouvelles d'existence dans lesquelles la science moderne a placé le monde vont nécessairement engendrer. La rapidité des communications créée par la vapeur et l'électricité a supprimé de fait les distances et mis en contact presque immédiat tous les peuples de la terre. Les deux fleuves dans lesquels s'était partagé le courant de l'esprit humain, le grand fleuve oriental, calme et profond, d'une majestueuse lenteur, et le torrent occidental d'une rapidité impétueuse, vont cesser de couler dans des lits différents. Sans doute alors l'équilibre établi entre deux cours d'eau qui se confondent s'établira entre les deux mondes.
Mais si l'on recherclie comment s'effectuera ce nivellement probable, on reconnaît bientôt que ce n'est pas à l'avantage des peuples de l'Occident. A en juger par des signes précurseurs chaque jour plus nombreux, le rapprochement des deux mondes sous l'influence de la vapeur et de l'électricité aura pour première conséquence une égalisation générale de la valeur des produits industriels et agricoles, et partant des salaires, à la surface du globe. Naturellement la moyenne de ceuxci sera déterminée par le taux de la journée de travail dont se contentent les peuples avant le moins de besoins et pouvant par conséquent produire au meilleur marché possible. Or, dans une telle concurrence, les Orientaux, qui forment la majorité des habitants du globe Hg.
348. _ Bouddha (d'après une fresque d'Ajunta et ^ SOIlt dl même tempS leS pluS d« cinquième siècle). sobres de tous les peuples, deviendront fatalement les régulateurs des salaires et seront par conséquent les seuls à bénéficier du rapprochement. Il est probable que leurs salaires s'élèveront un peu, c'està-dire exactement de la quantité minime correspondant au prix des transports, mais il est certain aussi que ceux des Européens devront s'abaisser, non pas un peu, mais considérablement. Il n'est pas besoin d'un oeil bien perçant pour voir poindre à l'horizon les signes précurseurs de la lutte qui mettra non plus deux nations mais deux mondes en présence, et dont les conséquences directes ou indirectes seront nécessairement formidables.
Déjà les blés de l'Inde se vendent en Europe à meilleur marché que nos propres grains *. Déjà les moissons fauchées dans ses plaines plongent dans le désespoir et la misère les familles des fermiers français. Déjà l'agriculture européenne songe, malgré les lois impuissantes de protection qu'elle sollicite, à renoncer à la lutte. Nombre de fermes né trouvent plus de fermiers qui veuillent les prendre même pour le prix de l'impôt. Que sera-ce quand l'industrie sera battue à son tour, dans notre monde occidental, par des peuples fabriquant aussi bien que nous, grâce à nos propres machines, et à des prix vingt fois moindres ? Le mineur qui s'est habitué à dépenser 5 à 6 francs par jour et qui menace d'ébranler l'édifice social parce qu'il n'en gagne plus que 3 ou- 4 , verra bientôt les industriels demander à la Chine, alors ouverte, des houilles extraites par des hommes qui se croient riches quand leur salaire journalier atteint 5 à G sous.
L'ouvrier qui fait des grèves pour élever ses salaires ne trouvera plus à employer ses bras parce que ces mêmes houilles alimenteront dans l'Extrême-Orient des usines pourvues de toutes nos machines, peuplées d'hommes heureux de gagner un salaire vingt fois moins élevé que celui des Européens, et dont les produits inonderont le monde sans que nulle barrière puisse se dresser devant eux. Les distances n'existant plus alors, les prix des matières premières comme des produits fabriqués Fig. 349. I — Statue d'un temple de Bhuwaneswar, septième siècle de notre ère. (Collection de l'auteur.) * Le développement de la culture du blé dans l'Inde suit, grâce à la multiplication des chemins de fer dans la péninsule, une progression dont il serait difficile, sans les chiffres, de se faire une idée.
Il y a dix ans l'Inde cultivait en blé un million et demi d'hectares. Elle en cultive douze millions aujourd'hui. Grâce au bas prix de la main-d'œuvre dans l'Inde, prix qui ne dépasse guère 4 sous par jour pour les agriculteurs, le blé arrive aujourd'hui à Londres au prix de 17 fr. le quintal. CIVILISATIONS DE L'iXDE. s'égaliseront nécessairement sur tous les marchés comme s'égaliseront les salaires. Entre deux groupes d'hommes, l'un comme les Orientaux, dont les besoins sont satisfaits avec un salaire journalier de 4 à 5 sous, l'autre comme les Occidentaux, dont les besoins le sont à peine avec une somme vingt fois plus forte, la lutte n'est pas possible Fig. 350. ■ — Bijoux de Cuttak (Orissa). (Collection de l'auteur.) et son issue inévitable est que les seconds seront condamnés un jour à se contenter des salaires misérables des premiers.
Sans doute cette égalisation universelle dont nous verrons bientôt l'aurore — égalisation rendue plus facile encore par ce fait sur lequel j'ai insisté bien des fois déjà dans mes ouvrages, que la valeur intellectuelle moyenne des peuples de l'Orient n'est nullement inférieure à celle des couches correspondantes des populations de l'Occident — sans doute, dis-je, cette égalisation n'empêchera pas l'Europe de conserver cette petite élite d'hommes supérieurs que l'Orient ne saurait produire. Mais que pourra cette élite, puissante par le génie, faible par le nombre, devant ces foules immenses dont se décidera alors le sort? L'élite des penseurs, des artistes et des savants que possédait la Grèce l'a-t-elle sauvée jadis de la conquête romaine ?
Oe n'est pas assurément l'état moral de l'Europe qui pourra la faire triompher dans cette lutte future où ses destinées seront enjeu. Comme dans la Rome de la décadence, les sentiments dominants des sociétés de notre vieil Occident sont aujourd'hui le besoin de jouir et celui de paraître. Notre extrême culture intellectuelle elle-même tend à nous détacher du travail monotone, à nous rendre éclectiques et changeants, à nous ôter la persévérance, et, en engendrant le scepticisme universel, à user chez nous les derniers ressorts de l'action et de la volonté. C'est avec d'autres qualités qu'ont été fondés les grands empires et qu'ils ont été conservés. L'amour de la famille, la vénération des ancêtres, la solidité des croyances, si forts chez les Orientaux, s'affaiblissent de plus en plus chez nous.
Ces sentiments, — quelle qu'en soit la valeur au point de vue philosophique, — sont en définitive la base la plus solide de la cohésion des peuples. Ce sont les leviers tout-puissants dont se sont emparés les esprits supérieurs qui à certains moments ont assuré dans le monde le triomphe d'une race. Quand de tels sentiments disparaissent, les sociétés qui reposaient sur eux se désagrègent bientôt et ne forment plus que des agglomérations d'individus divisés par leurs intérêts personnels et n'ayant plus de sentiments communs. Les vieilles religions qui menaient jadis l'humanité, au nom desquelles se fondaient et se gouvernaient les empires , ces religions , — chimères , disons-nous , mais chimères toutes-puissantes encore en Orient, — perdent chaque jour de leur prestige en Occident, et la science n'a pas encore trouvé l'idéal nouveau qui doit remplacer les dieux morts.
Nous vivons aujourd'hui de l'ombre d'un passé auquel nous ne croyons plus, les }^eux tournés vers un avenir que nous ne voyons pas encore. Que sera cet idéal nouveau qui servira de base aux sociétés futures de l'Occident? Nul ne pourrait le dire aujourd'hui. Jamais problème plus redoutable et plus pressant ne s'était présenté encore aux méditations des penseurs. De sa solution notre future existence dépend. Ces peuples de l'Orient, que nous avons dédaignés pendant si longtemps, ne sauraient plus être considérés comme de simples barbares. Le trésor d'ardeur et de jeunesse que nous avons dépensé dans des entreprises hardies, sur tous les champs de la pensée et de l'action sommeille encore dans les grandes nations de l'Orient.
Il ne saurait y sommeiller longtemps. Leur heure va venir. Le jour approche oîi nos expéditions, nos conquêtes violentes, le bruit de nos découvertes et de nos idées feront définitivement sortir les Orientaux de leur long moyen âge, et, comme jadis les Barbares devant les Romains, les Arabes devant le vieux monde grécolatin, ils se dresseront devant nous avec l'enthousiasme et l'énergie qui nous abandonnent, les espérances et les illusions que nous n'avons plus. Le monde appartiendra alors, comme il appartint jadis, aux peuples qui posséderont à la fois l'idéal le plus fort et les besoins les plus faibles. Nos descendants auront à accomplir une lourde tâche s'ils veulent rester quelque temps encore à l'avant-garde de l'humanité et ne pas sombrer trop vite dans l'abîme éternel où la lente évolution des choses conduit tour à tour les hommes et les empires.
Les gravures de cet ouvrage forment cinq séries bien distinctes : 1° Vues et paysages; 2° Types de races; 3° Architecture; 4° Beaux-arts {peinture et sculpture); 5° Arts industriels. La collection des 232 planches de monuments est, avec celle des statues, la plus complète de ces cinq séries, et donne une idée très suffisamment exacte de l'architecture et de la sculpture dans l'Inde depuis ses origines jusqu'à nos jours. La plupart des statues et monuments que nous avons représentés, les intérieurs de temples et de palais surtout, n'avaient jamais figuré dans aucune publication antérieure. Us proviennent d'environ 60 localités différentes. Nous les avons placés, dans notre ouvrage, suivant l'ordre de classification indiqué dans notre chapitre : Architecture.
Cet ordre de classification a été reproduit dans la table spéciale des monuments. VUES ET PAYSAGES. Tagep Village de Dankar dans l'Himalaya occidental 5 Paysage dans la vallée de l'indus (royaume de Cachemire) 7 Vue prise au Mont-Abou (Rajpoutana) ... 9 Vue prise auprès de Badami (Dharwar). . . 13 Étang sacré dans une pagode du sud de l'Inde 15 Bénarès. Les bords du Gange 10 Bords du Jhelum à Srinagar (Cachemire). 23 Les bords de la Nerbudda, à Omkargi. ... 25 Le défilé des roches de marbre sur la Nerbudda , près de Jubbulpore 27 Lac artificiel dans l'Inde. Vue prise à Mahoba (Bundelkund) 35 Vue prise à Patan (Népal) 41 Srinagar (vallée de Cachemire) 45 Le Jhelum, traversé par la barque du maharajah du Cachemire 47 Grand lac d'Odeypour (Rajpoutana) 48 Vue prise aux environs d'Ahmedabad.
Lac sur les bords duquel se trouvent les ruines du palais de Sirkhej 49 Lac de Pochkar, près d'Ajmir (Rajpoutana) 51 Vue prise à Bijapour (Dekkan) 54 Pages. Vue prise du sommet de la forteresse des rois de Golconde (empire du Nizam). ... 55 Eléphants employés comme porteurs G3 Chameau de course G5 Vue prise à Nassik, sur les bords du lac sacré 67 TYPES DE EACES. Type hindou du IIe siècle avant notre ère, d'après un bas-relief de Bharhut 79 Types hindous du IIe siècle avant notre ère ; d'après un bas-relief de Bharhut 81 Types hindous du IIe siècle avant notre ère (statues de Bharhut) 83 Chef Naga (montagnes l'Assam) 89 Femmes des montagnes de l'Assam 91 Soldats du Cachemire 93 Bayadère du Cachemire 95 Indigènes du Koulou (Himalaya, hante vallée du Bias) 97 Tamerlan , d'après un manuscrit hindou...
102 L'empereur mogol Akbar ; d'après un manuscrit hindou 103 L'empereur mogol Shah Jehan donnant audience; d'après un manuscrit hindou. TABLE MÉTHODIQUE Pages. Ali Adil Shah, roi musulman de Bijapour ; d'après un manuscrit hindou. ..." 107 L'empereur mogol Farrukhsiyar ; d'après un manuscrit hindou 109 Aboul Hassan, roi de Golconde ; d'après un manuscrit hindou 111 Jeune fille mogole ; d'après un manuscrit hindou 113 Femme hindoue des environs de Bombay. . 115 Colporteurs indigènes de Delhi 117 Marchand ambulant de Bénarès 119 Musulman de Delhi, fabricant une écharpe 121 La reine de Bhopal (Inde Centrale) 123 Le Rajah de Bhurtpore, ses ministres et sa suite 125 Le Rajah de Jubbulpore, ses ministres et sa suite 127 Guerriers rajpouts .
129 Pandit hindou d'Odeypour 130 Minas (tribu demi-sauvage du Rajpoutna). 131 Officiers arabes d'Hyderabad 135 Jeune fille anglo-indienne 137 Pèlerins hindous des environs de Madras.. 138 Agent de police indigène (sud de l'Inde). 139 Toda des Nilghirris 147 Kotah des Nilghirris 149 Iroulas des Nilghirris 151 Iroulas des Nilghirris 153 Jeune Hindou (sud de l'Inde) 154 Types du Guzerat 155 Hindous de caste inférieure (porteurs de palanquins) 159 Groupe d'enfants du sud de l'Inde 161 Barbier des environs de Madras 163 Bayadère du sud de l'Inde 165 Sauvages du Chota Nagpore 169 Bayadères d'une pagode du sud de l'Inde.. 171 Femmes hindoues fabriquant de la farine.. 173 Femmes du sud de l'Inde fabriquant des galettes de combustible avec du fumier. .
175 Femme hindoue du sud de l'Inde broyant du riz 176 Costumes de femmes du sud de l'Inde; d'après des dessins exécutés par des indigènes 179 Brahmane du Mysore 242 ARCHITECTURE. § I. ARCHITECTURE BOUDDHIQUE. 1. Monuments primitifs de l'Inde. (Temples souterrains.) Bhaja (près Karli). Intérieur d'un monastère bouddhique creusé dans le roc (IIe siècle avant J.-C.) 181 Pages. Karli. Entrée d'un temple souferrain (IIe siècle avant J.-C.) 183 Karli. Colonnade de l'intérieur du temple souterrain précédent 1 8 7 Ajunta. Vue générale de l'entrée d'une partie des monastères et temples souterrains creusés dans le flanc de la montagne, (du II» siècle av. J.-C. auVIP de notre ère). 191 Ajunta. Détails des colonnes et sculptures ornant l'entrée d'un temple souterrain.
193 Ajunta. Colonnades de la verandah d'un temple souterrain 197 Ajunta. Sanctuaire d'un temple souterrain. 199 Ajunta. Portion de la frise et des colonnades de l'entrée d'un temple souterrain 203 Ajunta. Façade d'un temple souterrain. . . . 207 2. Monuments bouddhiques construits sur le sol. Bharhut. Restes actuels du momiment. . . . 79 Bharhut. Statues et bas-reliefs 81 et 83 Bharhut. Motifs d'ornementation d'un édifice hindou (IIe siècle avant notre ère) 211 Sanchi. Vue d'ensemble du tôpe. (Du IIIe siècle av. J.-C. au premier siècle de notre ère.) 213 Sanchi. Vue d'une porte, élevée sur la colline à quelque distance du tôpe 217 Sanchi. Partie supérieure de l'une des portes entourant le tôpe 219 Sanchi.
Détails de sculpture d'un pilier de la porte est 221 Sanchi. Vue d'ensemble de la grande porte nord 223 Sanchi. Sculptures et bas-reliefs d'une portion de la face postérieure de la grande porte nord 231 Sarnath. Près Bénarès. Ruines du tôpe (VIe siècle de notre ère) 235 Sarnath. Détails des sculptures sur pierre recouvrant une portion de la partie inférieure du monument précédent 237 Bouddha-Gaya. Grand temple restauré.... 239 Bouddha- G ay a. Groupe d'anciennes sculptures réunies devant le grand temple. . 245 3. Monuments gréco-hindous du nordouest de l'Inde. Martand (Cachemire). Ruines d'un temple (VIe siècle de notre ère) 247 Peshawer. Sculpture gréco-bouddhique (Y* siècle de notre ère) 249 Peshawer.
Sculptures gréco-bouddhiques (Ve siècle de notre ère) Pages. Muttra. Statue gréco-bouddhique (VIe siècle de notre ère) 255 § II. ARCHITECTURE NÉO-BRAHMANIQUE DU NORD ET DU CENTRE DE L'iNDE. 1. Architecture du nord-est de l'Inde. Udayagiri (province d'Orissa). Façade du monastère de Rani-Naur (IIe siècle avant notre ère) 257 Udayagiri. Détails d'un bas-relief du monas tère précédent 259 Bhuwaneswar (province d'Orissa). Temple de Parasurameswara (VIe siècle de notre ère) 261 Bhuwanesicar. Grand temple (VIIe siècle de notre ère) 2G3 Bhuwaneswar. Temple de Rajarani (Xe siècle de notre ère) 205 Bhuwaneswar. Détails d'ornementation du temple précédent 267 Bhuwaneswar. Niche sculptée dans le temple de Rhagavati 269 Bhuwaneswar.
Pilastres provenant du grand temple (VIIe siècle) 271 Kanarak (Orissa). Porte d'entrée de la pagode noire (Xe siècle) '. 273 Jaggernauth (côte d'Orissa). Entrée principale du grand temple (XIIe siècle) '. 275 Jaggernauth. Porte latérale du grand temple 277 Jaggernauth. Intérieur du temple de Gourcha Bari (XII0 siècle) 281 Jaggernauth. Bas-relief sculpté dans l'intérieur du temple précédent 285 2. Architecture du Rajpoutana et du Bundelkund. Khajurao. Ruines du temple de Ganthai (VIIIe siècle) 287 Khajurao. Temple de Siva (Xe siècle) .... 289 Khajurao. Vue la porte postérieure de l'édifice précédent 291 Khajurao. Détails d'ornementation du temple précédent 293 Khajurao. Plan du temple de Khandaria (X<> siècle) 295 Khajurao.
Portique du temple précédent. . 297 Khajurao. Détails d'ornementation du même temple 301 Khajurao. Détails du temple de Laksmangi (X° siècle) 305 Khajurao. Détails d'un chapiteau du temple précédent 307 Khajurao. Temple de Moosardhara 309 Pages. Khajurao. Statues occupant le fond du sanctuaire de la chapelle de la déesse Parvati (Xe siècle) 311 Khajurao. Statue provenant d'un ancien temple (Xe siècle).. 313 Khajurao. Groupes de statues d'origines diverses 315 Khajurao. Colonne du temple de Siva, dans la forteresse de Kalinger 316 Khajurao. Autre colonne du même temple. 317 Mont Abou. Temple de Vimala Sah (XIe siècle) 319 Mont Abou. Temple de Vimala Sah (dôme du sanctuaire) 321 Mont Abou. Temple jaïna deVreypal Teypal (XIIe siècle) 323 Mont Abou.
Détails d'ornementation des colonnes du temple précédent 325 Gwalior. Temple Téli Mandir (Xe siècle). 327 Gwalior. Grand temple de Sâs Bhao (XIe siècle) 329 Gwalior. Portique du temple précédent... 331 Gwalior. Intérieur du temple précédent. .. . 335 Giualior. Petit temple de Sâs Bhao (XIe siècle) 337 Gwalior. Vue générale du palais de Man Mandir (XVe siècle) 339 Gwalior. Palais précédent. Porte principale. (Planche en couleur*) 310 Gwalior. Palais de Man. Mandir (Galerie de l'une des cours) 311 Chittor. Tour de la Victoire (XVe siècle) ... 313 Nagda (près d'Odeypour). Ruines d'anciens temples dans les jungles 345 Nagda. Temple de Banka (X" siècle) 347 Nagda. Temple précédent. Détails d'une des colonnes 349 Nagda.
Ruines d'un portique sur le bord d'un lac (Xe siècle) 351 Omkargi. Colonnes du temple de Siddeswahra (XIIe siècle) 353 Omkargi. Ruines du temple précédent. Soubassement et piliers 355 Binderabun, Temple de Gobindeo (XVIe siècle ) 357 Binderabun. Détails du temple précédent. . . 359 Binderabun. Détails d'un pilier de la face latérale du temple précédent 361 Binderabun. Temple de Madan-Mohan (XVIIe siècle) 363 Muttra. Tour du Sati-Buri (XVIe siècle).. 364 Odeypour. Palais du Maha Rana (XVIIe siècle) 365 Odeypour. Palais précédent. Façade donnant sur le lac TABLE MÉTHODIQUE Pages. Odeypour. Palais dans une île du lac 369 Odeypour. Cimetière royal 371 3. Architecture du Guzerat. Ahmedabad. Façade de la grande mosquée (XVe siècle) 373 Ahmedabad.
Mosquée de la reine àMyrzapore (XVe siècle). Détails d'ornementation.. . 375 Ahmedabad. Mosquée de la reine à Saringpore (XVe siècle) 377 A hmedabad. Mosquée Moafiz Khan (XVe siècle) 379 Ahmedabad. Mihrab en marbre sculpté dans l'intérieur de la mosquée Moafiz-Khan. . . 381 Ahmedabad. Détails des mihrabs de marbre sculpté delà mosquée précédente 383 Ahmedabad. Mosquée Rani Sipri. Détails d'ornementation (XVe siècle) 385 Ahmedabad. Minarets d'une mosquée détruite (XVe siècle) 387 Ahmedabad. Fenêtre en marbre sculpté à jour d'une ancienne mosquée (XVe siècle). 389 Dabhoi. Porte de Baroda (XIIIe siècle)... 391 § m. ARCHITECTURE DU CENTRE DE L'iNDE. Ellora. Portion de la façade du temple souterrain d'Indra (VI0 siècle) 395 Ellora.
Intérieur du temple souterrain précédent 397 Ellora. Temple monolithe de Kailasa (VIIIe siècle) 399 Ellora. Temple précédent vu d'un autre côté 401 Ellora. Détails d'une portion des sculptures recouvrant le temple de Kailasa 403 Ellora. G-roupe de statues dans le Kailasa. . 405 Ellora. Groupe de statues dans le temple souterrain de Dumar Lena (VIIIe siècle) . 407 Ellora. Groupe de statues dans le temple précédent 409 Eléphanta. Entrée de l'un des temples souterrains (VIIIe siècle) 411 Eléphanta. Colonnes du grand temple souterrain (VIII« siècle) 413 Eléphanta. Colonnes dans l'intérieur du temple précédent 417 Eléphanta. Colosses sculptés dans l'intérieur du temple précédent 419 Eléphanta. Sculptures dans l'intérieur du même temple 421 Pages.
Ambernath. Sculptures d'une des faces latérales du temple (IXe siècle) 423 § IV. ARCHITECTURE DE L'iNDE MÉRIDIONALE. 1. Temples souterrains du sud de l'Inde. Badami. Anciens temples 425 Badami. Colonnes et statues de l'intérieur d'un temple souterrain (VIe siècle) 427 Badami. Piliers et statue gigantesque dans l'intérieur du temple précédent 429 Mahavellipore. Temple monolithe parmi des rochers (VIe siècle) 431 Mahavellipore. Temple monolithe (VIe siècle) 433 Mahavellipore. Bas-relief sur un rocher représentant le combat de Durga avec le monstre Mahasura (VIIIe siècle) 435 Mahavellipore. Sculptures gravées sur le roc (Ville siècle) 437 2. Architecture des pagodes du sud de l'Inde. Tanjore. Vue d'ensemble de la pagode (XIe siècle) 441 Tanjore.
Détail des sculptures de la grande tour de la pagode précédente 443 Tanjore. Détail des sculptures du temple de Soubramanya dans l'enceinte de la pagode (XVe siècle) 447 Chillambaram. Entrée d'un temple à colonnes dans l'intérieur de la grande pagode (XVe siècle) 449 Chillambaram. Temple à colonnes dans l'intérieur de la grande pagode (XVIe siècle). 451 Tripetty. Colonnades placées à l'entrée de la montagne sacrée.. 453 Tripetty. Etang sacré situé au pied de la montagne 455 Vellorc. Grande pagode. Détails d'un pilier (XlVe siècle) 457 Conjeveram. Gopura d'une pagode (,XVC siècle) 45S Conjeveram. Construction à colonnes dans l'intérieur de la grande pagode devant le sanctuaire (XVe siècle) 461 Bijanagar.
Intérieur de la deuxième cour de la grande pagode de. Siva (XVe siècle). . 463 Bijanagar. Entrée du temple de Vitoba (XVIe siècle) 465 Bijanagar. Temple précédent. Détails des piliers monolithes 467 Bijanagar. Même temple. Détails d'autres piliers Tages. Todputri. Sculptures recouvrant les parois d'une gopura (XVIe siècle) 471 Madura. Grande pagode. Porte du temple de la déesse Mina'kshi 473 Madura. Grande pagode. Détails des sculptures de l'une des gopuras 475 Madura. Vue des gopuras prise de la cour de l'étang du lotus d'or 479 Madura. Vue d'ensemble d'une gopura de la pagode 481 Madura. Détail des sculptures de l'une des gopuras delà grande pagode 483 Madura. Grande pagode. Détails des piliers d'une galerie 485 Madura.
Grande pagode. Détails d'un pilier de la salle dite Puthu Miuntapam 487 Madura. Détails d'un pilier dans un des sanctuaires de la grande pagode 490 Madura. Pagode et étang sacré auprès de la ville (XVIe siècle) 491 Madura. Intérieur du palais de Tirumal Najak (XVIIe siècle) 493 Madura. Même palais. Vue d'une autre portion de la même salle 495 Trichinopoly. Vue de la ville et de la forteresse 497 Sriringam. Grande pagode. Détails des sculptures d'une gopura (XVIIe siècle J 499 Sriringam. Grande pagode. Détails d'un pilier 501 Sriringam. Grande pagode. Piliers dans l'intérieur du temple 503 Kombahonutn. Etang sacré dans l'intérieur de la pagode (XVIIe siècle) 505 Kvmbakonum. Intérieur du temple de Rama dans la grande pagode (XVIIe siècle) . . .
507 Kombakonum. Autre vue de l'intérieur du temple précédent 509 Ramesseram. Avenue de piliers dans l'intérieur de la pagode (XVIIe siècle) 511 Jlullabid (Mysore). Entrée du grand temple (XIIIe siècle) 513 Jlullabid. Détails des sculptures du temple précédent 515 S V. ARCHITECTURE HINDO-MUSDLMANE. î. Architecture musulmane antérieure à la période mogole. Delhi. Vue d'ensemble des ruines de la mosquée du Koutab (XIIe siècle) 517 Delhi. Portion de la tour du Koutab 519 Delhi. Même monument à une plus grande échelle 521 CIVILISATIONS DE L'JXDE. Tiiges. Delhi. Arcades de la mosquée du Koutab et colonne de fer du roi Dhava 523 Delhi. Colonnade delà mosquée du Koutab. 525 Delhi. Tombeau de l'empereur Altamsh, construit en 1235, dans la mosquée du Koutab.
527 Delhi. Entrée du pavillon d'Aladin, construit en 1310 529" Ajmir. Une des arcades delà grande mosquée (XIIIe siècle) 531 Bijapour. Intérieur de la grande mosquée (XVIe siècle) 533 Bijapour. Tombe d'Ibrahim Eozah (XVIe siècle) 535 Bijapour. Détails d'ornementation de la mosquée située devant le mausolée précédent. 537 Bijapour. Le Mehturi Mahal (XVIe siècle). 539. Bijapour. Mausolée du sultan Mahmoud (XVIIe siècle) 541 Bijapour. Ruines du palais des sept étages (XVIIe siècle) 543: Gaar. Mihrab de la mosquée Adinah (XIVe siècle) 545 Gaur. Détails de sculpture de la mosquée d'Or (XVIe siècle) 546. Golconde. Vue d'ensemble d'une partie des tombes royales 548. Golconde.Yue d'ensemble d'un mausoléeroyal.
51 9, Golconde. Détails d'ornementation de la façade d'un mausolée royal 55 1 Golconde. Intérieur d'une tombe royale 553 Hyderabad. Le Char minar et la Grande rue (XVI Ie siècle): 555 2. Architecture de la période mogole. Agra. Le Palais Rouge (XVIe siècle) 55? Agra. Détails d'un pilier sculpté du palais précédent 559i Agra. Vue extérieure du fort mogol (XVIe siècle) 50 1 Agra. Pavillon de marbre du palais mogol dans l'intérieur du fort (XVP siècle).. . 503, Agra. Intérieur de la mosquée Perle (XVIIe siècle) 505. Agra. Mausolée d'Etmadaoula. Vue d'ensemble (XVIIe siècle) 569. Agra. Monument précédent. Section de la façade 571 A gra. Minaret du monument précédent. . . 573 Agra. Détails d'ornementation des fenêtres en marbre sculpté à jour du monument précédent 574 Agra.
Le Taje. Vue d'ensemble (XVIIe siècle) 575 TABLE MÉTHODIQUE Agra. Le Taje. Élévation 577 Ayra. Porte du jardin du Taje 579 Agra. Le Taje. Tombeau de la reine dans l'intérieur du monument 580 Secundra. Porte d'entrée des jardins où se trouve le mausolée de l'empereur Akbar (XVIIe siècle) 581 Secundra. Mausolée de l'empereur Akbar. Vue d'ensemble 583 Secundra. Dernier étage du mausolée de l'empereur Akbar 585 Secundra. Vue d'ensemble des jardins où se trouve le mausolée de l'empereur Akbar. 586 Futtehpore. Porte d'entrée principale de la grande mosquée (XVIe siècle) 587 Futtehpore. Mirahb de la mosquée précédente 588 Futtehpore. Vue d'eusemble du Panchmahal (XVP siècle) 589 Futtehpore. Vue d'ensemble des colonnes du deuxième étage du monument précédent.
591 Futtehpore. Détails des piliers du 2e étage du Panchmabal 592 Futtehpore. Le Khas Mahal (XVIe siècle). 593 Futtehpore. Palais delà reine Birbal. Détail de la partie supérieure d'un pilier (XVP siècle) 594 Futtehpore. Élévation d'un pavillon 595 Futtehpore. Pilier de granit sculpté, dit le trône d' Akbar 597 Delhi (période mogole). Mausolée de l'empereur Humayoun (XVIe siècle) 601 Delhi (période mogole). Entrée du palais des rois mogols (XVIIe siècle) 603 Delhi. Salle d'audience (marbre blanc incrusté de pierres précieuses) du palais précédent. {Planche en couleur) 604 Delhi (période mogole) Ornementation d'une des salles du palais précédent 004 Delhi (période mogole). Fenêtre en marbre sculpté à jour du palais précédent 605 Delhi (période mogole).
Cour de la grande mosquée (XVIIe siècle) 607 Delhi (période mogole). Vue générale de la grande mosquée. (Planche, en couleur) .. . 608 Delhi (période mogole). Mausolée de Safdar Jang, près de Delhi (XVIIIe siècle).. . . 009 Delhi (période mogole). Tombeau de marbre blanc dans l'intérieur du mausolée précédent 011 Lahore. Vue de la mosquée d'Aurengzeb (XVII" siècle) et du mausolée de Painjet Singh (XIX siècle) 013 Lahore.Un des minarets de la mosquée d'Aurengzeb et mausolée de Runjet Singli... 614 Pages. Lahore. Entrée d'une galerie du palais des Miroirs (XIXe siècle) 015 § VI. ARCHITECTURE HINDO• THIBÉTAINE. Buddnath (Népal). Vue du grand temple. 617 Patan (Népal). Grand temple de pierre devant le palais du roi 019 Patan (Népal).
Ornementation en bois sculpté d'une portion de la façade du palais du roi 621 Patan (Népal). Porte de bronze du palais du roi (Planche en couleur — Frontispice'). Patan (Népal). Détails d'ornementation d'un temple 623 Patan (Népal). Colonne en bois sculpté d'une maison 625 Patan (Népal). Grande rue. (Planche en couleur) 620 Bhatgaon (Népal). Place du palais du roi. 627 Bhatgaon (Népal). Temple en pierre 629 Bhatgaon (Népal). Portion de la façade du palais du roi 631 Bhatgaon (Népal). La porte d'or du palais du roi 033 Katmandou (Népal). Vue d'un temple en brique et en bois sculpté 635 Katmandou (Népal). Temple en pierre 039 Katmandou (Népal). Façade de la maison d'un seigneur 041 Pashpatti (Népal).
Vue générale de la ville. 043 § VII. ARCHITECTURE HINDOUE MODERNE. Bénarès. Élévation du temple de Vishveshvur 645 Bénarès. Temple de Durga 047 Bénarès. Détail des sculptures de la façade d'un temple 649 Amritsir. Le temple d'Or dans le lac de l'Immortalité 651 Ahmedabad. Temple ïïuttesing 653 Ahmedabad. Entrée du temple précédent... 655 Chatterpore. Façade du palais du rajah... 050 Calcutta. Pagode 657 BEAUX-ARTS. SCULPTURE ET PEINTURE. Pour faciliter les recherches, nous avons réuni en un seul paragraphe la liste des Pages. statues, au nombre d'une soixantaine environ, disséminées dans cet ouvrage. Elles forment la série la plus complète qui ait jamais été publiée. SCULPTURES. Statues de Bharhut (150 ans environ avant J.-C.) 79, 81 et 83 Statues de Karli (II" siècle avant J.-C).
188 Bas-reliefs d'Udayagiri côtes d'Orissa) (probablement du IIe siècle avant J.-C.)... 259 Sculptures et bas-reliefs de Sanchi (Ier siècle de notre ère) 219, 221 et 231 Sculptures gréco-boudhiques de3 environs de Peshawer (V° siècle) 248 et 251 Statue gréco-boudhiques de Matra (même date) 255 Statues des temples souterrains d'Ajunta (VIe siècle) 193 et 199 Statues de Badami (Vie siècle) 427 429 Statues des temples de Bhuwaneswar (VII0 et IXe siècle) 269 et 271 Statue de femme de Bhuwaneswar (probablement du VII» siècle) 271 Statues d'Ellora (du VIe au VIII« siècle) 397, 403, 405, 407, 403 Statues d'Elephanta (VIIIe siècle).. 411, 419 421 Statues d'Ambernath (IXe siècle) 423 Bas-reliefs de Mahavellipore (VIIIe siècle) 435, 437 Statues de Khajurao (X<- siècle).
311, 313 et 315 Statues du mont Abou (XIIe siècle) 325 Sculptures de Tanjore (XIU siècle) 443 Sculptures d'ïïullabid (XIII0 siècle) 513 Sculptures de Vellore (XIVe siècle) 457 Sculptures de Bijanagar (XVIe siècle) . . . 469 Sculptures de Todputri (XVIe siècle) .... 471 Sculptures de Madura (XVIIe siècle). 475, 483, 485, 487, 490 Sculptures de Sriringam (XVIIe siècle) 499, 501, 503 Sculptures de Kombakonum (XVIIe siècle) 507, 509 Sculptures de Béuarès (XVIIIe siècle)... 649 Sculptures du Népal (XIXe siècle).. 708, 710 Sculptures du Népal. — Frontispice. PEINTURES ET DESSIN?. Fresques d'Ajunta (Ve siècle)... 718, 719, 720 Dessins de manuscrits hindous (XVI0 à XVIIIe siècle). 102, 103, 105, 107, 109, 111, 118, 716, 771 Pages-.. ' ARTS INDUSTRIELS.
Fenêtre en marbre sculpté du palais des rois mogols, à Delhi 003 Boîte de Santal incrusté de Bombay (Collection de l'auteur) 636Plat émaillé et plat en cuivre rouge incrusté de bronze et d'argent (Planche en couleur). 658Yase bouddhique à reliques en or 659 Châsse en argent repoussé (Madura) 661 Vase en bronze noirci incrusté d'argent de Hyderabad 663 Poignard ciselé (Dekkan) 663 Aiguières dorées (période mogole) 665 Broc ciselé et doré (Cachemire) 667 Plateau en or repoussé (Mysore) 669 Vase de cuivre incrusté d'argent (Tanjore).. 670 Coupe en cuivre étamé et ciselé (Moradabad) 671 Plat en or (Mysore) 672 Plat en cuivre jaune incrusté de cuivre rouge (Tanjore) 673 Coffret émaillé (Rajpoutana) 674 Vase en bronze incrusté de cuivre (Tanjore).
675 Vase en cuivre sculpté (Tanjore) 676 Théière en bronze, supposée originaire du Népal 677 Bijou en jade (période mogole) 678 Dessins pris sur une boîte damasquinée (Pundjab) 679 Vase d'argent émaillé (période mogole)... 681 Chandelier en bronze (Madura) 681 Bouclier damasquiné en or (Pundjab) 683 Vase de métal émaillé (Pundjab) 685 Détails d'ornementation d'un coffret émaillé (Rajpoutana) 686 Poterie vernissée du Sindii 687 Collier d'argent (Sindh) 689 Bracelet d'argent (Cuttack) 689 Collier d'argent (Sindh) 691 Bijoux en filigrane d'argent (Orissa) 693 Poterie vernissée blanche et bleue (Delhi).. 695 Poterie vernissée (Sindh) 695 Colonne laquée d'un lit (Sindh) 693 Broche eu or (Bombay) 697 Bijoux de Trichinopoly 698 " Bracelet d'argent (Bengale) 699 Marbre incrusté de pierres précieuses (Agra).
701 Ornementation en laque (Karnul) 703 Armes et objets hindous divers. (Planche en couleur) ... ; 704 Vases en cuivre émaillé (Collection de l'auteur) 705 Vase en cuivre ciselé de Bénarès (Collection de Vauteur) ^» . •7.32 TABLE MÉTHODIQUE DES ILLUSTRATIONS. Pages. Bronze ciselé du Népal {Collection de routeur) 708 Brique émaillée du Sindh (Collection de l'auteur') 709 Statuette eu bronze du Népal (Collection de l'auteur) 710 Pages. Vase en cuivre ciselé de Bénarès (Collection de l'auteur) 711 Clochette en bronze d'un temple bouddhique du Népal {Collection de l'auteur) 713 Poterie vernissée (Sindh) 715 Bijous de Cuttak (Orissa) (Coll. de l'auteur). 722 TABLE DES CARTES ET DES PLANCHES EN COULEUR.
Pages. 'Carte de l'Inde indiquant les localités où se trouvent les principaux momiments 1 Carte de l'Inde musulmane à la fin du XVIe siècle 22G Porte de bronze du palais du roi à Patan (Népal) Frontispice. -Porte d'entrée du palais de Gwalior 340 Salle d'audience du palais des rois mogols à Delhi G04 'Grande mosquée de Delhi ; 608 Grande rue de Patan (Népal) 62G Plats hindous en métal émaillé et en cuivre rouge incrusté de bronze et d'argent G58 Armes et objets hindous divers